‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur les trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886. Texte publié et coordonnéChapitre 62 sur 89 · LA CASE DE JACQUES DE BRAZZA ET KL' ATTILIÙ PECILL · texte numérisé non relu

LA CASE DE JACQUES DE BRAZZA ET KL' ATTILIÙ PECILL

Ce n'est pas comme avec l'éléphant et comme aveclebœuf,

qui, une fois frappés, peuvent être suivis par les indigènes.

Au reste, il suffit d'avoir chassé une fois l'hippopotame, pour savoir combien il est lent à mourir,e1 combien sont limitées les parties du corps où la balle peut produire quelque effet.

Aussi, tu ne seras pas surpris, si un jour ou l'autre, tu lis dans quelque journal, que des Européens se sont servis d'hip-

DANS L'OUEST AFRICAIN H7:i

popotames pour faire remonter le Congo à leur embarcation. Je vais maintenant te parler un peu de Brazzaville, la grande ville qui porte notre nom.

Brazzaville est placée sur une belle colline au bord deStanley- Pool, à environ 30 mètres du niveau de l'eau.

La position est magnifique, et le Congo se présente non pas comme un fleuve, mais comme la nue vue dans l'intérieur d'un estuaire. — Le ciel se confond avec les eaux en une seule teinte d'un bleu céleste et limpide. Au milieu de la colline qui descend en pente rapide vers les eaux, se trouve une végétation luxuriante, et une foule d'arbres et de plantes rampantes qui grimpent les uns sur les autres pour chercher l'air et la lumière. Au-dessus de tout cela, le palmier épineux, à tige mince et flexible, s'attache aux plantes voisines à l'aide de ses feuilles garnies de fortes épines et son sommet seul dépasse le reste de la végétation.

Cette végétation tropicale est vraiment de toute beauté — chaque feuille dénote une fécondité sans pareille. — Au-dessous de ce toit de verdure, sont les fougères, qui, cherchant l'ombre et l'humidité, trouvent là un bien-être parfait.

Le sol est sablonneux, argileux et de couleur gris cendré; à un mètre de profondeur, se trouvent les sables jaunâtres colorés par le fer.

Je ne te parlerai pas géologie pour l'instant, mais quand j'aurai étudié la rive du Stanley-Pool, peut-être t'endirai-je quelque chose.

Le géologue, dans ce pays, se trouve dans la situation la plus avantageuse, pour étudier la nature du sol, dans ses rapports stratigraphiques. Le manque de fossile est un fait qui finalement est avéré ; de plus le terrain étant légèrement ondulé, les falaises sont rares et souvent nées d'une végétation fictive.

Ici l'étude devient compliquée, et où le Congo commence, à

partir de Stanley-Pool, et se change en rapide, le sol change également de structure, et on peut voir des roches porphyriques ; de même j'ai trouvé à Linzolo des terrains granitiques qui, probablement, datent de l'époque pendant laquelle se sont formés la plupart des rapides de l'Ogôoué.

Mais revenons à Brazzaville.

Brazzaville est entourée de plantations de manioc. L'eau pota-

1) le du ruisseau voisin est excellente, limpide, fraîche et sans le

moindre goût de matières hétérogènes. Et c'est encore ici que

j'ai bu la meilleure eau. Je t'assure que l'eau de Brazzaville n'a

rien à envier à celle de Trévi.

D'ici peu, Brazzaville aura un potager, le terrain est presque prêt. Pour la saison des pluies, on pourra récolter l'igname, les patates et de la salade, la saison sèche étant celle où l'on peut voir toutes les plan tes potagères européennes, et nous en aurons alors en abondance.

La basse-cour est dans d'excellentes conditions. Les chèvres y sont nombreuses et toutes pleines; il y en a déjà une qui a mis bas deux petits, la portée étant de deux ici. Quelquefois, rarement, elles en mettent bas trois, mais alors, il en meurt souvent un.

Dans un village un peu au-dessus de Jancui, j'ai vu une chèvre qui avait cinq petits, tous vivants, elle avait les pis comme ceux d'une vache.

Il y a aussi des moutons qui viennent de l'Ogôoué ; les brebis ont aussi leurs petits. Ajoutez-y les cochons, les canards, les poules, le tout complété par une chasse abondante. Les antilopes y sont excellents, les bœufs aussi, la cervelle d'hippopotame est exquise, de même le bouillon fait avec sa chair.

La trompe d'éléphant est le nec plus vitra et certainement en Europe, sa chair serait goûtée par les bouches les plus délicates des plus fins gourmets.

A propos de trompe d'éléphant, nous en avons mangé une, le jour que Dolisie est parti pour la station de Diélé, et rien que d'y penser, l'eau me vient à la bouche. Malamine avait tué un éléphant, qui, fait curieux, avait l'extrémité de la trompe mangée par un crocodile ; il en manquait environ 20 centimètres. La blessure était déjà cicatrisée depuis longtemps.

On coupe la trompe à l'extrémité, et on la cuit par le système africain. On fait un trou en terre, on y allume un grand feu qu'on alimente pendant six heures, après quoi, on enlève le brasier et on enterre la trompe garnie de sa peau. On la recouvre ensuite de braise. Vingt-quatre heures après, la trompe est cuite, et mise sur table. Gela a le même goût et la même consistance que la langue de bœuf.

27 septembre. — Ce matin, à peine après avoir fini de déjeuner, Malamine est venu me dire que les Bajanji venaient de descendre apportant la mauvaise nouvelle que, à la station de Bolobo, ils s'étaient de nouveau battus, il y a une vingtaine de iours.

Brazzaville, 22 octobre 1884.

Cette lettre suivra la route de l'Ogôoué et sera au Gabon dans près d'un mois.

Voilà comment vont ici les choses.

Pierre, parti de Jancui, comme je te l'ai déjà écrit, parle Diélé, est allé chez les Adouma. il redescend l'Alima avec une grande escorte d' Adouma; il arrivera à sou embouchure le 11 août.

Avant de remonter, il m'a écrit qu'il tenait à ma disposition des Adouma et des pirogues. Il m'approuvait en outre de remonter le Congo et de rejoindre Dolisie, qui restera deux ou trois mois chez les Bangala.

Tu peux comprendre si j'ai reçu avec plaisir une telle lettre, et tu comprendras encore mieux combien a été grand ce plaisir lorsque tu sauras que je me trouve en ce moment empêché de continuer ou plutôt de terminer ma carte, bien que j'aie mené ce travail à bon point.

Je te parlerai dans un instant de cette carte.

Donc, après avoir visité le pays des Bangala, il redescendra

avec Dolisie, et continuera par Brazzaville, pendant que j'enfilerai l'Alima.

Ce qui me réjouit, c'est que mes collections n'auront pas besoin d'être ballotées jusqu'à Bangala. Je pourrai les laisser à un jour de montagne de l'Alima, où nous avons maintenant une nouvelle station.

La belle chose quand on pont voir un pays nouveau t

J'espère bien, chez les Bangala, pouvoir augmenter mes collections, et surtout mes collections d'armes. Je compte y faire également des observations astronomiques, qui sont d'une réelle importance.

Quand j'aurai enfilé l'Alima, je serai alors, mon cher ami, sur la route du beau pays de mes rêves.

Mais il vaut mieux n'y pas penser encore.

En attendant, revenons à la question de la carte de Stanley- Pool.

Gomme je viens de te le dire à l'instant même et comme je l'ai déjà écrit dans mes dernières lettres à toi et à B., j'avais l'intention de faire la carte de Stanley-Pool, carte géologique et topographique, attendu que tous les détails qui ysonl manquent totalement d'exactitude.

Pour ce faire, j'avais déjà mesuré la hase, et j'avais déjà obtenu une bonne base trigonométrique. J'avais pris la position de différents points et de diverses iles, et j'attendais que la pirogue fût arrivée pour pouvoir aller exécuter les mesures trigonométriques de l'autre côté de Pool, c'est-à dire, comme tu le sais, sur le territoire occupé par l'Association internationale.

Les pirogues arrivées, immédiatement, — c'était hier, — j'allai avec Ghavannes à Léopoldville, pour demander au capitaine 8... s'il voyait un inconvénient quelconque à ce que mon compagnon et moi, nous abordions à la rive gauche du

Stanley-Pool dour pouvoir y mettre notre théodolithe en place. Je lui faisais bien remarquer que nous étions tous deux étrangers à l'administration française et que nous avions une mission purement scientifique émanant non d'un ministère politique mais du ministère de l'Instruction publique.

Je le lui répétai, en lui expliquant bien quelles étaient exactement la teneur et les limites de notre mission et en ajoutant que mon compagnon et moi nous étions Italiens et non pas fonctionnaires français.

Chavannes, représentant de Pierre ici, lui donna ensuite sa parole d'honneur, qu'il ne s'agissait d'autres choses que d'études scientifiques.

Le capitaine parut tout d'abord assez embarrassé, mais il se réclama vite de la consigne à lui donnée par le colonel de Winton, à savoir, que chacun devait rester sur son propre territoire.

Je n'aurais jamais cru que cela pût arriver, d'autant plus que le même capitaine n'avait pas hésité, peu de temps avant, à envoyer un blanc de son personnel de Léopoldville, installer une station sur le Giné, avant de savoir s'il pouvait aller de Léopoldville sur le Giné (Gordon Bennett) sans toucher le territoire français. De fait le canot du blanc a dû aborder sur notre territoire, et il a dû y descendre avec ses Zanzibarites.

Et voilà comment s'acheva mon travail de relèvement de Stanley-Pool.

Ne t'inquiète pas pour nous, il n'y a pas de quoi.

Nous allons faire une excursion qui durera environ trois mois et nous nous divertirons comme jamais nous ne l'avons fait.

En ce qui regarde ma santé, je n'ai jamais été aussi bien que maintenant. Depuis que je t'ai écrit de Linzolo,je n'ai plus eu l.i lièvre. Nous mangeons comme quatre et sommes fort gais. — Que faut-il de plus ? Massari. qui était à la station de Mamianga Nord, a remonté, je crois, le Quango, le fleuve qui était sur la

DANS L'OUEST AFRICAIN m

rive gauche, près de la station de Gauchi. Je n'ai pas pu le voir mais je sais qu'il m'a laissé deux lignes au poste de Gancin, quand il est passé. J'étais alors encore ici, et je n'ai pas reçu sa lettre, qui, je crois, arrivera aujourd'hui ou demain avec les pirogues qui descendent.

Xe te tourmente pas si pendant ces trois mois, au moins, tu ne reçois pas de nouvelles de nous.

Ces trois mois écoulés, tu recevras probablement un billet que je laisserai à la station de Lucolela (Société internationale) avant de remonter l'Alun a.

Brazzaville, 22 octobre 18S'i.

Je n'ai pas le temps de t'écrire : je suis en train de charger

LE Sl'ANLEY-l'OUL VUE DE LKuPU Ll) VI L LE

les pirogues, qui nie serviront p our remonter le fleuve,

Je t'envoie seulement deux lignes pour Le dire que Attilio se porte Lien.

Ici, rien de nouveau.

J'ai vu Massari l'autre jour à Léopoldville ; je l'attendais ici, mais il n'est pas encore venu.

",'o octobre 1884.

Je reprends ma lettre, j'en ai le temps. Les pluies, ici, à Brazzaville, n'ont pour ainsi dire pas encore commencé, lions avons en trois ouragans, mais il n'est tombé que fort peu d'eau.

Le vent venant généralement ici, del'Ouest-Sud-Ouest, iln'ya jamais depluie. Quand il change et qu'il vient de l'Est-Nord-Est il pleut alors, et avec les grands vents arrivent les ouragans et les tempêtes.

Maintenant le soleil a donné tonte la journée en plein, et il y a des jours où le thermomètre, placé sur le sable, donne -f- 63*. Je te garantis que, lorsque le soleil est aussi bouillant, on ne marche pas facilement, et nos hommes cherchent l'ombre, comme les chiens ({ni courent dans les rues sur l'asphalte quand le soleil les a bien chauffés.

Al'ombrela température maxima n'a jamais dépassé 31° et en ce moment la température minima n'atteint pas 18°; tu vois qu'il y a certaine différence de chaleur avec les 40 et 41 degrés, que nous avons de temps en temps à Rome.

De plus ici, a Brazzaville, nous jouissons d'un bon petit vent et jeté promets que vous êtes plus à plaindre, vous à Rome, que nous à Brazzaville.

A propos de météorologie, puisque nous y sommes, je tiens à te parler aussi de la lumière zodiacale de ces pays, attendu que les taits m'ont paru être le contraire de ce qui se dit communément. — On dit que dans ce pays, la lumière zodiacale est très belle, quant à moi, je confesse que du jour où j'ai abordé, au Gabon, jusques à aujourd'hui, je n'ai jamais vu de lumière zodiacale autant avant le lever du soleil, qu'après son coucher, et je te réponds que pour la voir j'y ai mis toutela bonne volonté possible.

Cette lune se présente ici à mes yeux comme un grand incendie. Parfois elle se teinte en rouge, quelquefois elle passe au jaune pâle, mais elle prend rarement la teinte sous laquelle on montre la voie lactée.

J'ai toujours observé que cette lumière, quand elle est ronge, dure plus longtemps. Hier soir, par exemple, la lune était éblouissante et rouge. On eût dit que le soleil était couché depuis peu, mais en même temps le ciel était criblé d'étoiles scintillantes et la lune resplendissait vivement sans pourtant effacer la lumière de la nuit.

L'atmosphère était limpide; au ciel, pas la plus petite nuée.

Je te donnerai plus tard des détails très précis sur tous ces phénomènes. — A mon retour en Europe, tu pourras également tout en feuilletant mon journal, trouver d'autres particularités sur cette question.

Village de Mongo, rive droite du Congo, à deux jours de pirogue des bouches de l'Alima.

18 décembre 1884.

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