PAGAYEURS PAHOUINS
Je me remis assez vite, évitant ainsi l'honneur de faire partie de cette glorieuse phalange dont je viens de te parler. En somme, je trouve qu'un hon bâton est le meilleur moyen pour faire la route et je confesse que j'aurais eu un grand désir de venir vous embrasser et de revoir tous ceux dont le souvenir m'a accompagné jusqu'ici.
Tous les jours, je sentais de plus en plus revenir mes forces. A. Lopé, où je retournai pour aider le quartier-maître Hamon, à remonter le fleuve, de nouveauxaccès de lièvre me reprirent. Je ne pouvais plus supporter ni le manioc ni les bananes. J'avais faim et je ne pouvais manger que très peu, un demi-poulet seulement. Mon estomac n'en supportait pas davantage.
Ce fut une grande fête pour moi quand la chasse put me procurer pour quelques jours des biftecks à l'anglaise. Mais trop faible pour chasser sérieusement, malgré la faim je suis resté prudent. Je n'ai pas voulu me fatiguer et je me suis contenté de profiter des occasions qui se présentaient à moi. Une fois que je parle de chasse, tu sais que je ne m'arrête pas vite. Pendant mon séjour à Lopé nous avons tiré vingt-quatre bœufs sauvages, j'en puis réclamer pour ma part plus de moitié. Ils avaientbeaucoup de peine à mourir ; j'en ai vu un s'enfuir ayant dans le corps huit ou dix balles que lui avait tirées le quartiermaître Hamon. J'en ai vu un autre auquel mes laptots avaient envoyé dans le corps douze balles de fusil système Gras, tomber à terre, se relever d'un bond et s'élancer sur les assaillants de telle façon qu'il fallut l'achever d'un coup de couteau à la gorge. Une autre fois j'ai fait un beau doublé ou, pour être plus exact, j'ai tiré avec mon mousqueton Gras deux coups successifs fort bien dirigés. Je me rappelle qu'unjour où je rentrais d'une expédition chez les Pahouins, où je venais de faire mettre en liberté deux Okanda prisonniers, j'aperçois devantmoi à la distance de 150 ou 200 mètres, un troupeau de bœufs sauvages. Mais ce qui
me tenta plus que tout le reste, c'était, à la queue du troupeau, deux veaux dont la chair devait être tendre. Le temps de mettre le genou en terre et de tirer mes deux coups, le troupeau était déjà depuis longtemps en tuite mais les deux veaux étaient par terre, l'épine dorsale fracassée. Le cœur et l'épine dorsale sont les seuls endroits qu'il convient de prendre comme point de mire quand on ne veut pas gaspiller ses balles. C'était un coup difficile, je le sais, mais je me piqne de n'être pas mauvais tireur.
Depuis, après des alternatives de mieux et de rechutes, je reprends enfin de jouren jour mes forces. Mon appétit revient; j'en profite pour manger deux pains et demi par jour. Il n'est certes pas fait avec toute la perfection désirable, ce pain, mais nous le trouvons cependant délicieux et meilleur que celui que nous mangions en France, car c'est du vrai pain fait avec de la vraie farine de froment. Un baril de 100 kilos en a été apporté par Hamon. Heureusement que l'eau avait pénétré dans le baril formant une croûte de pâte, cette croûte a sauvé la moitié du contenu du baril.
Me voici donc propriétaire de 60 à 70 kilos d'excellente farine qui nous donne du pain, le sucre et le café ont fait également leur réapparition sur la table, et quelquefois , — rarement — figure à la place d'honneur une bouteille de vin. . . Tous les j ours, cependant, nous avons un peu d'eau-de-vie, mais je ne la prends et ne m'en sers que comme cordial, n'étant pas habitué à l'alcool. Quand je suis fatigué de la route, une gorgée me suffit pour me rendre des forces. Nous avons mis de côté un peu de farine et de biscuits auxquels nous ne devons toucher qu'à la dernière extrémité. En somme, tous nos soins doivent tendre maintenant à nous remettre sur pieds et à nous fortifier pour pouvoir supporter de nouvelles privations.
Arriverons-nous à Pubara? Pouvons-nous dépasser ce point
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et nous enfoncer plus avant? Qui sait? j'ai très peur. Le jour où je me verrai abandonné de mes hommes et dans l'impossibilité matérielle de continuer ma route en avant, je ferai un effort suprême et je m'avancerai par terre vers l'est, accompagné de deux ou trois hommes dévoués, sans autre bagage que ce qui peut se porter à l'épaule. Mes marchandises seront vite épuisées mais je compte pouvoir continuer cette vie pendant trois ou six mois et avancer ainsi de trois cent milles du point extrême de mon quartier général.
Pour la santé d'un Européen je ne crois pas possible de faire plus. Je sais fort bien que quand je retournerai au dernier endroit où j'ai déposé mes marchandises, je serai dans un état déplorable, mais je me déciderai alors à revenir en Earope. Descendre au Gabon par eau n'est pas chose difficile. La joie de me trouver au milieu de vous et de mes amis m'aura vite ffuéri.
Je ne te parle pas des ennuis que me donne le commandement de l'expédition; ils sont de peu d'importance, il y a cependant beaucoup à faire et la responsabilité n'est pas légère.
Le talisman qui m'a toujours servi est celui-ci, infaillible quand on l'emploie :
Être plus dur pour soi que pour les autres.
J'espérais que Hamon m'aurait apporté du Gabon mes éphémérides astronomiques pour 1877, mais la négligence des vapeurs a été telle, que je suis resté privé des caisses que j'attendais et de ce livre sans lequel je ne puis relever les positions d'une manière précise. En effet, depuis la fin de 1876, et à cause du mauvais état de l'atmosphère, je n'ai pu faire une seule observation astronomique; il n'y a cependant pas de ma faute, je ne sais combien de nuits j'ai perdues à observer une éclipse d'étoile ou une éclipse de satellites de Jupiter. Le ciel n'a jamais voulu se montrer serein au moment de ces phénomènes.
Je voudrais écrire à cliacun de mes frères aussi souvent que je pense à eux, mais le temps me manque.
Autant de baisers à cliacun à la maison et rappelle-moi à mes amis de Rome.
A toi ; une accolade et un baiser qui renferme tout ce que mon cœur te souhaite.
17 juin 1877
Le temps me manque, mon cher Antoine, i)our t'écrire longuement comme j'aurais voulu. Si je n'avais pas la preuve que l'on ne peut compter en rien sur les Aduma, je te dirais que les Okanda redescendent le fleuve aujourd'hui et que d'ici quatre jours, j'aurai ici trois ou quatre pirogues et quarante ou cinquante pagayeurs Aduma tout prêts à remonter avec Ballay, Hamon et moi jusqu'à Pubara.
Une des conditions du départ est le paiement fait d'avance, je m'attends néanmoins à ce que les pirogues soient abandonnées à la première occasion. Un premier voyag'e ayant déjà été fait sans accident, un second sera plus facile.
La petite vérole a ravagé beaucoup le bas Aduma. Ici, dans les villages voisins, grâce à Ballay, les victimes sont peu nombreuses. Aucun de mes hommes n'a été malade. Marche descend avecles Okanda et retourne en France pour motif de santé. Ma santé à moi est parfaite et Ballay se porte bien aussi. Quant à Hamon, il se porte toujours parfaitement; bien entendu, on ne doit pas tenir compte de quelques accès de fièvre do temps en temps. Que nous réserve l'avenir? qui peut jamais le prévoir?
Peut-être serai-je de retour eu Europe eu 1878, mais tout dépend des circonstauces.
Pour faciliter notre départ, j'ai barré pour tous mes Aduma, le fleuve au-dessus de Dumé jusqu'au départ de mes pirogues. Je confie cette lettre à un Okanda qui retourne dans son pays.
Un baiser au papa et à la maman à laquelle je n'ai pas le temps d'écrire aujourd'hui.
Adieu.
Dumè, o juillet 1877 MON CHER PAPA
Je dois des excuses à tous et surtout à toi si je ne t'écris pas plus souvent, mais quand vient l'occasion d'envoyer mon courrier à la côte, c'est précisément à ce moment que je dois m'occuper d'organiser mon départ, chose qui, je t'assure, n'est pas facile dans ce pays. Pour toi, j'ai une autre excuse, tu soutïres des yeux, mon écriture étant peu déchilfrable, je finis^ d'ordinaire, pour ne te point fatiguer, par envoyer à maman mes pattes de mouche accoutumées. Gomme tu sais déjà, j'ai quitté définitivement en mars le pays des Okanda et j'ai rejoint le docteur Ballay que j'avais laissé près d'Aduma. Depuis le commencement d'avril je n'ai lait que d'aller de village en village organiser le départ d'Aduma. J'essaye d'établir mon quartier général plus à l'Est. L'endroit que j'ai choisi est la chute ae Pubara que je connais seulement d'après les renseignements que j'ai eus non sans peine des Aduma Okota et Okanda, Cet endroit me semble bon pour préparer un nouveau voyage tout en me servant des peuplades qui sont dans le voisinage. Ces peuples, je n'en connais pas même le nom...
Dans ma dernière lettre adressée du milieu de juin à maman
je ne croyais pas que je pusse me mettre si vite en route, car je doutais de mes forces. Je t'apprends maintenant que, non sans une peine terrible, Ballay et le quartier-maître Hamonsont partis il y a deux jours, avec cent vingt Adunia et trente pirogues. Quant à moi, je reste ici pour enlever aux Adama qui sont partis, toute velléité de quitter Ballay et Hamon. Je reste en outre pour leur faire croire que je ne quitte pas leur pays et que je réside encore ici avec une grande quantité de marchandises.
Autrement il me serait impossible de préparer le départ. Tu ne saurais croire combien de peines, combien de temps, combien de diplomatie et surtout quelle immense dose de patience il faut avoir en ce pays.
En ce qui concerne la patience, véritablement je m'admire... Mais cette patience a été mise à une dure épreuve, étant donné ce que j'ai eu à supporter dans mes négociations avec Duonalambomba,leplus influentdes chefs Aduma. Jeté confessepourtantque si je n'avais pas eu la crainte de me voir planté définitivement à Dumé, je n'eusse jamais été aussi tolérant. J'ai dû bloquer le haut fleuve, menacer de la guerre les Aduma s'ils ne me donnaient des hommes pour remonter mes marchandises et j'ai dû, de plus, trouver le moyen de gagner à ma cause Boaya et Mbuengia, les deux chefs Okanda qui sont venus jusqu'ici pour acheter des esclaves. Enfin j'ai promis une paye extraordinaire à chacun des hommes (4 mètres d'étofte, une petite boite de poudre, un couteau, une mesure de sel, un miroir, une chaîne de cuivre, un Nchan — (il serait trop long de l'expliquer ce que c'est) — une sonnette, une barre de cuivre, un grelot, deux colliers de perles, quatre pierres à fusil, du fil de laiton, un mouchoir, et à chacun des chefs un fusil, un tonneau de poudre, 10 mètres d'étoffes, un bonnet rouge, une marmite, trois mesures de sel, deux bracelets de cuivre, deux miroirs, uu collier de Gongolo, un d'Irendi, deux couteaux, quatre
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pierres à fusil et un sabre). Ce n'est pas tout de promettre, il faut payer. Autrement, je serais abandonné en route. — En somme nous sommes partis.
Il ne reste plus ici aucune marchandise. J'ai avec moi un Sénégalais et quatre hommes du Gabon — c'est seulement quand les Aduma seront de retour, que je partirai avec mes hommes, dans une petite pirogue ne mesurant pas plus de cinquante centimètres de large et devant être manœuvrée par des gens qui ne savent pas ramer, ce qui n'est pas facile surtout dans les rapides. Je me promets un vrai voyage d'agrément. A chaque coup de pagaye, l'eau embarquera. J'ai déjà chaviré cinq ou six fois avec d'habiles rameurs : le nombre de mes plongeons va donc encore augmenter. C'est un petit malheur en somme, il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Mes expériences philanthropiques sur l'esclavage n'ont pas été heureuses. Malgré les conseils amicaux des Okanda, qui me disent que puisque les esclaves ne s'enfuyaient jamais on pouvait les faire travailler, les bàtonner souvent, ne leur donnera manger que des racines et presque jamais de viande, je leur ai fait enlever l'espèce de carcan dans lequel ils étaient pris par les pieds, je leur ai donné la liberté soit de partir soit de rester avec moi leur promettant nourriture et cadeaux s'ils m'acco-mpagnaient. Ils sont restés pendant quelque temps, mais après, au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient de leur pays, ils m'ont presque tous abandonné pour retourner chez ceux-là mêmes qui, il y quelques mois, les avaient vendus comme esclaves. De mes nombreux esclaves donc, il ne me restait que Madianga, Licupa,Gnéméet un autre qui, blessé, ne pouvait marcher et que je soignais matin et soir du mieux que je pouvais. Le blessé même s'enfuit une belle nuit, en me volant une pirogue. Madianga et Licupa me demandèrent avec une
telle insistance de s'en aller, que je leur permis départir sur un radeau de leur façon.
Longtemps après, j'ai dû passer par le village natal de Licupa et je l'ai trouvé en train de vendre son malheureux compagnon Madianga attaché parles pieds à une solive et devenu son esclave; pour pui^r Licupa j'ai mis Madianga en liberté et ie
a LANDA 1 LA PIROGUE AMJRALE
l'emmenai avec Madianga jusqu'à Dumé. J'ordonnai à Madianga, très jeune alors, de rester avec moi. Le croirez-vous, mon père, ils se sont enfuis, de nouveau, tous les deux ensemble.
J'ai parlé dans une autre lettre d'un chef Aduma aussi fourbe que méchant; il est mort, je ne sais si c'est de la petite vérole ou de faim. Attaqué par la variole, il fut transporté
par ses femmes (il en avait sept) dans le bois où on lui construisit une case.
Pendant quelques jours, les femmes lui portèrent à manger, mais ensuite, aifolées par la peur, elles l'ont laissé mourir de faim ou de maladie; c'était une canaille : enfin, qu'il repose en paix.
Encore un trait des coutumes de ces peuplades :
Ballay, depuis deux mois, s'était donné unepeineinfiniepour soigner les malades des villages voisins et, grâce à lui, la mortalité avait été très faible. Un jour, après avoir visité l'un d'eux il demande à sa mère de l'eau, celle-ci ne lui en apporta point et lui demanda de plus ce que le docteur lui donnerait en paiement pour avoir soigné son malade.
Gnémé est le seul esclave qui me soit resté fidèle.
Ici tout va bien. Une lourde monotonie a succédé à l'agitation fébrile dans laquelle je vivais pour piéparer le départ. A ce moment j'étais réellement fatigué de tant d'agitation tandis qu'en ce moment, je commence à me fatiguer de cette monotonie.
Gomme je te l'ai déjà dit,-je ne tarderai pas à rejoindre le docteur Ballay à la chute de Pubara, je crois le trouver chez les Bakani. Selon moi, Pubara est à une distance de douze jours de pirogue; là nous verrons de nouveau comment nous pourrons continuer d'avancer dans l'intérieur. Les difficultés que nous trouverons seront encore augmentées par celle qui résulteront de la différence des dialectes qu'on parle dans les pays que nous allons traverser, espérons que Ghico, cuisinier-interprète, qui connaît les langues parlées au Gongo, pourra nous être utile.
Nos pirogues commencent à vieillir. « Landa », la pirogue amirale connue sur tout le fleuve et certainement connue de nom dans les pays de l'intérieur, a fini sa carrière.
J34 TROIS E X P L (j R A T I < J N S
Elle n'a pu faire ce voyage. C'était une belle et grande pirogue de 20 mètres de longueur sur 0"", 80 de largeur, la plus belle pirogue qui ait jamais existé sur l'Ogôoué. La pirogue amirale est la petite que j'avais conservée avec moi. J'aime mieux une petite pirogue parce qu'il est plus facile de surveiller les autres. A partir de maintenant, ne soyez plus étonné de ne pas recevoir de lettre. Les communications avec la côte ne sont plus possibles et je doute même que cette lettre te parvienne. Je la confie à un Aduma qui la donnera à un Okanda au moment où ils remonteront de nouveau ici. L'Okanda, à son tour, la remettra à un Inenga, lequel Inenga la remettra finalement à un établissement européen.
Voilà déjà treize ans que je vagabonde à travers le monde, et si je ne me trompe pas, j'avais treize ans la première fois que j'ai quitté ma famille et l'Italie. Je suis retourné chez moi à de bien rares intervalles et, cependant, au lieu de devenir cosmopolite, mon cœur est toujours resté dans ma famille et mes pensées ont toujours été parmi vous. Adieu, portez-vous bien.