‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur les trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886. Texte publié et coordonnéChapitre 53 sur 89 · JACQUES DE BR.VZZA · texte numérisé non relu

JACQUES DE BR.VZZA

De chez Makoko jusqu'à Franceville ou va très commodément eu douze ou quinze jours au plus.

P. S. Campement de Ballay au confluent du Lckina et du Diélé...-.

La santé continue à être très bonne. Je suis arrivé ici partant du fleuve l'Alima, descendant le Gambo en pirogue et remontant le Diélé.

Franceville, 3 août 1883.

Nous voici finalement arrivés à Franceville, après cinquantedeux jours de voyage heureux, mais fort souvent ennuyeux.

De Asuka (Aduma) aux cascades de Boue, rien de remarquable, excepté les Paliouins du haut Ogôoué, qui sont un peuple vraiment intéressant. Bien qu'ils soient sauvages jusque dans la moelle des os, intelligents et courageux, c'est l'unique peuplade de la rivière qui ait un caractère délié et qui ne ressemble pas à un troupeau de singes stupides,de poltrons comme tout le reste des tribus du fleuve.

A Boue nous avons eu quelques difficultés avec ces braves gens. Il était beau de voir le courage et la joie de ces sauvages, et comment ils allaient au-devant de la fusillade, et avec quelle habileté ils s'embarquaient pour soutenir l'attaque. Heureusement tout finit pourlemieux et nousnous quittâmes bons amis.

Le Pahouin a un type particulier, et de fait différent des autres tribusde la rivière, tant pour la coiffure que par les armes dont il se sert, par ses habitudes et par sa langue.

DANS L'OUEST AFRICAIN yol

Lus femmes des Pahouins sont, autant qu'un peut le dire, laides: et, je dirai plus, dégoûtantes. Elles sont petites, ivrognesses, elles ont des cheveux longs et crépus qui leur forment une espèce de perruque, irisée comme celle d'un caniche. Leurs jambes sont recouvertes jusqu'aux genoux de gros anneaux de fer ou de cuivre, mais elles n'ont rien aux bras. Leur vêtement consiste en un collier de perles au cou et un au-dessous des lianes soutenus par les reins. A ce collier est pendu un bout de peau de gazelle de forme carrée large de 50 centimètres, dure etroide comme une planche ; le tout est gras, sale, rougi par l'habitude que les tribus de la rivière ont de se teindre le corps en rouge après qu'ils se sont oints préablement avec de l'huile de palme.

Les Pahouins étant une peuplade de l'intérieur, ne savent ni nager, ni pagayer, ni construire une pirogue. Celles qu'ils possèdent, ils les ont toutes volées aux tribus voisines. Ils emploient le radeau pour descendre le fleuve!

Quand je suis arrivé à un village Pahouin, tous les hommes étaient sur pieds armés, de leurs fusils, qu'ils ne quittent jamais, et du couteau caractéristique dont je t'ai envoyé un échantillon.

L'homme, comme dans toutes les tribus le long de la rivière, est un peu plus adroit que la femme, mais pas beaucoup.

Les Pahouins sont des commerçants très-habiles et ont pour ainsi dire le monopole du trafic de l'ivoire. Ils sont d'ailleurs adroits chasseurs et vendent leur chasse fumée (très bonne) aux peuplades voisines. Un de leurs objets de chasse le plus usité est le long filet en corde avec lequel ils prennent une énorme quantité d'antilopes et de sangliers :

Les Pahouins tendent pour la plupart toujours à se rapprocher de la. côte où ils sont arrivés déjà les premiers ; d'autres émigrent continuellement. Des villages entiers descendent.

Je crois que lorsque les Pahouins seront à la côte, ils pourront rendre de réels services à la colonie, qui se servira de ce

peuple laborieux et intelligent et de beaucoup supérieur à toute cette stupiderace des Mpongué, d'ailleurs race presque complètement éteinte.

Les Pahouins étant dégoûtamment sales (ils ne se baignent

jamais) ont le corps couvert d'énormes poux; nous en avons presque tous attrapé après avoir simplement traversé leur village et sans avoir même passé une nuit chez eux.

Après les Pahouins viennent les Aduma, autre peuple très intéressant, non par lui-même, mais parce qu'il est très nombreux et essentiellement navigateur.

Le pays des Adouma est le seul de la rivière qui ait un aspect agréable, fertile, cultivé et qui fasse exception à l'éternelle monotonie du paysage, monotonie qui vous poursuit, ennuyeuse au possible de Lambarené à Franceville.

De l' Adouma comme peuple, je ne te parlerai pas ; il est peu intelligent ; comme industrie, l'huile de palme, les nattes (très belles) et les étoffes indigènes faites de feuilles de palmier.

Ces gens cultivent beaucoup et bien: ils construisent des pirogues et les mènent dans la perfection. Du reste, comme peuple sauvage, il n'a rien de caractéristique; il est pacifique et poltron. Il me suffira de te dire que je suis allé seul, dans un village avec ton fusil à l'épaule : je leur dis que j'étais venu pour faire la guerre. Je liai le chef du village et tous les autres prirent la fuite. De sorte que si j'avais voulu, je pouvais incendier tout le village et emmener le chef prisonnier, tout cela, sans tirer plus d'un coup de fusil en l'air.

Les Adouma sont extrêmement avides de viande. Il ni'arriva un jour d'interroger un chef et de lui demander pourquoi il n'élevait pas des porcs dans son pays, comme le font les autres tribus voisines; il me répondit qu'il avait bien essayé, mais qu'il les avait trouvés si bons qu'il avait toujours fini par les manger tous.

Après les Adouma, il y a encore quelques petites tribus qui n'ont rien de particulier; les Dangiaka et les Obamba. Les Obamba sont remarquables par la façon relativement merveilleuse avec laquelle ils travaillent le fer, qu'ils tirent eux aussi du minerai. Ils sont toujours armés de une ou de plusieurs zagayes fort bien faites, d'un petit arc et d'un carquois de flèches empoisonnées, plus d'unbeau couteau d'une forme particulière. La zagaye est une fort bonne arme.

Dans le bas de la rivière, les étoffes, la poudre, le fusil et le tabac sont les principaux objets d'échange, tandis qu'à Boue le sel est le Dieu des noirs et l'étoffe, les perles et les fusils sont ce qu'on donne, non pour leurs besoins journaliers, mais comme cadeaux et comme paiement aux hommes.

Pour une cuillerée de sel, on achète une poule, quatre œufs, un régime de plus de cinquante bananes.

Quant aux verroteries, leur valeur dépend de la mode et des demandes plus ou moins nombreuses ; mais le sel reste malgré tout le maître des marchandises. A peine donné il est mangé et, à peine mangé, il est de nouveau désiré ; il en est ainsi de la poudre qu'on brûle aux trois quarts dans l'air.

Et maintenant parlons un peu de Franceville.

Première chose à noter; il y a près de Franceville un pont suspendu sur le fleuve, long d'une soixantaine de mètres et fait avec des lianes. Ce pont est construit d'après les mêmes principes que nos ponts suspendus avec cette seule différence que ce sont deux grands arbres qui soutiennent, sinon les trois cordes principales, du moins les cordes de suspension.

La liane présente l'aspect d'une grosse canne de l'Inde elle est iibreuse et très forte.

Franceville est placée sur le haut d'une colline d'où l'on jouit d'une vue étendue et très belle. Tout le paysage consiste en collines pas très élevées mais couvertes d'une herbe très haute

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(plus haute que moi) dure et sèche; et, à l'heure qu'il est, pour la plus grande partie brûlée, tandis que tous les vallons du fond

sont couverts d'arbres, ce qui rend étrange le contraste entre l'aspect sombre des collines et l'aspect riant de la vallée. Je crois que dans la saison des pluies quand toute les collines qui nous entourent seront couvertes de verdures, le paysage ne sera plus ni trop vilain ni trop uniforme.

La station consiste en un groupe de cases, les unes faites de paille et de bambou, les autres de troncs d'arbres avec une belle petite case en planches pour le chef, quelques bananiers, des palmiers et quelques arbres entourent le village.

Comme centre dédiasse Franceville n'est pas mauvais, mais pour tuer quelque chose il faut s'éloigner un peu et faire quelques jours d'excursions. On y trouve alors le bœuf, l'éléphant et la panthère, sans compter le petit gibier comme les singes, le faisan, etc.

Ma santé a été parfaite pendant le trajet, sauf quelques accès de lièvre, l'appétit est toujours bon, comme l'humeur.

Pendant le voyage, on a tué un crocodile long de plus de trois mètres, deux énormes hippopotames, un serpent boa et un bœuf sauvage. Naturellement on mange de tout cela et je te dirai de suite ce que j'en pense. Le crocodile est du vrai caoutchouc mais n'a rien de dégoûtant. L'hippopotame a une chair tendre et savoureuse comme celle du bœuf, et la première fois qu'on en mange, on le trouve très bon, mais on lui découvre ensuite un certain goût de ménagerie qui ne vous va plus autant. Le bouillon en est excellent.

Le serpent boa est très dur, mais il a bon goût. A mon avis ce qu'il y a de vraiment bon en fait de gibier, c'est le singe et l'antilope.

Quand nous mangerons une soupe à la tortue je t'en donnerai des nouvelles.

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