‹ Conférences faites au Musée GuimetChapitre 9 sur 12 · LA FORMATION RELIGIEUSE DE L^INDE · texte numérisé non relu

LA FORMATION RELIGIEUSE DE L^INDE

proches voisins et les absorbe dans sa spécialité agrandie. Dans le commerce de l’homme avec les dieux, les grandes maisons tuent fatalement les petites. Avec rintelligence qui croît, avec la science qui se forme, chaque divinité élargit son rayon et précise ses traits. Dieux de tribu, dieux de village, dieux de clan, dieux de région s’emboîtent, s’agencent, s’organisent, se fusionnent.

L’hindouisme étend les membres souples de son corps immense sur toute la longueur de la route qui va de l’animisme au panthéisme. Au faîte, rascète, ce «délivré vivant», abîmé dans la contemplation de l’âme universelle et qui, sur le seuil de l’unité mystique, au moment où les mots qui différencient la pensée vont perdre à jamais leur emploi, s’écrie, dans un calembour suprême et transcendant qui fond déjà le sujet et l’objet : Tat tvarn as/, « Tu es la Vérité! (tattuam) y>^ ou «tu (tvam) es ceci (tat)y>. Sous la lumière de l’intelligence affranchie, les formes divines, jusqu’aux plus hautes, se sont évanouies, comme les vapeurs de l’aube à la clarté du plein jour. A l’autre bout, le sauvage de la jongle et de la montagne, obsédé par le monde des esprits qui gjrouille dans la

pierre, clans l’eau, dans l’herbe, dans l’arbre. Entre les deux, rhindouisme avec son panthéon toujours ouvert, toujours accru. Et partout, trait d’union nécessaire et unique, le brahmane.

Qu’est-ce donc cjue le brahmane, ce personnage si célèbre et si mal connu? Ce soi-disant prêtre de Brahman exerce presque tous les métiers : il est ermite, philosophe, maître

d’école, scribe, rhapsode, astrologue, médecin, mendiant, cultivateur, usurier, fonctionnaire, cuisinier, marchand. Et pourtant ce Protée insaisissable garde, sous toutes ses transformations, ce caractère unique et monstrueux : c’est « un dieu sur la terre », un dieu plus haut que les rois. Et c’est là le point de convergence de toutes les religions qui forment rhindouisme, si épurées ou si grossières qu’elles soient, croyances des basses classes ou croyances des gens cultivés: l’hindouisme consiste par exoellence dans le respect superstitieux du brahmane; j’ajouterai, sans esprit d’ironie, par simple souci de la vérité: du brahmane, et de la vache. Le brahmane et la vache font, dans la pratique hindoue, un couple inséparable. Tuer un brahmane ou tuer une vache, c’est le crime que rien n’expie; révérer le brahmane et révérer

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la vache, c’est le mérite que rien ne surpasse. La voilà, la ligne de démarcation que nous cherchions tout à rheure: quel que soit le dieu, quel que soit le culte, le fidèle fait partie de rhindouisme, s’il accepte sans sourciller cette double souveraineté du brahmane et de la vache. Ces tribus sauvages qui disputent misérablement leur vie aux fauves dans la jongle et la forêt n’ont pas d’autre accès à la civilisation en dehors de cette voie; de gré ou de force, au besoin par une razzia dans les villages de la plaine, la tribu en mal d’ambition se procure un brahmane; respectable ou non, ce n’est pas l’affaire, sa qualité suffit. Son long; passé de souveraineté reconnue n’est-il pas le meilleur garant de son pouvoir magique? Le brahmane est complaisant, rhindouisme aussi; de ses dieux et de ses fétiches, la tribu n’aura rien à abandonner. La théorie des avatars est si souple! Le caillou, la souche adorés jusque-là, c’est Visnu, c’est Çiva, c’est un des innombrables dii minores manifesté sous cette forme; le brahmane est déjà nourri de tant d’histoires pareilles qu’il y croira de bonne foi; il est sa première dupe. En échange, le chef de clan s’engage à vénérer la vache et le brahmane, La concession lui est

bien payée: le brahmane qui sait tout, sait aussi par quels fils mystérieux les ancêtres du chef tiennent aux vieux héros épiques de la fable hindoue. Et voilà notre sauvage pourvu d’un titre de noblesse, incertain et douteux encore ; mais c’est à lui de le faire valoir ; si sa piété brahmanique multiplie les gages, s’il témoigne sa soumission et sa générosité, les /communautés hindoues de vieille date s’ouvriront peu à peu à ce parvenu et finiront par l’admettre dans leurs rangs.

Ainsi cette religion, si luxuriante de mythologie qu’elle défie la description, si abondante en divinités qu’elle dépasse le cadre de tous les catalogues, se concentre en dernière analyse dans un fait social: la suprématie du brahmane. Si nous voulons la suivre dans sa vie journalière, ce n’est pas dans ses rites compliqués que nous la saisirons; là encore, runité nous échapperait, et nous serions à nouveau en présence du chaos. C’est dans une organisation sociale que nous la verrons s’exprimer: Le régime des castes est la forme commune de tout l’iiindouisme.

Les castes! Encore un mot célèbre, et qui a fait fortune en Occident. Nous parlons couramment de l’esprit de caste; on vit dans sa caste;

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on se marie hors de sa caste, souvent au grand scandale des voisins. Nous croyons avoir des castes, et nous nous en plaignons. Un Hindou rirait à nous entendre, et nous accuserait d’un fâcheux abus de mots. La caste hindoue n’est pas une convention sociale que chacun accepte ou rejette à son choix; c’est une nécessité de naissance qu’il faut subir, quel qu’en soit l’avantage ou l’inconvénient. La caste se définit avec une précision juridique: c’est le groupe des individus liés par la connubialité et la commensalité. En termes moins pédantesques, un homme ne peut pas manger avec des hommes d’une autre caste; un homme ne peut pas se marier en dehors de sa caste. Je n’insisterai pas ici sur les limitations secondaires qui restreignent encore respace étroit où l’individu se trouve circonscrit. Je ne m’arrêterai pas davantage à débattre la question si controversée des origines de la caste, tenue tantôt pour ethnique, tantôt pour professionnelle au point de départ. On se figure volontiers de loin, sur la foi des codes sanscrits eux-mêmes, la société hindoue comme partagée en cinq catégories, dont quatre castes : en tête les brahmanes; derrière eux, raristocratie militaire (les Ksatriyas) ; en Iroi-

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sicme lieu, les cultivateurs et les iiiarcliaiids (les Vaiçyas); enfin, les castes inférieures (Çûdras); puis, en dehors de rorganisation, en dehors des lois et des droits, les Cnndâias, mieux (‘onmis sous leur désignation méridionale de Parias. La réalité est infiniment plus complexe que les classifications des juristes; la société hindoue est une immense agglomération de menus groupes séparés par des cloisons étanches; ni ascension, ni recul pour l’individu. Sortir de la caste, c’est déchoir en dehors de toute l’organisation, c’est tomber d’un coup jusqu’aux bas fonds immondes, où grouille la vermine humaine des Parias.

Un système aussi rigoureux, excessif dans ses privilèges aussi bien que dans ses charges, ne saurait s’imposer sans la complicité de la raison humaine. Notre conscience occidentale, heureusement étrangère à ce préjugé, ne peut pas supporter sans révolte l’idée d’un cadre social irrévocablement fixé par la naissance, au mépris des titres et des mérites personnels. L’Hindou, cependant, s’incline, et depuis de longs siècles, sous cette loi fatale. C’est que le régime des castes est, dans ses croyances, solidaire de la conception de runivers. Sous l’influence con-

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cordante des idées classiques, des idées bibliques et des idées chrétiennes, nous nous représentons la vie humaine comme le plus court et le plus tragique des drames; l’homme, brusquement surgi du néant à l’existence, y joue en quelques années sa destinée éternelle: le rideau de la mort tombe sur rapothéose ou sur la damnation. L’Hindou répugne à une pareille doctrine comme à la plus cruelle des injustices. La vie pour lui n’est qu’une phase passagère dans une évolution infinie: La loi de causalité, qui nous paraît si nécessaire dans le monde physique, lui paraît plus nécessaire encore dans le monde moral. L’individu, avec ses avantages comme avec ses tares, n’est point un accident du hasard ou un caprice de la puissance divine; c’est la résultante, mathématiquement fatale, d’un insondable passé. Il est son propre héritier, presque toujours inconscient par F aveuglement de l’ignorance; mais les grands voyants qui dominent la foule savent lire dans leur lointaine mémoire; ils y déchiffrent le souvenir persistant des existences anciennes et le révèlent à la foule éblouie, comme Pythagore en présence du bouclier d’Euphorbe. Par là, se rétablit l’équilibre qui semblait si brutalement violé; le hrah-

mane ici-bas recueille le fruit de ses mérites accumulés, comme le paria paie l’expiation de ses forfaits oubliés, mais non éteints, en vertu d’une loi supérieure aux exigences immédiates de la raison humaine, d une loi de rétribution qui poursuit à distance son effet infaillibte, par delà les perspectives trop courtes des regards humains. C’est la doctrine du karman « de l’acte », comme l’appellent les Hindous; nous la connaissons mieux sous le nom de la transmigration, et surtout de la métempsychose, que nous avons reçu tout formé des écotes grecques. Pythagore la professait; il n’est guère de communauté humaine où elle n’ait trouvé des adeptes; mais, nulle part, elle ne s’est imposée à la conscience d’un peuple avec l’évidence et la nécessité qui l’ont imposée à la conscience de l’Inde.

La preuve la plus éclatante de cette nécessité, c’est qu’elle s’est imposée en dehors de l’hindouisme aux confessions rivales qui lui disputaient le terrain. De ce point de vue, le bouddhisme et le jainisme, les deux hérésies détestées, ne se distinguent pas de Thindouisme; le brahmane pense avoir anéanti l’iin, épuisé l’autre; en, fait, il les a absorbés, et il les perpélue. La

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statistique du recensement compte, il est vrai, neuf millions et demi de bouddhistes dans l’Inde; mais il s’agit, en ce cas, de l’Inde administrative, officielle, qui n’est pas l’Inde géographique, ni historique. L’Inde Britannique s’est annexé la Birmanie qui appartient, par la géographie et par Thistoire, à l’ensemble de l’Indo-Chine, et c’est la piopulation birmane qui fournit à peu près le total des bouddhistes compris dans le recensement. En revanche, une fantaisie analogue de r administration laisse en dehors de l’Inde Britannique l’île de Ceylan, si étroitement attachée à l’Inde par une chaîne de récifs et par une chaîne de traditions, tant historiques que légendaires; Ceylan est une possession directe de la Couronne Britannique, et les Bouddhistes de Ceylan, au nombre de plusieurs millions, n’entrent pas dans les tables du recensement de l’Inde. Mais Ceylan mis à part, la Birmanie rendue à l’Indo-Chine, l’Inde propre, l’Inde continentale, ne compte pas dans sa population stable et fixe, dans ses trois cents millions d’hommes, un seul bouddhiste. Que s’estil donc passé? Comment une confession qui mit en balance, il y a des siècles, la fortune de l’hindouisme a-t-elle pu disparaître? Les croyances,

les églises meurent, nous le savons. Mais comment meurent-elles? Pourquoi meurent-elles? Et qu’est-ce que leur mort? Le cas du bouddhisme va nous l’apprendre.

Vers le VP siècle avant l’ère ciirétieiine, l’Inde, sur une grande étendue, était déjà soumise à des conquérants aryens; les envahisseurs ([ui parlaient une langue étroitement apparentée avec les parlers de l’Europe ancienne, avec le grec, avec le latin, avec le celtique, avec le germanique, et plus étroitement apparentée encore avec le langage des anciens Perses, avaient, à une époque indéterminée, franchi l’ Indus et porté dans l’Inde avec leur langage, leurs idées, leurs institutions, leurs dieux et leur culte. Une tradition fidèle, conservée d’abord de vive voix, consignée plus tard par l’écriture, nous a conservé une partie des prières en usage chez les anciens Aryas de l’Inde, aussi les traités d’exégèse qui s’y étaient greffés, enfin, l’exposé des rites où les éléments de la liturgie trouvaient leur emploi. Cette littérature, c’est les Védas. Leur nom est connu, mais que d’erreurs s’abritent sous ce nom! Les Hindous d’aujourd’hui, comme ceux d’autrefois, attribuent aux Védas une antiquité prodigieuse; l’école la plus orthodoxe va

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môme jusqu’à les dater d’avant la création. Les Européens qui les étudièrent les jiremiers, grisés de leur découverte, ne surent ni ne voulurent se dérober à la séduction du préjugé hindou; ils se contentèrent d’y greffer un autre préjugé, le préjugé de nationalisme indo-germanique. Les textes, si on les sollicite, ne se refusent jamais. On fit des Védas comme une édition revue et corrigée de la Bible, une Bible aryenne, toute poétique, toute pastorale, toute candide, sur le modèle de la pastorale et du romantisme combinés.

Les études, en se poursuivant, ont écarté ce préjugé; la religion des Védas, mieux comme, nous apparaît aujourd’hui comme une sorte de magie très savante. Les divinités sont des forces naturelles, mais qui correspondent à des notions déjà clairement analysées et portées à un degré élevé de généralisation ; l’ime préside à la lumière, l’autre au vent, une autre aux eaux; des personnalités puissantes se sont déjà précisées; on sait leur aspect, leur filiation, leur histoire, leurs miracles, leurs exploits. Mais leur abord est difficile; leur maniement dangereux; leur action, commandée par les rites, est également avantageuse ou nuisible; et les rites pour les

approcher sont d’une délicatesse désespérante; le sacrifice est une opération destinée à introduire le fidèle dans la cominunion des dieux, dans le monde de rimmortalité; par une série d’actes symboliques aussi puérils que compliqués, le postulant traverse à nouveau les phases de la conception, de la naissance, de l’initiation; puis, au moj^en d’un cérémonial aussi embarrassant, il est ramené dans la société des hommes. Rien de plus sec, rien de plus brutalement mécanique que cette religion et que ce culte. Parallèlement, et sans doute en marge de la religion officielle, rinfluence des peuples aborigènes avait suscité d’autres dieux, d’autres croyances; le climat, le spectacle d’une nature en débauche avait facilité soit l’éclosion, soit la croissance de cette doctrine du karman^ qui devait marquer sur le génie hindou une empreinte ineffaçable. La civilisation, plus raffinée, la vie, moins âpre et plus pacifique, laissaient plus de temps à la réflexion. Les ermites, les ascètes, dans leurs longues contemplations, ne se contentaient plus des extases ravissantes, où ils avaient cru partager la félicité matérielle des dieux; ils mesuraient avec effroi le cycle infini des renaissances où la transmigration em-

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portait les âmes, aspirant en vain à un éternel repos. Un mal moral tourmentait rinde. A ce moment, dans la même région de F Inde Orientale et dans le même temps, parurent deux hommes qui devaient poursuivre parallèlement, avec des oonditions de succès fort diverses, une œuvre analogue : Gautama Siddhârtha, mieux connu comme le Bouddha « l’illuminé », par excellence; Vardhamâna, qui fut surnommé le « Jina », le vainqueur; les doctrines qu’ilS propagèrent s’appellent, de leur titre, l’une, le Bouddhisme, l’autre, le Jainisme, Ni l’un ni l’autre ne prétendaient entrer en concurrence avec les cultes et les dogmes reconnus ; ils ne niaient pas les dieux; ils ne niaient pas les rites. Ils déplaçaient le problème et prétendaient le résoudre. Les rites n’assuraient qu’un bonheur passager, soumis à la loi inéluctable des transmigrations ; le paradis a une fin, comme la souffrance, et cette perspective suffit à en empoisonner les joies. Le Bouddha et le Jina crurent trouver dans la loi morale elle-même la cause des causes, capable par son seul jeu d’arrêter, ou plutôt de prolonger à l’infini, dans un effet uniforme, la loi de causalité. Supprimez le désir, enseignaientils, car le désir est la cause du devenir. Ils

creerent une discipline appropriée; ils fondèrent des communautés de saints. Leur souvenii transmis pieusement, s’y conserva comme une règle, comme un exemi>le, comme un encouragement; pour répéter un mot célèbre, une doctrine qui ne laissait pas de place aux dieux initia rinde à l’adoration mystique, à la dévotion du cœur. Vers 250 avant J.-C., un empereur qui commandait à l’Inde entière, Açoka, adopte le bouddhisme comme religion d’état. Des temples splendides s’élèvent dans l’Inde; des missionnaires vont porter la bonne parole en dehors du territoire hindou, par delà les limites trop étroites où le brahmanisme rituel avait prétendu enfermer la pureté orthodoxe ; emporté dans un élan d’enthousiasme, le bouddhisme va propager sa morale sublime, son ivresse de renoncement, de charité, de sacrifice, au Nord, à l’Himalaya, au sud, à Ceylan. La fortune des armes, qui a donné à Alexandre l’Asie antérieure, a créé dans les ruines de l’empire macédonien un royaume hellénique sur la frontière de l’Inde, dans les montagnes farouches de l’Afghanistan. Le génie grec subit le prestige de la première religion universelle, qui vient publier à tous les hommes les fruits longtemps

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mûris de la sagesse brahiiumiqiie. La dialeelique cl la politique font des conversions; un roi grec, Ménandre, entre dans le catalogue des saints du bouddhisme. Les scvdpteurs grecs passent au service de l’Eglise bouddhique; l’art hellénique, fécondé par une inspiration nouvelle, invente les formes canoniques où l’Inde et toute l’Extrême Asie, jusqu’au Japon, vont désormais se représenter leurs dieux, leurs saints, leurs scènes sacrées. La morale bouddhique, propagée ou insinuée par un apostolat anonyme, pénètre jusqu’à l’Egypte et jusqu’aux régions méprisées où va surgir un enfant-dieu, destiné à la conquête du monde. L’univers semble travailler d’un élan unanime à une œuvre de salut, sous les auspices du bouddhisme. Une secousse profonde a ébranlé les hordes qui poussent leurs chevaux entre la Mongolie et la Caspienne; un héritier des Khans turcs partage d’abord avec un Grec le trône de Bactriane, puis l’occupe tout entier; un empire Indo-Scythe s’étend du Gange au Fleuve Jaune. Le bouddhisme qui avait eu son Constantin, trouve son Clovis; sous le patronage de maîtres barbares, les missionnaires du Bouddha vont conquérir le Turkestan, la Chine, la Corée, l’Indo-Chine et les îles de la mer

Orientale. Mais le bouddhisme doit succomber à son succès même: en passant chez les barbares, l’Eglise a dû s’assouplir à leurs exigences; il a dû s’accommoder de leur panthéon bizarre, de leur sorcellerie, de leur abracadabra; il est tombé, dans ses pratiques, au-dessous du niveau moyen de l’Inde; il s’est dégradé. Autre tare : religion internationale, le bouddhisme apparaît comme la croyance de l’étranger en face du brahmanisme qui n’a jamais pactisé avec les ennemis du dehors. Et les ennemis du dehors se font pressants, formidables; à partir du milieu du VIE siècle, des grondements voisins annoncent déjà à l’Inde l’approche de l’Islam ; à la fin du Xe siècle, rouragan éclate, furieux, impétueux; les temples sont saccagés, les couvents brûlés, les communautés religieuses sont dispersées. Quand l’ordre reparaît après la longue tourmente, le bouddhisme n disparu ; on chercherait en vain ses traces, tout est effacé.

Plus de docteurs, plus de moines, plus de laïques, plus de textes même; mais l’esprit du bouddhisme n’est pas mort. Son antagoniste d’autrefois l’a recueilli. Le panthéon des brahmanes s’est transformé. Les vieilles divinités des

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Védas ont reculé dans l’onibre; elles ont cédé le pas à des divinités nouvelles. L’homme, amélioré, plus cultivé, plus sensible, a refait ses dieux à son image; il les veut plus amicaux, plus tendres, plus près de lui et meilleurs que lui. La doctrine de la bhakti, de l’amour de Dieu, de la dévotion personnelle, célébrée par l’épopée, exaltée par les compilations versifiées des Purânas, suscite toute une floraison de sectes consacrées de préférence au culte de Visnu. Ce n’est pas sans raison que les exégètes et les théoriciens du brahmanisme hindou ont classé le Bouddha parmi les avatars de Visnu; Visnu, sous ses multiples aspects, est le vrai successeur du Bouddha; il est à son tour le maître, le conseiller, le guide, l’ami, le parent des hommes. Et ce n’est point non plus par une vaine fantaisie que les mêmes théoriciens représentent le Bouddha comme un avatar de Visnu descendu sur la terre pour abolir la pratique des sacrifices sanglants que les Védas avaient prescrits. C’est vraiment la parole du Bouddha, et aussi du Jina, son contemporain, qui a appris à l’Inde l’horreur du meurtre rituel et le respect bienveillant de la vie, sous ses manifestations nême les plus élémentaires.

Je ne m’arrêterai pas ici au jainisme. Ses pâles annales ne sont guère que l’annexe du bouddhisme; c’est à sa médiocrité même qu’il doit d’avoir survécu. Les fonctionnaires du recensement avouent avec franchise qu’il leur est impossible de caractériser le jainisme contemporain; ce n’est plus qu’une branche de l’hindouisme, avec quelques dieux à part, et leurs chapelles en plus.

Après la ruine du bouddhisme, le brahmanisme hindou se trouve en face d’un adversaire formidable, qui ne connaît ni transaction, ni trêve; le sabre à la main, l’Islam se rue sur l’Inde et la tient bientôt enchaînée. Rien de plus opposé que les deux systèmes: l’un, enfermé dans sa formule de confession précise, esclave docile du Livre qui l’a créé, serviteur jaloux d’un dieu irnique ; l’autre, éternellement ondoyant, incertain du nombre de ses dieux toujours accru, sans hiérarchie, sans autorité souveraine, livré au caprice de tous les voyants et de tous les charlatans. La haine, fatale, éclate en de longs et formidables conflits; elle se prolonge aujourd’hui encore, exploitée par la politique anglaise qui asseoit sa suprématie en bascule sur les discordes des rivaux. Et pourtant, à

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leur insu, en dépit d’eux, rhiiidouisme et l’Islam ont agi run sur l’autre. Les appels scandalisés des réformateurs musulmans qui surgissent sans cesse, dénoncent plus de maux qu’ils ne signalent de remèdes: le Musulman de l’Inde continue à adorer les saints locaux; il n’a fait que changer leur nom; il offre des gâteaux aux mânes des ancêtres; il prend même part à des fêtes, à des processions hindoues. Et l’Hindou, de son côté, apprend à réagir contre une idolâtrie effrénée, contre une anarchie débilitante : la puissante confrérie des Sikks, qui osa disputer aux armes musulmanes comme aux armes anglaises l’empire des Indes, est née sur les confins du monde musulman et du monde hindou; ses fidèles, armés pour la guerre sainte, au nom de Visnu (Hari), comme le musulman au nom d’Allah, jurent, comme de vrais musulmans, haine aux idoles, obéissance absolue à la Loi (Granth) et au Prophète (Guru).

C’est aux violences de l’Islam que l’Inde doit aussi d’avoir recueilli les derniers débris des communautés zoroastriennes : chassés de la

Perse par le fanatisme de ses nouveaux maîtres, au cours du VHP siècle après J.-C., débarqués comme des exilés et des suppliants, les Parsis

étaient trop peu nombreux pour agir sur les croyances de l’Inde; c’est déjà un miracle de vitalité que d’avoir su préserver pendant douze siècles leurs traditions, leur culte, leur littérature, tout ce qui nous reste de l’antiquité florissante de l’Iran. Mais, ni leur exemple, ni leur activité, n’ont été stériles pour l’Inde; ils lui ont montré ce que peut une infime minorité, si elle est étroitement unie, si elle n’oublie pas ses devoirs historiques, si elle sait entretenir ses traditions et les assouplir, si elle s’offre à tenter loyalement les innovations qui effraient les grandes sociétés, si elle sait combiner avec la solidarité du groupe, la solidarité humaine.

Les Juifs n’ont jamais compté dans l’Inde. Le christianisme introduit, dit-on, par l’apôtre Thomas, déjà puissant au VL siècle sur les côtes méridionales, n’a exercé d’influence que depuis l’occupation européenne. L’intelligence, le zèle, l’activité admirables des missionnaires Jésuites se sont usés, pendant trois siècles, à de misérables discussions de rites, de liturgie, d’organisation et d’administration; confiné dans son domaine primitif, accru seulement par le développement normal de la population, le ca-

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tholicisme n’a pais agi sur la pensée de l’Inde. Mais l’esprit de la Réforme, introduit par les missions et par l’ administration anglaise, a déjà été bienfaisant et fécond. Dès le début du ^IXe siècle, un Bengali, Ram Mohan Roy, déjà familier avec le sanscrit et le persan, abordait rétiide de l’arabe, de l’hébreu, du g:rec, de l’anglais, et parallèlement à Bopp, fondait, si l’on peut dire, la grammaire comparative des religions. Loyalement séduit par les beautés propres de chaque système, chrétien pour les chrétiens, musulman pour les musulmans, il restait surtout Hindou; fidèle à l’esprit fondamental du brahmanisme, il se croyait libre d’innover s’il acceptait rautorité des Védas. Mais de l’immense littérature classée sous ce nom, il ne retenait guère que les productions les plus tardives, les Upanisads, qui substituent au rite matériel une interprétation de symbolisme mystique. C’est aux Upanisads qu’il prétend emprunter les pures leçons de la véritable sagesse indienne, en les contrôlant par la Bible, l’Evangile et le Coran. Il dénonce et condamne, au nom de l’ orthodoxie même, les superfétations d’origine récente, le suicide des veuves, l’étroitesse des castes, et rompant avec un préjugé tant de fois

séculaire, il s’embarque sur « l’eau noire » de l’Océan et part visiter l’Europe, où il meurt en 1833 à Bristol, resté jusqu’à la dernière heure Hindou et Brahmane. Après lui, l’Eglise du « protestantisme hindou», comme on l’a appelée, se scinde et manque de périr; des hommes de caractère et de talent la sauvent: elle compte aujourd’hui dans ses deux groupes de l’Arya- Samâj et du Brahma-S amâj moins de cent mille adeptes, chiffre dérisoire par rapport au f^total de la population, mais l’avenir est aux minorités disciplinées et conscientes et « les intellectuels » de la petite Eglise pèseront plus, sans doute, sur les destinées futures de l’Inde que les millions inertes, déprimés par l’ignorance ou par le fanatisme.

C’est ainsi que l’Inde poursuivant à travers les catastrophes et les invasions son dévelop- ‘pement normal, s’est enrichie bon gré mal gré, le plus souvent à contre-cœur, et des hérésies mêmes qu’elle avait enfantées, et des croyances étrangères qu’elle avait honnies. Initiée par les Aryens védiques à l’ordonnance méthodique des divinités et des rites, par les maîtres brahmaniques aux spéculations de la théosophie, par le bouddhisme et le jainisme à la dévotion du cœur

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et à la charité, par l’Islam à la discipline sévère, par le christianisme à l’humanité, l’Inde pensive et douloureuse est à la fois et son œuvre propre et l’œuvre du monde entier.

Sylvain LEVI.

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