‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886Chapitre 13 sur 71 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Résultats incomplots du premier voyage. — Appui dans le monde savant. — Les découvertes de Stanley — Ses coûteux projets. — Note au Ministre de la Marine. — Je pars seul.

De 1875 à 1878, tandis que l'intrépide Stanley traversait l'Afrique de l'Est à l'Ouest j'avais remonté en compagnie de MM. Ballay et Marche, mes courageux et dévoués compagnons, la vallée du fleuve Ogôoué, à la recherche d'une voie commerciale vers l'intérieur de l'Afrique. Sortant du bassin de l'Ogôoué, lorsque je fus arrivé à sa source je m'avançai jusqu'à Okanga, au nord de l'équateur, après avoir traversé deux cours d'eau navis;ables, l'Alima et la Licona dont l'embouchure restait inconnue pour moi.

L'hostilité des indigènes Apfourou Oubandji s'opposaàune descente complète de l'Alima que j'avais tentée en barque et le manqué absolu de ressources m'empêcha de reconnaître la Licona.

Si depuis trois ans que nous parcourions ces contrées jus-

qu'alors inconnues notre but n'eût été que de faire une course au clocher vers l'intérieur, de sillonner sans but des contrées inconnues, nous aurions pu, malgré bien des empêchements, faire de plus nombreuses découvertes. Notre but était tout autre.

Nous voulions amener pacifiquement à la civilisation ces contrées éloignées.

Notre marche avait donc été lente. Mais notre patience était soutenue par la conviction que l'application de notre programme scientifique et humanitaire établirait sur une base inébranlable notre influence dans ces régions. La renommée des procédés pacifiques employés jusqu'alors par nous pénétrant jusqu'au cœur de l'Afrique y devait faciliter notre tâche future.

Nous avions dû semer pas à pas; mais la récolte était certaine; Et en effet nous n'avions pas encore mis le pied sur le sol de la patrie que nous apprenions la magnifique reconnaissance du Congo par Stanley. Alors, voyant sur la carte le tracé des fleuves, tous nos doutes s'évanouirent. La position de l'Alima, les dispositions des riverains qui ne connaissaient les blancs que parles nombreux combats livrés à leurs frères établis dans l'Est, tout indiquait que l'Alima était un affluent du grand fleuve. Tandis que la vallée de l'Ogôoué donne un accès relativement facile jusqu'à la rivière navigable l'Alima, trente-deux cataractes interrompent la navigation du Congo entre Stanley- Pool et Vivi, sur une longueur de deux cent X'ingt kilomètres.

De pareils obstacles n'étaient pas faits pour décourager Stanley. Aussitôt rentré en Europe, il avait proposé le plan qu'il exécuta plus tard. Il voulait, entre Vivi et Stanley-Pool, ouvrir une route parallèle au Congo, hisser et affaler le long de ces interminabbs montées et descentes des vapeurs démontables qui, lancés définitivement en amont des rapides, iraient sillonner, de gré ou de force, les douze ou quinze mille kilomètres

de voies fluviales présentées par le Congo et ses affluents et draineraient vers Stanley-Pool les produits d'un bassin aussi étendu que le tiers de l'Europe.

Pour réaliser ce hardi projet, il fallait des millions et encore des millions. La générosité du roi des Belges les lui fournit. En certains pays on ne se serait pas contenté de la réputation de richesse de l'Afrique équatoriale. On aurait voulu des chilîres, des devis de tout genre, on se serait inquiété de la diminution de bénéfices causée par la concurrence prochaine et certaine d'autres voies de communication. Et on aurait eu tort. Ce qu'on aurait eu raison dépenser c'est que la voie accidentée du Congo entre Stanley-Pool et son embouchure ne répondait pas à l'importance du transit africain. Et qu'en tous cas des relations commerciales par une route plus avantageuse ne pouvaient s'établir avec fruit au milieu de populations considérables mal disposées et frémissantes encore au souvenir des blancs dont le passage avait été aussi rapide que celui d'un ouragan.

Je demandai donc à repartir pour l'Afrique ; la Société de géographie, le Comité français de l'Association africaine, le Parlement elles ministères de l'Instruction publique, de la Marine et des Alîaires étrangères voulurent bien contribuer aux dépenses de madouhle mission scientifique et humanitaire.

Si je n'avais pas sans peine triomphé des résistances de tout genre et de tout ordre qui parfois se dressaient sur ma route... en France, je trouvais en revanche autour de moi des appuis chaleureux et des concours dévoués. Qu'il me soit permis de payer ici un tribut de reconnaissance plus particulièrement à M. l'amiral de la Roncière le Noury, alors président de la Société de géographie de France, et à M. Ferdinand de Lesseps.

Après certaines hésitations le ministère (1) de la Marine

(I) Voir Appendice: Xote à M. le Ministre de la Marine.

approuva mon programme, consentit à me laisser partir et me fournit les crédits nécessaires. Ainsi que je l'avais proposé, le docteur Ballay restait en France avec le soin de compléter les préparatifs d'exploration. Il devait venir me rejoindre en amenant nos vapeurs démontables destinés à la navigation de l'Alima et du Congo et être accompagné du personnel définitif des stations.

Du jour au lendemain, je partis seul d'Europe. C'était le 27 décembre 1879.

Pourtant Stanley, qui pouvait compter sur des millions, était déjà depuis plusieurs mois dans le bas Congo.

Avec la promesse d'une centaine de mille francs destinés à subvenir à tous les frais de l'expédition, je m'élançais, encore malade, mais plein d'ardeur vers l'Ogôoué, non pas en rival, mais en émule d'un homme dont j'admire les qualités.

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