I. Hindous
Hindous Brahmanistes. 207.050.557
Hindous Aryas 92.149
Hindous Brahmoïstes . . 4.050
Sikhs .
Jains
Bouddhistes
Parsis
Musulmans .
Chrétiens
Juifs
Animistes
Divers
Subdivisés
en
3 groupes
Le nom du premier groupe, les Hindous, marque bien sou caractère au regard des autres confessions ; il est la religion nationale, la croyance des indigènes, en contraste avec les antres venues de la Perse, de rAsie-Mineure, de TEurope, etc. C’est là son unité, mais c’est presque la seule. Cette masse de deux cents millions d’hommes, unis dans le même orgueil des traditions nationales et dans le meme mépris des doctrines étrangères, se dissout, dans la vie pratique, en poussière de sectes fraternellement hostiles ou jalouses. La croyance (.'mirante, en dehors des cercles savants, se représente le Panthéon de l’Inde comme une hiérarchie régulière, présidée par un Olympe à la grecque ou plutôt à la chrétienne, puisqu’il est réduit à trois dieux souverains : Brahma, Visnu, Çiva. De cette représentation schématique découle une série de notions aussi simples que fausses. Tout le monde connaît le nom des Brahmanes, nom déjà familier aux classiques grecs et latins. Brahma, Brahmane; cela va de soi; les Brahmanes sont donc les prêtres de Brahma, et la religion brahmanique, — un autre nom fréquemment appliqué à l’Hindouisme, — est le culte du dieu Brahma par le clergé brahmanique.
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Autant de notions, autant d’erreurs. Brahma, la clef de voûte du système, est la plus pâle et la plus floue des personnalités divines de l’Inde; on a pu, en cherchant bien et à force de patience, dénicher sur l’énorme surface de l’Inde trois ou quatre temples dédiés à Brahma, sanctuaires obscurs, indifférents ou inconnus à la multitude des pèlerins qui circule sur les routes de rinde. Les brahmanes ne sont pas un clergé; ils peuvent être des prêtres, mais c’est pour eux une profession plutôt décriée. Visnu, Çiva, sont des dieux réels et vivants; mais que de figures diverses sous ces deux noms! Vous connaissez peut-être la doctrine des avatars, ou tout au moins leur nom; l’Europe l’a emprunté à l’Inde, mais sans y attacher la même valeur. On parle volontiers chez nous des avatars successifs d’un homme politique; l’Hindou ne connaît que les avatars des dieux, et spécialement de Visnu. Quand le monde est menacé d’une calamité irréparable, quand les démons, éternels adversaires des dieux, vont triompher, Visnu prend une forme appropriée pour descendre sur la terre, — auatâra en sanscrit signifie « descente »,— et ne remonte au ciel que l’œuvre de salut une fois accomplie. L’histoire des
dix grands avatars de Visnu est une chaîne de contes comme l’imagination hindoue se plaît à les inventer ou à les rapporter : Visnu y paraît sous la forme d’un poisson, — c’est notre histoire du déluge; — d’une tortue, — pour le barattement de la mer de lait; — d’un sanglier, — pour repêcher la terre; — d’un homme-lion, — pour triompher d’un démon; — d’un nain, — pour reconquérir l’espace; — de Paraçu Râma — pour abattre la noblesse d’épée; — de Râma candra, Râma par excellence, — pour vaincre le démon aux dix tètes ; — de Krsna, — pour amender notre âge de péché, l’âge de fer; — du Bouddha même, cet adversaire longtemps honni, et plus tard, adopté pour être moins à craindre, — de Kalki enfin, le futur sauveur qui doit paraître sur un cheval blanc. Tous ces avatars ne jouissent pas d’une même popularité; d’eux d’entre eux éclipsent tous les autres de leur prestige : Râma et Krsna, l’iin le guerrier héroïque, fils soumis jusqu’au sacrifice, époux d’une incomparable tendresse, martyr de l’honneur royal ; l’autre, Krsna, l’enfant adorable, gracieux, mutin, espiègle, séduisant, avec le cortège de ses seize mille amantes éperdument attachées à ses pas. Mais, en dehors
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des dix avatars officiels, ou canoniques, admis par Funiversalité des fidèles, que d’autres avatars où la substance du dieu s’est incarnée en totalité ou bien en partie, c’est aux théologiens de décider! Les uns en voie de s’imposer partout, les autres reconnus dans des cercles plus ou moins restreints, jusqu’au simple fétiche de village, pierre ou billot, adoré comme la forme et l’essence du dieu. Nous touchons ici au trait essentiel de cet immense panthéon de l’hindouisme; c’est une anarchie organisée. L’expression sent le paradoxe et le jeu d’esprit; dans l’Inde au moins, elle exprime une réalité. Cette église colossale, qui dénombre aujourd’hui ses fidèles par centaines de millions, n’a jamais créé ni reconnu d’autorité centrale, ni de pape, ni de conciles; elle a grandi dans le chaos, sans cesse enrichie de nouvelles divinités et d’adeptes nouveaux. Aujourd’hui encore, nous la voyons à l’œuvre, et son activité présente continue fidèlement les traditions de sa croissance. Autour des communautés régulières, parvenues au stage moyen de la civilisation, l’Inde nourrit encore dans les replis des massifs montagneux répandus à travers toute la péninsule des groupements voisins de l’état sauvage, presque nus,
sans autres armes que l’arc ou la lance, incapables de travailler le métal ou de cultiver la terre, des survivants de l’âge de pierre, enfermés dans les larges mailles du réseau télégraphique et du réseau ferré. Ceux-là sont les huit millions et demi d’hommes que les ethnographes du dernier recensement, M. Risley et M. Gait, ont désignés sous la rubrique d’Animistes. Qu’on accepte cette désignation ou qu’on en préfère une autre, le caractère commim de ces croyances consiste en fait dans l’idée que l’être humain passe sa vie au milieu d’une troupe d’êtres invisibles, puissants, portés à la malveillance plutôt que bienveillants, cachés dans tous les phénomènes de la nature, dans les pierres, dans les eaux, dans le vent, dans l’arbre. Leur nom est légion; leur commerce est difficile; il faut de la prudence et du savoir-faire pour les manier sans danger, avec une chance de succès. Leur prêtre est le magicien. Ici, nous touchons à une des difficultés initiales des études religieuses; Où passe la ligne de démarcation qui sépare le prêtre du magicien, la religion de la magie? Les réponses simplistes ne manquent pas, comme partout. Plus d’un parmi vous pense, sans doute, au premier abord, que le
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magicien dompte les puissances mauvaises, tandis que le prêtre sollicite les puissances bienfaisantes; l’un est le courtier du dieu; l’autre, le courtier du diable. Cette répartition en deux compartiments ne s’adapte pas, par malheur, à la variété luxuriante des phénomènes religieux. Les sauvages se représentent volontiers les esprits comme M. Prudhomme concevait son sabre de garde national: à deux tranchants, l’un pour défendre la loi, l’autre pour l’attaquer. Le fétiche social du bourgeois, au XIXe siècle, conserve le trait fondamental du fétiche primitif ; il combine deux fonctions diamétralement opposées: le même génie donne le choléra et le guérit. En somme, l’animisme est, si l’on peut dire, un système du monde, qui a pour pendant le panthéisme, avec le polythéisme à mi-chemin. Le véritable panthéiste imagine l’iinivers entier comme un corps immense, pénétré et animé par une seule âme; les beaux vers de Virgile, souvent cités, condensent la doctrine en lignes décisives:
Spiritus intus alit, lotamque infusa per artus
Mens agitai molem, et magno se eorpore miscet.
Transposée dans l’ordre scientifique, l’âme cosmique est la Loi; c’est la force constante el
uniforme qui développe sans cesse ses effets infaillibles, qu’elle règle le cours du soleil ou qu’elle trace à la morale ses cadi'es immuables. Telle est la solution préférée et, si l’on peut dire, officielle, de l’Inde brahmanique à l’heure présente encore. La doctrine à peu près universellement acceptée dans les écoles est celle du Vedânta, qui est un panthéisme rigoureux, appuyé sur le témoignage des livres sacrés. A l’autre extrémité, l’animisme multiplie à l’infini, en nombre presque égal aux phénomènes euxmêmes, le chiffre des esprits intéressés à ces phénomènes; ici, en transposant dans l’ordre scientifique, nous confinons au stage rudimentaire de la connaissance, à réparpillement des faits recueillis sans ordre, sans méthode, sans lien; à chaque fait, sa cause propre, indépendante et libre. En face de la Loi, que le panthéisme symbolise, l’animisme présente le miracle à jeu continu, la nature entière tissée et tramée dans le surnaturel. Le polythéisme, à ses degrés divers, marque l’effort à classer et construire des catégories de faits; c’est le stage de la généralisation. Le nombre des esprits se réduit par lin travail d’équation; un concurrent heureux recueille toutes les activités de ses