Conférences faites au Musée Guimet
C’est lieu commun de proclamer que la loi romaine était extrêmement dure pour la femme. Les anciens eux-mêmes l’ont dit: «Nos aïeux, écrit Tite Live, ont défendu que la femme s’occupât même d’une affaire privée, sans avoir quelqu’un qui l’assiste; ils ont voulu qu’elle fût toujours dans la main de son père, de ses frères, de son mari. » Si elle ne travaille pas comme ses esclaves à moudre le blé et à cuire les aliments, elle doit se tenir dans T atrium de sa maison, filant et tissant au milieu d’elles « les
mains endurcies et déformées par la laine d’Etrurie » ; elle doit administrer le ménage, nourrir elle-même ses enfants; elle ne peut sortir dans les rues qu’au su de son mari et avec une escorte; elle n’a, en aucune façon, la disposition de sa fortune; elle est, en droit, la fille de son époux qui, comme un père, peut la frapper de toutes les peines, même de la mort. Sa condition n’est pas très différente de celle d’une esclave.
C’est non moins un lieu commun de faire remarquer combien la réalité était éloignée de la théorie. Dès le début de Rome, on voit la distance qui sépare l’une de l’autre. Les compromis de la pratique corrigent la dureté des règlements. Cette femme, légalement enfermée chez elle et tenue pour la première des servantes, est, dans sa maison, entourée de respect, même de la part du chef de la famille; elle prend! place à table auprès de lui, au lieu de le servir; on célèbre par des réjouissances et des cadeaux son jour de naissance et sa fête; dans la rue les passants doivent lui céder le pas, et il est interdit de la toucher, même pour la citer en justice. Son mari, bien souvent, lui accorde une part active dans la gestion des
FIGUUES DE ROMAINES
affaires, et la consulte sur toutes les questions qui concernent leurs intérêts cominuns.
Aussi, la femme joue-t-elle un rôle importajit dans riiistoire romaine. « A chaque page, a dit M. Gide, on voit la femme apparaître. En vain les lois ront-elles exclue de toute participation aux affaires publiques; sans cesse son intervention, apparente! ou cachée, décide des destinées de l’Etat. Il semble même que les Romains se soient complus, dans leurs annales ou leurs légendes, à attacher le nom d’une héroïne h chacun de leurs plus glorieux souvenirs; et, si l’on en croyait l’histoire traditionnelle, Rome ne serait pas moins redevable à la vertu de ses matrones qu’à la sagesse de ses législateurs ou au coura^^^e de ses guerriers. C’est le dévouement conjugal, la piété filiale des Sabines qui, unissant le Sabin au Latin, a formé la nation romaine; c’est à la chasteté de Lucrèce, c’est àrinnocence de Virginie que Rome, deux fois asservie par les Tarqiiins et par les décemvirs, dut deux fois roccasion de sa délivrance; les prières d'une épouse et d'une mère purent seules fléchir Coriolan et sauver la république; les adroites suggestions d’une épouse ambitieuse surent inspirer à Liciniiis la loi célèbre qui consacra le
triomphe de la démocratie romaine; et les derniers héros de cette démocratie, les deux Graccfiies, furent formés par l’éducation, guidés par les conseils d’une mère... Que tous ces récits soient à demi légendaires, il n’importe: j’y vois l’expression naïve d’un sentiment populaire; j’y trouve un témoignage irrécusable du respect et des honneurs dont les Romains des premiers siècles entouraient leurs épouses et leurs mères. »
Cet idéal qu’un Romain se faisait, dans les temps anciens, de la femme et de l’épouse, idéal mélangé à la fois d’un certain dédain, tel qu’on peut en avoir pour une gouvernante reléguée sinon a la cuisine, du moins à l’office, et d’un grand respect pour la compagne sur qui repose la bonne administration du ménage, pour la mère de ses enfants, pour ce qn’on appellerait aujourd’hui « la patronne », est très nettement marqué sur les épitaphes de l’époque républicaine. : ; . .
L’une d’elles, souvent citée, est ainsi conçue:
« Etranger, je n’ai que peu de mots à te dire; arrête-toi et lis. Ici tu vois la tombe assez vilaine d’une femme belle. Ses parents la nommèrent Claudia. Elle chérit son mari de tout son cœur;
FIGURES DE ROMAINES
elle mit au monde deux fils; Fun, elle le! laisse sur terre; Fautre, elle Fa descendu sous terre. Sa parole était agréable, sa démarche noble ; elle a gardé la maison, elle a filé la laine. J’ai dit. Passe ton chemin. »
Sur une autre, on lit:
« Ci-gît Amymone, femme de Marcus, très bonne et très belle, fileuse infatigable, pieuse, pudique, économe, chaste; elle gardait la maison. »
Ce genre d’éloges devint même une de ces banalités funéraires qu’on inscrivit sur les tombes à toutes les époques et comme par tradition; on en trouve des exemples encore assez tard, à la période impériale et dans les provinces les moihs romaines de l’Empire. Car, bien entendu, nos épitaphes latines ne disaient pas l’exacte vérité sur les défunts et les défuntes; et rares étaient les maris qui osaient écrire, comme un certain Ulpius Cerdo, sur le tombeau de sa femme: «A Claudia Tyche. Le jour de sa mort, j’ai rendu grâces aux dieux et aux hommes! » A Rome, comme partout ailleurs, les morts, et les mortes avaient toujours raison.
Astreinte de la sorte à des mœurs rigides et à des besognes matérielles, entourée d’autre
coisfp:renges au musée guimet
part, d’égards et même de respects, la femme romaine prit de bonne heure im caractère assez particulier; le sérieux, la résolution en était le fond; elle ignorait volontiers la douceur, la tendresse, la grâce; à plus forte raison, n’ avait-elle aucune idée des rêveries et de la sentimentalité où d’ardres se plaisent: elle s’inquiétait, avant tout, de pouvoir tenir tête avec fermeté, au besoin avec héroïsme, aux difficultés de la vie.
Et ce caractère se remarquait même chez les jeunes filles.
« On aime aujourd’hui chez la jeune fille, a dit M. Boissier, un air plus timide, quelque chose de plus tendre et de moins résolu. La faiblesse paraît un de leurs plus grands attraits. Les Romains pensaient que la force vaut mieux. Quand l’homme élève la femme pour lui, il est naturel qu’il cherche à lui donner surtout la douceur et la grâce; il n’est rien qui les rende plus agréables à ceux qui doivent vivre près d’elles; mais s’il s’agit de les élever pour ellesmêmes et dans leur intérêt, si l’on veut qu’elles soient capables de remplir un rôle actif dans les luttes de la vie, ils faut qu’elles acquièrent d’abord les connaissances qui leur permettent d’3^ prendre part sans trop d’infériorité. Si l’on
FIGURES DE ROMAINES
n’a pris soin de former leur esprit et de tremper leur âme d’une certaine façon, elles y seront trop facilement vaincues. On a été choqué quelquefois d’entendre dire à La Bruyère, qu’on ne peut rien mettre au - dessus d’une belle femme qui aurait les mérites d’un honnête homme. Cette maxime, qui pouvait surprendre au XVIfe siècle, devient plus vraie tous les jours. Dans une société comme la nôtre, où les relations du monde ont un peu perdu de leur importance, les qualités qui brillent sur tout hors de la maison, et dont on se met principalement en dépense avec les étrangers ont moins de prix. Au contraire, on s’attache de plus en plus à celles qui sont de mise chez soi et dans la pratique de la vie commune, la sûreté du commerce, la solidité de la raison, la justesse de l’esprit, la fermeté du caractère. Il ne faut pas être un grand prophète pour prévoir que la situation des deux sexes devenant de plus en plus semblable, l’ éducation des femmes se rapprochera toujours de celle des hommes et qu’on reviendra, dans une certaine mesure, à l’idéal que les Romains se faisaient de la mère de famille. »
Il m’a paru utile de vous rappeler tout ceci
pour nous permettre de mieux saisir ce qui sera dit dans la suite. Mais, d' autre part, ce serait une erreur de croire que le temps n’ait pas apporté à ce type de la matrone quelque modification. A la fin de la république, il s’était introduit peu à peu, dans la condition de la femme, des changements de toute nature; les lois, les mœurs, les croyances s’étaient plus ou moins transformées.
Nous avons vu, dans les temps anciens, les femmes, par ie fait même du mariage, soumises à la puissance absolue de leur mari. A l’époque postérieure, on s’avisa qu’il y avait là quelque abus et l’on sut trouver des combinaisons pour le corriger. En mariant une jeune fille, on prenait désormais des précautions pour empêcher son fiancé de disposer à son gré de la fortune qu’elle apportait. On eut soin, en même temps, de trouver des moyens juridiques par lesquels elle était soustraite à la tutelle de ses proches parents, de sorte que la femme mariée devint à peu près maîtresse de son avoir.
En même temps s’introduisait, par l’effet même des nouvelles facilités matrimoniales accordées aux conjoints, l’habitude du divorce. Oii en venait rarement à cette extrémité peu-
FIGURES DE ROMAINES
dant les cinq premiers siècles de Rome ; à partir du sixième, rien ne fut plus fréquent, et, ce qui est plus gr^e, on commença de divorcer sans motifs sérieux, par désir de changement, par besoin d’un plus grand luxe, pour se créer de nouveaux appuis ou de nouvelles relations. Le mariage tend à devenir une union passagère que le caprice ou l’intérêt nouent ou dénouent «Quelle est la femme, a dit Sénèque, qui rougit d’être répudiée, depuis que les matrones nobles et illustres ont commencé à compter leurs années, non par le nombre des consuls, mais par celui de leurs maris? elles divorcent pour se marier et se marient pour divorcer. » Pour les hommes ambitieux, une série d’unions succes^ves était tenue comme un auxiliaire indispensable de la politique. Ainsi, Sylla força Emilie, fille de Scaurus, à divorcer avec Glabrion pour s’unir à Pompée; et Pison Calpurnianus à répudier Annia, veuve de Cinna ; il voulait séparer ainsi César de la fille de Cinna, ce à quoi, d’ailleurs, il ne réussit pas. Pompée à qui on avait intenté un procès qu’il craignait de perdre, eut l’idée, afin de se tirer d’affaire, de se fiancer à la fille de P. Antistius, président du jury; mais bientôt, sa cause gagnée, il rompit
les fiançailles, devenues inutiles, et épousa Emilie, après quoi il se maria successivement, suivant les besoins de sa carrière, avec Miicie, fille de Scaevola, Julie, fille de César, et Cornélie, veuve de Licinius Crassus.il s’était donc marié cinq fois ; César et Antoine avaient eu quatre -femmes chacun; et Sylla, comme Pompée, en avait pris cinq. Sous l’empire, les satyriques parleront couramment de femmes qui changent huit ou dix fois d’époux.
C’est que les exemples venus de haut sont singulièrement éloquents et que les grands trouvent aisément des imitateurs. L’aristocratie apprit à ceux qui avaient l’ ambition et le désir de l’égaler, que les unions pouvaient se rompre avec autant d’aisance qu’elles se concluaient. L’enseignement porta ses fruits.
La même période vit aussi s’introduire, dans les croyances religieuses, des éléments tout nouveaux. De Grèce etd’Orient arrivaient des cultes qui ignoraient la gravité froide des cérémonies de la religion officielle, qui faisaient plus de place aux mouvements passionnés de l’âme et qui étaient, pour la plupart, réservés aux femmes: celui de Bacchus qui devait bientôt dégénérer et donner naissance au fameux procès
FIGURES DE ROMAINES
des Bacchanales; celui de Cybèle, la grande déesse de Pessinonte, au devant de laquelle les matrones allèrenh en procession jusqu’à l’embouchure du Tibre; celui d’Isis, d’autres encore. Avec eux, Rome était envahie par des prêtres d’un nouveau genre, par des devins, par des prophétesses, habiles à tromper la crédulité des femmes et à leur en imposer par leurs jongleries ou leur soi-disant science de l’avenir.
Tout cela avait jeté un trouble profond dans la société. C’est dans ce milieu, fait d’éléments opposés, en lutte les uns avec les autres, qu’il faut nous placer, pour comprendre le spectacle que nous offrent les femmes de cette époque, pour excuser les écarts auxquels les unes se laissent aller, eV pour mieux apprécier les autres, celles qui surent rester fidèles aux grandes traditions du passé.
Le type le plus accompli de ces dernières nous est fourni par la fameuse Cornélie, la mère de Tib. et de C. Gracchus.
Elle appartenait, vous le savez, à une des plus grandes familles de Rome : elle était la plus jeune fille du premier Scipion l’Africain. Elle avait épousé Tib. Sempronius Gracchus, un des chefs du parti démocratique. Son mari mourut
avi bout de quelques années la laissant, jeune encore, veuve avec douze enfants. Il lui eût été facile de se créer une nouvelle existence, plus brillante que la première; des partis tentants se présentèrent à elle, — on cite le nom d’un roi d’Egypte, Ptolémée Physcon. Elle refusa tous les prétendants, pour se consacrer entièrement à l’éducation des orphelins, dont trois seulement survécurent. Personne n’ignore avec quel soin elle éleva les deux Gracques. Vous connaissez son mot, à une de ses amies qui étalait devant elle avec orgueil ses parures, les plus belles de l’époque. Au lieu de lui répondre, elle faisait traîner la conversation jusqu’à l’heure où ses fils seraient revenus de l’école. Alors, les prenant par la main et les montrant à la visiteuse, elle lui dit: Pour moi, voici mes bijoux! C’est qu’elle joignait aux vertus héréditaires la culture d’esprit et l’élégance de mœurs qui commençaient à prévaloir de son temps dans la société; elle était très au courant de la littérature grecque et parlait le latin avec une grâce exquise. Elle l’écrivait aussi, et ses lettres étaient citées en modèle au temps de Cicéron. On a conservé des fragments de deux d’entre elles.
FIGURES DE ROMAINES
Sa vie de mère se termina aussi tristement qu’elle avait commencé. Son fils aîné, Tib. Gracchus avait été massacré dans une sédition devant la porte du temple de Fides. Le cadet, Gains, voulut reprendre Fœuvre de son frère. En vain Cornélie lui écrivit:
« Quand donc notre famille cessera-t-elle de délirer? Quand donc aurons-nous honte de troubler la république? Mais s’il faut absolument qu’il en soit ainsi, attends que je sois morte ; alors, brigue le tribunal, fais ce qu’il te plaira ; je ne sentirai rien. Tu m’offriras le culte des aïeux et tu invoqueras la divinité de ta mère ; mais ne rougiras-tu pas d’implorer par des prières ces divinités que, vivantes présentes, tu auras délaissées? Veuille Jupiter ne pas permettre que tu persévères davantage, ni qu’il te vienne dans l’esprit une si grande démence; car je crains que tu ne recueilles de ta faute une telle douleur, qu’en aucun temps tu ne puisses être en paix avec toimême. »
Il resta sourd à cet appel si pressant et se lança à son tour dans la mêlée politique. Poursuivi, lui aussi, par la haine du parti opposé, il fut contraint de prendre la fuite, de se jeter
dans le bois sacré des Furies et de se faire poignarder par le seul ami qui raccompagnât dans sa détresse.
Après cette seconde douleur qu’elle supporta avec un grand courage, Cornélie se retira dans une villa qu’elle possédait au cap Misène, elle y passa le reste de ses jours, en compagnie de littérateurs, recevant des présents de rois alliés de Rome et entourée de la vénération publique. On dit qu’elle se plaisait à raconter à ses hôtes la vie et la mort de ses fils, et qu’elle ajoutait: Ils sont tombés dans les temples et les bois sacrés des Dieux; ils ont le tombeau que leurs vertus méritent; car ils ont sacrifié leur vie au plus noble but, au bonheur du peuple.
Si Cornélie passe aux yeux des gens de cette époque pour le type de l’ amour maternel, on cite Porcie, femme de M. Brutus, le meurlricr de César, comme celui de l’amour conjugal, dévoué et énergique. Fille, ou plutôt sœur de Caton d’Utique, il semble bien qu’elle possédât cette rigidité, cette fierté, ce sens austère de la via qui, dans la tradition historique, se confondent avec le nom des Catons. Son mari, absorbé par la préparation du crime qu’il méditait, restait fermé et silencieux auprès d’elle, ne
FIGURES DE ROMAINES
dormant point de la nuit ou se réveillant en sursaut. Elle comprit qu’il lui cachait quelque tourment secret dont les conséquences pouvaient être fort graves. Elle eût pu l’interroger; elle ne voulut le faire qu’ après lui avoir prouvé et s’être prouvé à elle-même qu’elle était digne de confiance. Elle prit donc des ciseaux et se porta à la cuisse une profonde blessure; il s’ensuivit une fièvre intense dont Brutus s’inquiéta. Alors, elle lui tint, d’après Plutarque, le discours suivant: «Brutus, étant fille de Caton, t’ay esté donnée, non pour estre participante de ton lict et de ta table seulement, comme une concubine, ains pour estre aussi parsonnierre et compagne de toutes tes bonnes et mauvaises fortunes. Or, de ma paC.t, quelle démonstration puis -je faire de mon devoir envers toy, et de combien je voudrois faire pour l’amour de toy, si je ne sçay supporter constamment avec toj^ un secret accident ou un soucy qu’il soit besoin de celer fidèlement? Je sçay bien que le naturel d’une femme semble communément trop débile pour pouvoir contenir seulement une parole de secret; mais, la bonne nourriture, Brutus, et la conversation des gens vertueux, ont quelque pouvoir de réformer un vice de la nature: et quant à
moy, j’ay cela davantage que je suis fille de Caton et femme de Brutus, à quoy néant moins je ne me fioye pas du tout par cy devant jusques à ce que maintenant j’ay connu que la peine mesme et la douleur ne me sauroyent vaincre. » En disant ces paroles, elle lui montrait sa blessure et lui révélait comment elle se l’était faite pour s’éprouver elle-même.
Brutus avait eu tort, évidemment, de se défier de sa femme. C’est peut-être qu’il connaissait une histoire que le même Plutarque nous conte dans son traité: Du trop parler^ et que je vais vous conter, à mon tour, d’après lui.
Le Sénat romain délibérait, une fois, depuis plusieurs jours sur une matière secrète. Une dame romaine, sage d’ailleurs, mais femme pourtant, importuna son mari et le pria très instamment de lui dire quelle était cette matière
secrète. Elle jurait, par grands serments, qu’elle ne révélerait la chose à personne, et versait des larmes abondantes, se disant bien malheureuse de ce que son mari n’avait aucune
confiance en elle. Le Bomain résolut de
réprouver. « Tu me contrains, dit-il, m’amie, à te découvrir une chose horrible, épouvantable. Les prêtres nous ont rapporté
FIGURES DE ROMAINES
qu’on a vu voler en l’air une alouette qui avait un casque; doré et une lance; et, comme nous ne savons pas si ce prodige est bon ou mauvais pour l’Etat, nous en conférons avec ceux qui savent interpréter le vol des oiseaux. Mais garde-toi bien de le dire. » Après quoi il s’en alla au Sénat. Aussitôt, la femme tirant à part une de ses servantes se mit à s’arracher les cheveux et à se frapper la poitrine en criant: « Hélas, mon pauvre mari, ma pauvre patrie. Que faire? » ce qui était engager la servante à la questionner. Celle-ci n’y manqua pas. Alors, l’autre lui raconta , rhistoire en ajoutant le refrain habituel aux bavards : « Mais, gardezvous bien de le dire, tenez-le bien secret. » A peine la maîtresse partie, la servante alla trouver une de ses compagnes à qui elle dit la nouvelle^ celle-ci la raconta à un ami qui était venu la voir, de sorte que le bruit de l’événement parvint au Sénat avant que celui qui l’avait lancé y fût arrivé lui-même. Aussi, le premier qu’il rencontra lui dit-il: « Vous sortez de votre maison; alors vous ne savez rien. — Comment? est-il arrivé quelque événement? — Sans doute, , on a vu voler une alouette qui avait un casque d’or et une lance; les consuls vont
délibérer à ce sujet. » Le Romain, souriant en sa barbe, se disait: « Vraiment, ma femme, tu n’as pas beaucoup attendu, puisque ce que je t’ai dit est déjà connu ici. Il alla tout droit trouver les consuls pour calmer leur émoi. Puis, revenant chez lui, il appela sa femme. « Eh bien, s’écria-t-il, tu m’as perdu. Le secret du Conseil a été découvert; c’est toi qui l’as fait connaître; ta maudite langue est cause qu’il me faut abandonner mon pays et partir en exil. » Elle voulait nier, et alléguait, pour se défendre: « N’y a-t-il pas trois cents sénateurs qui savaient la chose comme toi? — Quels trois cents, reprit-il; c’était une histoire que j’avais inventée pour t’éprouver. »
Ce sénateur, ajoute Plutarque, fut homme sage et bien avisé, qui, pour essayer sa femme, comme un vase mal clos, ne versa pas de l’huile dedans, ni du vin, mais seulement de l’eau.
A ces nobles physionomies de Cornélie et de Porcie, les auteurs du temps se plaisent à en opposer d’autres, où ils semblent résumer tous les défauts, tous les vices de la génération nouvelle.
Clodia était la fille d’Appius Claudius Pulcher, et la sœur du ffameux tribun Clodius. Elle épousa
FIGURES DE ROMAINES
(l’al)ord Q. Cacciliiis Metellns; celui-ci étauL mort en trois jours, ou raconta de tous côtés qu’elle l’avait empoisonné, d’où le surnom de Clytemnestre qu’on lui donna méchamment. Cette accusation, peut-être calomnieuse, était justifiée par la facilité de ses mœurs. Elle fut du dernier bien successivement avec Catulle, qui la chanta sous le nom de Lesbie et avec l’orateur M. Coelius Rufus, qui, pour se rapprocher d'elle, alla se fixer dans une maison du Palatin, voisine de la sienne. Abandonnée par le premier, à cause de son intimité avec le second et par le second ensuite, elle s’entendit avec les ennemis de celui-ci et le fit accuser de plusieurs crimes; elle alla jusqu’à prétendre qu’il avait tenté de r empoisonner.
C’était, au demeurant, une beauté gracieuse.
« Quintia est belle pour beaucoup de gens, disait Catulle; moi, je la Irouve grande, blanche, droite; voilà ses qualités, je les reconnais toutes. Mais que leur réunion forme la lieauté, je le nie. Elle n’a pas de charme, et dans tout ce vaste corps, il n’est pas une miette d’esprit et d’agrément. C’est Lesl)ie qui est belle, plus belle que toutes ; elle a si bien pris la grâce pour elle qu’il n’en reste plus pour les autres. »:
Ses grands yeux, pleins de flamme, l’avaient fait surnommer Boôpis, comme Junon. Sa démarche était coquette et quelque peu prétentieuse.
Fort instruite, poète elle-même et formée à ces arts que la Grèce avait introduits à Rome, la danse et la musique, elle était entourée d’amis illustres, hommes de lettres, politiques, grands seigneurs ; elle voulut persuader un moment à Cicéron d’abandonner pour elle la fade Térentia et de l’épouser ; mais Térentia devina le danger et les brouilla ensemble. Elle attirait par son esprit et son charme ; elle retenait par l’agrément de son commerce, par sa générosité; sa maison et sa bourse étaient ouvertes à tous. Elle donnait des dîners qu’il est permis de supposer savoureux; au dessert, on se portait des défis poétiques; les tablettes passaient de main en main et chacun y inscrivait des vers malicieux contre les hommes au pouvoir ou les célébrités du jour. Elle offrait aussi des fêtes brillantes dans ses jardins du Tibre ou dans sa villa de Baïes. Ce séjour délicieux était alors le rendez-vous des élégants de Rome ; « quelques malades qui s’y rendaient pour s’y soigner, dit finement M. Boissier, justifiaient une foule de
FIGURES DE ROMAINES
gens bien portants qui y venaient pour s’amuser ». Là, Clodia et ses amis se livraient sans mesure aux enchantements de ce rivage si vanté; aux courses sur le rivage succédaient des promenades à travers le golfe, sous le ciel étoilé, dans des barques illuminées, garnies de chanteurs et de musiciens. Clodia était l’âme de cette société, en mal de renouveau, qui osait briser avec les anciens usages et la gravité d’autrefois, pour se jeter, souvent plus que de raison, dans les plaisirs de l’esprit et, il faut bien l’avouer aussi, dans les désordres des sens.
Toute différente était sa belle-sœur, fille d’un citoyen de Tusculum, Fulvie, femme d’Antoine. Celle-là n’avait d’une femme que le corps; son caractère, avide de domination, entier, implacable, cruel à l’excès, aurait pu laisser croire que la nature, en la créant, s’était trompée de sexe. Loin de sacrifier aux nouveautés galantes de son temps, elle possédait exaspérées et tournées en vices, les vieilles qualités romaines: audace, énergie, ténacité. Sa vie débuta par des deuils. Elle épousa d’abord P. Clodius. Après l’assassinat que l’on connaît, le corps du tribun fut rapporté à Rome et exposé dans la cour de sa maison. Fulvie montra, dès ce moment,
CONFERENCKS AU MUSEE GUIMEÏ
ce dont elle était capable; elle désignait à tout venant, avec force cris, cette poitrine ijcrcée de coups et cherchait à ameuter la multitude contre les meurtriers. Peu après, cependant, elle se remariait avec C. Scribonius Curion, qui fut tué en Afrique. Veuve pour la seconde fois, elle demeura cinq ans dans l’ombre; mais alors, elle s’éprit d’un attachement passionné pour Antoine, qu’elle décida à l’épouser. Elle rêvait pour lui les plus hautes destinées; elle était prête à toutes les démarches, à tous les crimes pour les lui assurer. Quand celui-ci, violemment attaqué par Cicéron, fut sur le point d’être déclaré ennemi public, elle n’hésita pas à se mettre à la tête de ses parents et de ses amis et, tenant son fils par la main, elle passa une nuit entière à courir en suppliante chez tous les sénateurs; le lendemain, elle les abordait dans la rue, en costume de deuil, au moment où ils entraient dans la curie, se jetait à leurs jîieds, les poursuivait de ses gémissements et de ses prières. Il fallut toute l’énergie de Cicéron pour déjouer cette manœuvre; et elle ne lui pardonna jamais d’y avoir réussi. On sait que le jour où on lui apporta la tête de l’orateur, massacré par les soldats d’Antoine, elle
FIGURES DE ROMAINES
se donna le plaisir de lui percer la langue à coups d’épingle.
On cite d’elle plus d’un trait semblable. Cette nature ardente, échauffée par les haines civiles, était à tel point aveuglée qu’elle était devenue incapable de toute pitié. Homme ou femme, aucun de ses ennemis ne trouvait grâce devant elle .
Un jour, les triumvirs avaient décidé que les 140 femmes les plus riches de Rome devaient leur remettre leurs biens pour subvenir aux frais de la guerre: amende élevée pour celles qui dissimuleraient leur fortune, récompense aux dénonciateurs. Pour obtenir qu’on revînt sur cet arrêt sévère, les matrones décidèrent de s’adresser aux parentes des triumvirs et de les charger de plaider leur cause. La sœur d’Octave et la mère d’Antoine y consentirent; Fulvie ferma sa porte aux suppliantes et refusa d’intervenir.
Une autre fois qu’elle avait envie d’acquérir la maison d’un de ses voisins, Rufiis, elle lui fit demander de la lui vendre. Il commença par refuser. C’était une grande imprudence à pareille époque et avec une telle femme. On le lui fit sentir. Alors, voulant réparer sa
faute et surtout désarmer la colère de Fulvie, il se décida non plus à lui vendre, mais à lui offrir rimmeuble qu’elle convoitait. Retour tardif et inutile. Celle-ci le fit mettre à mort par son mari, et ordonna que la tête du malheureux serait exposée à la porte même de la maison.
De ce dévoûment poussé jusqu’à l’extrême limite de la dureté, Antoine la récompensa en l’oubliant aux pieds de Cléopâtre. De là, pour Fulvie et pour les Romains, de nouveaux désastres. Brûlant d’arracher son mari à l’Egj^pte et à sa rivale, elle tenta de soulever contre Octave une partie de l’Italie; peu lui importait de rallumer la guerre civile, pourvu qu’elle reconquît Antoine et satisfit sa vengeance contre un rival. Mais sa dernière folie ne fut point de longue durée. Enfermée dans Pérouse assiégée, elle fut obligée de se rendre. Elle passa en Grèce. Antoine qui s’était mis en route de son côté, en apprenant les événements, la retrouva à Athènes. L’entrevue fut plus que froide. Désespérée, Fulvie tomba malade, refusa les soins des médecins et se laissa mourir, aussi excessive dans le malheur contre elle, qu’elle l’avait été contre les autres dans le succès.
Ces différentes femmes nous présentent, il faut
FIGURES DE ROMAINES
bien le reconnaître, un singulier mélange de qualités brillantes, extraordinaires même et de choquantes faiblesses; on voudrait être sûr que les contemporains n’ont pas exagéré; car, dans une période aussi agitée que celle qui marqua la fin de la République, au milieu des haines publiques et privées qui déchiraient alors la société, il était bien difficile aux écrivains de respecter la vérité, bien difficile peut-être de la connaître exactement. Il y a dans tout ce qui nous est parvenu par la tradition une note un peu théâtrale qui éveille le soupçon. On ajoutera foi plus pleinement à F histoire si nourrie de détails précis, presque naïfs, que nous conte une inscription. C’est l’éloge funèbre d’une matrone, prononcé peut-être par son mari et, en tout cas, gravé sur sa tombe par les soins de celui-ci. La pierre a été retrouvée en plusieurs morceaux et à des époques différentes ; le dernier n’a été découvert qu’il y a dix ans. Il en manque encore toute une partie. Le tombeau s’élevait probablement sur la Via Portuensis^ à 4 kilomètres de Rome. Rien ne nous fait mieux connaître que ce texte les épreuves par lesquelles pouvait passer une femme à l’époque dangereuse du triumvirat.
Dès le débiil de rinscriplion, nous eiilroiis en plein dans le sujet:
« Ton enfance s’est écoulée à la campagne, chez tes parents; émule de leur probité, éloignée des méchants, tu demeuras attachée an Ijien, grâce à la surveillance de ta mère.
» Avant le jour fixé pour notre mariage, tu fus privée soudainement de tes père et mère assassinés dans la solitude de leurs pénates. Grâce à toi surtout, — car j’étais parti pour la Macédoine, et l’époux de ta sœur, G. Clnvins, pour l’Afrique, — la mort de tes parents ne resla pas impunie. Tu t’es acquittée avec tant d’activité de ce pieux devoir par enquêtes, poiirsiiites, revendications, que nous n’aurions pu mieux faire si nous avions été là. Tu en partages, d’ailleurs le mérite, avec ta respectable sœur.
» Dans cette période d’agitatioji, après le supplice des coupables, tu dus abandonner la maison paternelle, où tu n’étais pas suffisamment gardée et te réfugier chez ma mère, où tu attendis mon retour. »
Après avoir défendu la mémoire de ses parents, cette jeune fille dut défendre leur volonté dernière. On essaya, en effet, de l’amener don-
FIGURES DE ROMAINES
remenl il (leninnder l’nnniilatioii du lesianieiii do son père.
« Vous fuies ciisiiile circoii venues, ta sœur et toi, pour consentir, à ce que le testament ])aternel, on toi et moi étions institués héritiers, ffd déclaré révoqué ]iar la survenance d’une coempiio entre ton père et ton épouse. Tu serais ainsi nécessairement tombée, avec runiversalité de riiéritage de ton père, sous la tutelle des meneurs de cette intrigue, ta sœur étant écartée de riiérédité, comme étant sortie de la famille par sa mancipation à Cluvius, son époux. »
Ainsi, consentir à cette manœuvre eût été s’assurer la totalité de la succession et évincer tous ceux qui pouvaient y prétendre. De semblables propositions auraient tenté une femme intéressée et facile à duper. Notre béroïne flaira le piège, et répondit par un refus, dont son mari expose les motifs dans un long développement juridique, plus semblable d’aspect à quelque libellé de notaire qii’a un fragment d’oraison funèbre. Je ne vous en citerai que la conclusion.
« Ils furent lassés par ta constance, et ne poussèrent pas plus loin leur tentative. Tii fis ainsi respecter le testament de ton père, l’intérêt de ta sœair, et la foi qui t’unissait a moi. »
CONFÉREîsCES AU MUSEE GUIMET
Le fiancé revient de Macédoine, le mariage se fait. Ce fut une de ces unions, si peu; fréquentes alors, qui ne devaient point connaître de rupture.
« Ils sont rares les mariages d’une aussi longue durée que le nôtre, que termine la mort seule et que ne vient pas briser le divorce. Nous avons prolongé notre union jusqu’à la quarante et unième année, sans le moindre nuage entre nous. Plût aux Dieux que ma mort eût seule mis fin à' ce long bonheur ; car il y eût été juste que le plus âgé cédât au destin. »
Vient ensuite l’énumération des qualités ménagères de la défunte:
« Rappeler ai-je tes vertus domestiques ? ta pudeur, ta déférence, ta douceur, la facilité de caractère, ton assiduité aux travaux de la maison, ta religion exempte de superstition, ton élégance sans prétention, la parfaite mesure de ta mise? Ai-je besoin de parler de ton attachement à tes proches, de ton affection pour ta famille, de tlon respect pour ma mère que tu honorais à l’égal de tes propres parents, et à qui tu as assuré la même tranquillité? Dirai-je tes autres innombrables qualités; elles te sont communes avec les matrones les plus soigneuses
FIGURES DE ROMAINES
de leur réputation? Ce que je veux revendiquer pour toi, ce sont celles qui te sont propres, dont tu as fait preuve dans des moments par lesquels bien peu ont eu à passer, au milieu de dangers et d’actes d’énergie que la fortune des femmes leur a d’ordinaire épargnés. »
On s’attendrait ici à quelque récit dramatique; mais il faut compter avec l’amour du Romain pour les choses pratiques, lequel prime tout le reste. L’éloge) qui va suivre ise comprendra mieux, d’ailleurs, si l’on réfléchit à ce qui se passait alors couramment dans les ménages qu’on appellerait aujourd’hui les plus bourgeois. Que l’on songe à Térentia, la femme de Cicéron, qui retenait à son profit 60.000 sesterces sur la dot de sa fille, et qui, un autre jour, détournait 20.000 sesterces sur une somme que lui demandait son mari, s’entendant pour le duper, avec son affranchi Philotimus ; et l’on se persuadera que celles qui agissaient autrement méritaient un peu d’être citées en exemple. D’où la phrase suivante:
« Nous avons conservé avec une commune diligence tout le patrimoine que tu tenais de tes parents; me l’ayant remis tout entier, tu n’avais aucun souci d’en augmenter la valeur.
Nous avions partagé la gestion de notre fortune; je m’étais réservé de protéger la tienne et lu gardais celle de ton mari. »
Confianle envers son époux, cetle femme étnil généreuse envers sa famille:
« Je célébrerai ta pieuse libéralité pour plusieurs de tes proches. Sans doute, il est facile de citer des noms de femmes excellentes; mais il n’en est cpi’une cpii puisse belre égalée à cet égard, et c’est ta sœur. Vous aviez recueilli chez voiis et élevé des jeunes filles, vos parentes ; pour qu’elles pussent s’établir d’une manière assortie à la condition de voire famille, vous leur aviez préparé des dots. Cliivius et moi, nous avons, d’un commun accord, accepté vos intentions et approuvant voire générosité, mais voulant laisser intact votre patrimoine, nous avons engagé nos biens et paj^é ces dots de nos propriétés. Ce que j’en dis là n’est point pour nous vanter, mais pour montrer que nous avons tenu à honneur d’acquitter de nos fonds mêmes des obligations imaginées par votre libéralité pieuse. »
Ici il y a une lacune dans le texte qui nous a été conservé; le morceau retrouvé dernièrement la comble en partie. Il nous transporte à
FIGURES DE ROMAINES
l’époque des proscriptions. Octave et Antoine venaient de décider la formation d’un triumvirat auquel Lépide serait adjoint. Pour éviter, soidisant, une exéculion générale où les soldats égarés par la colère, auraient immolé des innocents, ils avaient dressé une liste de proscriptio]i, où le nom des ennemis particuliers de chacun d’eux était inscrit; tous ceux qui y figuraient devaient périr. Les condamnés essayèrent pour la plupart de s’enfuir; ils se cachaient où ils pouvaient, dans des fossés, dans des égouts, dans des fours, sous les tuiles des toits ou au plus profond des caves. C’est alors qu’on put juger du dévoûment et de l’affection des femmes. On raconte d’elles des traits extrêmes dans le mal comme dans le bien. Ainsi, la femme d’un certain Septimius, voulant s’unir avec un ami d’Antoine, fit inscrire son mari sur la liste fatale; puis, elle renferma dans sa maison jusqu’à l’arrivée des bourreaux; le jour même, elle se remariait. Un jeune homme, que sa richesse avait désigné à la cruauté des triumvirs, Atilius, se voyant abandonné de tous, alla chercher auprès de sa mère un suprême refuge. Mais celle-ci le repoussa comme les autres; il ne lui resta d’autre ressource que de s’enfuir dans la
montagne et se faire esclave jusqu’au moment où, incapable de supporter plus longtemps son misérable sort, il se livra lui-même à l’épée des soldats. Un nommé Salassus, qui avait commencé par gagner la campagne, trouva* moyen de rentrer de nuit à Rome. Son premier soin fut de faire prévenir sa femme, et de lui indiquer le lieu de sa retraite. Le lendemain matin, celle-ci allait le dénoncer et revenait à la tête de ceux qui devaient le mettre à mort.
D’autres, au contraire, furent admirables de présence d’esprit et de courage. Appien nous cite, entre plusieurs, l’exemple de la femme d’Acilius. Acilius, dit-il, fuyait de Rome. Dénoncé par un de ses esclaves, il fut découvert, reconnu; il était sur le point d’être massacré. R lui vint alors l’idée d’offrir aux soldats qui l’entouraient une somme plus élevée, pour l’épargner, que celle qu’ils auraient touchée en le tuant. Mais, comme il ne pouvait la leur compter sur le champ, il les renvoya à sa femme, avec un signe de reconnaissance dont ils étaient convenus entre eux. Sans hésiter, celle-ci alla chercher ses bijoux et les leur livra tous, ne leur demandant, en échange, que de tenir aussi leur parole. C’étaient d’honnêtes brigands : ils
FIGURES DE ROMAINES
louèrent eux-mêmes un bateau sur lequel ils firent passer Acilius en Sicile.
Revenons maintenant à notre inscription. On y lit: « Si j’ai pu prendre la fuite, c’est grâce à tes parures. L’or et les perles qui ornaient ton corps, tu les as enlevés et abandonnés pour moi. Puis, trompant la surveillance de mes ennemis, tu as trouvé le moyen d’enrichir mon absence, en faisant prospérer notre famille servile et nos capitaux. »
Telle est précisément la conduite que tint, au dire d’Appien, la femme d’ Acilius dont je vous ai parlé, tels sont les sacrifices qu’elle accepta. On en a conclu qu’il s’agissait d’elle dans cette oraison funèbre; et, vraiment, il est bien tentant de l’admettre, bien que la chose ne soit pas absolument hors de doute.
Ici une révélation bien caractéristique:
« Des complices de Milon, dont nous avions acquis une maison, ont voulu profiter de mon exil et de l’occasion offerte par les troubles civils pour envahir l’immeuble. Tu as su défendre notre bien. »
Ceci fait allusion à des événements qui s’étaient passés cinq ans plus tôt, lors de la lutte de Clodius et de Milon. On sait que ces deux tri-
])iins mirent pemlnnl ([iiekiue lemps la ville dans nu état d’eineiite ])ermanenle, jiis([iran jonr oii celni-ci fit assassiner son rival. Mais, ]>onr ce meurtre, il avail été traduit en jui^emenl, condamné et envoyé en exil; ses biens avaient été mis en vente. En pareille circonslance, ceux qui ont quelque argent liquide peuvent faire aisément de bonnes opérations. Acilius était du nombre; il avait acheté, assurément à un prix doux, une des maisons confisquées. La cliose lui semblait, ainsi qu’à sa femme, naturelle et légitime. Mais, que des partisans du proscrit pussent songer ultérieurement à profiter de nouveaux désordres de l’Etat pour reprendre possession de ce qui avait été arraché naguère à leur ami, c’est ce qu’ils ne pouvaient admettre et ce qu’ils trouvaient révoltant. It est aisé de s’illusionner sur le })assé, quand on n’en a point souffert, à plus forte raison, lorsqu’on en a profité. •
Nous arrivons maintenant aux événements qui précédèrent immédiatement le retour de l’exilé; nous allons voir la part que sa femme prit à la mesure de clémence qui lui rouvrit les portes de Rome.
« César a eu raison de dire que lu lui avais
FIGURES DE ROMAINES
l)erinis de me rendre à la patrie: car si lu n’avais assure mon saliiL^ César liii-môme n’aurait pu exercer sur moi ses faveurs. Je dois donc autant à ta piété qu’à sa clémence.
» Evoquerai-je ici le souvenir de nos tourmenls intérieurs et de nos secrètes tribidations? Dirai-je comment j’ai maintes fois échappé à des périls imminents et présents, grâce à de.s avis soudainement parvenus par tes soins? que tu m’as souvent sauvé dhme résolution téméraire, et préparé des asiles sûrs quand je revenais à la maison ? que tu as rendu complices et associé, dans un danger commun, ta sœur et son ihari Cluvius? Je n’en finirais pas si je disais tout. Il suffit à moi et à toi que tu m’aies sauvé en assurant ma retraite.
» J’avouerai cependant que, par ton fait, j’éprouve la plus grande amertume de ma vie. J’avais obtenu de la bienveillance et de la justice de César Auguste, absent alors de Rome, d’être rendu à ma patrie, cito^œn utile encore peut-être; tu vins solliciter en personne de son collègue, M. Lépidus, mon retour. Tu étais prosternée à ses pieds ; non seulement il ne te releva point, mais il te laissa traîner à terre et meurtrir par son entourage, comme une esclave;
et toi, le cœur ferme, tu lui rappelais l’édit de grâce et la lettre de félicitation qui l’accompagnait, bravant les injures et les brutalités cruelles de ses gens; ta patience signalait cet homme comme l’auteur de tous mes maux. Cet acte ne tarda pas, d’ailleurs, à lui porter malheur.
» Tant de vertus fournit à César l’occasion de montrer sa clémence, de me sauver la vie et de flétrir la dureté inopportune de son collègue.
» Qu’est-il besoin d’ajouter? il faut terminer ce discours qui peut et doit finir; insister davantage serait rabaisser tes actes et manquer à ce que je te dois; la preuve la plus éclatante de tes mérites, celle que je préfère à toutes, c’est que tu m’a sauvé la vie. »
Certes, c’était à bon droit, qu’Acilius remerciait ainsi sa femme et proclamait publiquement son dévoûment. Elle était du nombre de celles qui, malgré le trouble des esprits et la démoralisation des consciences, n’avaient point perdu le souvenir des vieilles vertus et savaient eiicoré montrer: quel idéal une romaine devait se faire de la foi jurée et de l’affection conjugale.
.Voyez jusqu’où elle allait jjousser le renoncement de cci-rnême et le désintéressement:
tlGURES DE ROMAINES
« L’univers était pacifié et la république rétablie; des jours paisibles et heureux se levèrent pour nous. Nous aurions désiré avoir des enfants que le sort nous avait refusés jusqu’alors. Que nous aurait-il manqué à tous deux si la fortune nous avait souri sur ce point? Plus tu avançais en âge, plus l’espoir diminuait. Les agitations de ton âme et les rêves que tu nourrissais alors seraient chose admirable chez toute autre femme; ce ne fut, chez toi, que l’application ordinaire de tes autres vertus.
» Désespérant de ta fécondité, désolée de me voir sans enfant, et craignant de perpétuer mes regrets par la persistance d’un mariage stérile, tu m’offris le divorce, tu me proposas de céder la place à la fécondité d’une autre épouse. Tu voulais prouver notre parfaite concorde en cherchant toi-même et en me préparant cette femme digne de moi ; tu aurais regardé ses enfants comme tiens; tu renonçais à diviser notre patrimoine, confondu entre nous jusqu’à ce jour; tous nos biens seraient demeurés à ma disposition, et si jel’eusse accepté, tu aurais continué à t’occuper de leur gestion. Rien li’eût été changé entre nous, si ce n’est que tu m’aurais rendu désormais les offices d’une sœur ou d’une bellemère affectueuse.
» Je dois le confesser, cette pensée m’in-ita à tel point que je faillis perdre l’esprit et ne pas rester maître de moi., Quoi! avoir conçu l’idée de nous séparer, avant cfue la nature nous en eût imposé la loi; quoi! vivante encore, tu aurais cessé d’être ma femme, toi qui, durant les jours de l’exil, avais été la plus fidèle des compagnes ! « Quelle passion, quelle nécessité de paternité pouvait me faire manquer à la foi promise et changer la certitude pour un bonheur douteux? Tu demeuras ma femme ; car je ne pouvais céder à ta proposition: sans me déshonorer et sans causer notre malheur commun.
» Pour toi, quoi de plus digpe de mémoire que cette généreuse pensée de satisfaire mon désir et ne pouvant me donner toi-même des enfants, de vouloir, par ton entremise même, me ménager, grâce à un autre mariage, la possibilité d’être père. »
Le reste de l’oraison funèbre ne sort pas des banalités usuelles en pareil cas.
« Plût aux Dieux, que, notre âge le permettant, notre union se fût continuée jusqu’au jour, où moi, le plus vieux, je serais mort le premier, ainsi qu’il était juste, et où j’aurais reçu de toi les derniers devoirs, après m’être sulostitué ime
FIGURES DE ROMAINES
fille adoptive qui m’eût remplacé près de toi . Mais tu m’as précédé dans la tombe, me laissant le deuil, les regrets, seul, sans enfants. Je jolierai donc mes sentiments à tes désirs, et j’adopterai celle que tu destinais à être notre fille...
» Les exemples de ta vie ne me seront pas inutiles. Fortifié par ta bonne renommée, au milieu de tous les périls, et instruit par tes actes mêmes, je résisterai à la mauvaise fortune qui ne m’aura pas tout ôté, si elle permet que mes louanges tassent croître ta mémoire. Mais avec toi j’ai perdu le calme de l’esprit; tu n’es plus là pour être mon témoin et mon soutien dans les périls; je suis brisé par le malheur, je me sens incapable de résister...
» Que les Dieux Mânes assurent et protègent ton repos! »
Quelque part qu’il convienne de faire à l’exagération propre à tout éloge funèbre ; quelque notable que soit dans ce tableau l’absence de toute ombre, le voile jeté à dessein sur les défauts d’une femme qui, assurément, n’en était point exempte, il faut reconnaître que cette figure ne manque ni de g^^andeur ni d’originalité. Le caractère principal en est l’énergie, la volonté. Elle en a fait
preuve depuis le début de sa vie de jeune fille, alors qu’elle avait à venger le meurtre de ses parents jusqu’à la fin de son existence, où elle prend sur elle de se sacrifier pour faire place à une épouse plus féconde;^ elle en donne surtout des marques éclatantes au milieu des bouleversements de la guerre civile et au tribunal des triumvirs.
Mais cette énergie toute virile n’excluait pas chez cette femme les sentiments habituels à ses pareilles; tout au plus les coloraient-ils d’une nuance de gravité plutôt que de tendresse. Elle avait voué à son mari l’attachement le plus profond et le plus sérieux; elle avait le respect, poussé jusqu’à l’extrême limite, des devoirs conjugaux; elle en a donné la preuve dans la vie journalière aussi bien que dans les jours les plus critiques. De plus, elle était bonne pour le reste de sa famille, pour sa belle-mère, pour de jeunes parentes.
Mais, c’était également, — et voilà des qualités au moins aussi romaines que les autres, — une ménagère émérite qui savait compter et, au besoin, faire face aux hommes d’affaires; qui voyait du premier coup d’œil, dans les questions d’argent, le fort et le faible, qui supputait
FIGURES DE ROMAINES
les conséquences d’une décision juridique, et se décidait, à coup sûr, dans les questions de droit; qui connaissait la valeur d’une maison, même mal acquise, et le moyen de faire fructifier son argent.
Elle était bien de cette race à qui l’on apprenait, dès l’enfance, cette sentence d’Ennius digne, dit Juvénal, des Dieux et de Jupiter lui-même: Oportet habere! et « qui la savait par cœur avant même son alphabet ».
Ces qualités, qui sont des qualités romaines par excellence, ne se perdront pas dans la suite ; les femmes de l’époque impériale nous en, fourniront plus d’un exemple. L’idéal de la maîtresse de maison restera le même. « La femme, écrira Tertullien, doit administrer sa maison, diriger ses esclaves, distribuer la laine aux servantes, garder jalousement les clefs des armoires, veiller aux provisions. » On continuera à louer sur les épitaphes ces vertus de l’ancien temps, et sur la tombe des épouses modèles, on n’hésitera pas à figurer un métier à tisser, comme le plus beau symbole des qualités féminines. Assurément, la femme sacrifiera de plus en plus aux nouveautés que la culture grecque ou le contact de l’Orient introduisent
CONFÉREiSCES AU MUSEE GUIMET
dans la société; mais le fonds demeurera stable. Elle sera toujours calculatrice et habile en affaires; en même temps, elle restera la courageuse, prête à tout affronter pour son mari, s’il le faut, la Pauline qui s’ouvre les veines pour ne pas survivre à Sénèque, l’Arria qui tend à Paetus le poignard dont elle vient de se frapper. Je n’en veux pour preuve que cette lettre de Pline le Jeune, par laquelle je clorai cet entretien: « Je me promenais dernièrement sur le lac de Corne avec un vieillard de mes amis. Il me montra une villa, dont une chambre s’avance sur le lac. C’est de là, ajoutat-il, qu’une femme de notre pays, s’est jetée avec son mari. J’en demandai la raison. Depuis longtemps, me dit-il, le mari était rongé d’un ulcère. Quand elle fut persuadée qu’il ne pouvait guérir, elle l’exhorta à se donner la mort et lui promit de lui tenir compagnie jusqu’au bout. Elle se lia à lui avec des cordes, et tous deux se précipitèrent ensemble dans le lac. » On ne sait même pas comment elle s’appelait!
Je confie la mémoire de cette héroïne anonyme à votre souvenir.