CHAPITRE V
\Jne flotte africaine. — Imposant palabre à Ngancliouno. — Dignité des cliefs Oubandji.— L'îlot fatal. — La guerre enterrée. — Distribution de pavillons. — Une flotte française. — Sur le Congo. N'couma (Stanley-Pool). — N"tamo (Brazzaville). — Malamine et trois hommes restent à N'tamo. — En route vers l'Ouest. — Volés en musique. — Solo de fusils . — Mines de cuivre. — Traces de blancs. — Rencontre de Stanley. — Deux explorateurs.
Celui qui m'eût dit quelque temps auparavant que nous nous consoliderions aussi vite m'eût trouvé fort incrédule.
En outre Makoko, tenu au courant de mes démarches auprès des cliefs Oubandji et intéressé à leur succès, les avait appuyées de toute son influence. Grâce à lui le résultat fut favorable et il fallut, non sans regret, nous séparer de Makoko pour aller avec Nganchouno sur le grand fleuve, où devait avoir lieu l'assemblée des chefs Oubandji.
Quelques jours plus tard toute une flotille de magnifiques pirogues creusées dans un seul tronc d'arbre et portant chacune cent hommes descendait le fleuve et venait aborder en face de Ngombila. Toutes les tri])us Oubandji du bassin occidental du Congo, entre l'équateur et Makoko, avaient tenu à être représentées à ce palabre d'où sortirait la paix ou la guerre. La réunion de ces quarante chefs revêtus de leurs plus beaux costumes était véritablement un spectacle imposant.
Ce fut au milieu d'un profond silence que je pris la parole. Tous savaient que dans 'le haut Alima nous ne nous étions
servi de nos armes que pour notre défense. Nous eussions pu continuer. Mais en nous retirant devant leur défense d'avancer, en vivant en paix partout où nous allions, nous avions donné des gages de nos bonnes intentions. Aujourd'hui nous désirions installer un village dans le haut Alima et un autre à N'tamo dans le but d'y échanger les produits européens et africains. L'intérêt de leurs peuples comme le nôtre était donc de conclure la paix nécessaire à ces relations.
La discussion fut longue, car bien des intérêts divers étaient enjeu. ÎNlais la plus forte appréhension desOubandji, contenue jusqu'alors, allait se faire jour. L'un d'eux s'avança vers moi avec autant de fierté que de gravité et, me montrant un îlot voisin :
« Regarde, me dit-il, cet ilôt. Il me semble placé là pour nous mettre en garde contre la promesse des blancs. Car il nous rappellera toujours qu'ici le sang Oubandji a été versé par le premier blanc que nous avons vu. Un des tiens qui l'a abandonné te donnera à N'tamo le nombre de ses morts et de ses blessés... Nos ennemis ont pu échapper à notre vengeance en descendant le fleuve comme le vent : mais s'ils essayent de le remonter ils ne nous échapperont pas. »
Tout en m'attendant à rencontrer ces sentiments parmi les riveiains du Congo, j'avoue que la façon hardie dont ils furent exprimés ne laissa pas de me causer une certaine impression. Je dus employer toute ma diplomatie pour dégager notre responsabilité de faits auxquels nous n'avions pris aucune part, et pour les bien convaincre que nos relations, loin de nous servir à les exploiter, assureraient au contraire contre toute éventualité leur tranquillité et leur bonheur.
La paix fut conclue . Et d'abord on enterra la guerre.
En face de ce malencontreux ilôt qui avait failli nous jouer un si vibiiii tour on fit un grand trou. Chaque chef y déposa
l'un une balle, l'autre une pierre à feu, un troisième y vida sa poire à poudre, etc. Lorsque moi et mes hommes y eûmes jeté des cartouches, on y planta le tronc d'un arbre qui repoussa très rapidement. Enfin la terre fat rejetée sur le tout, et un des chefs prononça ces paroles : « Nous enterrons la guerre si profondément que ni nous ni nos enfants ne pourront la déterrer, et l'arbre qui poussera ici témoignera de l'alliance entre les blancs et les noirs.
» — Nous aussi, ajoutai-je, nous enterrons la guerre. Puisse la paix durer tant que l'arbre ne produira pas des balles, des cartouches ou de la poudre. »
On me remit ensuite une poire à poudre vide en signe de paix et je leur donnai mon pavillon. Mais alors tous les chefs voulurent en avoir un qu'ils frottèrent contre le premier. Bientôt toute la flottille Oubandji fut pavoisée aux couleurs tricolores.
La fondation de notre station du Congo était désormais assurée.
Sans vous faire assister aux fêtes qui nous furent données, nous descendrons ce grand fleuve pour aller mettre la dernière main à l'œuvre si bienheureusement poursuivie.
La descente se fit sur une de ces belles pirogues dont je vous ai parlé.
Au bout de cinq jours — la force du vent nous ayant quelquefois obligés à relâcher — l'aspect du Congo changea complètement. Jusqu'ici il coulait entre des berges élevées, écartées de huit cents à deux mille mètres ; maintenant l'horizon s'élargit. Droit devant nous apparut un point noir semblable à un navire ; d'autres surgirent à droite et à gauche ; ils grossirent; nous reconnaissions des lies. Nos hommes criaient joyeusement : « Ncouna », c'était le nom indigène d'une sorte de lac formé par le Cougo, lac appelé aujourd'hui Stanley-Pool et sur la rive
droite duquel se trouvait N'tamo, dernier village avant les rapides et but de notre voyage.
Par sa position, N'tamo est le clief du Congo intérieur. Nos travaux allaient être récompensés. Les premiers nous allions prendre cette clef, non pour fermer la voie, maisipour en assurer la neutralité.
Lafaveur dont nous jouissions grâce à l'amitié de Makoko
CHAgUi; JULR JIAKOKO FAIT HISSER LE l'AVILLON DEVANT SA CASE
nous valut dès notre arrivée un excellent accueil. Pendant dixliuit jours ce fut à qui nous offrirait le plus de cadeaux.
Les chefs vinrent me rendre l'hommage auquel j'avais droit. Dans un grand palabre, je leur déclarai que j'avais choisi pour notre concession le territoire compris entre la rivière Djoué et Nupila sur la rive droite du Congo. L'acte de prise de posses-
sion fut rédigé et signé conformément aux ordres de Makoko, et les villages arborèrent immédiatement le pavillon.
C'était le 1"" octobre 1880. Trois mois à peine s'étaient écoulés depuis notre départ de Franceville : dix hommes et un officier avaient tranquillement parcouru près de sept cents kilomètres. Outre les connaissances scientifiques acquises, ils rapportaient un traité d'amitié et de protectorat conclu avec le chef le plus puissant du pays et venaient de fonder la seconde station française sur le Congo au village de N'tanio, auquel la France a donné le nom de Brazzaville.
Je remercie mes compatriotes. Le titre oblige, je ne l'oublierai pas.
Je^'^laissai mon brave sergent sénégalais Malamine et trois hommes à la garde du poste, et je partis avec les autres.
Précédés jusqu'à présent par notre réputation, nous avions été partout bien reçus. Ici nous nous trouvâmes presque égarés, inconnus à tout le monde. Pour surcroît d'ennui dans le présent nous arrivâmes sans nous en douter dans un pays de mines de cuivre où les halùtants se montraient bien défiants.
Dans notre situation vouloir satisfaire notre curiosité c'était compromettre le passé et l'avenir. Mieux valait changer de route. J'avoue que cette sage détermination me coûta infiniment car elle renvoyait la reconnaissance du Niari à une époque indéterminée.
Nous rentrâmes dans un pays accidenté où il fallait constamment escalader et descendre des hauteurs de cinquante à cent cinquante mètres, parfois plus, au sommet desquelles étaient généralement situés des villages, dans une position militaire.
On eût dit que nous étions condamnés à avancer sans relâche. A peine arrivés dans un village nous trouvions des porteurs qui débarrassaient les précédents de leurs charges et repartaient avec le même entrain. Cela ne dura pas.
Inclinant légèrement notre route vers le Congo, nous rencontrâmes des populations moins naïves et moins empressées de porter nos caisses que de les vider. Elles s'y prenaient, du reste, d'une façon originale, choisissant pour nous voler le moment où elles nous offraient une sorte de divertissement musical.
A leurs grandes et petites flûtes j'opposai les nôtres. Tout en exposant au chef nos réclamations, j'envoyais quelques balles de mon Winchester dans un arbre voisin, et aussitôt on retrouva les objets volés au son d'une plus agréable musique.
Nous avions fait environ quatre-vingt-dix kilomètres lorsque le voisinage de nouvelles mines de cuivre et de plomb motiva un nouveau changement de direction, cette fois bien marqué vers le Congo, à travers de grandes montagnes de quartz et de grès colorées en rouge et en jaune par l'oxyde de fer.
Ici nous entendons parler des blancs. Nous revoyons des plantes d'importation : goyavier, manguier, des étoffes européennes. Mais le pays est de moins en moins sur. L'hostilité croissante à mesure que nous nous rapprochons d'établissements européens nous impose une excessive prudence. Et je m'estime heureux d'avoir évité tout accident fâcheux en traversant le chaos de montagnes qui, de la rivière Louala, s'étend à Mdambi Mbonj]^o, l'endroit précis où je rencontrai Stanley.
Ce jour-là, le hasard réunit pendant un instant deux hommes, deux antithèses : la rapidité et la lenteur, la hardiesse et la prudence, la puissance et la faiblesse. Pourtant les extrêmes se touchent; leurs sillons si différents, tracés avec la même persévérance, convergent au môme but : le progrès.
Stanley est un explorateur comme moi : nous sommes de bons camarades. Mais si notre but était le même, les intérêts <iui nous ont guidé étaient différents. Il n'y a donc rien d'extraordinaire à ce que nos récits n'aient pas toujours été d'ac-
cord. M. Stanley agissait au nom du roi des Belges pour la Belgique qui voulait alors fonder en Afrique une sorte de comptoir international où elle aurait la suprématie.
Sans doute le roi des Belges était complètement désintéressé. Il donnait ses millions dans le seul but de civiliser les tribus sauvages. Je croyais pourtant qu'il y avait une idée politique au fond des sentiments humanitaires du roi des Belges. J'étais loin de Ten blâmer, mais cela ne m'empêchait pas d'avoir mon idée politique aussi. Et la mienne était fort simple, la voici. S'il y avait un avantage à s'emparer du Congo, j'aimais mieux que ce fût le drapeau français que le drapean belge « international », qui flottât sur cette magnifique contrée africaine.
Je n'ai jamais eu l'habitude de voyager dans les pays africains en guerrier, comme M. Stanley, toujours accompagné d'une légion d'hommes armés et je n'ai pas eu besoin de faire des échanges, parce que, voyageant en ami et non en conquérant, j'ai trouvé partout des gens hospitaliers.
M. Stanley avait pris l'habitude de se faire respectera coups de fusil : je voyageais, moi, en ami et non en belligérant. C'est pourquoi j'ai pu faire cette conquête pacifique qui a tant surpris l'explorateur américain au service du roi des Belges. « Les rois africains, dit M. Stanley, ne voient dans un drapeau qu'un morceau d'étoffe plus ou moins heureusement bariolé, dont ils peuvent se faire une ceinture. »
Voilà justement l'erreur de M. Stanley. Ces rois ont vu dans mon « morceau d'étoffe » ce que je leur avais dit d'y voir. Et M. Stanley lui-même a été le premier, en le respectant plus tard, à leur montrer que je ne les avais pas trompés. J'ai dit au roi : « Vous connaissez le frère blanc qui est venu ici et avec lequel vous vous êtes battus. Eh bien, il en viendra d'autres et des plus forts que lui. Si vous arborez le symbole que je vais vous remettre, ils ne prendront pas pied chez vous sans votre
permission, et ils ne tireront jamais un coujd de fusil sur vos sujets. » Ils ont fait ce quejeleur ait dit, et le drajieau français les a protégés.
Le roi des Belges mit beaucoup d'argent à la disposition de M. Stanley. « En France, disait le roi Léopold à un de ses amis intimes, M. de Brazza aura beau se remuer, il ne réussira jamais à faire ratifier son traité. On jouera avec le Congo comme avec un jouet. M. de Brazza emploierait bien plus utilement son temps en venant se joindre à nous. » Je cite textuellement les paroles du roi Léopold !
Inutile d'ajouter que je ne suis pas de son avis et que ma confiance dans la clairvoyance de nos députés a ratifié l'espoir que j'avais conçu que ma conquête pacifique ne serait pas perdue pour mon pays.
Mais le jour où ils se serrèrent la main en Afrique, ces deux hommes qui s'estiment ont reconnu la dure nécessité de leurs tâches. Stanley m'a rendu justice. De son côté votre missionnaire s'honorera toujours du cordial accueil que lui a faille plus intrépide explorateur de l'Afrique.