Conférences
Bien qu'il n'y ait nul besoin, à vrai dire, de louer et de publier encore l'éloquente parole qui descend depuis plusieurs années de la chaire de Notre-Dame, sous l'œil de l'épiscopat, en présence d'un populeux auditoire s'accroissant toujours et demeurant toujours choisi, on aurait le droit de s'étonner enfin, de se plaindre peut-être, de notre silence prolongé devant l'éclat d'un tel succès.
Il semble que la modestie même de l'amitié n'ait plus d'excuse pour se taire désormais sur un nom dont l'illustration populaire a devancé la maturité de l'âge.
Les organes les plus graves comme les plus légers de la publicité, les journaux, les revues, qu'ils fussent indifférents, favorables ou hostiles à la pensée chrétienne, ont parlé avant nous du R. P. Lacordaire. Les beaux-arts ont reproduit ses traits sous plusieurs formes. Un grand nombre des plus grandes villes de France ont sollicité et entendu sa voix, et la province ne s'est pas montrée moins empressée que Paris. Le bel esprit du feuilleton lui-même, cet enfant perdu de la mode, a jeté ses piqûres et son grain d'encens à la robe blanche du dominicain. Il a daigné s'informer si l'œil du moine était toujours aussi beau, son visage aussi maigre et aussi pâle, si les années n'avaient pas apporté quelque changement à son corps; et la malice des voluptueux du monde s'est fort
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égayée sur la destinée qui condamne souvent les grands hommes à l'embonpoint, comme autrefois Napoléon.
La biographie a eu son tour, cette biographie contemporaine qui invente des grands hommes plutôt que d'en manquer. Lesbiographesabondent en ce siècle, et je ne sais ce qu'annonce un pareil signe. Il a été remarqué que les biographes fleurissent et pullulent précisément aux époques de décadence. Lorsque Plutarque écrivait la Vie des liommes illustres, les hommes illustres étaient déjà devenus fort rares. Dieu veille réserver une meilleure chance à notre patrie !
Le P. Lacordaire n'a ni trop à se louer ni trop à se plaindre de ceux qui ont voulu raconter sa vie. 11 n'y a pas eu en ce qui le touche beaucoup plus de choses inexactes ou incomplètes qu'il ne s'en rencontre d'ordinaire dans les autres biographies du jour. Ce genre de littérature répond, du reste, à notre curiosité naturelle. On aime à remonter jusqu'à la source du beau fleuve qui fertilise la plaine, soit qu'il naisse dans une vallée riante, soit que son origine se cache dans d'abruptes montagnes. Et puis le talent, le caractère d'un homme éminent , se comprennent mieux, se jugent mieux alors qu'on connaît sa jeunesse, la suite et les accidents de sa vie. 11 y a de secrets et inévitables rapports entre l'homme privé et l'homme public. Le plus grand danger de la biographie contemporaine, c'est qu'elle raconte et estime la vie des hommes avant qu'elle soit finie, et s'expose ainsi à des errata étranges, quand bien même elle aurait écrit d'abord sur des documents suffisants et sincères.
La renommée du P. Lacordaire vaut bien sans doute que nous corrigions les erreurs et les inexactitudes qui sont le plus généralement répandues sur lui.
Et cependant, lorsque tant de raisons nous pressent de parler de l'orateur chrétien, nous ne nous défendons pointencore de quelque embarras, de quelque défiance de nous-mème.
Non que nous hésitions dans la sincérité de nos paroles amies; mais la difficulté de bien faire nous etfraie,et plus d'une sorte de crainte nous arrête.
Et d'abord, s'il s'agissait d'apprécier le prédicateur catholique dans la partie théologique et dogmatique de son œuvre, nous nous inclinerions avec respect devant un tel fardeau sans oser l'accepter. Il y aurait à nous tout à la fois irrévérence et incompétence à vouloir juger l'intérieur d'une doctrine qui ne relève que de ses supérieurs naturels, de l'autorité de l'Eglise. En pareille matière, il ne nous siérait ni decritiquer, ni d'approuver, ni même de louer.
II reste donc la partie extérieure et littéraire, la forme oratoire, la vie du discours, qu'il nous est permis d'apprécier. Mais, ici même, que de périls et quelle impuissance est la nôtre!
La critique et les théories de l'art échouent toujours à révéler aux profanes les mystères de l'éloquence et de la poésie. Je ne sais même si l'orateur n'est pas encore plus impossible à analyser que le poëte. Comment réussir jamais à traduire ces accents de l'âme, celte émotion de la voix, celte action du regard , cette puissance du geste qui achève la parole (pour me servir d'une expression du P. Lacordaire), ces mouvements infinis, celte attitude variée du corps entier de l'orateur, et ces merveilleuses communications qui s'établissent entre celui qui parle et ceux qui écoutent? Tout cela s'adresse aux facultés les plus délicates, les plus secrètes du sentiment bien plutôt qu'au jugement et à la logique. Aussi, que reste-t-il le plus souvent de ces organisations magnifiques dont la passion répondit si bien à la passion de leur auditoire qu'il semble que l'auditoire les créa lui-même? L'éloquence s'écoule, pour ainsi dire, avec les flots de la multitude qui l'écouta, et il demeure seulement dans la postérité comme une incompréhensible mémoire , un retentissement vague, et s'effaçant chaque jour davantage, des prodiges produits par une parole humaine, à un point donné du temps et de l'opinion.
Et si, par hasard, à ce don de la parole, le plus beau des présents que Dieu puisse faire à l'intelligence de 1 homme, se trouve réuni le talent d'écrire, allez demander à l'écriture, cette parole muette, de reproduire pour vous les miracles de la parole vivante et animée ! A relire froidement, après leur siècle, après leur moment, ce que nous ont laissé les plus éloquentes renommées, que de déceptions profondes! Et qui de nous n'en a pas fait plus d'une épreuve amère, en lisant, par exemple, les plus beaux monuments de l'éloquence politique contemporaine, à commencer par Mirabeau lui-même? Si vous exceptez quelques pages, les impressions vives dorment presque tout entières dans la tombe du tribun.
Alors mêmequele géniede l'écrivain fut égal, dans lemêmehomme, à la sublimité de l'éloquence, la mort et le silence voileraient encore à jamais la plus belle, la plus souveraine part de l'orateur. Ce sera toujours Eschine, vaincu et exilé, lisant, à l'admiration de son auditoire, la dernière harangue de son rival, de son vainqueur Démosthènes, et s'écriant : Que serait-ce donc, si vous aviez entendu le lion lui-même rugir sa harangue ?
L'éloquence sacrée, pour se nourrir de la substance des vérités éternelles, pour s'adresser, moins que toute autre, aux passions périssables, n'en subit pas moins une grande part de ce qui est réservé à toute gloire, à toute parole humaine.
L'orateur chrétien est bien obligé aussi de se plier aux besoins comme aux gotits du siècle où il vit. S'il veut faire le bien, s'il veut plaire à Dieu et être utile aux hommes, il faut qu'il revête sa pensée et sa parole du vêtement du jour, il faut qu'il soit do son temps. Ce n'est qu'à ce prix qu'il attire, qu'il captive, qu'il entraîne son auditoire. Ce n'est qu'à ce prix qu'il fait accepter la parole de Dieu par les intérêts de la terre. Et, dùt-il en coûter quelque chose à la pureté, à la sévérité de la prédication antique, la chaire chrétienne, tout immobile qu'elle doive rester dans sa doctrine, est condamnée à suivre la mobilité des formes du langage et des points de vue qui agitent ou préoccupent successivement les diverses sociétés humaines. L'histoire de l'Église abonde, depuis dix-huit cents ans, en glorieux exemples qui confirment nos paroles. Le talent suprême de toute éloquence ne cessera jamais de consister à répondre le mieux aux nécessités morales , aux nécessités intérieures et extérieures d'un avide auditoire.
Nous comprenons fort bien que cette partie variable de l'orateur sacré, cette partie qui s'assouplit à chaque époque, doive être précisément le terrain mobile où la critique peut exercer ses droits. Une faut nullement s'étonner des reproches qui ont été faits à la manière du P. Lacordaire. Cette manière ne peut convenir au même degré ni à tous les âges, ni à tous les esprits, ni à tous les rangs, ni à toutes les éducations. Les succès signalés d'autres célébrités chrétiennes, que je n'ai pas besoin de nommer , ont fait et feront encore beaucoup de bien par d'autres voies. A chaque parole sa part et sa peine, selon la diversité de sa nature propre. L'éloquence de la charité et de l'apostolat peut admettre une noble émulation, mais jamais de rivalité. Et qui ne donnerait avec nous, aujourd'hui même, un profond souvenir d'admiration et de regret à cette voix absente que la maladie vient d'interrompre , et que Nutre-Uame avait coutume d'entendre pendant les solennités des saintes semaines?
Mais cette physionomie particulière du V. Lacordaire, si elle se bornait au don purement oratoire, nous serions tenté de renoncer à la dépeindre à nos lecteurs, et de leur dire seulement : Allez Ventendre.
Certes, nous croyons bien que l'élément oratoire compose le côté souverain de l'intelligence du P. Lacordaire. C'est là que se concentrent l'éclat principal, et si j'ose le dire, le nerf de sa renommée. Nous croyons
même que cette suprématie de l'orateur a jeté quelques ombres sur le mérite de l'écrivain. On a parlé beaucoup plus de son éloquence que de son style; sa parole a fait tort à ses livres.
Il nous paraît toutefois que les splendides improvisations du frère prêcheur, jusque dans leurs inégalités mêmes, couvrent les qualités solides de l'un de nos plus remarquables écrivains.
On a moins insisté jusqu'ici sur ce mérite spécial du P. Lacordaire, parce que l'admiration va toujours de préférence du côté où va la gloire. Mais on aurait dû se demander si l'éloquence même de l'orateur, cette partie si insaisissable des domaines de l'esprit, n'était pas due en grande partie, non pas seulement à l'excellence d'une nature véhémente et impressionnable, mais aux poétiques attributs d'une imagination puissante et colorée, d'un style vigoureux et neuf.
L'originalité du talent du P. Lacordaire, ainsi ramenée à un examen littéraire, deviendrait plus perceptible à tous. Elle nous aiderait à parler avec moins de hâte d'une éloquence qui n'a pas dit son dernier mot. Elle servirait comme de lien entre les premiers travaux du prédicateur, et cette longue suite de Conférences, monument inachevé, dont il nous est interdit encore de mesurer l'ensemble.
Celte circonstance même que les Conférences ne sont pas terminées, si elle est un obstacle capital à ce que notre esprit s'en puisse former justement une idée définitive, devra du moins dispenser la critique de se donner le tort de signaler d'avance des lacunes qui seront probablement remplies dans le plan général de l'auteur.
C'est une raison de plus pour nous d'insister sur les causes morales, intellectuelles, qui ont dirigé et rempli la jeunesse et la vie de l'homme, fécondé ses inclinations, déterminé ses résolutions principales, excité et amené les travaux et les mérites de l'écrivain, et préparé les destinées du frère prêcheur.
Quand nous aurons caractérisé ce que fut, ce que pensa, ce qu'écrivit successivement le P. Lacordaire, nous aurons travaillé beaucoup plus efficacement à faire pénétrer dans les qualités intrinsèques de l'auteur des Cotiférences, que si nous nous bornions à la stérilité de quelques remarques théoriques ou de quelques observations de détail. L'examen de l'homme et de l'écrivain nous conduira plus sûrement, et par un chemin plus nouveau, jus({u'à l'orateur catholique.
Jean-Bapliste-Heuri Lacordaire est né le 12 mai 1802 dans un village de Bourgogne, Recey-sur-Ource (arrondissement de Châtillon-sur-Seine) . On ne saurait croire, écrivait-il plus tard, combien je suis content
de n'être pas né dans une ville. Son père était un médecin distingué, dont la famille est originaire du village de Bussières-lez-Belmont, à quatre lieues de Langres. Le bisaïeul paternel du P. Lacordaire fut luimême médecin-chimiste, ami du botaniste de Jussieu : il eut l'honneur d'offrir à Louis XV des ananas de ses propres serres, lorsque le roi de France, encore hien-aimé, allait au siège de Metz.
La mère du P. Lacordaire était fille d'un avocat au parlement de Bourgogne. Elle appartenait à une famille dijonnaise, la famille Dugied. Un frère de M"'« Lacordaire a occupé de hautes fonctions administratives, notamment la préfecture de Colmar.
Le médecin de Recey-sur-Ource mourut fort jeune, en 1806, laissant une veuve et quatre fils. Le P. Lacordaire étaitlesecond de ses enfants (i).
M"« Lacordaire était une veuve et une mère chrétienne qui donna à ses quatre fils une éducation chrétienne. D'une piété simple et forte, d'une raison saine et ferme, d'un caractère judicieux et élevé, elle parvint, malgré l'extrême modicité de sa fortune, à donner à ses enfants toutes les ressources nécessaires à la culture de leur esprit; et , ce qui était plus difficile pour unefemme, son autorité de mère sut leur inspirer jusqu'au bout le goût du devoir et du respect, et imposera l'effervescence et à l'inuiscipline de leurs jeunes caractères.
Henri Lacordaire fut amené à Dijon dès l'âge de quatre ans.
II semble que, dès ses plus tendres années, il eût comme une sorte de pressentiment enfantin de sa destinée d'orateur chrétien. On se souvient de l'avoir vu, à l'âge de huit ans, lire à haute voix aux passants les sermons de Bourdaloue, imitant à une fenêtre, qui lui servait de tribune, les gestes et la déclamation des prêtres qu'il avait entendus prêcher.
Il entra au lycée de Dijon en 1812, à l'âge de dix ans, et en sortit en 1819. Ses succès furent médiocres dans ses premières études ; mais en rhétorique ils devinrent éclatants. Il mérita presque toutes les premières couronnes. C'est à ce titre qu'il reçut une collection de médailles représentant les rois de France, non pas, comme on l'a écrit, à titre de récompense extraordinaire, individuelle et privilégiée, mais par suite d'une mesure générale d'un ministre d'alors, M. Decazes. je crois, qui distribua le même présent à tous les prix d'honneur des collèges royaux.
(i) Les trois frères du P. Lacordaire sont des hommes distingués. L'ainé. connu par ses voyages dans l'Amérique méridionale et ses travaux dans les sciences naturelles, est professeur de zoologie à l'Université de Liège ; l'autre se livre, à Dijon, à de remarquables travaux d'architecture; le dernier est officier de mérite dans l'armée française.
Si les facultés intellectuelles du jeune Lacordaire se manifestaient ainsi parmi ses condisciples, il se faisait aussi remarquer parfois par des éclats de fierté opiniâtre qui contrastaient avec la placidité habituelle de son humeur, et par des accès d'indépendance juvénile qui tourmentaient les maîtres d'études et le censeur.
Né avec le X1X« siècle, la première jeunesse de Henri Lacordaire comprenait déjà vivement, dans la chute gigantesque de Napoléon, les douleurs de la patrie humiliée. Les instincts de son orgueil et de son imagination patriotique prenaient aisément parti pour le grand vaincu. Plus d'une fois les récréations du collège furent alors consacrées, non plus à la pacifique fabrication de bagues de crin, mais à la lutte de deux partis, dont l'un soutenait l'empire défaillant et l'autre la royauté antique. Les deux partis, pour se disputer et se prédire réciproquement la victoire, s'attelaient avec transport à la double extrémité d'une longue corde, et ne pouvaient le plus souvent être séparés dans leurs héroïques efforts que par la rupture soudaine de la corde usée, qui précipitait à terre, dans un sens opposé, souillées ou meurtries, les deux opinions politiques. Heureux encore si des querelles plus sérieuses, où les bras finissaient par joindre leur action matérielle aux paroles emportées, ne venaient pas attester les tristes divisions qui tourmentaient de jeunes esprits avant l'heure !
Du collège, Henri Lacordaire passa directement à l'Ecole de droit de Dijon. Le jeune rhétoricien avait, comme tant d'autres, pensé à sa tragédie. Il avait bien même rimé plus de quatre-vingts vers d'une tragédie classique et républicaine de Tùnoléun. Peut-être avait-il déjà lu le théâtre d'Alfieri ; il apprenait l'italien. On connaissait de lui des odes d'Anacréon traduites en vers français. (Ce dernier trait rappelle le jeune Rancé consacrant, on le sait, son premier travail à Anacréon.) Quelquefois on le rencontrait, se promenant seul et sauvage, sous les saules qui bordaient un ruisseau, et rêvant de petits vers que ses amis ont lus.
Mais l'esprit généreux et précoce de l'étudiant en droit était en même temps trop sérieux pour dissiper et compromettre son avenir en rêves stériles de poète incertain. Son ardentecuriosité lisaitbeaucoup de livres, discutait beaucoup de questions avec la verve confiante et ignorante d'un écolier de dix-sept ans. Et pourtant il suivait avec docilité les prudents conseils de sa mère. Il était pauvre et voulait se faire raisonnablement un état. 11 étudiait donc la science du droit avec la suite et l'application qu'il mit toujours en toutes choses. C'était un légiste trop remarquable pour qu'il ne fût pas remarqué de ses condisciples et de ses professeurs.
Le doyen de la Faculté de droit, 31. Proudhon, prit garde à son élève ; mais il y avait dans les brillantes aptitudes de l'esprit du disciple quelque chose qui surpassait la partie positive de l'enseignement du droit moderne : l'étudiant voulait s'élever plus haut et voir plus loin que la lettre ingrate de nos codes. Il aspirait à des théories et à la généralisation, et le vieux professeur lui reprochait, comme un danger, àt faire trop de métaphysique.
Les succès de l'Ecole de droit répondaient donc aux lauriers du collège, et préparaient ainsi un nom de plus à la liste des noms dont l'avenir n'a pas menti aux promesses des palmes classiques.
Dans le même temps, au sein de l'École de droit de Dijon, venait de se former une société littéraire, une sorte d'académie déjeunes gens, de laquelle il est bon que nous parlions, non pas seulement comme d'un bien cher souvenir, mais comme d'une circonstance importante qui eut la plus grave influence sur l'esprit et la destinée de Henri Lacordaire.
Cette réunion de jeunes hommes, qui prit le nom de Société d'Étude, s'était distribuée en quatre sections, qui comprenait, à vrai dire, le domaine entier des lettres : droit public, histoire, philosophie, littérature. Le zèle et l'extrême facilité de Henri Lacordaire s'associèrent aux travaux des quatre sections. C'était un aliment nécessaire à l'activité de son esprit. Cela ne l'empêchait pas de donner encore bien des heures aux épreuves pratiques d'une basoche de jurisprudence où l'on s'escrimait à discuter et à plaider des questions de droit privé.
n est aisé de voir quelle somme d'idées se remuait, ne fût-ce que superficiellement, parmi tant déjeunes et avides intelligences, et combien de livres on s'excitait mutuellement à dévorer !
C'était le moment où la France , pour se consoler de ses défaites et pour oublier, autrement que par la gloire, le long interrègne de ses libertés, s'essayait avec espoir et ferveur à sa constitution nouvelle. Imaginez quels discours magnanimes , quelles doctrines nobles, quels projets de lois généreux devaient sortir de ce sénat d'enfants! Notre libéralisme candide, ne connaissant pas les hommes, étranger aux malices et à la déloyauté des partis, abondait en théories absolues et prodigues, et n'avait nul souci des obstacles que suscite aux doctrines les plus hautes et les plus dévouées la difficulté seule de gouverner les hommes et de faire des lois exécutables. Oh ! qu'il faudrait de révolutions et de générations d'hommes pour contenter notre idéal de 1821 !
Celait le moment aussi où commençaient à poindre les nouveautés, et quelquefois les paradoxes, de l'école historique moderne. C'était le momentoù les plus vigoureux esprits, MM. de Bonald, de Maistre, de Lamennais, imprimaient un vif mouvement à la philosophie spiritualiste et chrétienne. C'était le moment enfin où allaient s'agiter d'une manière alors animée et neuve le code des libertés littéraires, la discorde déjà si vieillie des classiques et des romantiques.
Dans toutes ces discussions, Henri Lacordaire eut sa belle part. Malgré son extrême jeunesse, il conquit du premier coup la première place entre tous ses égaux. L'illustre rhétoricien grandit encore dans l'estime de ses compagnons d'étude. Ils étaient tous à cet âge où la distribution des rangs n'est point suspecte, où les rivalités de l'amour-propre lui-même n'empêchent pas encore la justice.
Il y avait quelque honneur à être remarqué dans cette élite de jeunes gens, tous divers d'esprit, d'opinion, de destinée, qu'une heureuse et passagère fortune avait pris plaisir à faire rencontrer en même temps dans une petite ville de province (i).
Les discussions libres et chaleureuses qui s'élevaient parmi tant d'esprits distingués ne tardèrent pas à modifier sérieusement les premières idées de Henri Lacordaire.
Du lycée, où sa foi s'était perdue dans les années de l'adolescence, il avait rapporté ce que nous en rapportons presque tous, un républicanisme et un déisme de collège.
Quand l'homme n'a pas encore toute sa taille, il s'imagine volontiers qu'une démocratie sans limites, une égalité sans mesure, une vague croyance en Dieu, sans pratique et sans culte, peuvent suffire à l'homme et à la société. C'était peut-être là qu'en fut d'abord Henri Lacordaire. Mais on a beaucoup exagéré et inventé, quand on en a fait une espèce
(i) C'étaient à la fois M. Th. Foisset, si haut placé dans les lettres et parmi les chrétiens, et qu'on s'étonne de voir oublié et caché dans une magistrature inférieure ; M. Brugnot, poëte moissonné avant l'âge ; M. Sylvestre Foisset, sitôt ravi à la religion et à l'enseignement; M. Daveluy,homme de cœur, d'esprit et de savoir, aujourd'hui directeur de l'École française d'Athènes; M. Ladey, que les délicatesses de l'esprit le plus fin et le plus poétique n'empêchent point d'honorer le plus sérieux des professorats ; M. Edmond Boissard, conseiller à la cour de Dijon ; M. Beliome, qu'une mort prématurée a enlevé à la littérature juridique; M. Edouard Clerc, à qui ses devoirs de magistrature laissent le temps d'écrire savamment l'histoire de la Franche-Comté ; M. Louis Rabou, qui vient d'être appelé au parquet de la Cour royale de Paris; M. Charles Rabou. connu dans les lettres ; M. l'abbé Gatrez. recteur de Limoges ; et tant d'autres encore dont notre cœur et notre esprit se souviennent, sans que notre plume ait le temps de les nommer.
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de tribun impie el d'athée démocrate, (^ue le déisme de rétudiant se teignit encore un peu de raillerie vollairienne, ou plutôt des couleurs de Rousseau, qui répondaient beaucoup mieux à la consciencieuse gravité de son esprit, on ne saurait guère le nier ; car, c'est un triste aveu qu'il faut bien faire, c'est par là qu'a passé la France. Mais l'écolier de Dijon n'est jamais allé au delà.
Le philosophe imberbe disait déjà dans son beau langage : « Chacun est libre d'engager un combat contre l'ordre; mais l'ordre ne peut être vaincu. Je le compare à une pyramide qui s'élève delà terre aux cieux ; nous ne saurions en ébranler la base, parce que le doigt de Dieu repose sur le sommet. »
Ailleurs, en réfutant l'erreur de Rousseau qui prétend que l'état de société n'est pas l'état naturel de l'homme, il disait : « Ce système, suivi dans toutes ses conséquences, mène au suicide social, c'est-à-dire au crime le plus grand que la pensée humaine puisse concevoir après le déicide. »
Ailleurs encore il écrivait : « L'impiété conduit à la dépravation ; les mœurs corrompues enfantent les lois corruptrices, et la licence emporte les peuples vers l'esclavage, sans qu'ils aient le temps de pousser un cri... Prenons garde ; il ne s'agit pas de la vie d'un jour, d'une tranquillité apparente, d'une vigueur accidentelle qui se répand au dehors et se joue avec des triomphes. Quelquefois les peuples s'éteignent dans une agonie insensible qu'ils aiment comme un repos doux et agréable; quelquefois ils périssent au milieu des fêtes, en chantant des hymnes de victoire et en s'appelant immortels. »
Celui qui écrivait ainsi n'avait pas vingt ans. Quel intervalle immense le séparait déjà des sceptiques vulgaires et des révolutionnaires imbéciles!
Cependant, il n'était pas encore chrétien : c II aimait l'Evangile, parce que la morale en est ineffable ; il respectait ses ministres, parce que l'influence qu'ils exercent est salutaire à la société ; mais la foi ne lui avait pas été donnée en partage, n C'est l'aveu loyal et courageux qu'il faisait, vers le même temps, au président Riambourg, qui l'honorait de son patronage ; au président Riambourg, qu'il suffit de nommer à des lecteurs catholiques, et à qui il fut donné d'avoir autant de bonté et d'indulgence envers la jeunesse, qu'il avait de sévérité dans ses principes et de sérénité dans sa propre vie.
Les compositions littéraires que l'étudiant en droit lisait à la Société d'iitude dijonnaise, en 1821 et 1822 , constatent encore mieux les progrès
ft les pentes de sa pensée. Dans l'une, il racontait, en une langue riche d'images, le siège et la ruine de Jérusaletn par l'empereur Titus. Dans une autre, il parlait de la patrie, et recueillait de l'antiquité biblique, grecque et latine, comme de l'histoire moderne, les souvenirs les plus touchants, les douleurs les plus pathétiques qu'aient inspirés aux hommes les regrets de l'exil et le sentiment de l'indépendance nationale blessée ou perdue. Dans une troisième, enfin, il s'entretenait de la libe7'té, à la manière des dialogues de Platon ; et ceux qu'il faisait parler n'étaient rien moins que Platon lui-même s'entretenant ainsi avec ses disciples, au cap Sunium, et s'écriant : La liberté, a est la justice!
Dans ces premiers essais de cet esprit encore mineur, dans ce choix même de sujets si grands et si graves, il y avait déjà, pour ceux qui les ont entendus, la meilleure part de l'orateur de Noire-Dame.
S'il s'était placé haut parmi ses collègues comme écrivain, il était encore plus haut, s'il est possible, comme parleur, comme improvisateur.
Nous écoutons encore ces improvisations pleines d'éclairs, ces argumentations remplies d'agilité, de ressources inattendues, de souplesse et de saillies , nous voyons cet oeil étincelant et fixe, pénétrant et immobile, comme si le regard devait descendre dans tous les plis de la pensée ; nous entendons cette voix claire, vibrante, frémissante, haletante, s'enivranl d'elle-même, n'écoutant qu'elle seule, et s'abandonnant sans réserve et sans contrainte à la verve intarissable de sa riche nature. Nous nous rappelons ces longues controverses, que n'interrompaient point les plus longues promenades, ces discussions presque fébriles, quelquefois emportées, mais toujours amies, s'animant par degrés jusqu'à une sorte de violence, allant jusqu'à l'émotion, jusqu'à l'éloquence, et se terminant parfois aussi par les traits les plus divertissants, par les péroraisons les plus plaisantes, par d'ineffables éclats de rire, 0 belles années si vite écoulées, ô précieux et magnifiques jeux de l'esprit, vous prédisiez à la cause de Dieu un incomparable athlète!
Les penchants oratoires de Henri Lacordaire le portaient, sans qu'il s'en aperçût , à une telle solennité, que, réduits à la proportion d'un salon, nous trouvions presque exagéré, et légèrement déclamatoire peut-être, cela même qui devait un jour remplir majestueusement les basiliques chrétiennes.
Si nous étions encore dans le siècle de l'antithèse, je dirais que le caractère et le talent deHenri Lacordaire éclataient en singuliers contrastes. Cet esprit soudain était capable d'un travail long, graduel, continu, quotidien, opiniâtre ; celte nature énergique était patiente ; elle réunissait I. b
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rempoiiement et la mansuétude. Celte imagination impatiente et reinr était propre aux profondeurs d'un long dessein ; chez elle la promptitude de la vue pouvait s'allier à la réflexion la plus suivie, au plus constant calcul. A côté d'une florissante adolescence, tout le sérieux anticipé de l'homme mùr ; la gaieté folle, et jusqu'à la boufi^onnerie de l'enfant, mêlée à la méditation du penseur. Avec ce tempérament d'ardeur et de passion, un goût naturel pour l'ordre, pour la méthode, pour l'arrangement des petites choses, une simplicité d'élégance, une recherche de propreté et d'exactitude. Vers ou prose, il pouvait s'arrêter à volonté au milieu d'une phrase, s'interrompre au milieu d'un hémistiche. Lorsque l'oeil d'un ami se glissait dans sa cellule de travail, il n'y trouvait rien que de soigné et de symétrique. Nul désordre dans les livres; le papier, les plumes, l'écritoire, le canif même, disposés avec une sorte d'art correct sur la petite table noire, et ne formant avec elle aucun angle désagréable à la vue. La même régularité, la même netteté dans ses manuscrits, dans son écriture, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il louche. En un mot, comme une sorte de symbole matériel, en toutes choses, de cette prudence du serpent unie à la simplicité de la colombe, dont il se déclare pourvu, dans une de ses belles conférences, où il ajoute lui-même, avec une grâce spirituelle et charmante qu'il donnerait , comme saint François de Sales, vingt serpents pour une colombe.
A peine ses études de droit terminées, l'avocat de vingt ans, après avoir marché pendant quelques semaines à travers les grandes eaux et les grandes montagnes de la Suisse, s'achemina vers Paris dans l'automne de 1822.
Le jurisconsulte adolescent n'était pas seulement un homme de parole, c'était encore un homme d'action. 11 ne parlait pas pour parler ; il n'écrivait pas pour écrire. Il fallait un but à l'activité de son âme. Il résolut de se faire jour dans le barreau parisien. 11 entra, sur la recommandation de M.Riambourg, chez un avocat à la Cour de cassation (i). Il jugea bientôt que <c ce qui distingue les avocats parisiens, c'est une grande aisance, non-seulement dans le langage, mais encore dans le maintien : ils semblent converser avec les juges. »
Il se laissait aller à ces excès de gloire temporelle, à ces longues espérances propres à la confiante jeunesse. «■ Je me suis imaginé quelquefois que Dieu avait des vues sur moi, et qu'il m'avait appelé par mon nom avant que je fusse né. »
(i) M. Guillemin.
Celle gloire se réduisait alors à habiter une chambre de six pieds carrés, à plaider quelques petites causes criminelles, à publier un ou deux mémoires sur des questions importantes de droit civil, et à porter la parole, dans de rares occasions, devant les tribunaux ordinaires. C'était beaucoup pour une première .innée de stage.
Et encore y avait-il péril qu'il s'attirât une réprimande du conseil de discipline des avocats pour parler avant l'à^e requis, et contrairement à une récente ordonnance royale. Mais le stagiaire en prenait gaiement son parti. « Si j'étais cité au conseil de discipline, écrivait-il, ce serait une occasion de faire un beau discours, et voilà tout. Un jeune avocat qui. après avoir plaidé avec quelque talent, serait condamné par le conseil, pourrait se faire honneur de sa condamnation. .1
Il écrivait un autre jour : « Je me suis amusé ce matin à plaider. La cause était détestable ; mais je voulais m'assurer que je parierais sans crainte devant un tribunal, et que ma voix serait assez forte. Je me suis convaincu par cette épreuve que le sénat romain ne serait pas capable de m'etfrayer. Je ne sais pas comment j'ai pu dire quelque chose. >
Une autre fois encore il disait ; « Je plaiderai une affaire solennelle dans deux ou trois mois ; j'ai Tripier pour adversaire : c'est magnifique. > Ces heureux débuts l'avaient fait remarquer et recommander. Il fut admis dans le cabinet de M. Mourre, procureur général près la cour de cassation. M. Berryer l'avait invité à le venir voir. Il avait causé pendant une heure avec le stagiaire de vingt et un ans, et lui avait prédit qu'il pouvait se placer au premier rang du barreau, s il évitait T abus de sa facilité pour la parole.
Circonstance remarquable! c'est l'homme déclaré par tous, amis ou adversaires, le prince de notre tribune politique, qui annonce le premier, bien que dans l'ordre temporel, la destinée oratoire de Henri Lacordaire! Il devenait donc plus facile que jamais à un jeune homme, déjà apprécié si justement et si haut, de suivre avec succès la carrière du barreau. La magistrature des parquets.lui était aussi ouverte.
Mais il y avait dans l'atmosphère judiciaire je ne sais quoi d'épais et de positif qui n'allait point à la partie délicate de l'organisation intellectuelle du plaideur novice.
Il regrettait jusqu'à ses pensées littéraires. « Hélas ! j'ai dit adieu à la littérature. Je n"ai conservé avec elle que cette mystérieuse correspondance, cet accord secret qui unit l'homme de goût avec tout ce qui est beau sur la terre. Et cependant j'étais né pour vivre avec les muses. Ce feu d'imagination et d'enthousiasme qui me dévore ne m'avait pas éié
donné pour l'éteindre dans les glaces du droit, pour l'étouffer sous des méditations positives et ardues. »
Sa curiosité cherchait le visage des célébrités littéraires, n J'ai vu M. de Chateaubriand : belle tète, le front découvert, les cheveux gris, un nez long, mais noble, une figure large et expressive, de la ressemblance avec ses portraits. 11 causait avec M. Berryer. »
Il avait aussi trouvé à Paris, dans la Société des bonnes Études , de jeunes collègues qui l'estimèrent ce qu'il valait, et qui se souviennent d'avoir admiré la pompe oratoire et la gravité précoce de sa parole déjà presque toute chrétienne.
Cependant un indicible malaise, un secret mécontentement, agitaient l'avocat stagiaire.
Il se trouvait u faible, découragé, solitaire, au milieu de huit cent mille hommes. »
Il n'éprouvait plus de plaisir à regarder ces fêtes publiques, <i dont le soleil est toujours membre obligé, depuis le flatteur distique de Virgile, nocte p/uU totâ, etc. n
Une tristesse intérieure et progressive, et la grandeur de la pensée chrétienne, remuaient en silence le fond de cette âme que rien du monde ne pouvait remplir. «; Ma pensée est plus vieille qu'on ne croit, et je sens ses rides à travers les fleurs dont mon imagination la couvre. » — il J'ai peu d'attachement pour l'existence, mon imagination me l'a usée. Je suis rassasié de tout sans avoir rien connu. Si l'on savait comme je deviens triste ! J'aime la tristesse, je vis beaucoup avec elle. •> — <; On me parle de gloire d'auteur, de fonctions publiques; j'ai bien de semblables velléités ! Mais franchement j'ai pitié de la gloire, et je ne conçois plus guère comment on se donne tant de peine pour courir après cette petite sotte. Vivre tranquille au coin de son feu, sans prétentions et sans bruit, est chose plus douce que de jeter son repos à la renommée, pour qu'elle vous couvre, en échange, de paillettes d'or.... Je ne serai jamais content de moi que lorsque j'aurai trois châtaigniers , un champ de pommes de terre, un champ de blé et une cabane, au fond d'une vallée suisse, j)
11 s'épanchait, dans le même temps, en douloureuses confidences : <i Où est l'âme qui comprendra la mienne, et qui ne s'étonnera pas que le seul mot de Grande-Grèce me fasse frémir et pleurer?... L'esprit des hommes n'est pas fait pour entendre le mien ; je sème sur un marbre poli. Chose singulière ! on me croit insensible. Au momenl où je suis le plus affecté, on me croit tranquille. On ne distingue pas assez en moi
l'être réel et l'être fictif, ce que je suis et ce que je veux paraître ; je ne saispas, comme Sterne, pleurer devanldestémoins;j'aihontedeslarmes. Nul homme n'a plus d'énergie que moi, nul homme n'est plus faible que moi ; nul homme n'est plus audacieux, nul homme n'est plus timide. '>
Ces boutades de mélancolie annonçaient le jour des choses divines.
Il se liait avec M. l'abbé Gerbet (correspondant de la Société d'études de Dijon ) , l'un des écrivains qui honorent le plus les lettres catholiques. « Je vois de temps en temps 31. Gerbet; sa taille est élevée; l'expression la plus remarquable de sa figure est la douceur ; sa voix est faible et pleine de miel... Nous commençons à nous serrer la main. »
Et un peu plus tard : « .le vois souvent l'abbé Gerbet ; je suis très-lié avec lui. Il m'a mis en relation avec des ecclésiastiques et des missionnaires de tout rang. M. Gerbet est un excellent homme, très-ouvert et ayant un vrai talent, comme aussi beaucoup d'instruction. Enfin je suis content. »
Dans la société de tels hommes, la pensée religieuse de Henri Lacordaire fit du chemin. Au commencement de 1824, il écrivait "a un ami ; « Croiras-tu que je deviens chrétien tous les jours? C'est une chose singulière que le changement progressif qui s'est fait dans mes opinions ; J'en suis à croire, et je n'ai jamais été plus philosophe. Un peu de philosophie éloigne de la religion, beaucoup de philosophie y ramène; grande vérité ! »
Le spiritualisme chrétien remplissait déjà le vide qui s'était fait dans l'âme du jeune stagiaire. 11 écrivait encore, au mois de février 1824 : «Je travaille, je prends patience, j'ai de l'avenir devant moi. I/s me prédisent tous un bel avenir, et cependant je suis quelquefois fatigué de la vie. Je ne peux plus jouir de rien : la société a peu de charmes pour moi ; les spectacles m'ennuient; je deviens négatif dans l'ordre matériel. Je n'ai plus que des jouissances d'amour-propre ; je vis de cela, et encore je commence à m'en dégoûter. J'éprouve chaque jour que tout est vain. Je ne veux pas laisser mon cœur dans ce tas de boue. )• Puis il ajoutait enfinissant: » Oui, je crois!... D'où vient que mes amis ne me comprennent pas? D'où vient qu'ils doutent et se moquent de ma conversion religieuse? Serais-je donc le seul de bonne foi, puisque personne ne me comprend? »
Pour cette intelligence active et exigeante, comprendre et sentir le Christianisme , c'était être chrétien ; être chrétien , c'était être prêtre ; être prêtre, ce fut plus tard être moine. Elle devait ainsi franchir successivement tous les degrés de l'idée catholique.
Le Vô mars 1825, il écrivait : nll m'a pris, ces jours derniers, uneidée
bien extraordinaire. Je veux être attaché vif à une croix de bois, si je n'ai pas pensé sérieusement à me faire curé de village. Illusions du moment! fantômes prompts à s'évanouir! besoin de se remuer sous l'Etna de la vie!... Je suis arrivé aux croyances catholiques par mes croyances sociales; et aujourd'hui rien ne me parait mieux démontré que cette conséquence : La société est nécessaire; donc la religion chrétienne est divine; car elle est le moyen d'amener la société à sa perfection, en prenant l'homme avec toutes ses faiblesses , et l'ordre social avec ses conditions. Mon ami, j'ai toujours cherché la vérité avec bonne foi et en laissant a part tout orgueil ; ce qui est le seul moyen de la découvrir. Si mes opinions ont dû quelque chose au cercle de l'amitié dans lequel j'ai vécu , cependant il est vrai de dire que je n'ai jamais cédé qu'à mes propres réflexions et par des vues que mon esprit avait combinées. Beaucoup de personnes doutent encore de ma véracité, soit parce que la candeur est une chose rare parmi les hommes, soit parce qu'il est des âmes incapables de distinguer les accents de la conviction d'avec les grimaces de l'hypocrisie. Pour toi, mon ami, tu me connais et tu me rends justice. Voilà bien des raisons pour t'aimer. »
Les résistances sages d'une bonne mère, les doutes et les railleries de quelques amis, toutes les considérations de la prudence mondaine, rien ne put arrêter l'élan de cette âme choisie vers l'honneur et le devoir du sacerdoce.
Le 11 mai 1824, une de ses lettres parlait ainsi : « 11 faut bien peu de paroles pour dire ce que j'ai à dire, et cependant mon cœur a besoin d'être long. J'abandonne le barreau ; nous ne nous y rencontrerons jamais. Nos rêves de cinq ans ne s'accompliront pas. J'entre demain matin au séminaire de Saint-Sulpice Hier, les chimères du monde remplissaient encore mon âme, quoique la religion y fût déjà présente : la renommée était encore mon avenir. Aujourd'hui je place mes espérances plus haut, et je ne demande ici-bas que l'obscurité et la paix. Je suis bien changé, et je t'assure que je ne sais pas comment cela s'est fait. Quand j'examine le travail de ma pensée depuis cinq ans, le point d'où je suis parti, les degrés que mon intelligence a parcourus, le résultat définitif de cette marche lente et hérissée d'obstacles, je suis étonné moi-même, et j'éprouve un mouvement d'adoration vers Dieu. Mon ami, cela n'est bien sensible que pour celui qui a passé de l'erreur à la vérité, qui a la conscience de toutes ses idées antérieures , qui en saisit la filiation , les alliances bizarres, l'enchaînement graduel, et qui les compare aux différentes époques de sa conviction. Un moment sublime, c'est celui où le
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dernier trait de lumière pénètre dans l'âme, et rattache à un centre commun les vérités qui y sont éparses. Il y a toujoui's une telle dislance entre le moment qui suit et le moment qui précède celui-là, entre ce qu'on était auparavant et ce qu'on est après, qu'on a inventé le mot de grâce pour exprimer ce coup magique , cet éclair d'en haut. II me semble voir un homme qui s'avance au hasard le bandeau sur les yeux; on le desserre peu à peu, il entrevoit le jour, et à l'instant où le mouchoir tombe, il se trouve en face du soleil. i>
Le lendemain, 12 mai 1824, jour anniversaire de sa naissance et le premier jour de sa vingt-troisième année, Henri Lacordaire entrait au séminaire.
Si nous nous sommes laissé aller à ces détails intimes, ce n'est pas seulement à cause du charme que l'on éprouve à suivre la marche d'une âme vers les choses de Dieu. Mais on a tant répété que la conversion du P. Lacordaire avait été subite, sans préparation, sans motifs, que son entrée dans le sacerdoce avait eu lieu d'une façon improvisée, précipitée, malgré la surprise et l'affliction de tous les siens ! 11 était bon, peut-être, de dire la simple vérité, puisée dans des communications amicales toutes privées, qui datent de vingt-cinq ans, et qui sont oubliées sans doute de celui qui les a écrites.
M""' Lacordaire était mère, mais une mère chrétienne. Elle regretta d'abord les espérances de famille qu'elle se plaisait à placer avec amour, avec prédilection peut-être, sur la tête de son second fils. Mais elle céda bientôt, et céda de son plein gré, après plusieurs mois et un échange de bien des lettres, à la visible vocation religieuse de son cher enfant.
Nos paroles répondent aussi à une autre erreur généralement répandue , c'est que l'avocat Lacordaire a passé d'une vie de désordres mondains à la vie religieuse. Pour faire une belle phrase, on a parlé d'un autre Augustin, fils d'une autre Monique. On a vu en quels nombreux désordres a pu descendre un jeune homme studieux, occupé incessamment de choses intellectuelles, de littérature, de droit, lisant beaucoup de livres , plaidant , parlant , écrivant, plongé avant le temps dans les études les plus fortes, les plus profondes, les plus viriles, redevenant chrétien à l'âge de vingt et un ans , et se faisant séminariste à vingt-deux ! Et ne nous a-t-il pas dit de lui-même : Je suis rassasié de tout sans avoir rien connu!
Henri Lacordaire n'a guère eu le temps de s'abandonner aux faiblesses du jeune homme, car il n'a fait que traverser le monde. Il appartenait d'ailleurs à cette classe particulière de « jeunes gens dont la maturité de-
vancc les années sans pouvoir changer la marche naturelle des rapports sociaux, de telle sorte qu'ils ne se trouvent point d'abord dans une place correspondante aux progrès de leurs idées. »
Le séminariste redevint enfant; il reprit sa gaieté insouciante , son fou rire d'autrefois. Mais s'il se retrouva jeune par le caractère, il resta homme par la pensée.
Il n'était guère possible que l'entrée au séminaire d'un licencié endroit, d'un avocat stagiaire, d'une valeur véritable et connue, ne filt pas un peu reraarquée,el que le reclus n'eût pasde succès dans sesétudes théologiques.
L'évèque de Dijon, homme d'esprit, Mgr. de Boisville, eut des regrets d'avoirconsenli àcequeHenriLacordaire sortit de son diocèse. Et comme on lui reprochait un jour cette condescendance : » Oue voulez-vous? répondit-il ; il m'avait écrit une lettre si simple, à laquelle il ne manquait que des fautes d'orthographe : je l'avais pris pour le plus grand nigaud de mon diocèse (i). »
L'étude, la méditation, ne faisaient que confirmer la pieuse résolution et la foi du séminariste. Plus il regardait Dieu, plus il persévérait dans une vocation dont ses amis, qui le perdaient avec regret, avaient aime quelque temps à douter, «t Que fais-je dans ma solitude? Je me livre à des études et à des méditationsque j'ai toujours aimées. Je découvre chaque jour qu'il n'y a point de vérité hors de la religion, et qu'elle seule résout des difficultés sans nombre que la philosophie est dans l'impuissance de vaincre.... Je lis Pascal.... Ma pensée se mûrit d'autant mieux qu'elle n'est pas obligée de se répandre au dehors et d'épuiser ce qu'elle amasse peu à peu. Mon esprit est comme un champ qui se repose et qui se nourrit des rosées du ciel. »
L'étudiant en théologie s'amusait à décrire les séminaires de Saint-Sulpice et d'Issy, les promenades, les points de vue de la campagne parisienne; et le pittoresque de ses gracieuses descriptions n'eût pas été indigne de Cicéron ou de Pline le jeune.
Il s'amusait à suivre les progrès des fleurs et des fruits de la campagne, à voir «c les cerises montrant leurs tètes rouges à travers la verdure de leurs feuilles. »
Il se plaisait aux plus humbles légumes du jardin. ^ J'aime surtout le potager, et la vue d'une simple laitue est pour moi un grand plaisir. Je les vois toutes petites, rangées en quinconce d'une manière agréable à l'œil. Elles croissent; on rapproche leurs feuilles larges et vertes en les
(i) Mgr. de Tourneforl, vicaire général de Dijon, et depuis évoque de Limoges, s'amusait beaucoup à conter cette anecdote.