‹ Conférences faites au Musée Guimet en 1903-1904Chapitre 23 sur 27 · CONFÉRENCE DU 17 JANVIER · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE DU 17 JANVIER

LES APOTRES CHEZ LES ANTHROPOPHAGES

PAR

M. SALOMON REINACH Membre de l’Institut

Caius Plinius Secundus, que nous appelons Pline le Jeune, était, en 112 ap. J.-C., gouverneur romain de la Bithynie, c’est-à-dire du nord-ouest de l’Asie Mineure. A peine installé, il dut écouter les doléances des propriétaires et des marchands de bestiaux; leur commerce souffrait, parce qu’on n’achetait plus de victimes pour les sacrifices; une secte religieuse nouvelle, celle des chrétiens, s’était à tel point multipliée que les temples perdaient leur clientèle et devenaient déserts. Quatre-vingts ans plus tard, vers l’an 200, Tertullien, prêtre en Afrique, disait que les chrétiens, bien que datant

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de la veille, avaient déjà rempli le monde [hesterni siimus et vestraowniaimplevimiis^). Cette dernière expression semble quelque peu hyperbolique, mais les témoignages de Pline et de Tertullien se confirment l’un l’autre. La propagation du christianisme à travers le monde romain fut très rapide ; au commencement du ii® siècle, les chrétiens sont déjà assez nombreux en Asie pour inquiéter les intérêts des païens; à la fin du siècle, ils se croient la majorité; un siècle encore, et ils seront les maîtres de l’Empire.

Gomment celle propagation s’est-elle accomplie? Pour la seconde partie du n® siècle, époque où les textes chrétiens sont déjà abondants, nous le savons dans une certaine mesure; mais, pour le i®*" siècle, qui fut l’époque décisive, notre ignorance est presque complète. Jésus avait eu douze disciples appelés apôtres auxquels il commanda de répandre sa doctrine à travers le monde. Mais, de ces douze apôtres, il y en a deux seulement

1. Tertull., Apolog.^ XXXVII : « Les Maures, les Marcomans, les Parlhes, quelque nation que ce soit, est-elle plus nombreuse qu’une nation qui n’a d’autres limites que l’univers? Nous ne sommes que d’hier et déjà nous remplissons tout, vos villes, vos îles, vos bourgs, vos municipes, vos comices, vos campsj vos tribus, le palais, le sénat, le forum ; nous ne vous laissons que vos temples. »

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dont nous puissions esquisser la biographie : saint Pierre et saint Jean. Il faut naturellement ajouter saint Paul, l’apôtre des Gentils, dont la vocation est postérieure à la mort du Christ, mais qui, grâce à ses Épîtres et aux Actes, nous est le plus familier de tous. En revanche, que savons-nous de Philippe^ d’André, de Mathias, de Jacques, de Barthélemy et des cinq autres? Nous ne savons rien, rien que leur vocation et leurs noms.

Notre ignorance, à cet égard, ne tient nullement au fait regrettable que la littérature chrétienne du II® siècle ne nous est pas parvenue tout entière. Eusèbe, évêque de. Césarée, écrivant vers 330 et disposant des plus riches bibliothèques de PAsie, n’en savait pas plus long que nous. Au commencement du IIP livre de son Histowe de l'Église, il s’exprime ainsi : « Les saints Apôtres et les saints disciples du Sauveur se répandirent par toute la terre. Thomas, comme nous l’avons appris de nos pères, eut en partage le pays des Parthes, André celui des Scythes, et Jean l’Asie. » Puis il parle des missions de Pierre' et de Paul et ajoute : « Origène rapporte tout ceci dans le livre troisième de ses commentaires sur la Genèse. » Or, Origène, docteur chrétien d’Alexandrie, vécut de 185 à 254; c’est à lui qu’Eusèbe est obligé d’emprunter les

très maigres informations qu’il nous donne. C’est donc qu’il n’en connaissait pas d’autres qui lui parussent dignes de foi.

Eusèbe était un savant et se résignait à ne point tout savoir. Mais les ignorants, les humbles, le peuple enfin, ne se résignent pas volontiers à cela. Dans tous les pays où le christianisme avait pris pied au ii® siècle, il se forma des légendes sur les origines locales de ce mouvement. Une rivalité bien naturelle poussa les Églises à se réclamer d’illustres fondateurs ; et quels fondateurs plus illustres que les apôtres, ceux qui avaient recueilli directement de ses lèvres l’enseignement de Jésus? Les Actes des Apôtres qui font suite à nos Évangiles ne s’occupent guère que de saint Paul et de saint Pierre ; on se mit à en composer d’autres, où la mission des autres apôtres était racontée. En l’absence de tout témoignage précis, les imaginations se donnèrent libre cours et il y eut comme une surenchère de merveilleux. L’Église vit naître ces compositions avec d’autant plus de méfiance que la doctrine en était souvent suspecte; les sectes, si nombreuses dès les premiers temps du christianisme, avaient chacune une littérature pieuse, des Évangiles, des Actes, des Lettres, qui étaient tout imprégnés de leur esprit. Toutefois, l’Église, victorieuse du paga-

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nisme au iv® siècle^ ne fit pas disparaître, du moins en général, les ouvrages qu’elle n’approuvait pas; c’eût été d’ailleurs très difficile, tant ces récits merveilleux étaient répandus. On se contenta d’éliminer ou d’atténuer ce qui, dans les discours prêtés à Jésus ou aux apôtres, choquait trop ouvertement l’orthodoxie ; mais les histoires elles-mêmes furent considérées comme inofîensives. De ces histoires d’apôtres, que l’on appelle les Actes apocryphes, nous possédons un grand nombre en diverses langues, grec, latin, copte, syriaque, arabe; il ne se passe presque pas d’années qu’on n’en découvre de nouveaux fragments et tout ce que l’on possède en ce genre n’a pas encore été publié. C’est une littérature très curieuse, très instructive même, qui ne nous renseigne pas, bien entendu, sur ce qu’ont vraiment fait et pensé les disciples de Jésus, mais qui nous apprend ce que l’on croyait à leur sujet dès le IV® siècle, dans les classes inférieures des communautés chrétiennes, et aussi quel singulier mélange de piété et de romanesque séduisait les imaginations de ce temps-là.

Cela dit, je vais vous exposer un de ces récits, intitulé « Les actes d’André et de Mathias dans la cité des Anthropophages » \ Pour que vous puissiez 1. Cet apocryphe a été étudié en dernier lieu par Dobschütz,

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en saisir nettement le caractère, je raconterai sans m'interrompre pour commenter; à la fin seulement, je vous présenterai quelques observations propres à préciser l’origine et les sources de cette composition anonyme, dont on possède de nombreux manuscrits en plusieurs langues et même une vieille traduction anglo-saxonne.

Les Apôtres, s’étant réunis en un même lieu, tirèrent au sort pour se partager les pays où ils devaient aller enseigner le christianisme. La contrée des Anthropophages échut à Mathias, celui qui avait remplacé Judas après sa trahison. Ces Anthropophages étaient de terribles gens; ils ne mangeaient pas de pain, ne buvaient pas de vin, mais se nourrissaient de la chair et du sang des hommes. Quand un étranger entrait dans leur ville, ils le saisissaient, lui crevaient les yeux et lui donnaient à boire une drogue magique qui lui ôtait la raison. Dès que Mathias eut franchi la porte de la ville, ils le saisirent^ l’aveuglèrent, lui firent boire la drogue, le conduisirent en prison et lui apportèrent de l’herbe à manger. Mathias ne mangea point, mais, dans sa détresse, adressa de ferventes prières à Jésus.

Deutsche Rundschau, avril 1902, p. 87-106. Je n"ai lu le mémoire du savant allemand qu’après avoir écrit le mien.

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Pendant qu’il priait dans sa prison, il vit tout à coup une grande lumière et de celte lumière sortit une voix qui lui dit : « Cher Mathias, recouvre la vue ». Et immédiatement il vit clair. Puis la voix l’exhorta à prendre courage et lui promit quhl serait sauvé par Papôtre André, qui arriverait après vingt-sept jours et le délivrerait de sa dure captivité.

Mathias s’assit dans sa prison et chanta. Lorsque les bourreaux entrèrent, cherchant les victimes désignées pour ce jour-là, Mathias ferma les yeux, afin qu’ils crussent qu’il était encore aveugle. On lui avait attaché à la main droite une étiquette ^ où la date de son emprisonnement était inscrite; il devait, comme une bête à l’engrais, attendre ainsi trente jours révolus, après quoi on l’emporterait pour le tuer et le dépecer.

Le vingt-septième jour, le Seigneur apparut à André et lui ordonna de partir avec ses disciples pour le pays des Anthropophages, afin de délivrer Mathias; il fallait que cela fût accompli dans le délai de trois jours. L’apôtre répondit qu’il était prêt à partir, mais que le pays des Anthropophages

1. Cette étiquette est dite Ta6Xa; on appelait ainsi les planchettes portant des noms que l’on fixait aux momies égyptiennes (Le Blant, Rev. archéoL, 1874, I, p. 244).

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était trop loin, qu’il était impossible de s’y rendre dans un si bref délai et que le Seigneur ferait mieux de charger un ange de celte mission. « Obéis, lui répondit le Seigneur. Lève-toi de bon matin et te rends sur le rivage avec tes disciples; tu y trouveras un bateau. » Et, après avoir béni André, il remonta au ciel.

Le lendemain matin, à la première heure, André et ses disciples descendent au rivage et voient un petit bateau dans lequel sont assis trois hommes. « Où allez-vous, frères? » leur demanda-t-il. « Nous allons, répondit le pilote-patron, au pays des Anthropophages. » « Moi aussi, dit André. » « Mais, dit le pilote, tout le monde évite d’aller dans ce pays-là; pourquoi donc y vas-tu? » « J’y ai quelque affaire, répondit André, et je voudrais que tu nous prisses à bord, mes compagnons et moi. » « Entrez donc, dit le pilote. »

« Avant d’entrer, reprit André, il faut que je te dise que noüs n’avons pas d’argent pour payer notre passage; nous n’avons même pas de pain à manger. » — « Comment alors pensez-vous embarquer et faire la route? » demanda le pilote. — « Écoute, frère, nous sommes les disciples du Seigneur Jésus-Christ, le bon Dieu, qui nous a ordonné d’aller prêcher, mais nous a interdit d’em-

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porter avec nous de Tardent, de la nourriture, ni même un vêtement de rechange ^ Si tu veux nous accepter tels que nous sommes, dis-le nous ; sinon, nous devrons chercher un autre moyen. » — (( Si c’est là l’ordre que vous avez reçu, dit le pilote, et que vous vous y conformiez, je suis heureux de vous recevoir à bord, bien plus que ceux qui me donnent de l’or et de l’argent ; car c’est une joie pour moi de voir dans ma barque un apôtre du Seigneur. » André le remercia, le bénit et tous s’embarquèrent.

« Ya chercher trois pains à fond de cale, dit le patron à un des mtitelots ; il faut que nos passagers en mangent, afin de pouvoir supporter le mouvement des flots et le mal de mer. » — « Frère, dit André, puisse le Seigneur te faire participer au pain céleste !» — « Si tu es vraiment un disciple de Jésus, dit le patron, raconte donc les miracles de ton maître à tes disciples, afin qu’ils se réjouissent en leur cœur et cessent de craindre la mer. » Déjà le bateau avait quitté le rivage ; André rappela à ses disciples, qui étaient inquiets et mal à l’aise, comment un jour, étant

1. Matt.. X, 10 : « Ne prenez ni or ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni sac pour le voyage, ni deux habits, ni souliers, ni bâton ; car l’ouvrier doit recevoir la nourriture qu’il a mé-^ ritée. » Cf. Marc, vi, 9.

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sur le lac avec Jésus, ils avaient éprouvé une forte tempête, que le Seigneur avait aussitôt apaisée. Puis André fit une prière et demanda que ses disciples s’endormissent. Il n’avait pas encore fini qu’ils dormaient profondément.

La barque filait comme une flèche sur une mer d’huile. « Comme tu gouvernes bien ta barque ! dit André au pilote; je navigue depuis seize ans et n’ai jamais vu un pilote aussi habile. » — « Nous aussi, répondit le pilote, nous avons souvent navigué et couru des dangers; mais comme tu es un disciple de Jésus, vois, la mer a reconnu que tu es un homme juste et elle ne s’est pas soulevée en flots irrités. » « Merci, Seigneur, s’écria André, de m’avoir fait rencontrer un homme qui glorifie ton nom ! »

« Dis-moi, disciple de Jésus, ton maître n’a-t-il pas fait d’autre miracles que ceux dont on parle? » André, après avoir un peu hésité, consent à satisfaire la curiosité du pilote. Un jour, avec les Douze, Jésus entra dans un temple des païens, devant lequel y il avait deux sphinx. Jésus ordonna à Tun des sphinx de se lever de son piédestal et de venir convaincre les prêtres de sa mission divine. Le sphinx obéit et parla d’une voix humaine. Puis Jésus dit au sphinx d’aller dans le pays de Ghanaan, au champ

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de Mambré, de réveiller dans leur tombe Abraham, Isaac et Jacob et de les amener au temple. Le sphinx obéit encore et revint avec les trois patriarches. Puis Jésus renvoya les patriarches et ordonna au sphinx de reprendre sa place à la porte du temple. « 11 a fait bien d’autres miracles^ ajouta André, mais si je les racontais, tu ne le supporterais pas L » « Tu te trompes, répondit le pilote, car j’aime toujours écouter des discours utiles. »

Cependant le bateau approchait du rivage. Le pilote pencha sa tête sur l’épaule d’un des matelots et resta silencieux. André se tut également et s’endormit. Quand il le vit dormir, le pilote dit à ses matelots : « Étendez vos mains sous son corps et portez André et ses disciples devant les murs de la ville des Anthropophages ; puis revenez àmoi. :» Les matelots déployèrent leurs ailes, qu’ils avaient cachées jusque-là, obéirent et revinrent. Alors Jésus — car, vous l’avez deviné, le pilote du mystérieuxbateau était Jésus lui-même — remonta au ciel avec ses anges, qui étaient les matelots.

Au point du jour, André se réveilla par terre et

1. Jean, xxi, 25 : « Il y a aussi beaucoup d’autres choses que Jésus a faites; et si elles étaient écrites en détail, je ne pense pas que le monde pût contenir les livres qu’on en écrirait. »

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vit ses disciples endormis autour de lui. « Levezvous, dit-il, et sachez que nous avons été conduits sans le savoir par le Seigneur lui-même, qui s’est humilié, a pris figure de marin et nous a mis à l’épreuve. » Puis il fit une prière et supplia le Seigneur de se manifester à lui. Jésus apparut sous les traits d’un enfant d’une merveilleuse beauté. André demanda pardon de ne l’avoir pas reconnu. « Tu n’as pas péché, répondit Jésus; mais tu as douté que tu pusses aller en trois jours au pays des Anthropophages et je t’ai montré que je puis faire toutes choses. Maintenant, va àlaprison de Mathias et délivre-le, ainsi que tous les étrangers qui sont avec lui. Tu seras cruellement torturé, ton sang coulera à flots, mais tu ne mourras point, car les habitants de cette ville sont destinés à devenir des croyants. » Et, ayant ainsi parlé, il remonta au ciel.

André et ses disciples parvinrent inaperçus jusqu’à la prison. Elle était entourée de sept gardiens ; André pria, et ils tombèrent morts ; il fit le signe de la croix sur la porte, et la porte s’ouvrit. Ils trouvèrent Mathias assis et chantant et ils s’embrassèrent; la promesse du Seigneur à Mathias s’était accomplie avant le trentième jour.

Dans la même prison il y avait des hommes et

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des femmes tout nus qui mangaient de l’herbe; c’étaient des étrangers à l’engrais, que les sauvages avaient abrutis et aveuglés. André leur rendit la vue en touchant leurs yeux et la raison en touchant leur poitrine ; de la sorte, 270 hommes et 49 femmes furent délivrés par l’apôtre. iVndré leur ordonna de sortir de la ville et de s’asseoir sous un grand figuier, dont les fruits, miraculeusement multipliés, ne cesseraient de suffire à leur nourriture ; puis il fit descendre du ciel un nuage qui emporta Mathias et ses disciples sur une montagne auprès de saint Pierre. André resta seul dans la ville. Il aperçut un pilier de bronze sur lequel était une statue et s’assit derrière le pilier pour observer ce qui se passait.

Les bourreaux, étant allés à la prison chercher des victimes, trouvèrent les gardes étendus morts et les cellules vides. Alors ils firent leur rapport aux magistrats, qui furent très alarmés. « Retournez à la prison, dirent-ils aux bourreaux, et ramenez les cadavres des gardes, afin que nous les mangions aujourd’hui même. Puis, nous réunirons les vieillards de la ville et nous tirerons au sort parmi eux afin d’en manger sept tous les ours. Cela nous suffira pendant quelque temps ; dans l’intervalle, nous équiperons des navires ;

nos jeunes gens pourront partir en expédition et nous ramener des prisonniers à manger. »

Les bourreaux firent ce qui leur était ordonné et se mirent en devoir de dépecer les sept gardes ; mais tout à coup leurs couteaux tombèrent et leurs mains se pétrifièrent. « Malheur à nous I » crièrent les magistrats, « il y a des magiciens attachés à notre perte ! Mais allez vite réunir les vieillards ! » Aussitôt dit, aussitôt fait. On trouva 217 vieillards et le sort en désigna sept pour être mangéscejour-là. L’un d’eux suppliâtes bourreaux de l’épargner et offrit à sa place son fils et sa fille. Les magistrats acceptèrent l’offre ; mais les pauvres enfants se lamentaient piteusement et demandaient avec des larmes qu’on les laissât grandir. Nonobstant, on les traîna au lieu du sacrifice, où il y avait un four pour cuire la viande et un bassin pour recevoir le sang. Alors André, qui voyait tout sans être vu, pria le Seigneur. Une fois de plus, les couteaux tombèrent des mains des bourreaux. « Malheur à nous ! » s’écrièrent les magistrats, » faudrat-il donc que nous mourions de faim ? »

Comme ils se désolaient ainsi, le diable leur apparut sous les traits d’un petit vieillard. « Cherchez donc par la ville, leur dit-il, un certain étranger du nom d’André et le mettez à mort;

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car c’est lui qui a délivré vos prisonniers et qui, par ses sortilèges,, vous réduit à la famine. » Mais André était invisible. On ferma les portes, on fureta partout, mais en vain. Alors le Seigneur apparut à André et lui dit : <( Lève-toi et montretoi maintenant à ces hommes. )> « Me voici I cria André, c’est moi que vous cherchez ! » A l’instant la multitude l’entoure et l’on se met à délibérer sur le genre de mort qu’il convient de lui infliger. C’était trop peu de le tuer : il fallait le faire souffrir longuement. Un homme, en qui le diable était entré, conseilla de lui passer une corde autour du cou, de le traîner à travers les^ rues et les ruelles de la ville et, après l’avoir ainsi tué, de le manger. La foule applaudit et aussitôt le supplice d’André commença; la chair de l’apôtre fut horriblement meurtrie sur les pierres et le sang coula de son corps comme de l’eau. Mais il ne mourut pas et, le soir venu, on le jeta dans la prison, les mains attachées derrière le dos. Le lendemain matin, on recommença à le traîner; il ne cessait, dans sa peine, de prier le Seigneur. « Frappez-le sur la bouche, dit le diable, afin qu’il se taise ! » Le soir venu, on le ramena à la prison. Le diable s’y rendit avec sept démons pour insulter André et pour essayer de le tuer, mais ils ne purent approcher

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de lui, car il portait sur le front le sceau du Seigneur. Le troisième jour, le supplice recommença, et on le ramena le soir à la prison. Il était épuisé de fatigue et couvert de plaies ; mais le Seigneur lui apparut, lui prit la main et lui rendit toute sa force. André se leva et aperçut, au milieu de la prison, un pilier sur lequel était posée une statue d’albâtre. C’était probablement, bien que le texte ne le dise pas, une de ces statues de fontaines qui répandent de l’eau, d’ordinaire par la bouche, et dont le type, très fréquent à l’époque romaine, est représenté par de nombreux exemplaires dans nos Musées. André ordonna à la statue de cracher de l’eau par la bouche jusqu’à ce que les habitants de cette ville impie fussent châtiés. Aussitôt la statue obéit et commença à vomir des torrents d^eau. C’était une eau corrosive, qui mangeait la chair des hommes, et elle coulait sans interruption.

Quand le jour parut, les habitants s’aperçurent que la ville était inondée et se mirent à fuir dans toutes les directions, pour chercher refuge ailleurs. Alors André pria le Seigneur : « Ne m’abandonne pas. Seigneur, mais envoie ton archange Michel dans un nuage pour tracer une enceinte de feu autour de la ville afin que personne n’en puisse

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échapper. » Aussitôt la ville fut entourée de feu et l’eau, qui montait jusqu’au cou des habitants, leur rongeait les chairs. « Malheur à nous ! disaientils; tous ces fléaux se sont déchaînés à cause de l’étranger qui est dans la prison ! Allons le délivrer, sans quoi nous sommes tous perdus. »

Ils coururent vers la prison, criant à tue-tête : (( Dieu de l’étranger, délivre-nous de cette eau ! » André les entendit et, les voyant dans Taffliction, dit à la statue d’albâtre : « Gesse de répandre de l’eau, car il semble que les habitants de cette ville veulent embrasser la vraie foi ; j’y bâtirai une église et je te placerai dans cette église, pour reconnaître le service que tu m’as rendu. » La statue cessa de vomir de l’eau. Les habitants se rendirent à la porte de la prison et prièrent humblement le dieu de l’étranger d’avoir pitié de leur infortune. André sortitetmarchavers eux; comme il marchait, l’eau s’écartait de ses pieds. Toute lamultitude l’implora de la prendre en pitié. Parmi ceux qui le suppliaient ainsi était le vieillard qui avait livré son fils et sa fille. « Comment peux^tu invoquer ma pitié, dit André, toi qui as été sans pitié pour tes enfants? Aussi, je te le dis, quand cette eau rentrera dans l’abîme, tu y entreras avec elle, et avec toi les quatorze bourreaux qui tuent des

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hommes tous les jours. •:» Alors André leva les yeux au ciel, la terre s’ouvrit et l’eau s’y engouffra avec le vieillard et les quatorze bourreaux,

« Cet homme vient de Dieu ! » s’écrièrent les sauvages, il va nous tuer tous, il va faire descendre le feu pour nous brûler !» — a Soyez sans crainte, mes enfants », répondit André, et il rendit d’abord à la vie tous les hommes, femmes et enfants qui s’étaient noyés au cours de l’inondation. Puis il dessina le plan d’une église et la fit bâtir. Ensuite il baptisa tout le monde et prêcha les enseignements de Jésus. Cela fait, il décida de partir. Vainement ils essayèrent de le retenir auprès d’eux. « Je dois, dit André, aller retrouver mes disciples, » et il sortit de la ville, laissant les nouveaux convertis dans la douleur de l’avoir perdu si tôt.

Jésus, sous la forme d’un petit enfant, apparut alors à André. « Pourquoi, lui dit-il, n’as-tu pas accordé à ces gens un délai de quelques jours? Leurs cris et leurs pleurs sont montés au ciel jusqu’à moi. Reviens dans la ville et restes-y sept jours, jusqu’à ce que leurs cœurs soient confirmés dans la foi. Tu y prêcheras mon Évangile et tu ramèneras à la lumière ceux qui sont dans l’abîme. »

André rendit grâces au Seigneur, qui voulait

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ainsi que toutes les âmes fussent sauvées, Il fut accueilli dans la ville avec des transports de joie et y resta sept jours, prêchant la parole divine et enseignant. Puis, quand il sortit de nouveau, tous lui firent escorte, depuis les petitsenfants jusqu’aux vieillards, en disant : « Il y a un seul Dieu, le Dieu d’André, et un seul Seigneur Jésus, auquel soient la gloire et la puissance à jamais. Amen ! »

Éclaircissons d’abord la géographie de ce singulier récit.

Dans une composition qui fait suite à celle-là et qui est intitulée « Le martyre de saint Mathias l’apôtre », la ville des Anthropophages est appelée Myrné\ d’autres auteurs la nomment J/y rmene ou Myrmidona. Gutschmid a reconnu sous ces noms corrompus celui de Myrmécion dans la Chersonnèse taurique, c’est-à-dire en Crimée. Dès l’époque d’Hérodote, les Grecs croyaient que plusieurs tribus de la Russie actuelle étaient anthropophages * ;

1. Hérodote, IV, 106 (cf. IV, 18 et 53) : « Il n’est point d’hommes qui aient des mœurs plus sauvages que les Androphages. Ils ne connaissent ni les lois, ni la justice; ils sont nomades. Leurs habits ressemblent à ceux des Scythes; mais ils ont une langue

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bien entendu, il n’y avait plus d’anthropophages en Scythie à l’époque où est censée se passer cette histoire, mais j’ai à peine besoin de vous prouver qu’elle est fondée sur une légende de navigateurs qui doit être de bien des siècles plus ancienne. Le point de départ d’André et de ses compagnons, c’est une ville d’Asie sur la côte de la mer Noire, probablement SinopeJ.De Sinopeen Crimée, même avec un vent très favorable, un bateau ne peut se rendre en trois jours ; ainsi s’explique, au début du récit, l’hésitation d’André. S’il fit le voyage en moins d’un jour, c’est qu’il était dans uhe barque conduite par Jésus.

Dirons-nous que la légende a pris naissance en Crimée, dans une ville où une église, renfermant une statue d’albâtre, était placée sous le vocable de l’apôtre André et passait pour avoir été fondée par lui? Assurément, cette légende a pu y devenir populaire, mais il n’est guère possible qu’elle vienne de là. En effet, dans le récit que fait André à Jésus dans la barque, il est question d’un temple gardé par des sphinx. Le seul pays où un pareil détail ait été

particulière. De tous lés peuples dont je viens de parler, ce sont les seuls qui mangent de la chair humaine. » Sur les anthropophages de la Scythie et du nord de l’Europe, voir Müllenhoff, Deutsche Alterthumskunde^ t. II, p. 183.

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intelligible pour tout le monde, c’est TÉgypte*. Or, depuis l’époque des Ptolémées, les navigateurs égyptiens ont été par excellence les rouliers des mers et, à une époque plus ancienne encore, les marins de Phénicie, au service des rois d’Égypte, ont du introduire dans ce pays mille récits extraordinaires, comme, depuis Ulysse, aiment en raconter les navigateurs.

Je conclus donc que le fond de Thistoire d^’André n’est qu’un conte de marin ayant fréquenté les parages de la mer Noire, où habitaient des tribus d’anthropophages, et que des histoires analogues, encore dépourvues de l’élément chrétien, ont dû circuler autour du port d’Alexandrie.

De tous les peuples qui adoptèrent le christianisme, les Égyptiens sont ceux qui possédaient les plus anciens recueils de contes mis par écrit; outre ceux qu’a recueillis Hérodote, nous en avons conservé un certain nombre, que M. Maspero a traduits et où l’on peut discerner beaucoup d’éléments des récits populaires qui n’ont cessé de se répandre à travers le monde. Quelques-uns

1. Je dois pourtant rappeler le texte d’Hérodote (IV, 19) sur le palais entouré de sphinx et de griffons qu’aurait fait construire le roi des Scythes Skylès. Souwaroff a prétendu découvrir une tête de sphinx sur le Kouban (Olenine, Tour in Taurida, Londres, 1802, p. 413); cf. Ritter, Vorhalle,^. 226.

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sont sûrement antérieurs à Fan 1400 av. J. -G.

Mais ici se place une observation essentielle. Un des traits les plus curieux de l’histoire d’André et de Mathias, c’est celui de ces malheureux qu^'un breuvage magique prive de leur raison et qui, transformés en brutes, restent pendant trente jours à manger de l’herbe jusqu’à ce qu’ils soient en état de servir aux repas des anthropophages. Mathias, lui, se garde de manger ce qu’on lui offre. Or, ce trait se rencontre aussi ailleurs : dans le troisième Voyage extraordinaire de Sindbad le marin, qui fait partie du recueil arabe des Mille et une Nuits K

Un naufrage jette Sindbad et ses compagnons dans une île peuplée de sauvages noirs et tout nus. « Sans dire un seul mot, raconte Sindbad, ils s’emparèrent de nous et nous firent pénétrer dans une grande salle où, sur un siège élevé, était assis un roi. Le roi nous ordonna de nous asseoir. On apporta des plateaux remplis de mets que de notre vie entière nous n’avions vus ailleurs. Leur vue n’excita guère mon appétit, contrairement à mes compagnons, qui en mangèrent gloutonnement. Quant à moi, mon abstention me sauva la vie. En effet, dès les premières bouchées, une fringale énorme

1 . Trad. Mardrus, t. VI, p. 137. L’analogie a déjà été signalée par Gutschmid.

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s'empara de mes compagnons et ils se mirent à avaler pendant des heures tout ce qu'on leur présentait, avec des gestes de fous et des reniflements extraordinaires. Pendant qu’ils étaient en cet état, les hommes noirs apportèrent un vase rempli d’une sorte de pommade dont ils leur enduisirent tout le corps et dont l’effet sur leur ventre fut extraordinaire; il se dilata dans tous les sens, jusqu’à devenir plus gros qu’une outre gonflée, et leur appétit augmenta en proportion. Je persistai à ne pas toucher aux mets et je refusai de me laisser enduire de pommade. Et vraiment ma sobriété fut salutaire, car je découvris que ces hommes étaient des mangeurs de chair humaine et qu’ils employaient ces divers moyens pour engraisser ceux qui tombaient entre leurs mains. Je constatai bientôt une diminution notable de l’intelligence de mes compagnons, au furet à mesure que leur ventre grandissait. Ils finirent même par s’abrutir complètement à force de manger et, devenus absolument comme des bêtes d’abattoir, ils furent confiés à la garde d’un berger qui tous les jours les conduisait paître dans une prairie )>.

Ainsi, le parallélisme, l’identité foncière des deux contes est incontestable : les victimes humaines sont réduites par leurs bourreaux à la condition de

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ruminants qui mangent de l’herbe. Une telle analogie ne peut être Teffet du hasard ; un même conte de navigateur a inspiré les épisodes correspondants dans les Actes de Tapôtre André et dans le troisième Voyage de Sindbad.

A en croire beaucoup de critiques, le fond des Mille et une Nuits serait d’origine indoue ; une école très nombreuse de folkloristes, depuis Benfey, cherche dans l’Inde le point de départ des contes populaires qui, disséminés dans les trois parties de l’ancien monde, révèlent à l’étude de si surprenantes analogies. C’est une opinion née à l’époque où la haute antiquité de la civilisation de l’Inde ne faisait doute pour personne, où beaucoup croyaient qu’elle était la source des races et des langues d’une partie de l’Asie et de l’Europe. Ce préjugé a

- survécu à la démonstration de l’opinion contraire,

- qui a été l’œuvre de ces trente dernières années.

. Mais quelque antiquité que l’on soit disposé aujourd'hui à accorder aux civilisations de l’Europe, il est certain que celle de l’Égypte est plus ancienne encore et que nous possédons des contes égyptiens bien antérieurs à ceux de l’Inde brahmanique. D’autre part, nous savons que l’Inde, jusqu’à une époque relativement récente, n’a eu ni

r 'marine, ni grand commerce, tandis que l’Égypte,

LES APÔTRES CHEZ LES ANTHROPOPHAGES 107

à l’époque ptolémaïque et à Tépoque romaine, envoyait en Inde des métaux, des vins, des objets fabriqués et en rapportait des produits du sol. Il est plus naturel d’attribuer la diffusion des contes aux pays commerçants qu’à ceux où le commerce d’exportation n’existe pas. Tout semble donc indiquer que l’Égypte est la patrie des contes, que les contes indiens sont d’origine égyptienne et qu’il en est de même du fond de ces contes arabes, si goûtés encore aujourd’hui, qui composent le recueil des Mille et une Nuits,

Ainsi, nous arrivons par deux voies différentes au même résultat. La légende d’André et de Maffias est égyptienne d’origine, parce qu’on y trouve des traits égyptiens ; elle Test encore parce qu’elle a un élément commun avec un conte des Mille et une Nuits, qui paraît dériver d’un conte égyptien de navigateur.

Je pourrais compléter ma démonstration en vous montrant le rôle important qu’a joué l’Égypte dans la constitution du grand cycle delégendes qui entoure les premiers siècles du christianisme ; mais cela m’entraînerait beaucoup trop loin. Mon but essentiel a été de vous offrir un spécimen d’une littérature jadis très populaire, aujourd’hui fortoubliée, maisdont l’histoiredes religions ne doit point

CONFÉRENCES AU MUSÉE GUIMET

faire fi. Si je vous ai inspiré le désir déliré quelques Actes apocryphes d’apôtres, soit dans l’édition grecque de MM. Lipsius et Bonnet, soit dans la traduction anglaise fort commode publiée par Walker àÉdimbourg en 1890, je croirai que celte heure, prise sur votre temps et sur le mien, n’a pas été inutilem,ent employée.

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