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MARECAGE AUX BOUCHES DE LALIMA
lendemain, dans la journée, une autre énorme panthère était tuée par le même système à la station de Stanley, station en face de nous, sur la rive opposée.
Ici, sur le Congo, la vie est la plus agréable du monde, il semble qu'on soit sur le bord de la mer. Pour les collections et les études, c'est un vrai paradis.
Le commerce y est des plus curieux. Les indigènes viennent acheter de l'étoffe avec des barrettes (bout de fil de laiton long d'environ 60 centimètres, et de un demi-centimètre de diamètre).
:ï28 TROIS EXPLORATIONS
Lu prakié vaut 3, 5 ou 10 barrettes. Ils achètent aussi avec ces barrettes de quoi manger: manioc, poulets, chèvres, vin de canne à sucre (malafou), boisson délicieuse. S'ils voulaient faire directement leurs achats avec des étoffes, ils perdraient énormément, voilà pourquoi on tait d'abord l'échange de l'étoffe contre du fil de laiton.
Je n'ai jamais vu d'indigènes aussi ivrognes que ceux-là. Ce sont de vraies éponges, ils se mettent à vingt ou trente autour d'un immense vase en terre de la grandeur et de la forme d'un baril d'huile (j'en ai quelquefois vu de la hauteur d'un mètre1 et là, ils boivent jusqu'à ce que le vase soit vide et eux pleins comme des outres.
Ces indigènes sont riches, poltrons et cependant pleins de prétentions.
Bords de VAlima, à 3 jours du Congo, 7 mars 1884.
Je suis en route pour le Congo depuis quelquesjours. Je suis descendu ici avec Pierre de Brazza sur la chaloupe à vapeur qui, pour la première fois, sillonne les eaux de l'Alima. Nous nous sommes arrêtés à un peu plus de moitié de chemin entre Diélé et le Congo pour attendre d'autres pirogues et d'autres marchandises. Il y a déjà une quinzaine de jours que nous sommes campés dans une belle prairie sur les bords du fleuve et, dans ce pays, le gibier ne manque pas .
Nous avons déjà tué cinq cerfs et une cinquantaine de pharaons; mais ce sont les seules occupations que nous ayons et le temps nous paraît long et nous fait désirer le moment du départ; si tout va bien, j'espère que sous quatre ou cinq jours, nous lèverons l'ancre pour filer droit à Makoko.
Gancin, 26 avril 1884.
Pierre est arrivé et j'ai envoyé un message à Makoko, pour lui annoncer l'arrivée du Commandant. Les préparatifs terminés, le 7 avril, vers les '2 heures de l'après-midi, Chavannes, Attilio et moi, avec soixante hommes chargés de cadeaux, nous sommes partis chez le grand Makoko. Vers les 5 heuresdu soir, le dernier ruisseau traversé, nous arrivâmes sur la hauteur où nous mangeâmes et attendîmes le lever de la lune. A 9 heures du soir, on se remit en marche en file indienne et à ~) heures du matin nous arrivâmes au village de Pontâaba, après avoir parcouru sur la hauteur 40 kilomètres. C'est une vraie plaine, unie comme un miroir, sans un arbre, sans rien qui repose l'œil ; des herbes, toujours des herbes, pas un filet d'eau.
Nous nous reposâmes un jour au village de Pontâaba, et le lendemain on partit en grande pompe au village de Makoko.
Tous étaient donc en grand gala. Pierre en grande tenue, en chapeau à plumes, ouvre la marche.
Ajoute à cette tenue une ombrelle faite en morceaux de toutes
couleurs, pour se préserver du soleil, attendu que les chapeaux à plumes ne sont pas faits pour les soleils africains. Venait ensuite un dais, sous lequel était le traité, renfermé dans une magnifique cassette de cristal et de métal ciselé. Les grands espadons, les hallebardiers, le drapeau de soie marchaient à côté du dais. Après quoi le peuple (Ghavannes, Attilio et moi) qui rions comme des fous de nous voir faire partie d'une mascarade. Le beau de l'affaire fut le passage de la rivière qui sépare les deux villages. Nous fûmes forcés de la traverser complètement nus, parce que l'eau nous arrivait au dessus de la poitrine. Quand nous fûmes sur la rive opposée on refit toilette, et enfin nous voici arrivés au fameux village, où de nombreuses bandes de laine rouge flottaient sur les pieux d'un grand hangar. C'est là que devait avoir lieu la grande réception.
Gomme dans les grandes cours, Makoko se fit attendre au moins une heure. La réception eut lieu en avant de la double enceinte qui entoure le palais royal, palais royal qui n'est autre chose qu'une case comme les autres, mais plus grande. Elle est faite en paille, et le toit en est rond.
Pierre était assis sur un pliant couvert d'un tapis de velours bleu brodé, et avait ses pieds sur une peau de léopard; en face de lai, par terre, des peaux de lions et sur ces peaux un grand coussin rouge.
Les tams tains résonnent, les cloches sonnent, les trompettes se font entendre, Makoko sort de l'enceinte, en marchant sur la pointe des pieds, un grand bâton à la main et, au cou, le fameux collier, qui est le signe de sa puissance; il est recouvert d'un autre collier.
Il avait le chef couvertd'un béret rouge et bleu, brodé à grands points (façon indigène) et surmonté de deux grandes plumes de coq. Ses bras étaient couverts de bracelets de fer et de cuivre (travail du pays) et son visage rayonnait de joie. La reine
Ngassa le suivait, portant, elle aussi, le fameux collier, toutes les femmes de sa cour en grand gala venaient ensuite.
Makoko s'assit, et la foule se mit tout autour du grand vélum qui le protégeait du soleil couchant
Pierre et Makoko se levèrent enfin, Makoko embrassa Pierre deux ou trois fois puis le regarda, le réembrassa, le regarda encore et de nouveau l'embrassa. Chaque embrassade était accompagnée d'un mouvement de hanches, ou plutôt de derrière le plus ridicule du monde. Makoko, très excité et content, nous sourit à tous, qui après les premières embrassadesétions allés lui donner la main.
Toute la cour, y compris les femmes, vint ensuite faire ce qu'on appelle le « mfumei » c'est-à-dire, tous se mirent à genoux devant nous en étendant les deux paumes de la main dans lesquelles ceux à qui on vient faire le « mfumei » posent les leurs, et choquent ensemble leurs paumes.
Quand tous ces saluts furent finis, Makoko se leva et dit : « megnua » « megnua » (c'est vrai, c'est vrai) puis il dit au peuple, en montrant Pierre :
On a ditqu'ilavait fui et qu'il était mort, le voilà, regardez-le. Celui qui a dit cela a menti. Le peuple répondit, affirmant la vérité : — On'a ditqu'il étaitpauvre, sans marchandises, regardez le, le voilà riche ; et il indiquait le superbe tapis de velours rouge brodé d'or qui était mis là, par hasard, sur les peaux de lions. — Celui qui a dit cela, a menti. Le peuple de nouveau, répondant en chœur, affirma que c'était vrai.
Pierre parla alors, il leur dit qu'il avait tenu sa promesse et qu'il lui apportait le traité soussigné et approuvé par le chef des Fans (Français).
Makoko répondit que rien n'était changé depuis la première fois. Il raconta comment Walke était venu dans son village pour lui apporter des cadeaux, mais Tembo (nom donné par
les indigènes à Walke) avait dû partir sans tambour ni trompettes, et penaud. Tembo, voyant qu'il avait fait unfiasco complet, avait du coup tué Makoko (dans les journaux) et mis Pontàaba à sa place.
Le lendemain de la réception eut lieu le grand palabre auquel assistèrent Pontâaba, ainsi que Galion et Gancin avec tous leurs hommes.
La réception eut lieu dans l'enceinte royale. Tout le monde était debout et chacun essayait d'avoir un peu d'ombre, mais comme ils étaient trop nombreux, tous leshommes de Pontâaba soutenaient avec leur fusil (gueule en bas) le grand tapis de laine rouge formant toit. C'était un vrai tableau duquel Fortuny eût fait une de ces toiles si pleines de vie, de lumière et de coloris. Il était étonnant de voir ce peuple noir vêtu de pagnes plusbariolés les uns que les autres, couverts de fétiches, comme cornes d'antilope, dents de lion, plumes de coq, etc., etc.
Pontâaba, Galion et Gancin parlaient à genoux à Makoko attestant et confirmant mille fois, et d'une manière absolue, qu'ils étaient ses vassaux. Tous disaient, et Pontâaba le premier, que Makoko leur avait donné la terre pour la gouverner, mais que la terre appartenait toujours à Makoko et qu'ils n'en pouvaient disposer.
8 mars 1884.
Hier, avant midi, Pierre Brazza est parti avec la chaloupe et le mécanicien à une journée d'ici pour acheter une grande pirogue, je crois qu'il s'écoulera quatre ou cinq jours avant qu'il soit de retour; je suis donc ici seul avec mon boy et un noir; tu peux t'imaginer combien je m'amuse
Depuis que je suisici j'ai lu du commencement jusqu'à la fin y compris les annonces de quatrième page les douze paquets de journaux que j'avais reçus dernièrement ainsi qu'un autre paquet de journaux que m'avait envoyé Brazza. Entre autres belles nouvelles, il y avait la mort de Pierre et celle de son frère Jacques. D'une part, toutes ces histoires m'ont fait rire, mais d'un autre côté, je me suis dit qu'il était stupide de mettre dans les journaux de semblables nouvelles, uniquement pour lancer une nouveauté dans le monde, sans penser que les explorateurs d'Afrique ont une mère et une famille.
A l'heure où je t'écris, je suis assis par terre sur une natte,
entouré'parune vingtaine d'Apfourou qui me regardent avec surprise tremper la plume dans un gobelet de carton qui me sert d'encrier et tracer ensuite ces lignes.
Ils comprennent que les blancs savent mettre leurs paroles sur le papier.
Tout le long du cours de l'Alima on continue à trouver des campements d'Apfourou ; quelques-uns même sont de vrais et d'anciens villages.
J'ai travaillé deux jours entiers à me faire un costume, un splendide complet de cretonne blanche à riches dessins, costume que j'ai en ce moment. Il consiste en une chemise à manches très larges faite à la mode sénégalaise et une paire de sandales mauresques, pantalon à la turque, un vrai costume de pierrot qui me donne l'air d'un échappé de mascarade.
J'ai, à Franceville, des caisses pleines de vêtements d'Europe mais depuis que je suis dans l'intérieur je n'ai jamais endossé que des vêtements de cambrie confectionnés comme je viens de te le dire. Je trouve cela plus commode et plus frais et je dirai mieux, plus hygiénique que les étoffes prescrites qui sont les étoffes et les grandes ceintures de laine. Avec mon système, je n'ai jamais eu ni refroidissement, ni diarrhée, ni coliques, c'est pourquoi je continue à préférer cela au vêtement classique qui vous fait suer le corps et l'âme.
A mon arrivée en Afrique, dans les commencements, j'aurais cru qu'il n'était pas possible de se bouger sans avoir au moins une paire de revolvers à la ceinture et qu'il n'était pas non plus possible de se trouver au milieu d'une tribu sauvage sans être armé : il y a maintenant huit ou neuf mois que les revolvers reposent au fond de ma caisse et que j'erre de village en village sans même me souvenir qu'ils existent.
L'autre jour, allant à la chasse et surpris par la nuit, je perdis mon chemin et dormis dans un village que je trouvai sur
nia route; eh bien, il ne m'est pas venu l'idée de charger mon fusil avant de m'endormir. Il n'y a pas de gens plus tranquilles que ces sauvages quand on sait bien les prendre.
A peine arrivé dans le village, il était environ huit heures du soir, je me mis à plumer un des pharaons que j'avais tirés et l'ayant enfilé dans une brochette, je le fis rôtir.
Durant l'opération, les indigènes qui, à mon arrivée, s'étaient