MON CHER AMI
Je reçois aujourd'hui tout le courrier. Depuis lelo septembre j'étais sans nouvelles d'Europe ; j'ai écrit toute la nuit etce matin les lettres doivent partir; excuse-moi donc d'être si pressé.
Voici, brièvement, le récit de monexcursion. Le 11 décembre je suis parti du poste Diélé et j'ai remonté le fleuve dans une pirogue Apfourou montée par mes trois hommes; ilm'a fallu cinq jours jusqu'au village d'Atoro;puis, parterre, je suis allé à Mpini dans l'angle formé par le Lékété et le Gialinkei, d'où je suis remonté sur la colline Scicuya, village Egighi du chef Mbumi, où j'ai passé un jour à admirer cette colline superbe couverte de belle terre végétale — Je suis revenu sur mes pas, et j'ai descendu parle fleuve Lékété, inconnu jusqu'alors, de Mpini jusqu'à l'embouchure de l'Alima. Je suis enfin arrivé après cinq jours de pirogue (un simple tronc d'arbre creusé, dans lequel
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on entre avec peine), après avoir chaviré une fois. Je craignais d'avoir perdu mon calepin, aussi ai-je continué à faire mon tracé du fleuve sur du papierà cigarettes que j'avais par hasard. Heureusement, j'ai retrouvé, une heure après, mon calepin dans le fond de la petite pirogue, au milieu du manioc, du maïs et des arachides, nos provisions débouche. Le fleuve est beau, large en moyenne de 00 mètres, mais à de
POSTE DE LEKE SUR L AL1JIA
certains endroits il a plus de 100 mètres. Il n'a pas de rapides, son cours n'est pas trop impétueux, et adroite et à gauche, il est bordé de bois marécageux, où le bambou abonde, et embellit cette magnifique flore équatoriale qui se mire dans cette eau légèrement grisâtre.
Outre mes mesures barométriques et hypsométriques, j'ai tracé toute la carte de la route suivie.
J'y ai marqué comme reconnus par moi, pour la première
ibis, le Diélé et le Lékété. Je n'ai pasle temps de t'envoyer mon tracé, il n'est pas encore sur mes calepins.
Ici la santé de tous est excellente et nous ne vous envions point la santé et la bonne humeur, dont vous jouissez en Europe. Dieu veuille que la nouvelle année prochaine soit aussi heureuse que la précédente. Encore un an, je penserai alors à amener les voiles, et je songerai à mes souliers ferrés, à mon alpenstock et aux chamois que les fatigues d'Afrique n'ont pas su me faire oublier.
Gancin,rJ9 février 1884.
Je vis, je mange, et j'ai des habits. Je commence ainsi ma lettre, parce que, arrivé chez l'ami Ballay le 14 courant, nous nous sommes embrassés fort, bien fort, comme si nous étions ressuscites. Dernièrement un Anglais avait porté à Ballay la nouvelle que Jacques de Brazza, vulgo Jacques, était mort. En somme, je vais fort bien et il y a beau temps que je n* connais plus la fièvre.
Je suis parti de Diélé le 2 courant, et le 14 au soir, j'arrivai à une heure tardive chez Ballay. Le voyage fait, autant sur l'Aliraa que sur le Congo, a été très heureux. Toutes les peuplades que j'ai rencontrées m'ont fait l'accueil le plus cordial.
La partie supérieure de l'Alima est remplie de campements et de villages Apfourou qui se succèdent les uns aux autres. Le nombre des paniers de manioc amoncelé sur la rive, est incroyable, on les compte par centaines. Tout le long de la descente du fleuve, j'airencontré des pirogues Apfourou chargées de manioc, et des pirogues vides qui venaient prendre d'autres paniers.
Ce que je ne m'explique pas, c'est que l'immense quantité de manioc recueillie dans la partie supérieure de l'Alima, et qui en descend, ail disparu avant d'être arrivée jusqu'au Congo. Où va cette énorme coulée de manioc, qui ne parvient pas au Congo? Voilà ce que je me demande.
Le fait est que l'Alima débouche comme un immense marais coupé par mille canaux.
En sortant de la -région de l'Alima où se fabriquent et se remplissent les paniers de manioc, les rivages deviennent plus marécageux, les villages plus petits, et les cases construites suides îlots de la grandeur des cases mêmes. Ce sont de petites langues de terre que l'homme défend avec des pierres contre la vivacité des eaux. Sur ces petites langues de terre croissent le bananier, le maïs et quelques plants de manioc.
J'ai vu dans ces cases lacustres, une quantité de marmites, de plats, d'écuelles fabriqués pour les pêcheurs, la pèche étant très abondante.
Arrivé à l'embouchure de l'Alima, près du Congo, ou plutôt à une des bouches de l'Alima (je crois qu'il y en a trois ou quatre), l'impression que je ressentis fut indicible. C'est, sans exagération, quelque chose de grandiose, d'immense, de fou, le Congo est un énorme lac, garni d'une quantité d'iles au travers desquelles on ne voit que le ciel et l'eau.
De vrais troupeaux d'hippopotames barrent souvent le passage, j'en ai vu des troupes de cinquante. Quelquefois l'arrière de la pirogue se trouve sur une des bêtes du troupeau, c'est alors que mon fusil parle. Dans unjourj'en ai tué trois, dont deux étaient vraiment colossaux. Il faut les tirer à la tète, si on veut les avoir. J'en ai tué un avec une seule balle entre l'œil et l'oreille, l'autre a reçu la balle à deux doigts environ de l'oreille. Leproj ectile est entré dans la tête, de plus de 4 centimètres, etcependant labète se débattait encore, et deux balles mises au même endroit
que la première, mais de l'autre côté, ontachevé le pachyderme, qui est tombé sur un banc de sable.
Mais, laissons de côté la chasse qui est abondante ici, en bœufs sauvages, éléphants, hippopotames ; la panthère n'est pas rare. Une panthère est venue voler un gigot de chèvre enveloppé dans une couverture de laine, qu'un des hommes avait mis sous son lit. Elle a été tuée avant mon arrivée, avec un fusil à piège, à la bouche duquel était attachée une poule. Le