‹ Conférences faites au Musée GuimetChapitre 2 sur 12 · E. T. HAMY · texte numérisé non relu

E. T. HAMY

Membre de l’Institut et de l’Académie de médecine Professeur d’Anthropologie au Muséum Directeur honoraire du Musée d’Ethnographio

J’ai été prié par mon voisin et collègue, M. Guimet, le fondateur de ces Conférences d’histoire religieuse, de vous faire les honneurs d’un Panthéon que j’ai lentement élevé, non loin d’ici, aux Dieux d’un lointain Olympe, qui n’a presque rien de commun avec celui dont nous avons appris, dans notre enfance, à connaître sommairement les habitants. Cet Oljmipe, c’est la chaîne imposante des montagnes qui

enserrent les hauts plateaux mexicains, et les divinités qu’on y vénérait jadis, ce sont les dieux chtlioniens, dont les premiers habitants demi-civilisés de cette partie du Nouveau-Monde avaient concentré plus particulièrement sur ces sommets élevés le culte barbare et les figures étranges et terribles.

Le voyageur qui s’élève si rapidement aujourd’hui, à l’aide du ferro-carril^ des terres chaudes de la Vera-Cruz, par la délicieuse région tempérée d’Orizaba, jusqu’aux plateaux de Puebla et de Tlaxcala d’abord, puis jusqu’à la région lacustre dont Mexico occupe à peu près le centre, laisse à droite une première crête dont la montagne à quatre pans connue sous le nom de Coffre de Perote (2380^)^ et plus au sud le pic neigeux de l’Etoile (Citlaltepetl) d’Orizaba (5400^) marquent les, deux points culminants.

Là, commence la tierra fria^ la terre froide (j’aimerais mieux traduire terre fraîche) vaste plateau bosselé d’autres cimes, parmi lesquelles on remarque, à gauche cette fois, la Malintzi qui domine Puebla. La ligne ferrée dessine une grande courbe vers le Nord pour contourner, avant d’atteindre la région des lacs, un deuxième contrefort, parallèle au premier, d’où s’élancent

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plusieurs montagnes, de plus en plus élevées cette fois encore, du Nord au Sud, Tlamacas, Tlaloc, Telapan, Iztaccihuatl (4986in), enfin le formidable Popocatepetl qui n’a pas moins de 5420 mètres, et où vient converger de l’Ouest une seconde chaîne transversale, la serrania d’Ajusco.

C’est la région où se sont le plus largement développées les manifestations religieuses très anciennes, sur lesquelles nous allons, pendant quelques instants, concentrer notre attention.

Mais, avant d’entrer dans l’étude des croyances et des pratiques de cette religion archaïque, il me faut vous retracer en quelques mots les grandes lignes, mal connues en général, de r ethnologie de ces contrées. Peu de régions au monde présentent un aspect aussi composite, que celle que nous appelorls aujourd’hui le Mexique. Au temps de la conquête espagnole, les Aztèques ou Mexi dominaient, il est vrai, d’immenses territoires, mais presque partout à côté d’eux, — audessous d’eux, devrais-je dire, — les peuples qu’ils avaient vaincus et décimés survivaient aux sanglantes hécatombes qui ont marqué chaque pas en avant de leurs sanguinaires vainqueurs. Au moment où le savant historien et linguiste, Orozco y Berra, écrivait sa célèbre Geografia

de las lenguas (1854), il pouvait encore compter dans les différents Etats, dont la réunion constitue la Républicaine Mexicaine, 120 langues vivantes^ classées par lui dans onze groupes au moins. En ajoutant à ces langues encore parlées 62 idiomes disparus, mais dont Orozco avait retrouvé la notion, encontrato noticia^ il arrivait au chiffre de 182 langues, « nombre prodigieux, dit-il avec raison, étant donné Fétroit espace où ces langues se trouvaient répandues ».

L’anthropologie est intervenue à son tour dans cette classification si compliquée, et les résultats de nos études descriptives ont mis en évidence certaines affinités étroites entre plusieurs des familles linguistiques distinguées par Orozco. D’autre part, la tradition est venue apporter, à l’appui de ces simplifications, ses légendes ethnogéniques. Et il est ressorti de la combinaison de ces renseignements de provenances diverses, la notion de Vorigine commune d’un bon nombre de ces anciennes populations du Mexique, antérieures à toutes les autres^ et se distinguant des nouvelles venues à la fois par leurs caractères anthropologiques, par leurs langues, et même, jusqu’à un certain point, par leur ethnographie. Leurs idées religieuses, en

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particulier, établissent, entre ces primitifs, des liens incontestables.

Ces peuples proto-mexicains^ comme on pourrait les appeler,^ sont ceux dont les restes se retrouvent éparpillés entre Mexico et la mer et, sur la Sierra, depuis le nord du bassin des lacs jusqu’au Guatémala.

Dans la légende ethnogénique, dont Mendieta et Motolinia nous ont conservé les grandes . lignes, ils forment la plus grande partie des rameaux d’une branche aînée, issue d’un même père et d’une même mère. Le père est Iztac (blanc) mizcoatl (serpent nébuleux)^ la blanche couleuvre nébuleuse, dont le nom évoque la nuée et la pluie fécondante qu’elle apporte, le serpent et la sensation glacée que procure son toucher ; bref, l’humide et le froid, et par là même les contrées du Nord, que ces deux états caractérisent.

La mère est llan Cueitl {ilantli^ vieille, cueit( jupon) le vieux jupon, la vieille femme, opposée dans la tradition à Chimalman (Chimal^ bouclier, ma/l, sur), épousée plus tard par le même Iztac. Quetzalooatl, le Serpent emplumé^ est né de cette deuxième union ^ c’est le père des Toltèques, c’est-à-dire de ce peuple re-

lativemeiit civilisé, dont l’arrivée dans la région des lacs mexicains est le premier événement vraiment historique pour cette contrée.

Les peuples prétoltèques^ préhistoriques^ par conséquent, les enfants du premier lit^ dans la vieille légende nationale, sont d’abord les Xelhuas^ un peuple de géants, dont l’intervention dans les traditions populaires se justifie d’une part par les découvertes d’ossements d’animaux quaternaires énormes, d’éléphants, en particulier (E. Colombi)^ qu’on fait de temps à autre sur les plateaux mexicains, et de l’autre par les énormes monolithes, grossièrement sculptés, de la région des plateaux, que les indigènes rattachaient à leur existence.

En seconde ligne vient Tenuch, père éponyme de ceux de Tenochtitlan, la capitale mexicaine, introduits dans la légende par une interpolation respectueuse, mais, en réalité, d’une époque bien plus moderne. Puis ce sont Olmecatl et Xicalancatl, Mixtecatl et Otomitl, ancêtres hypothétiques des Olmèques et des Xicalanques, des Mixtèques et des Otomites, quatre peuples unis par la race (fig. 1) et qui, dans le principe, ont eu, non seulement des caractères physiques tout

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semblables, mais aussi des croyances religieuses identiques, et un même culte qui s’adressait à

F g. 1. — Mixtùque, Oaxaca.

(cFaprès une photographie de M. Charnay)

toute une famille divine symbolisant Veaii^ élément indispensable à la vie, la pluie qui produit beau, Vorage qui amène la pluie. Ce sont les Dieux Tlaloques^ savoir Tlaloc lui-même, le chef de la famille, Chalchiutlicue^ le jupon cC cnieraude^

considérée tantôt comme son épouse, et tantôt comme sa sœur; enfin, une quantité de divinités secondaires, gravitant autour du couple principal et dont plusieurs sont éponymes de montagnes célèbres, comme Popocafzin^ le Dieu du Popocatepetl, Iztaqcihuatl^ la femme blanche, une sorte de Jungfrau^ Tlamacas, le prêtre de Tlaloc, qui rappelle le Munclp etc., etc.

Cette préoccupation unanime des habitants des hauteurs de se rendre favorables les dieux de la pluie, s’explique de la façon la plus simple et la plus naturelle. En effet, dans toute cette région, dont l’altitude au-dessus de la mer est toujours considérable et peut atteindre, comme à Mexico même, 2079 mètres, l’évaporation est excessivement rapide, le sous-sol est poreux, et laisse aisément s’infiltrer les eaux et, quoique les pluies soient généralement abondantes, de juin ou juillet à septembre ou octobre, la sécheresse menace toujours les cultures, sur la prospérité desquelles repose presque toute l’alimentation populaire. L’eau du ciel est donc V élément indispensable^ et le Dieu qui passe pour en être; le dispensateur, doit nécessairement occuper la première place dans chaque Panthéon local, où il partage les hommages des indigènes, tantôt

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comme chez les Otomites, avec le Dieu de la Chasse, Mizcoatl^ tantôt comme chez les montagnards du Sud, Yopis ou autres, avec Xipe^ un Dieu d’un caractère plutôt métallurgique.

Dans toute la région élevée, qui s’étend d’abord autour du bassin lacustre dont Mexico tient le Centre, puis à l’Est vers la mer et au Sud vers l’isthme de Tehuantepec a dominé ainsi ce culte des Tlaloques. On en retrouve les vestiges matériels, aussi bien au pays des Otomites ou dans l’Oaxaca, que vers ce littoral oriental, habité par les Nonoalcas qui portent encore aujourd’hui l’un des noms antiques du Dieu de la pluie, Nonoalcalt^ qu’est venu nous révéler le Codex^ récemment publié par Mme Zélia Nuttall. Statues colossales de pierre d’un caractère très archaïque et statuettes de pierre dure ou d’argile, plaquettes ciselées, cruches, cornets, gobelets, tasses, aiguières avec appliques décorées, tout ce matériel porte les symboles caractéristiques des vieilles Divinités météorologiques, symboles que nous allons tout d’abord analyser en quelques mots, avant de vous en faire passer sous les yeux les représentations les plus remarquables.

L’un des mieux informés entre les historiens

de la Conquête, D. Diego Duran, auteur d’un gros ouvrage publié de 1867 à 1880: « Historia de las Indias de Nueva Espafia », parlant de l’image de Tlaloc qui occupait au moment de la conquête une des deux chapelles qui couronnaient le grand temple de Mexico, nous dit que cette statue était de pierre travaillée, et représentai! un épouvantable monstre. Le visage était fait « en manière de serpent », a mahera de sierpe^ avec de grandes dents et « comme brûlé et coloré à la façon d’un feu allumé ». Ils voulaient représenter par là, continue l’historien espagnol, le feu des rayons et éclairs, lorsque la foudre est lancée à travers le ciel. ... Sur la tête le Dieu portait un grand plumage, comme une couronne, toute de plumes d’un vert brillant, très belles et très riches; au cou était suspendu un collier de grosses pierres, également vertes, qu’ils nommaient Chalchilmitl avec un joyau au milieu, fait d’une émeraude arrondie, montée en or; dans les oreilles, des pierres vertes encore, avec des pendentifs d’argent; aux poignets, aux chevilles, d’autres enfilages de pierres. Il n’y avait pas d’idole plus ornée, tant les riches de la cité accumulaient sur elle les plus riches offrandes. Le Dieu bran-

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dissait dans la main droite un sceptre de bois de couleur brune, ondoyant à la façon de réclair dans la nue; dans la gauche, il serrait une bourse de cuir pleine de copal. Le corps, que surmontait la monstrueuse et épouvantable tête, avait la forme humaine, et était habillé d’une mante verte, toute ornée de peintures.

Fig. 2. — Tlaloc, d’après le Codex Ixtlitxochitl.

Voici la figure qui accompagne le texte de Duran (fig. 2), elle est tirée d’un manuscrit de Boturini, connu sous le nom de Codex Ixtlitxochitl^ qui appartient aujourd’hui à la Bibliothèque

nationale. Il fait partie de la collection unique, donnée à cet établissement par feu Goupil, qui Tavait acquise du fameux mexi' caniste Aubin.

C’est un dessin qui, s’il a eu pour auteur un Indien, se ressent profondément des influences européennes. Le modelé du personnage qu’il représente debout, tourné à droite, et surtout le contour de ses jambes, est absolument de style académique. On y retrouve, d’ailleurs, le chapeau de plumes, le collier, les oreillères, les bracelets, le sceptre de la description de Duran.

On peut se rendre assez bien compte de ce que le narrateur appelle la cara fea a inanera de sierpe. Le visage est en effet masqué en partie par un double entortillement serpentiforme, l’un supérieur, qui part de la tempe et contourne l’œil, l’autre qui descend de l’oreille le long de la joue pour se relever au-dessus- de la bouche, rejoindre le premier en passant sur le nez, et se terminer vers la base du front en une sorte de trompe enroulée. L’œil est cerclé d’un bourrelet arrondi, compris entre les deux branches serpentiformes. De la bandelette transversale qui couvre la lèvre descendent

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trois crochets fortement recourbés en bas et en dehors, et qui sont ce que les écrivains espagnols ont appelé les dents de Tlaloc^

Le crochet (colmillo) d’un ophidien, du serpent à sonnette, par exemple, a bien fourni le type de ces appendices, mais leur répétition sous la forme de trois dents recourbées est une imagination indigène destinée sans aucun doute à augmenter d’autant l’apparence terrible du Dieu.

C’est d’ailleurs une exagération commune à tout le panthéon mexicain. Les idoles sont presque toujours présentées sous des aspects d’une effrayante laideur, et Tlaloc, avec ses enroulements plus ou moins serpentiformes et ses multiples crochets dentaires, est assurément l’un des plus affreux entre les Dieux nahuatls. Que nous examinions les copies faites après la Conquête, comme celles du Codex Rios, ou les dessins originaux indigènes, tels que ceux du Borgia, du Vaticanus B,, ou du Borbonicus, que je fais défiler sous vos yeux, nous retrouvons constamment le même personnage trapu, hideux sous sa charge d’emblèmes, tantôt regardant devant lui, tantôt tendant la tête, fortement rejetée en arrière, avec ses dents courbées

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ou droites, plantées dans un étroit bandeau, qui se redresse en une sorte de trompe, à laquelle se substitue parfois un enroulement plus ou moins compliqué. Dans un des masques que j’ai copiés Muséum für de Berlin et

que je reproduis ci-contre (fig. 3, 1), le nez du Dieu est ainsi formé d’un repli du bandeau oculaire;

Fig. 4. — Masque de pierre, Tlaloc (musée du Trocadéro)

dans une autre figure de pierre, celle-ci du Trocadéro, que je mets aussi sous vos yeux (fig. 4), rappendice pasal est constitué par une suite de volutes imbriquées, comprimées entre les cercles oculaires. Ailleurs (fig. 3, II), oïl croit

reconnaître une sorte de langue entre deux crochets contournés. Une tête de Tlaloc, que j’ai étudiée dans la Collection Uhde, et que M. Ed. Seler a publiée depuis lors, est bien autremeni: compliquée.

C’est un serpent continu qui garnit chacun des deux côtés du masque, et les têtes des deux reptiles viennent s’affronter entre le nez et la bouche, de sorte que les dents représentent deux armatures obliques en sens inverse, ce qui explique les courbes opposées de ces appendices dans les derniers dessins que vous venez de voir.

Les autres variations que nous allons constater dans les attributs de la divinité des pluies, portent sur les objets qu’on lui met dans les mains.

L’image de l’éclair, par exemple, se transformera volontiers en celle d’un serpent plus ou moins ondulé, et la bourse, déjà remplacée par un bouclier dans le Codex Ixtlilxochitl, cédera la place ailleurs à une sorte de pot à eau, assez semblable au nôtre, duquel s’échappera le liquide que Dieu verse sur la terre. La plaquette Labadie (fig, 5), du Musée du Trocadéro, pièce d’applique en chalchiuitl de l’époque aztèque, fournit un remarquable exemple de l’introduc-

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lion dans ricoiiographie de Tlaloc, de cet enblême un peu vulgaire que Tou retrouve du reste dans le Codex Magliabecchi et encore ailleurs.

Un autre symbole, du même genre, mais de bien plus grande importance, nous est fourni par

Fig. 5. — PlaqueLLc enjadéitc.

(Collection Labadie)

Fig. 0. — Tlaloc debout, son bassin sur la poitrine.

(Collection Labadie)

quelques nionumeiits parliculièrement remarquables du culte du Dieu des eaux, dispersés très largement dans le vaste domaine dont nous avons plus haut indiqué les limites, et le dé-

passant même de beaucoup dans la direction du Nord. Je veux parler du bassin et des images divines où cet emblème a pris la première place.

C’est encore la collection Labadie qui va nous en montrer un ijremier exemple, tout à fait démonstratif. Il s’agit d’une statue de basalte, trouvée dans une localité indéterminée de la vallée de Mexico (fig. 6). Les cercles des deux yeux, les ornements de la bouche caractérisent nettement le Dieu, coiffé d’une sorte de tiare, et ses deux mains en éventail supportent un vase quadrilatère creusé dans sa poitrine, récipient où il recueille les eaux qu’il répartira ensuite entre les hommes.

Ce motif s’est retrouvé plusieurs fois, notamment à Apatlatepitonco, au pied du Popocatepetl, où M. Charnay a constaté la présence d’nne petite idole toute semblable, avec le vase sur le ventre, mais à peine ébauchée dans un grès fort grossier; puis dans tes Casas grandes de Chihuahua, où Guillemin -Tareyre a recueilli une terre cuite peinte, formée de l’image du Dieu couché, les bras allongés des deux côtés de la cuvette qui constitue presque en entier le récipient, dont sa tête forme l’anse.

On ne connaît pas moins de trois statues du

Le culte î)ès Dieux tlaloques

Dieu au bassin, plus ou moins assis ou couché, tant au Yucatan qu’au Mexique. Ces monuments ont été trouvés à Tlaxcalla, à Tacubaya, à Chichen-Itza, et ont fait l’objet d’une intéressante monographie de M. Jésus Sanchez, im-

Fig. 7. — Les monuments de Tlaxcalla, de Tacubaya et de Chichen-Itza, d’après J. Sanchez.

primée dans le premier volume du recueil in-4o publié par le Musée National de Mexico (fig. 7).

M. Sanchez établit nettement, dans ce travail, l’identité des trois figures, qui doivent représenter toutes trois, non point, comme l’avaient imaginé Le Plongeon ou Herrera, de grands personnages, rois ou chefs, mais une divinité commune qui serait un Dieu des subsistances^ Bios de los mantenimientos. M. Sanchez fonde cette opinion sur la présence d’un certain nombre de figures gravées en relief sur le socle de la

troisième de ces statues, celle de Tacubaya, et qui représenteraient à ses yeux des subsistances. Or, ces prétendues subsistances, ce sont, autant qu’on peut en juger, une nymphæacée, axoxoquilitl^ et des coquilles d’eau douce, tapochtli^ qui ne sauraient vraiment' passer pour des aliments bien sérieux, ou encore des grenouilles acacueyatl^ bonnes i)our des Français, diraient nos voisins d’Outre-Manclie, mais qu’on ne mange guère ailleurs que chez nous! Je ne puis voir dans ces figures de la base de la statue de Tacubaya que des symboles aquatiques, lacustres si vous aimez mieux, plantes et animaux, qui viennent accentuer le caractère hydraulique de la divinité qu’ils accompagnent.

Une quatrième figure, du même caractère général, mais beaucoup plus petite, se voit au Musée du Trocadéro. Le Dieu est couché, la tête renversée en arrière et touchant le sol. Il porte sur le front un bandeau strié; une pièce denticulée, assez particulière, est fixée sous son nez ; des disques à longs pendentifs teianinés par des plumes oriiient ises oreilles, ses manchettes, ses épaulettes, ses jambières. Ses bottines sont ornées de rosettes et un petit maxtU

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OU tnJilier passe sous le vase à bord décoré que le Dieu appuie sur sou abdomen. Ce vase est inachevé et Ton voit, dans le fond de la cavité, les traces fort nettes du roseau perforateur, méthodiquement appliqué en quinconce, dont les cylindres sont demeurés en place.

L’attitude générale du Dieu, dans cette statuette comme dans les statues dont il vient d’être question, rappelle bien le sens du nom de la divinité à laquelle elles se rapportent : Thallî^ onoc^ étendu sur la terre^ comme la pluie dont il est la isource.

C’est sous cette forme du Dieu au bassin^ mais cette fois assis, que s’est présenté tout d’abord le Dieu des orages, dans des temps fort lointains, alors que les iVcolhuas, au XL siècle de noire ère, descendaient du Nord pour s’établir dans la Région des Lacs. Ils découvrirent, nous disent les historiens de la Conquête et Duran en parliculier, au sommet du mont qui est encore apjiélé Tlaloc et dont je vous parlais en commençant cet entretien, une idole déjà fort ancienne.

Taillée dans une pierre poreuse, semblable à de la ponce, mais bien plus compacte et plus dure, elle avait la forme d’un homme, assis

sur une pierre carrée, tourné vers l’Orient, regardant par conséquent du côté de Tlaxcalla, Huexotzinco et Cliolnlla.

Une telle orientation était commandée par la nature des choses. Dans cette région, en effet, comme l’a remarqué M. Hay, une fois passés les quinze ou vingt premiers jours de la saison humide, pendant lesquels les orages ont surgi tantôt d’un côté et tantôt d’un autre, sans aucune règle fixe, toutes les pluies viennent invariablement du N.-E. C’est donc de ce côté qu’il fallait tourner la statue de la divinité que l’on croyait gouverner les orages.

Devant l’idole assise, ainsi orientée, il y avait, dit toujours Duran, « un vase en manière de mortier ou de terrine, bien proportionné, taillé en pierre, et dont le contenu pouvait atteindre 4 quartiers d’eau. Dans ce mortier ou terrine était une gomme, de celles qu’ils nomment t////, flexible et élastique, fondue à la façon de la poix qu’on met en pains. Sur cette gomme étaient fixées toutes les semences dont se nourrissent les naturels, comme maïs de toutes couleurs, haricots, calebasses, chian^ huantli^ et d’autres légumes. » Cette offrande que trouvèrent

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les premiers des Acolhuas, qui virent l’Idole, fut renouvelée chaque année après les récoltes, en actions de grâces rendues à cause des eaux qu’il avait versées « pour fournir la subsistance des peuples et le nécessaire de la vie ».

Cette antique image de Tlaloc continua à être l’objet d’un culte assidu pendant la domination des Chichimèques. Les Empereurs de Texcoco manifestaient une dévotion particulière pour cette divinité; Nezahualcoyotl, notamment, avait dressé dans le principal temple de sa capitale une grande et somptueuse statue du Dieu de la pluie, et son fils, Nezahualpilli, ne trouvant pas la vieille et grossière image du Mont Tlaloc digne de la majesté de Celui qu’elle représentait, donna l’ordre d’en faire une autre taillée dans une pierre noire, dont la dureté devait assurer la conservation.

Or, un coup de tonnerre foudroya, l’année même, la statue neuve et la réduisit en morceaux. Les indigènes conclurent que c’était contre la volonté de Tlaloc qu’on avait changé sa vieille figure et l’Empereur fit remonter celle-ci à son ancienne place. Il paraît qu’elle avait eu un bras cassé dans un de ces transports : le malheur fut réparé à l’aide de trois clous d’or qui furent

retrouvés en place, lorsque, plus tard, cette pierre diabolique fut détruite par Pomar, sur l’ordre de Zumarraga, premier évêque de Mexico.

L’image du Dieu Tlaloc se complétait par uue seconde, également de pierre et de fort grande taille, dédiée à sa sœur Chalcbiutlicue et que l’on a récemment retrouvée à l’ouest

du Mont Tlaloc, renversée sur une petite colline, au voisinage de Coatliclian' (fig. 8). C’est Tingénieur Tellez Pizarro qui a fait cette curieuse découverte en 1874. La nouvelle statue a été successivement étudiée par notre regretté coL

Fig. 8. — La Piedra de los Tecomates, à Coatliclian.

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lègue Cliavero, dans le dernier écrit sorti de sa plume laborieuse, puis par MM. Becerril et Villarello. Taillée en larges surfaces dans un énorme bloc de hornblend, longue de 7 mètres, large de 3^80, épaisse de 1^50, elle atteint le poids de 28 tonnes et laisse bien loin derrière elle le monolithe de Teotihnacan qui, avec ses 16 tonnes 318 kilogrammes, passait jusqu’à présent pour le plus volumineux des monuments mexicains.

Les deux personnages, dont je rapproche les photographies sous vos yeux, sont dhm même style barbare, géométrique, et doivent remonter à une antiquité commune. Lamage de Coatlichan, taillée à quatre pans, porte sur la tête un vase en tronc de cône, qui rappelle une auge de maçon. Sa face est en partie couverte dhme sorte de masque creusé de 12 cavités disposées sur deux rangs, ce qui lui a valu le nom de Picdra de los T écornâtes du mot nahuatl fccomatl^ qui veut dire cupule. Je suppose que quelque jeu hydraulique faisait couler l’eau du vase par ces trous, sorte de bouche d’arrosoir, symbole pluvial aisément intelligible aux nomlireux pèlerins qui venaient adorer sur les monts Tlaloc et sa compagne.

Ce symbole de Feau qui s’écoule par la bouche divine a peut-être suggéré une déformation des ornements buccaux, appelés dientes de Tlaloc^ qui perdent leur courbure et se multiplient parfois au point de pouvoir passer pour la striation de la pluie qui tombe. D’autres fois, le nombre des dents se raréfie et elles rentrent plus volontiers dans l’imitation de la nature;

p^ig. 9. — La Cruz de la Lluvia^ à Téotihiiacan.

d’autres fois encore, elle prennent l’aspect de grains de maïs. C’est cette dernière forme qu’on les voit affecter sur de curieuses pierres découvertes par M. Charnay, dans ses fouilles

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de Téotihuacan, et que j’ai considérées jadis comme des images de cette croix de la pluie^ Cruz de la Lluvia (fig. 9), dont nous parlent les conquistadores. La plus connue, peinte de couleur verte, se dressait à peu de distance du grand temple de Tenochtitl an-Mexico.

Quoi qu’il en soit, — et pour en revenir à la Piedra de los Tecomates^ à la statue gigantesque de Coatlichan, — si, comme tout porte à le croire, l’opinion de Chavero est plausible et qu’elle représente bien la déesse des eaux, Chalchiutlicue, cette forme archaïque, imposée à la divinité, serait tombée en désuétude de bonne heure, car on n’en connaît pas de répétition dans rarchéologie mexicaine. La Déesse, mêlée aux traditions cosmogoniques des Nahuatls et qui domine la période la plus ancienne de leurs légendes, le Soleil de Veau (Atonatiuh)^ s’y, trouve figurée, ainsi que vous le pouvez voir, sur la célèbre image du Codex Rios, portée par les eaux qui ont tout envahi et au milieu desquelles flotte la barque où se sont réfugiés les survivants de ce déluge. Le visage de la Déesse est sans aucun masque, et peint de rouge feu ; sa coiffure est formée du symbole du roseau, acatl: dans ses mains, elle

porte un drapeau de gouttes d’eau et la bourse de Tlaloc.

Nous la retrouverons, à côte de ce dernier, dans tous les manuscrits de la classe des tonalamatl^ et, là encore, rien ne rappellera la vieille image de Coatliclian.

Les autres Tlaloques les plus connus sont Popocatzin, le Dieu du Popocatepetl, et ceux de la Sierra-Nevada et de la montagne d’Orizaba, dont parlent Çahagun, Torquemada, Dur an.

Au culte du premier se rattache le sanctuaire de Tiancuiz-Manalco, dans la Sierra d’Ajusco. Diiraii a décrit les fêtes qui lui étaient propres, et notamment celle du Tepeyhuitl, où l’on modelait de petites figures faites avec des graines coitiestibles agglutinées, maïs et autres, représentant Tlaloc et Chalchiutlicue, Iztactepell ou Cihuacoatl, etc., etc.

On rencontre nombre d’autres témoignages de l’existence d’un culte analogue chez les Tlaxcaltèquics à Tlachihualtepetl : Tohuicani, ou le chantre divin (la voix effrayante du volcan), était une des cimes où l’on venait présenter les offrandes. Au sommet était une case bien bâtie. Ayautcalli, la maison du repos et V ombre des Dieux: dans cette sorte de chapelle, on vénérait une

LE CULTE DES DIEUX TLALOQUES

grande idole de pierre verte, de la taillé d’un enfant de 8 ans, si riche et si précieuse que des guerres avaient eu lieu pour sa possession, entre Huextozinco et Atlixco. Gette image a disparu, enterrée par les montagnards, au moment de la conversion, cuando entra la /é, avec beaucoup d’autres richesses, cachées alors dans toute cette chaîne: con otras muchas riquezas que en todos estas cerros estan escondidas de oro y plata y piedra de mucha riqueza.

Il faudrait tout un volume, dit Duran, nuevo libro de mucho volumen^ pour énumérer seulement tout ce qu’on lui a appris de ces cultes des montagnes à Goyoacan et ailleurs. Pas une cime dans tout ce pays, qui n’ait été l’objet de quelque manifestation religieuse analogue à celles dont il vient d’être question...

Nous avons vu, plus haut, que le culte primitif des montagnards consistait en 'offrandes de fruits et de légumes, qu’ils fixaient avecdel’uZZ/ dans le vase qui gisait aux pieds de l’image de Tlaloc. Quelzalcoatl, la Dieu national des Toltèques, était l’objet d’hommages analogues au temps de la domination du peuple de ce nom, relativement doux et policé. Mais lorsque les cruels disciples de Tezcatlipoca et, plus tard, les farouches ado-

rateurs de Huitzilopochtli eurent bouleversé les hauts plateaux, des rites abominables se substituèrent partout aux naïves offrandes, et ce ne furent plus des fruits ou des fleurs qu’il fallut à des prêtres et à des Dieux altérés de sang humain. Çahagun abonde en horribles détails sur les massacres d’enfants que faisaient, notamment, en l’honneur de Tlaloc, les tlamacazques ou pontifes de cette divinité. J’ai décrit autrefois tout au long un monument de la Collection Uhde, dessiné par Waldeck, et qui nous montre un de ces pontifes, portant le souchet coupé et la planchette à crécelle appelée ayacachi caiializtli. Je me borne à vous en présenter une fidèle reproduction.

Ces tlamacazques étaient les exécuteurs des sacrifices qui s’accomplissaient sur les hauts lieux, à bien des reprises dans le cours de l’année, pour obtenir d’abondantes pluies et, par suite, de bonnes récoltes.

La première de ces hideuses fêtes avait lieu le premier jour du mois atlacualco^ où la pluie finit (a^Z, eau; cuiza, cesser). « On tuait un grand nombre d’enfants dans ce mois, dit Çahagun ; on les sacrifiait en beaucoup d’endroits, sur le sommet des montagnes, en leur arrachant le

LE CULTE Les dieux tlaloques

cœur, pour honorer les Dieux de l’eau, afin d’en obtenir des pluies abondantes. Ceux qu’on devait tuer étaient couverts de riches vêtements pour être conduits au sacrifice. On les portait sur les épaules, dans des litières enrichies de plumes et de fleurs, tandis qu’au devant d’eux d’autres marchaient en chantant, dansant et jouant des instruments... Si, pendant le trajet, les enfants pleuraient et versaient des larmes abondantes, ceux qui les emportaient s’en réjouissaient, parce qu’ils y puisaient la conviction qu’il y aurait de grandes pluies cette année. »

Au second mois, tlacaxipeualiztli^ on faisait périr de nouvelles petites victimes; au troisième mois, tocoztontli^ les sacrifices d’enfants reprenaient de plus belle, accompagnant roffrande à Tlaloc (souvenir d’autrefois) des premières fleurs de l’année. On égorgeait d’autres pauvres petits au quatrième mois, uei tocoztli. Bref, on sacrifiait des enfants dans toutes les fêtes, jusqu’à ce que les eaux devinssent abondantes.

C’étaient, au moins pour la première de ces épouvantables cérémonies, des enfants à la mamelle qu’on achetait à leurs mères. Pour les sacrifices subséquents, on préférait des victimes

moins jeunes. « Ils choisissaient de préférence, dit toujours Çahagun, ceux qui portaient deux remous de cheveux sur la tête et qui étaient nés sous un bon signe. »

» Ils prétendaient qu’ils formaient un plus agréable sacrifice pour les Dieux, afin d’en obtenir la pluie en temps opportun. On les allait tuer sur des montagnes élevées que, par vœu, on avait choisies pour roffrande. C’étaient la Sierra de Quautepetl, non loin de Tlatelolco; la montagne de Yoaltecatl, près de Guadelupe; Poyautla, aux limites de Tlaxcala. » C’était aussi le plateau de Tenenepanco, dont aucun auteur ancien n’a parlé, mais où les fouilles de M. Charnay ont relevé toutes les circonstances caractéristiques des sacrifices aux divinités des eaux.

Situé à une altitude de 4.000 mètres audessus de la mer, ce plateau de Tenenepanco occupe l’entrée d’un col ouvert entre le Popocatepetl et riztaccihuatl, à 50 mètres d’altitude au-dessus de la limite supérieure des forêts, et à quatre ou cinq lieues de tout centre actuellement habité.

M. Charnay, explorant ce canton montagneux en 1859, avait recueilli quelques menus objets,

LE CULTE DES DIEUX TLALOQUES

qui lui avaient dès lors suggéré le projet de pratiquer une fouille régulière qu’il ne put organiser que bien des années plus tard, au commencement de juillet 1880. Il retrouva la petite nécropole en partie dévastée par les Indiens qui avaient assisté à ses premières recherches et, depuis lors, exploitaient la localité pour enlever des vases, vendus ensuite par eux aux antiquaires de la Capitale. Il restait néanmoins un espace de 12 mètres sur 30, auquel on n’avait pas encore touché et qui lui donnait, en quelques jours, 370 pièces à peu près intactes, que se sont partagées les musées de Mexico et de Paris. Ce cimetière de Tenenepanco n’est pas un cimetière ordinaire; il se présentait, nous dit M. Charnay, sous un aspect de désordre tout à fait singulier. Les tombes étaient rangées comme au hasard, sans méthode, sans orientation. Les corps avaient été jetés pêle-mêle dans les fosses, tantôt seuls et tantôt groupés, dans toutes les attitudes, à toutes les profondeurs. L’un était ramassé sm' lui-même, les genoux touchant le menton et les bras repliés autour; l’autre était couché tout de son long, et la tête de son voisin était placée- entre ses jambes. Telle tombe gisait à vingt ou vingt-

cinq centimètres de profondeur, telle autre se dissimulait sous 1^80 de sable mêlé d’argile, de tobé^ de cendres et de pierres pouces. Les ossements étaient complètement pourris; on me les envoya tout de même, et je pus constater qu’il ne s’y trouvait que de jeunes sujets, et pas un adulte.

Chacun de ces squelettes d’enfants était entouré d’objets plus ou moins nombreux, presque tous en terre cuite. C’étaient des sébiles de grandeurs diverses, dont une coiffait une petite tête qu’elle avait déformée; des coupes à trois pieds, des cruches rebondies, ornées de peintures rouges, des pots, des gobelets, des cornets, des biberons, enfin des jouets d’enfants de modèles très variés. Le décor pastillé et retouché au peigne par des procédés archaïques se rapporte constamment au culte de Tlaloc et de Chalchiutlicue. Les pieds des vases, par exemple, ont la forme de têtes de mammifères ou d’oiseaux aquatiques; les bords des coupes sont parfois surmontés de têtes de couleuvres, reptiles consacrés aux montagnes (tepetl). Enfin, ce sont les Dieux eux-mêmes des eaux dont les contours si caractéristiques se dessinent en relief sur le galbe des poteries. Chalchiutlicue

LE CULTE DES DIEUX TLALOQUES

SC présente sous l’aspect d’une femme portant sur scs épaules chargées de plusieurs courroies une grande cruche remplie d’eau. Et Tlaloc se manifeste partout avec ses attributs constants, yeux cerclés, bouche ornée des décors serpentins et des pendentifs, etc., etc. La droite brandit la foudre, la gauche soulève une lourde massue...

Tout ce matériel de Tenenepanco, mélangé de

Fig. 10. — Statuette de Nahualae .

quelques pièces plus récentes, s’est retrouvé plus bas, le long: des pentes du volcan, dans iino petite vallée appelée Nahualac, à 3790 mètres d’altitude.

Un étang sacré, dédié aux divinités des eaux, avait fait de cette localité un lieu de pèlerinage, où se sont rencontrés des types céramiques analogues à ceux du cimetière d’enfants que nous venons de décrire (fig. 10). Plus bas encore, à Mispayantla, toujours en descendant le Popocatepetl, un abri sous roche, fouillé par M. Charnay, a donné entre autres objets une fiole en terre d’aspect très archaïque, pastillée en manière de Tlaloc.

Les manifestations du même culte se multiplient dans les montagnes du voisinage. AEscamela, près Orizaba, ce sont des vases à figures d’un caractère assez particulier, offrandes au dieu Citlaltzin. Chez les Otomites, se rencontre un autre type beaucoup plus grossier. Dans rOaxaca, abondent les statuettes en pierre dure, simplifiées, mais bien reconnaissables. Plus au Sud, c’est une hache à personnage, qui rappelle celles des Cibouneys des Antilles. Enfin, en s’approchant de Tehuantepec, on rencontre le type de l’Encantado, où l’image de Tlaloc se combine avec d’autres symboles auxquels Chavero attribue un caractère astronomique.

Ces dernières pièces marquent l’extrême li-

LE CULTE DES DIEUX TLALOQUES

mite du culte des Tlaloques dans la direction du Sud. J’ai déjà dit qu’il s’étendait au Nord, jusque dans l’Etat de Chihuahua.

Tenochtitlan-Mexico rendait à la vieille divinité météorologique des hommages tout particuliers, en la mettant sur le même pied que Huitzilopochtli. Les deux idoles occupaient les

Fig. 11. — Le grand temple de Mexico (d’après Duran).

deux édicules qui surmontaient le grand temple (fig. 11), et le sang humain ne coulait pas moins abondant le long des marches qui conduisaient à gauche, vers la statue du Dieu de la pluie, que sur les gradins qui montaient, à droite, vers l’image du Dieu national des Aztèques.

Tlaloc avait aussi ses temples à phrt, dont le dessin revient souvent dans les manuscrits et peintures ; et je mets sous vos yeux deux pages du Codex J^orboniciis, où l’on voit son idole, tantôt seule et tantôt associée à celle de Chalchiutlicue, au sommet d’un tepetl^ ornée de V amateteutli moucheté de noir à l’aide de la gomme ulli. Vous remarquerez que l’image de l’un de ces derniers édifices est accompagnée du commentaire espagnol, en la laguna, temple dans la lagune, le Peùon actuel peut-être, bien choisi pour y placer l’idole d’une divinité aquatique.

Tlaloc ne résidait point seulement sur les montagnes ou près des lacs: il avait son domaine à part, le tlalocan, sorte de paradis. Et c’était un nouvel aspect de son rôle divin, qui lui valait de particuliers hommages.

Encore aujourd’hui, les Indiens ont pour la vieille divinité chtonienne un culte qu’ils dissimulent de leur mieux sous des apparences chrétiennes; et l’on a souvent assuré que, prosternés pieusement devant le Calvaire, c’était la Cruz de la Lluvia qu’ils adoraient, .symbole dxi Dieu d’autrefois.

PROMÉTHÉE

PAR

M. Salomon REINACH

Membre de l’Institut

Le Prométhée enchaîné d’Eschyle est la figure la plus tragique et la plus sublime que le génie de la Grèce nous ait léguée. Elle symbolise, à nos yeux, la lutte de l’humanité contre les forces loppressives et jalouses qui' pèsent sur elle, qui lui font payer tout progrès par des souffrances et tout effort vers la liberté par une aggravation de servitude. Le Titan bienfaiteur des hommes, châtié par Zeus pour ses bienfaits mêmes, mais indomptable et redoutable encore dans sa résistance, prédisant à Zeus, qui s’en effraie, la fin de son règne, voilà une dei ces conceptions magnifiques et pleines de sens qui feront vibrer éternellement les cœurs, tant par la signification qu’y attachait la pensée antique que par celle qu’y ajoute la pensée moderne.

Je n’ai pas dessein de vous parler de cela ; Je ne m’occupe ici ni d’histoire littéraire, ni de philosophie, mais de mythologie et de religion. Avant de devenir littéraire et philosophique, la légende de Prométhée était purement mythique; elle avait derrière elle une longue évolution au cours de laquelle ses éléments s’étaient formés, rapprochés, combinés. Je veux essayer de dégager ces éléments et d’en expliquer la genèse, tâche qui a également tenté les anciens et les modernes, mais à laquelle ils ne semblent pas avoir réussi.

Remarquons d’abord que le mythe de Prométhée, tel que le connaissait la Grèce classique, comprend plusieurs histoires distinctes, d’ancienneté et d’importance fort inégales. Prométhée ouvre d’un coup de marteau le crâne de Zeus pour en faire sortir Athéné en armes; c’est une histoire qu’on racontait aussi d’Hephæstos (Vulcain), et qui convient mieux à ce dieu forgeron, lequel est aussi, comme Prométhée, un dieu du feu. Prométhée a créé l’homme avec le limon de la terre et l’a animé avec une étincelle du feu céleste; c’est une tradition relativement ré-

PROMETHEE

cente, également calquée sur une légende d’Hephæstos. Prométhée a trompé Zeus en lui faisant choisir, dans un banquet, la peau d’un taureau qui ne contenait que des os, alors qu’il avait mis les chairs et les entrailles dans xme autre peau voisine; c’est un trait de folklore, une « bonne histoire », qui a pour but de mettre en lumière la malice ingénieuse de Prométhée, callidus Prometheus^ comme dit Horace, et qui ne peut en rien nous éclairer sur la naturef du héros. Reste une lég:ende qui, celle-là, est très ancienne, et dont s’est inspiré Eschyle: Prométhée a dérobé le feu pour le donner aux hommes, dont il est ainsi devenu le bienfaiteur; Zeus s’est vengé de lui en l’enchaînant à une colonne ou à un rocher, où l’aigle, messager et instrument du roi des dieux, ronge le cœur sans cesse renaissant de sa victime. Au bout de longues années, Prométhée est délivré par Héraklès et se réconcilie avec Zeus. Le détail de la délivrance et de la réconciliation sont sans intérêt mythologique ; ce sont des inventions de poètes, qui se montrent, d’ailleurs, peu d’accord entre eux. Deux faits seulement dominent la légende et se retrouvent partout: le vol du feu, l’expiation.

Comment Prométhée a-t-il volé le feu? Ici, nous trouvons plusieurs réponses: il a pris le feu sur l’autel de Zeus; il l’a pris à la forge de Vulcain; il l’a pris à la roue du soleil. Cette troisième version, quoique conservée par un auteur de date tardive, est certainement la plus ancienne, parce qu’elle nous paraît la plus singulière. Les autres sont déjà des atténuations rationalistes de la Fable; on ne comprenait pas comment Prométhée avait pu s’élever dans les airs jusqu’au soleil et l’on plaçait, en conséquence, sur la terre, la source de feu où il avait puisé. Le feu une fois dérobé, Prométhée l’a conservé dans le creux d’une férule, et cela est d’autant plus acceptable que ce procédé pour conserver et transporter le feu est encore en usage dans certaines régions de la Grèce actuelle. Enfin, on trouve quelques variantes au sujet de la forme du châtiment : Prométhée aurait été foudroyé par Zeus; il aurait été précipité par lui aux Enfers. Mais, ici encore, c’est la variante la plus singulière qui doit être la plus ancienne. Evidemment, le maître des dieux pouvait punir Prométhée en le foudroyant ; c’était la solution logique de leur antagonisme et si la légende de Prométhée avait été inventée

PROMETIIEE

de toiiLes pièces par un poète, c’est ce dénouement qu’il aurait naturellement choisi. Cependant, la plupart des bons auteurs en indiquent un autre - ils tout enchaîner et empaler Prométhée; ils le font déchirer pendant de longs siècles par un aigle. C’est que l’aigle et l’enchaînement étaient des éléments essentiels d’une tradition impossible à supprimer, antérieure, sans doute, à tout essai de littérature.

Le problème qui nous occupe peut donc se formvüer ainsi: pourquoi les Grecs, à l’époque classique, ont-ils cru qu’un demi-dieu nommé Prométhée, c’est-à-dire le prévoyant^ avait: dérobé le feu du soleil pour le donner aux hommes, et avait expié cet acte, considéré comme un crime par le dieu du ciel, de la manière que nous avons indiquée?

Avant de proposer une explication nouvelle de ce mythe, passons rapidement en revue celles qu’on a tentées jusqu’à présent.

Les anciens, et malheureusement aussi beaucoup de modernes, ont cru que les m^dhes pouvaient s’expliquer par l’allégorie. Prométhée voleur du feu et puni par Zens serait le symbole

de l’orgueil humain qui, fier des conquêtes de la science, va jusqu’à braver la divinité et provoquer sa colère. Si telle était l’explication cherchée, on devrait admettre en même temps, avec Creuzer et d’aidres savants, que les prêtres grecs, à une époque très éloignée, voulurent inculquer certaines vérités utiles dans l’esprit des hommes, en les revêtant d’une forme mythique ou légendaire. Mais cette hypothèse même est de la dernière absurdité. Il faudrait, pour qu’elle fût même discutable, alléguer un exemple, je dis un seul exemple, d’un mythe fabriqué ainsi de toutes pièces et devenu populaire jusqu’à susciter toute une littérature poétique. En réalité, les partisans de l’explication allégorique des mythes ont été, dans l’antiquité comme de nos jours, des rationalistes honteux. Convaincus que ces mythes étaient mensongers et ineptes, qu’ils mettaient en péril la haute idée que les époques civilisées se font des dieux, ils ont voulu épargner à la fois les dieux, les mythes, la morale et le bon sens, en déclarant que les mythes, même immoraux, impies et absurdes, tendaient à moraliser les hommes et à glorifier les dieux. Si une exégèse aussi isavamniept puérile a trouvé tant

PROMETHEE

d’adhérents dans les temps modernes, c’est que le crédit des mythes religieux, encore enseignés de nos jours, semblait également intéressé à l’application de cette méthode. wSoit, par exemple, le serpent de la Genèse, dont il est dit qu’il parlait à la première femme, et dont le récit biblique implique qu’il marchait dressé sur ses pattes, avant de devenir un animal rampant. Déclarer que ce serpent est un mythe, que tout le récit où il figure est mythique!, cela parut dangereux pour la croyance que doit trouver le livre de la Genèse, sur lequel se fonde, depuis Saint Paul, tout le dogme du péché originel; on se tira d’affaire en faisant de cd serpent, qui se tient debout et qui parle tout comme un homme, le symbole des tentations qui viennent assaillir le cœur humain. C’est, du moins, ce qu’a tenté l’exégèse protestahte; l’exégèse catholique orthodoxe a maintenu la réalité du serpent parlant, comme celle de l’éloquente ânesse de Balaam. Au point de vue de la science impartiale, il vaut encore mieux conserver un mythe absurde dans son absurdité que de lui ôter, en l’ édulcorant, en l’évaporant dans le creuset du symbolisme, le seul intérêt qu’il présente, qui est son intérêt historique. Il est, en

effet, fort intéressant de savoir que des hommes encore ignorants ont pu admettre qu’un serpent a parlé, qu’une ânesse a fait un discours; et cela devient plus instructif encore si l’on se rappelle que nos enfants, images assez fidèles des hommes primitifs, croient sans peine qu’un loup a parlé quand on leur raconte l’histoire du Chaperon rouge.

Laissons donc l’interprétation symboliste, dont le moindre défaut est que les gens qui l’ensei^ gnent sont généralement les derniers à y croire, et passons à l’interprétation dite rationaliste ou évhémériste, du nom d’un philosophe grec, Evhémère, qui la mit à la mode au IVe siècle avant J.-C.

L’evhémérisme est fondé sur une idée juste, à savoir que les faits d’un lointain passé sont facilement embellis et transfigurés par la légende. Donc, dit Evhémère, quand on trouve des mythes absurdes, rationnellement impossibles, il faut en modifier les données pour en tirer une histoire raisonnable. Ainsi, suivant certains anciens, Prométhée était un astronome qui, pour mieux observer les étoiles, élut domicile

PROMÉTHÉE

sur un rocher du Caucase, où il fut en butte à toutes les rigueurs du ciel. Cela fait sourire, mais des explications de cette nature étaient encore acceptées au XVIIIe siècle, à l’époque, que dis-je? dans le cercle même de Diderot et de Voltaire. A l’article Feu de l’Encyclopédie, le chevalier de Jaucourt écrit ce qui suit : « Prométhée, qui était un prince éclairé, découvrit aux habitants de la Scythie, gens barbares et grossiers, la manière d’appliquer le feu à leurs besoins et à plusieurs opérations des arts manuels. Voilà ce que désigne le feu qu’il emporta du ciel. » D’explication de sa mésaventure subséquente, il n’y en a point.

On a dit avec raison que si l’allégorie enlève aux mythes le corps, l’ évhémérisme leur enlève l’esprit. Un mythe evhémérisé n’est plus de la mythologie et n’est pas de l’histoire ; c’est quelque chose de plat, de prosaïque et surtout d’insignifiant. Supprimer l’élément mythique n'est pas expliquer un mythe, et la question de l’origine du mythe reste entière. Pourquoi l’esprit humain, opérant sur une donnée réelle, l’a-t-il ornée de telle manière et non de telle autre? Voilà ce dont aucun evhémériste ne se met en peine. Au contraire,

les savants qui étudient scientifiquement les mythes ont réponse à cette question. Si une série de faits réels, — Thistoire d’Alexandre ou de Napoléon ler^ par exemple, — a été transformée, dans certains milieux, en une série de mythes, c’est toujours à l’exemple et sur le modèle de mythes-types prééxistants. Ce sont ces derniers qu’il s’agit d’expliquer ou, du moins, de ramener à leurs éléments primitifs, par le double procédé de l’histoire, qui en cherche la forme la plus ancienne, et de la comparaison avec d’autres mythes analogues, qui en élimine ce qui n’est que conjecture et broderie.

Le XIXe siècle a vu sévir une nouvelle forme de l’éxégèse mythologique, qui est l’explication des mythes par des calembours. « La mythologie, proclamait doctement Max Müller, est une maladie du langage. » Beaucoup de savants, et non des moins illustres, se sont déclarés acquis à cette méthode, qui fut appliquée pour la première fois, en 1859, par un indianiste allemand, Adalbert Kuhn, précisément au mythe de Prométhée. C’était le temps où l’on s’accor-

PROMÉTHÉE

dait à voir dans le sanscrit la plus ancienne et la mieux conservée des langues aryennes, où l’on croyait que la littérature de l’Inde, en particulier les poèmes védiques, devaient nous donner la clef de toutes les mythologies de rEurope. Kuhn identifia hardiment le Titan Prométhée à un dérivé du mot sanscrit Pramantha^ qui désigne le vilebrequin dont on fait usage pour produire le feu par frottement. Ce mot pramantha est apparenté à la fois au verbe sanscrit mathnami^ signifiant « je frotte », et au grec manthanô^ signifiant « j’apprends » ; enfin, la racine sanscrite math ou manth exprime quelquefois l’idée du vol. Donc, Prométhée était à la fois le frotteur, le savant et le voleur. Comme frotteur il avait produit le feu; comme voleur, il se l’était approprié; comme savant, il avait su l’utiliser, enseigner aux hommes à l’utiliser et découvrir les secrets de l’avenir. Les Grecs, victimes de cette triple confusion du langage, avaient fait de Prométhée le Titan prophète, producteur ou voleur du feu, bienfaiteur des hommes. Max Müller reprit cette hypothèse en lui faisant subir une légère modification. Il renonça à faire intervenir la racine nianth^ laissant ainsi sans explication aucune la partie

du mj^the relative au vol du feu. Pour lui, Promélhée, producteur du feu par frottement, n’est autre qu’un dieu du feu, identique à l’Agni védique et, par suite, à cette brûlante Aurore qui paraît au début ou h la fin de toutes les explications de mythes tentées par le savant professeur d’Oxford.

L’un des premiers à dénoncer ces étranges sophismes fut mon ami Andrew Lang Cet Ecossais sceptique et sagace fît observer que l’histoire du vol du feu se retrouve chez un bon nombre de peuples sauvages qui n’-ont jamais eu de relations ni avec l’Inde, ni avec la Grèce; fallait-il donc croire que leurs langues présentaient aussi cette particularité curieuse que les racines désignant l’acte de frotter, celui de voler et celui d’apprendre, fussent à peu près identiques? Aujourd’hui, la méthode d’exégèse de Kuhn et de Max Millier est discréditée; j’ai vu mourir avec chagrin, ces jours derniers, un de ses derniers adeptes, mon savant ami et maître Victor Henry. Ce qui doit étonner, ce n’est pas qu’une pareille méthode ait découragé même ses partisans, mais qu’elle ait jamais pu en recruter un si grand nombre, y compris des érudits justement célèbres comme Max Müller, James Darmesteter et Michel Bréal.

PROMÉTHÉE

Pour faire bien comprendre rexplication cpie je vais proposer à mon tour, il faut, comme on dit dans les contes, que je reprenne les choses d’un peu haut.

Les Egyptiens et les Assyriens construisaient des maisons surmontées de toits plats ou de terrasses. Les Grecs, en raison du climat de leur pays, préférèrent, surtout pour leurs temples, les toits en double pente. L’espace triangulaire, déterminé par ces toits sur le devant et sur le derrière d’un édifice, s’appelait, en Grèce «aigle», aetos; nous appelons les aetoi des frontons.

On a dit que cette désignation d’ae/o.s était due à l’analogie de l’espace triangulaire en question avec un aigle aux ailes éployées. Mais il y a bien d’autres objets triangulaires, d’un aspect plus familier, et l’on ne voit pas pourquoi l’on aurait été chercher l’aigle comme terme de comparaison.

En Egypte, depuis la douzième dynastie au moins, c’est-à-dire plus de 2500 ans avant l’ère chrétienne, le linteau qui surmonte la porte du temple est orné d’un motif bien connu, dit

globe ailé, formé du disque solaire enveloppé de deux grandes ailes d’aigle. Faut-il admettre que les Egyptiens, comme on l’a dit, aient prêté des aigles au soleil pour symboliser sa course infatigable au firmament? C’est faire au symbolisme une trop belle part. L’aigle et le soleil ont l’un et l’autre joué un grand rôle dans les conceptions primitives de la mythologie égyptienne; l’aigle a même fourni le premier caractère de l’écriture sacrée, dite hiéroglyphique, et il est devenu, par des transformations qu’on peut suivre, l’A de notre alphabet. On conçoit donc que les Egyptiens aient juxtaposé d’abord, puis associé l’aigle et le soleil au-dessus des portes de leurs édifices, non comme des symboles, mais à titre de talismans et de protecteurs.

Ainsi, la théorie qui explique le nom de l’aigle donné aux frontons, en Grèce, par leur ressemblance avec la forme de cet oiseau, a encore contre elle cet argument très fort que les Egyptiens, dont les toits n’étaient pas en pente, auraient pu également qualifier dCaigles la partie de leurs édifices sacrés qui surmontait la porte, puisqu’ils y sculptaient, à titre de talisman, des ailes d’aigle.

PROMÉTHÉE

Au Ve siècle avant J.-C., Pindare, chantant réloge des Corinthiens, leur fait un mérite d’avoir placé deux aigles sur les temples des dieux. Ce passage a donné lieu à de vives discussions; on a souvent compris que Pindare félicitait les Corinthiens d’avoir construit les premiers temples à frontons. Mais cela est impossible, car cette forme d’architecture était beaucoup plus ancienne et, d’ailleurs, le texte de Pindare ne s’accommode guère d’une pareille explication. Les Corinthiens, dès le VIL siècle avant J.-C., eurent d’excellents modeleurs en terre cuite ; Pindare les loue d’avoir placé, dans les champs des frontons de leurs temples, des aigles en argile. Les frontons ne s’appelèrent pas aigles à cause de leur forme, mais à cause de l’image de l’oiseau sacré qui y figurait.

Maintenant, on ne peut guère admettre que cet aigle ait été un simple ornement. La décoration des édifices grecs, à cette époque lointaine, ne devait pas plus être livrée au hasard et à la fantaisie que celle des cathédrales chrétiennes du moyen âge. L’aigle, tant en Grèce qu’en Egypte, signifiait quelque chose; il était placé, au-dessus de l’entrée des édifices, comme

un talisman. Un talisman suppose un péril qu’il s’agit d’écarter; à quel péril pouvait obvier l’image d’un aigle? Tout simplement, je crois, à celui dont la foudre du ciel a menacé toutes les constructions jusqu’à l’invention de Franklin. Les anciens croyaient que l’aigle, seul de tous les animaux, ne pouvait être frappé de la foudre; sa présence, sur un édifice, était donc l’équivalent de celle du paratonnerre sur les nôtres. A l’appui de cette hypothèse, je ferai observer que sur les montants des vieux frontons du grand temple de l’Acropole d’Athènes, construit au VF siècle, on a relevé des peintures représentant des aigles, des cigognes et des boutons de lotus. L’aigle et la cigogne sont l’un et l’autre des oiseaux sacrés; le bouton de lotus est une représentation fréquente de la foudre, en particulier de la foudre en boule. Je crois donc que ces peintures ne figuraient pas là à titre d’ornement, mais comme des talismans contre le feu destructeur du ciel.

En Egypte, comme en Grèce, avant les édifices en pierre, il y eut des édifices en bois, produits d’une industrie dont rinfluence est toujours restée sensible dans la tradition de l’architecture. Il y eut aussi, dans ces pays, une longue

PHOMETIIEE

période loù la sculpture décorative n’existait pas. Je conclus que les portes ou les toits des édifices, ou de certains édifices en bois, ont dû être décorés de figures d’aigles et, plus anciennement, d’aigles empaillés, traversés au milieu du corps par *un pieu, et dont les ailes, étendues ou pendantes, étaient fixées à la charpente par des clous.

Aujourd’hui encore, dans bien des habitations rustiques de nos pays, on trouve des oiseaux de proie, aigles, faucons, chouettes, plantés ainsi sur les portes ou au-dessus des linteaux. On ne traite pas ainsi les cigognes; mais, quand elles établissent leur nid sur une maison, on se garde bien de les déranger; elles y portent bonheur. Ces usages, dont les hommes de nos jours donnent des explications plus ou moins futiles, remontent à une antiquité extrêmement reculée, à l’époque où les bêtes jouaient un grand rôle dans la vie de leurs frères supérieurs, non pas seulement, comme aujourd’hui, pour fournir aux nécessités de leur nourriture ou de leurs arts, mais pour les préserver contre les maladies et les accidents.

La mythologie et le folklore de rantiquité attribuaient àl’aigle toute les qualités de force, d’intelligence et de bienveillance pour les hommes qui peuvent caractériser un oiseau-dieii. Je me sers à dessein de cette expression énergique, car celle d'oiseau sacrée vraie pour la Grèce classique, est insuffisante quand il s’agit des temps antérieurs. Ceci demande quelque développement.

Les anciens systèmes d’exégèse mythologique, tant dans l’antiquité qu’aux temps modernes, n’ont pu trouver d’explication satisfaisante pour les animaux qu’on appelle sacrés. Ils les considèrent comme les attributs et les compagnons des dieux, ce qui, en réalité, est la constatation pure et simple d’un fait, mais ne suffit pas à en rendre compte. Lorsque le mythe montre le dieu lui-même sous la forme d’un animal sacré, comme le Zens grec sous les traits d’un cygne, le Mars latin sous ceux d’un pic-vert, l’exégèse antique a recours à l’hypothèse d’une métamorphose, c’est-à-dire d’une absurdité ajoutée à l’invraisemblance du mythe lui-même. Une seule explication est scientifique : c’est celle qui consiste

PIÎOMÉTnÉE

à regarder les animaux sacrés de la mythologie classique comme les héritiers d’animaux-dieux d’une époque antérieure. Une fois le zoomorphisme rejeté dans l’ombre par l’anthropomorphisme hellénique, il était nécessaire que les animaux-dieux, tombés au rang d’animaux sacrés, fussent rattachés par des liens plus ou moins arbitraires aux différentes divinités anthropomorphes, soit comme compagnons, soit comme attributs. Il arrive toutefois que la légende animale jouit d’un crédit tel qu’il est impossible de ranthropomorphiser intégralement ; c’est alors qu’intervient la métamorphose, c’est-à-dire l’hypothèse poétique d’une transformation idu dieu-homme en animal, alors qu’il s’agit, en réalité, d’une transformation, restée imparfaite, du dieu-animal en homme.

Les Grecs racontaient que Zeus, métamorphosé en aigle, avait enlevé un bel enfant, Ganymède, et trois belles jeunes filles, Aegina, Asteria et Aethalia.

Pour nous, l’histoire de la métamorphose de Zeus en aigle est une addition à la légende, primitive. La preuve qu’à l’origine il s’agissait bien d’un aiglerdieu, non d’un dieu transformé en aigle, c’est que diverses familles royales de

l’antiquité se réclamaient de l’aÿle comme ancêtre; on admettait donc qu’un aigle-dieu pouvait rendre une femme féconde, comme le cygnedieu avait fécondé Léda. Les mythes de ce genre ont été souvent atténués dans la littérature; à l’animal, père ou mère, on a substitué l’animal protecteur ou l’animal nourricier. Mais il suffit d’un peu d’attention et de critique pour rendre sa forme primitive à la légende. Des familles royales descendant d’un aigle divin se rencontrent en Eabylonie, en Perse, en Lj^die, en Phrygie, en Attique, à Cos, sans parler des Aquilii romains. Même à l’époque hellénistique, au plein jour de l’histoire, on parle d’un aigle qui avait protégé l’enfance de Lagos, père du premier Ptolémée d’Egypte, des aigles qui présidèrent à la naissance d’Alexandre le Grand, de l’aigle qui se posa sur le bouclier de Pyrrhus partant pour la guerre. Plutarque dit expressément que plusieurs rois grecs après Alexandre prirent le nom A' aigle et de faucon^ et nous savons que Pyrrhus se faisait volontiers appeler aigle. Evidemment, Pyrrhus et ces autres rois grecs, dans la société de gens instruits, ne prétendaient pas descendre d’aigles ou de faucons; mais les légendes qui associaient ces

PROMÉTHÉE

animaux à leurs destinées, qui faisaient d’eux leurs protecteurs et leurs guides, impliquent la croyance populaire à une filiation quasi-divine, dont la mythologie offrait de nombreux exemples. Il ne faut jamais oublier, quand on parle des fables antiques, qu’elles n’ont fait de dupes que dans les basses classes de la population, et que les lettrés, bien que superstitieux à leurs heures, les ont exploitées sans y croire. Ainsi, pour un général romain et ses officiers supérieurs, l’aigle de la légion n’était qu’un symbole; mais, pour les sous-officiers et les soldats, c’était un fétiche. On parait l’aigle de la légion, on l’arrosait d’huile, on lui construisait un petit temple dans le camp. Sous cette forme militaire, le culte de l’aigle a persisté jusqu’à la fin du paganisme; peut-être en reste-t-il encore des survivances aujourd’hui.

Un poète de V Anthologie grecque dit que l’aigle est le seul animal qui habite le ciel. En effet, dans la mythologie classique, il est le compagnon assidu, inséparable de Zens, et cette association se comprend d’autant mieux que l’aigle au haut vol, paraissant descendre du ciel avec fracas, fut de bonne heure et en divers pays identifié au phénomène céleste le plus redouté,

qui est Téclair. L’aigle, sur les monuments figurés, tient les foudres de Zeus entre ses serres. Mais comme, d’autre part, le corps céleste le plus apparent est le soleil, la pensée populaire établit aussi un lien étroit entre le soleil et Taigle. La mythologie gréco-latine n’a pas fait de Faigle l’attribut d’Hélios ou d’Apollon; mais, en Egypte, et dans d’autres pays d’Orient, l’aigle est étroitement associé au dieu solaire. On a trouvé à Rome la dédicace d’une statue d’aigle, consacrée au dieu solaire oriental: Soli Alagabalo. Les naturalistes grecs et romains racontent à l’envi que l’aigle, seul de tous les animaux, peut regarder le soleil en face ; quand ses petits ne peuvent soutenir cette épreuve, il les expulse de son aire. C’est là une sorte d’ordalie, analogue à d’autres que nous ont rapportées les anciens et qui ont pour but d’éprouver la légitimité de la filiation. Pour ne citer qu’un exemple, les Psylles, peuple de l’Afrique du Nord, exposaient leurs nouveaux-nés au contact des serpents pour s’assurer de leur légitimité; eux-mêmes croyaient descendre de serpents et admettaient, èii conséquence, que les serpents ne pouvaient faire de mal à un vrai Psylle. Il semble donc

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que ropinion populaire, en Grèce même, ait fait de l’aigle le fils du soleil.

Non seulement l’aigle seul peut regarder le soleil en face, mais il est, de tous les oiseaux, celui qui, volant le plus haut, peut s’en approcher davantage. Aucun texte grec ou latin ne nous dit que l’aigle monte jusqu’au soleil ; mais il est question de cela dans les hymnes védiques, où l’aigle est identifié au feu céleste lui-même, au dieu Agni.

Quand les philosophes de l’antiquité se sont interrogés sur l’origine du feu, ils ont mis en avant des théories plus ou moins vraisemblables, plus ou moins savantes, que leur suggéraient la réflexion et l’expérience. Ces théories appartiennent à l’histoire de la science, mais non à celle des religions, car elles ne sont ni mystiques, ni populaires. Les explications populaires, en Grèce, ne nous sont connues que sous une forme déjà savante, les mythes d’Hephæstos et de Prométhée, qui ont eu de bonne heure une tendance à se confondre. Pour trouver des traditions vraiment populaires à ce sujet, nous devons nous adresser aux peuples sans littérature; peut-être leurs légendes pourrontelles nous éclairer, cette fois encore, sur les caractères primitifs des mythes grecs,

Les hommes ont su produire le feu, — notamment par la percussion du silex — avant de savoir l’entretenir et d’en faire usage pour la cuisson de leurs aliments. Bien que plusieurs auteurs, anciens et modernes, aient parlé de peuplades ignorant le feu, il semble établi que cette conquête fut une des plus anciennes et des plus générales de l’humanité; dès l’époque du renne, dans l’Euiope occidentale, on trouve des foj^ers dans les cavernes. Mais, à l’époque homérique encore, les procédés employés pour allumer le feu sont longs et compliqués; le moyen le plus simple d’obtenir du feu, c’est d’en aller quérir chez le voisin. Si le voisin est absent ou mal dispo;sé, il reste la ressource de prendre le feu par force ou par ruse, de le voler. Cette idée du vol du feu est très répandue chez les primitifs. Quand on leur demande comment ils possèdent le feu, ils répondent tantôt qu’ils l’ont pris à d’autres hommes, ce qui ne fait que reculer la question, tantôt que le feu leur a été apporté du soleil par le bienfait d’un habile larcin. Mais comme les hommes ne peuvent pas s’élever dans les airs, le voleur

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a nécessairement été un oiseau. L’oiseau porteur du feu paraît ainsi dans bien des mythologies sauvages. En Australie, c’est le faucon ou la grue qui vole le feu et en fait présent aux hommes. Dans une des îles Andaman, le producteur du feu est un oiseau, quelquefois aussi un serpent. En Nouvelle-Zélande, Mani dérobe le feu à Manika, le maître du feu, en se servant d’un oiseau. Les Tlinkits de l’Amérique du Nord font jouer le rôle de voleur de feu à leur dieu corbeau. Aux îles Marquises et aux îles Hawaï, il est question d’oiseaux ayant apporté le feu du ciel; au cours de cette opération, ils ont brûlé une partie de leurs plumes et la trace en subsiste dans le plumage de leurs descendants. On est étonné de rencontrer un mythe analogue en Normandie, où il a été recueilli, avant 1845, par Bosquet: « Il fallait un messager pour apporter le feu du ciel sur la terre; le roitelet, tout chétif et tout faible, s’offrit pour accomplir cette mission dangereuse. Mais son audace lui fut fatale, car, pendant le voyage, le feu brûla toutes ses plumes et marqua le léger duvet qui protégeait son corps. » On ajoute que tous les autres oiseaux, excepté le hibou, pleins d’admiration pour le

courage du roitelet, lui offrirent, pour le dédommager, de leurs propres plumes.

Alors même que les folkloristes n’auraient pas recueilli de mythes de ce genre, nous en admettrions d’autant plus volontiers Texislence et la diffusion qu’ils sont logiques, de la logique des enfants, et qu’ils offrent une réponse en apparence raisonnable à cette question: « Qui a pu apporter sur terre le feu du soleil ? »

Les Grecs primitifs n’ont pas dû être moins ingénieux que les sauvages d’Australie, ou même que les paysans normands. Comme l’aigle appartient à la faune balkanicjue, c’est à lui, non au faucon ou au corbeau, qu’ils ont dû attribuer le larcin du feu céleste. Ils n’ont, d’ailleurs, jamais cessé de lui en attribuer la garde, puisque l’aigle, dans la littérature comme dans l’art, est le porteur de la foudre ; Eschyle qualifie les aigles de Zeus de pyrplioroi^ c’est-à-dire « porteurs de feu ».

Ainsi, r aigle-dieu que nous entrevoyons dans les récits de la mythologie classique a été le bienfaiteur de riiumanité tout entière, en apportant aux hommes une étincelle du feu du soleil. Il a fait plus encore: oiseau d’augure, il leur a donné l’espérance, il les a éclairés sur l’avenir.

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soustrait à leur curiosité comme les profondeurs du ciel. Il les a conduits à la victoire et leur a montré le chemin comme un chef habile et soucieux de ses soldats. L’aigle, dans l’opinion des anciens, n’est pas un animal cruel et rapace; il est l’ami des hommes, dont plusieurs ont su l’apprivoiser et se l’attacher. Une jeune fille de Sestos avait un aigle domestique qui, après la mort de sa maîtresse, se brûla sur son bûcher; Pythagore, Pyrrhus, Clodius Albiniis eurent des aigles familiers et celui de Pyrrhus ne voulut pas survivre à son maître. Quand l’aigle enleva Ganymède ou Astérie, ce fut par amour pour ces beaux enfants, non comme des proies. Bref, l’aigle n’est pas seulement un oiseau puissant, le roi des volatiles et le roi des airs; il aime les hommes, il est prévoyant et prudent. Envisagé sous cet aspect humain, si l’on peut dire, il mérite l’épithète de prométheus^ difficile à rendre en français par un seul mot, mais où l’idée de la prévoyance bienveillante et intelligente est au premier plan, comme dans le dérivé de l’équivalent provisor^ le paternel proviseur de nos lycées.

Il est temps de faire observer que le Proinéthée de la mythologie classique a précisément rendu aux hommes les mêmes services que Faigle de la mythologie préhistorique. Il leur a fait don du feu, dérobé au ciel à la grande colère de Zeus, gardien naturel et jaloux du feu du ciel; il leur a enseigné à connaître l’avenir par les présages; il a été pour eux bon et secourable. Mais si Prométhée et l’aigle prométheus sont, à l’origine, identiques, pourquoi la fable et l’art nous montrent-ils le Titan Prométhée cloué, lié, parfois même empalé, et tourmenté par l’aigle de Zeus ? Pourquoi l’aigle, toujours débonnaire aux hommes, est-il devenu ici le bourreau d’un ami des hommes ou, pour parler comme Nietzsche, d’un surhomme?

Nous ne sommes pas embarrassé pour répondre. Rappelons, d’abord, la conclusion à laquelle nous étions arrivés précédemment. En Grèce et ailleurs, avant la construction des plus anciens temples, un aigle était souvent fixé audessus de la porte de certains édifices, non pas comme trophée de chasse, — les Grecs ne .chassaient pas l’aigle, — mais comme protecteur

prometiiep:

contre les influences malfaisantes du dehors, en particulier contre la foudre. Empaillé ou non,

ranimai ne pouvait être solidement rivé à la charpente qu’au moyen d’un pieu qui lui traversait le corps de bas en haut, de clous passés

Fig. 3. — Prométliée empalé (?)^

à travers ses ailes et ses serres, enfin de cordes qui le maintenaient contre un montant.

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