‹ Conférences faites au Musée Guimet en 1903-1904Chapitre 25 sur 27 · PEINTURES PRÉHISTORIQUES DE LA CAVERNE D’ALTAMIRA · texte numérisé non relu

PEINTURES PRÉHISTORIQUES DE LA CAVERNE D’ALTAMIRA

lées de l’Asie. La température devient ensuite tempérée, plus humide, nos sources, nos eaux tranquilles donnent naissance à toutes les tourbières où les essences lentement se succèdent. Le néolithique règne après le paléolithique. Des industries nouvelles une fois de plus traversent notre continent. L’homme a domestiqué le Chien, le Bœuf, le Mouton, la Chèvre, le Cochon, le Cheval, inventé la poterie, créé ragriculture. C’est d’un néolithique déjà vieux que nous voyons sortir les très vieilles civilisations de l’Égypte ou de la Chaldée. Les peintures du Périgord, des Pyrénées, de France ou d’Espagne antérieures- à tous ces événements, sont donc bien les œuvres d’art les plus anciennes du monde.

D’autre part nous voyons s’accumuler dans nos collections depuis quarante ans des objets du mobilier, de l’outillage, de la parure des hommes paléolithiques ornés aussi avec beaucoup de goût et de talent. On admire ces os, ces pierres gravées qui représentent parfaitement caractérisés bon nombre d’animaux contemporains des artistes primitifs. L’allure des espèces est rendue avec une étonnante habileté et un réel sentiment de la nature vivante : tantôt ce sont des sculptures, tantôt des gravures au trait plus ou moins achevées. Il

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est démontré que cette série ornementale procède du même style, des mêmes procédés que la série de nos gravures rupestres. Mais une autre analogie rapproche les deux groupes : il y a un choix systématique et restreint des animaux. On n’a figuré, sauf par grande exception, que des espèces comestibles.

M. Salomon Reinach* qui a appelé sur ce fait l’attention du monde savant pense que pour les troglodytes chasseurs et pêcheurs, c’étaient des animaux désirables. Pour lui « l’objet des artistes a été d’exercer une attraction magique sur les animaux de même, espèce. Les indigènes de l’Australie centrale peignent aussi, sur les rochers ou sur le sol, des figures d’animaux, dans le but avoué d’en favoriser la multiplication. On ne représente pas des carnassiers, par la même raison qui, dans certaines campagnes, fait qu’on évite de prononcer le nom du loup. Les objets gravés et sculptés que l’on a recueillis dans les cavernes de l’époque du -Renne offrent un caractère analogue; ce ne sont pas les amusements de chasseurs oisifs, mais les talismans de chasseurs qui craignent de manquer de gibier. A cette phase très ancienne de l’évo-

]. C. r. Acad, des sc. Paris, séance dü 22 juin 1903.

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lution humaine, la religion (au sens moderne de ce mot) n^existe pas encore ; mais la magie joue un rôle considérable et s’associe à toutes les formes de Tactivité. »

Plus récemment notre confrère est revenu sur cette question*. Il insiste : « Le seul espoir que nous ayons de savoir pourquoi les troglodytes ont peint et sculpté, c^est de poser la même question aux primitifs actuels dont la condition nous est révélée par l’ethnographie. Beaucoup ne répondront pas, ayant eux-mêmes perdu avec les siècles, l’explication de leurs actes continués par tradition inconsciente, quelques-uns feront des réponses plus précises et fourniront des idées d'accord avec certaines autres d’ordre général qui sont communes à tout l’ensemble de l’humanité. De ces idées une des plus répandues est celle-ci : L’image d’un être ou d’un objet donne une prise sur cet objet ou sur cet être ; l’auteur ou le possesseur d’une image peut influencer ce qu’elle représente. Il s’agit, bien entendu, d’une prise ou d"une influence d’ordre magique. »

M. S. Reinach, ces principes posés, passe en revue des faits très intéressants de cet ordre constatés

1. L’art et la magie à propos des peintures et des gravures de l’âge du Renne. V Anthropologie^ 1903, p. 257.

en Australie et il montre comment toutes nos gravures et peintures pourraient avoir eu le même usage.

C’est là une très séduisante hypothèse, à laquelle était arrivé de son côté M. le Hamy. J’étais dans la grotte d’Altamira lorsque je reçus un mot de lui m’accusant réception de mes dernières nouvelles. Il m’apprenait qu’un savant ethnographe venait de constater à Chasm Island, dans le golfe de Garpentaria, Australie, l’existence de cavernes où se trouvent des dessins exécutés sur un fond d’ocre rouge et d’autres tracés en esquisse sur la surface rocheuse. Plusieurs des cavernes sont d’une élévation si limitée que les dessins peints sur les toits doivent avoir été exécutés par leurs auteurs couchés sur leur dos. Les animaux figurés sont tous ceux que mangent les noirs. Le D” Hamy était frappé de voir que nous retrouvions les mêmes manifestations intellectuelles, les mêmes dispositions matérielles aux antipodes. « Ce n’était évidemment pas dans un but décoratif que nos artistes primitifs s’imposaient un tel labeur dans une obscurité profonde. Et je ne puis me défendre de voir dans ces singulières pratiques... la manifestation de quelque croyance analogue à celles de certains peuples actuels, demi-civilisés

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OU sauvages. Je suppose que si nos troglodytes ont ainsi peint ou gravé ces singulières images d’animaux, c’est avec l’assurance que celui qui les a tracées a acquis par là même sur leurs espèces une influence analogue à celle que possède le Blanc devenu le maître de l’Indien dont il a pu faire le portrait... Le troglodyte pour s’assurer plus complètement encore cette espèce de propriété morale qu’il se figurait avoir conquise, enfermait les précieuses figures au fond des grottes dont sa demeure occupe constamment le vestibule ^ ».

On voit quelle importance prennent en ethnographie et même dans l’histoire de la philosophie nos Cavernes ornées préhistoriques. Des antres ténébreux sont un nouveau chapitre de l’histoire des religions^ et c’est ainsi que cette conférence est bien à sa place au Musée Guimet.

Ce n’est pas, comme on l’a dit à lort, le début de l’art que nous découvrons. L’art de l’âge du renne est beaucoup trop ancien pour qu’il y ait un lien quelconque entre lui et l’art qui se manifeste diversement parmi nous. S’il eut quelque suite elle

1. Quelques observations au sujet des gravures et des peintures de la grotte de Font-de-Gaumes (Dordogne). C. r. Acad. Insc., ^903, 13u.

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n’est nullement dans le monde néolithique de TEurope. On pourra peut-être la chercher loin de notre sol, du côté des Eskimos qui vivent dans l’extrême Nord et naguère encore étaient à Tabri de notre civilisation. Mais en comparant nos ancêtres aux primitifs actuels tels que les Eskimos ou les Autraliens, nous ne devons pas perdre de vue que les conditions de la vie, pour les uns et les autres, sont bien différentes et que dès lors il y avait certainement des mœurs tout autres. Les contemporains du Mammouth, de l’Aurochs, et même du Renne dans un climat longtemps moins froid qu^’on ne le pense, dans un beau pays aux vastes horizons accessibles, traversé par de larges cours d’eaux, peuplé dans de florissantes prairies et des forêts illimitées par une faune extrêmement abondante et variée, nos ancêtres avaient un bien-être incontestable. Ils étaient absolument des privilégiés, tandis que les peuplades de la stérile Australie ou des régions polaires glaciales étaient ou sont encore aux prises avec les dures exigences d’une vie lamentable. Nous savons que par la gravure, par la sculpture, par la peinture même, obtenues à l’aide d’un outillage rudimentaire, nos troglodytes s’élevaient au-dessus de tous les primitifs rencontrés sur la terre par nos

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voyageurs et nos ethnographes. Leur génie se manifeste par quelques vestiges qui font soupçonner l’importance de tout ce qui est à jamais perdu. L’imagination a beau se joindre à la science la plus érudite nous ne pouvons vraiment distinguer que peu de choses dans cet obscur passé.

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