XXV
liant avec quelques brins de paille; elles jaunissent , et, quelques jours après, il n'y a plus pour elles ni rosée, ni nuit, ni soleil... Mon père aimait beaucoup les jardins, et c'est lui qui m'a transmis ce goût. »
Le jeune théologien se sentait élevé de plus en plus, et dans les plus petites choses, par l'admiration et par l'amour, u vers l'intelligence incompréhensible qui s'est révélée à l'homme par une création si magnifique, et qui a mis dans la plus petite feuille d'arbre des merveilles inaccessibles à la raison de l'homme. »
11 lisait, en se promenant, la Bible : « Ah ! quel livre et quelle religion! quel enchaînement extraordinaire, depuis la première parole de l'Ancien Testament jusqu'à la dernière du Nouveau ! ;•
En avançant dans la science, il se confirmait dans la vue première qui l'avait conduit au Christianisme. « Je me rappelle qu'on trouvait singulier que j'eusse été amené aux idées religieuses par les idées politiques. Plus j'avance, plus je découvre la justesse de cette voie. Au reste, on peut arriver au Christianisme par tous les chemins, parce qu'il est le centre de toutes les vérités. )>
Loin de trouver pesant le joug de Dieu , il s'étonnait des indifférents qui le traitaient de fou, et de ses amis qui le pleuraient comme s'il venait de mourir. « Un soir j'étais à ma fenêtre, et je regardais la lune, dont les rayons tombaient doucement sur la maison : une seule étoile commençait à briller dans le ciel, à une profondeur qui me paraissait incroyable. Je ne sais pourquoi je vins à comparer la petitesse et la pauvreté de notre habitation à l'immensité de cette voûte ; et en songeant qu'il y avait là, au fond de quelques cellules, un petit nombre de serviteurs de Dieu, qui a fait ces merveilles, traités de fous par le reste des hommes, il me prit une envie de pleurer sur ce pauvre monde, qui ne sait pas même regarder au-dessus de sa tête. »
Les bruits du monde allaient à peine l'atteindre jusque dans sa chère solitude. Le seul événement par lequel il se laissa frapper, ce fut la mort de Louis XVlll, qu'il racontait à ses amis avec son imagination de poëte et ses pressentiments de publiciste.
Le séminaire lui plaisait chaque jour davantage. « Vous ne savez pas un de mes enchantements, c'est de recommencer ma jeunesse, je veux dire cet âge qui est entre l'enfance et la jeunesse, avec les forces morales qui appartiennent à un âge plus élevé... Au collège, on est encore trop enfant, on ne connaît pas assez le prix des hommes et des choses; on manque de trop d'idées pour savoir se choisir et s'attacher des amis par des liens puissants. Les rapports élevés de l'amitié échappent à des âmes
si faibles, à des intelligences si neuves. Ensuile, dans le monde, on n'est plus à même de se créer des liaisons bien solides, soit que les hommes ne vivent plus alors si rapprochés, soit que l'intérêt et l'amour-propre se glissent jusque dans les unions qui semblent les plus pures, soit que le cœur soit moins à l'aise au milieu du bruit et de l'activité sociale. L'amitié a plus de prise au milieu de cent quarante jeunes gens qui se voient sans cesse, qui se touchent par tous les points, qui sont presque tous comme des fleurs choisies et transportées dans la solitude. Je me plais à me faire aimer, à conserver dans un séminaire quelque chose de l'aménité du monde, quelques grâces dérobées au siècle. Plus simple, plus communicatif, plus affable que je n'étais, libre de cette ambition de briller qui me possédait peut-être, peu embarrassé de mon avenir, dont je me contente, quel qu'il soit, faisant des rêves de pauvreté comme autrefois des rêves de fortune, je vis doucement avec mes confrères et avec moi-même.... Depuis neuf mois je cultive l'intimité d'un jeune homme plein de talents et de bonnes qualités ; il est né près de Saint- Pétersbourg, au bord de la Neva, d'un émigré français. J'ai retrouvé un ami d'enfance, né aussi d'un émigré français, à Cordoue, sur le Guadalquivir. )•
Ces douces préoccupations n'enlevaient point l'esprit de Henri Lacordaire aux grandes idées qui l'avaient d'abord fait chrétien. <c Je ne crains pas de perdre avec le Christianisme ces idées d'ordre, de justice, de liberté forte et légitime qui ont été mes premières conquêtes. Ah! le Christianisme n'est pas une loi d'esclavage; et s'il respecte la main de Dieu qui suscite quelquefois les tyrans, il connaît les limites que l'obéissance ne peut dépasser sans devenir lâche et coupable. Il n'a pas oublié que ses enfants furent libres à l'époque où le monde gémissait dans les fers de tant d'horribles Césars, et qu'ils avaient créé sous terre une société d'hommes qui parlaient d'humanité sous le palais de Néron. N'est-ce pas l'Eglise qui a mis dans toutes nos institutions un esprit de douceur et d'harmonie inconnu à l'antiquité? C'est la religion qui a fait l'Europe moderne, eu demeurant stable au milieu du bouleversement des nations, et en se prêtant aux circonstances, aux temps, aux lieux, sans rien perdre de la fixité de ses principes. L'Église a parlé de raison et de liberté, quand ces droits imprescriptibles du genre humain étaient menacés d'un naufrage commun. Elle a recommandé la foi et l'obéissance, lorsqu'elle a vu la licence de l'esprit et des mœurs jeter les premiers fondements «l'une révolution qui devait tuer la liberté par l'anarchie, et la raison par les autels qu'on lui dresserait. Admirable sagesse, qui sait se pro-
porlionner à tous les besoins delà civilisation, qui tantôt presse et tantôt retarde la marche des siècles pour les amener ou les ramener à ce milieu sage où se trouvent la paix et la vérité, et dont les choses humaines s'écartent sans cesse par un flux et reflux inévitables ! Puissance merveilleuse dans la variété de son action et dans l'immobilité de sa force et de sa conscience, qui arrache les peuples à la tyrannie par la liberté, à l'anarchie par le pouvoir, et qui, des deux extrémités opposées, les conduit au même point! »
A Saint-Sulpice , comme à Issy, le séminariste voyait quelquefois Mgr. l'évêque d'Hermopolis, celui qui fit, avant le P. Lacordaire , de si célèbres conférences : « M. Frayssinous a été sulpicien, et il chérit la maison. Je l'ai vu souvent se promener au milieu de nous. C'est un homme simple, d'une conversation peu animée, et où son esprit ne se montre pas tout entier. Sa physionomie est belle, quand on la prend en masse ; mais elle ne présente rien de remarquable en détail; et l'on ne saurait dire d'où vient cet air imposant qu'on ne retrouve ni dans le front, ni dans les yeux, ni dans la bouche. »
M. l'abbé Gerbet, dont la voix pleine de miel fut peut-élre un des moyens employés par la Providence pour attendrir à la parole de Dieu l'oreille de l* vocat déiste, avait resserré encore ses liens avec le jeune converti. « J'aime beaucoup l'abbé Gerbet, écrivait le nouveau catholique de 182b; c'est un vrai chrétien, et qui a apporté de la Franche- Comté un cœur droit et sensible. »
M. l'abbé Gerbet était alors étroitement uni à M. de Lamennais, et l'un de ses plus fervents disciples. C'était l'époque où l'illustre Breton était dans tout l'éclat de sa triple réputation littéraire, religieuse et philosophique, et préludait à ses luttes glorieuses alors, mais amères. avec l'autorité ecclésiastique et civile. Ses livres divisaient les esprits, et il se préparait dans l'épiscopat et dans le gouvernement de graves et décisives résistances.
Henri Lacordaire n'avait vu que. deux fois M. de Lamennais, et encore dans de simples et brèves visites, auxquelles le portait seulement le désir, naturel à tout jeune homme distingué, de voir de près une grande renommée. Lorsdela première visitequ'il fit, en 1823, au célèbre prêtre, Henri Lacordaire était encore laïque et esprit fort, et M. l'abbé Gerbet lui servait d'introducteur.
La jeunesse française, et particulièrement la jeunesse cléricale, avait été séduite d'abord, ébranlée, par le système philosophique de VEssai sur l'indifférence. Les évoques se roidissaient à proportion même des
succès du livre nouveau. Henri Lacordaire se tenait en garde contre des doclrines dont le bruit remuait l'Église.
H crut s'apercevoir que l'intention de l'abbé Gerbet était de le mettre en relations plus intimes avec son maître. Ce fut une raison pour lui de se tenir sur la réserve et presque sur la défensive.
Il écrivait le 7 juin l82o : « Je n'aime ni le système de M. de Lamennais, que je crois faux, ni ses opinions politiques, que je trouve exagérées. Je suis déterminé à n'entrer dans aucune coterie, quelque illustre qu'elle puisse être. Je ne veux appartenir qu'à l'église , qu'à Mgr. l'archevêque, mon supérieur naturel. Je ne désire que vivre longtemps dans l'obscurité et dans le travail, afin de laisser mûrir ce que je puis avoir reçu de Dieu, et de le faire tourner un jour à la gloire de son nom. Dans ce siècle-ci on se hâte trop vite de se produire, de se dévorer soi-même. Il n'y a que dans la retraite, dans le silence, dans la méditation, que se forment les hommes appelés à exercer une influence sur la société. Je ne prétends pas être de ce nombre ; j'ignore ce que je serai ; mais je suis bien résolu de ne pas écrire trop jeune, de ne pas donner un seul article à la feuille la plus catholique du monde.
La raison haute et modeste du séminariste de vingt-trois ans eut donc la force de l'emporter sur des avances visibles et réitérées qui flattaient son amour-propre. Il était, d'ailleurs, recherché par M. le duc de Rohan, depuis archevêque de Besancon, qui l'emmenait avec lui passer des journées d'automne à son château de la Roche-Guyon ; et M. l'archevêque de Paris, à qui n'avait pu échapper le mérite précoce de l'élève de Saint- Sulpice , l'accueillait à Conflans avec une bienveillance marquée. M. de Quélen disait lui-même qu'il avait du goût pour Henri Lacordaire ; et malgré la difficulté des temps et la dilîérence des opinions politiques, il ne cessa jamais , jusqu'à la fin , de lui donner des marques d'une confiance , d'une estime, d'une affection , d'une bonté toutes paternelles.
Plus tard, en 1833, l'abbé Lacordaire inspirait les mêmes sentiments à l'évéque de Nancy , Mgr. de Forbin-Janson , que n'épargna point la tourmente politique , et dont la pensée n'était pas moins , et à beaucoup d'égards , fort séparée de la sienne.
Aussi, en 1844, dans une occasion solennelle que nous retrouverons, le P. Lacordaire s'écriait-il : <i Chose singulière! les deux évêques de France que la foudre de ce siècle a le plus frappés sont les deux évêques qui m'ont aimé davantage. »
Cependant le moment approchait où l'avocat dijonnais allait devenir prêtre. Quand ses amis lui faisaient part de leur mariage, il leur répon-
(lait avec une gaieté douce et religieuse : « J'espère bien me marier un jour; j'ai une fiancée belle, chaste, immortelle; et notre mariage, célébré sur la terre, se consommera dans les cieux. Je ne dirai jamais : linquenda domus et ptacens uxor. » Il se trouvait heureux : « Je suis prêt, comme Polycrate, à jeter mon anneau dans la mer. »
S'il s'objectait avec crainte la profonde expérience que nécessite l'exercice du ministère sacré pour suffire à toutes les blessures du cœur de l'homme , il répondait , comme Massillon , que , bien qu'il eût peu vu le monde, « il suffisait de se connaître soi-même pour connaître l'homme. »
Il passait bien encore, de temps en temps, quelques ombres de tristesse sur ce front de vingt-quatre ans, renfermé dans le vieux bâtiment de Saint-Sulpice , «qui a des corridors étroits, des étages noirs, des chambres presque toutes tristes, une cour entre quatre grands murs, un petit jardin formé de quelques allées de tilleuls, de deux plates bandes, d'un marronnier d'Inde et d'un lilas. »
Mais ces ombres étaient légères, et il disait, avec cette poétique vivacité qui lui est propre : " Je suis triste quelquefois. Mais où n'est-on pas triste quelquefois? C'est un dard qu'on porte toujours dans l'âme : il faut tâcher de ne pas s'appuyer du côté où il se trouve, sans essayer de l'arracher jamais. C'est le javelot de Mantinée enfoncé dans la poitrine d'Epaminondas: on ne l'enlève qu'en mourant et en entrant dans l'éternité. «
Il était temps que, cédant à ses inclinations naturelles, l'étudiant en théologie s'essayât aux devoirs et aux difficultés de la prédication. Il fit cet essai au séminaire même, et réussit assez bien pour se persuader que Véloquence sacrée était le genre le plus propre au développement de ses facultés. 11 rendait compte de son début avec ce mélange de sérieux et de plaisant qui ne l'abandonna dans aucune occasion de sa vie. «t J'ai prêché; c'est-à-dire que, dans un réfectoire où mangeaient cent trente personnes, j'ai fait entendre ma voix à travers le bruit des assiettes, des cuillers et de tout le service. Je ne crois pas qu'il y ait de position plus défavorable à un orateur que de parler à des hommes qui mangent; et Cicéron n'eût pas prononcé les Catilinaires dans un dîner de sénateurs, à moins qu'il ne leur eût fait tomber la fourchette des mains dès la première phrase. Que serait-ce s'il avait eu à leur parler du mystère de l'Incarnation? C'est cependant ce qu'il m'a fallu faire, et j'avoue qu'à l'air d'indifférence qui régnait sur tous les visages, à cet aspect d'hommes qui ne semblent pas vous écouter et dont toute l'attention paraît concentrée dans ce qui est sur leur assiette, il me venait I- c
comme des pensées de leur jeter mon bonnet carré à la tète. Je descendis donc de la chaire avec l'intime persuasion que j'avais horriblement mal prêché. Je dînai à la hâte, j'entrai dans le parterre, et je sus bientôt que mon discours avait produit de l'effet, et qu'on en avait été frappé. Je me borne à cette phrase, où il y a déjà passablement d'amour-propre, et je ne rapporte pas les jugements, les prévisions, les flatteries, les conseils et le reste. » ,i ■^.')]u'*i f. »
Cet humble début décidait peut-être de la destinée du prêtre et de l'orateur. Le prédicateur de réfectoire s'anima à remplir sa lâche sur la terre, mais en se rappelant, avec Bossuetet Condé, qu'il faut laisser Tenir la gloire après la vertu. Il résolut n de vivre et d'agir comme un enfant de Dieu, comme l'héritier du royaume éternel, comme le possesseur futur d'une gloire qui ne périra jamais, de se diriger par un motif plus impérissable que la renommée, et d'avoir toujours les yeux fixés au delà de cette terre qui n'est rien, ni dans sa grandeur, ni dans sa durée, ni dans les hommes qui l'habitent aujourd'hui, et qui en disparaissent demain. «
Dans l'élan de son zèle, le futur prêtre se sentait porté « à sortir de cette vie naturelle et à se consacrer tout entier au service de celui qui ne sera jamais ni jaloux, ni ingrat, ni vil. » Sa pensée s'exaltait déjà au souvenir des merveilleux événements des missionnaires étrangers : « Leur histoire atteste, s'écriait-il, et le cœur de l'homme sait bien cela, que la source principale de leurs succès, à part ce que fait Dieu, est dans le degré de certitude dont ils font preuve par l'exil volontaire auquel ils se sont condamnés chez des nations barbares, et par leurs travaux incroyables sans récompense visible. Plus on veut faire de bien dans la religion, plus il faut donner aux peuples de gages de sa certitude par la sainteté de l'abnégation de sa vie. Grand orateur placé à l'ombre de la pourpre, je ne ferais rien. Simple missionnaire sans talent, couvert de haillons, et à trois mille lieues dç mon pays, je remuerais des royaumes. Toute l'histoire ecclésiastique en fait foi. »
Enfin, après avoir vu le séminaire abandonné par quelques-uns des jeunes gens qu'il aimait, et dont il disait douloureusement : « J'ai quitté mes amis, et ils me quittent à leur tour ; » après avoir complété sans précipitation de fortes et brillantes études théologiques; après s'être bien répété : «i La gloire est la plus grande des choses d'ici-bas, et c'est ce qui prouve combien les choses d'ici-bas sont petites... Mon but c'est de faire connaître Jésus-Christ à ceux qui l'ignorent, de contribuer à la perpétuité d'une religion divine, d'adoucir le plus de misères et d'arrêter
le plus de corruption que je pourrai , et mon écueil c'est le désir de fairf; parler de moi, » il écrivait, le 2j septembre 1827 : " Ce que je voulais faire est fait, je suis prêtre depuis trois jours : Sacerdos m ceternum secundum ordinem Melchisedec! » Il n'avait que vingt-cinq ans.
L'abbé Lacordaire ne se faisait d'illusions ni sur la difficulté des temps, ni sur les froideurs et les haines qui menaçaient la religion, ni sur les périls des tempêtes politiques qui pouvaient réagir contre le sanctuaire. Il avait du courage et il était prêt.
M. de Quélen voulut d'abord, mais vainement, l'attacher aux paroisses de Saint-Sulpice et de la Madeleine ; puis il le fit aumônier d'un couvent de la Visitation. Cet humble emploi lui laissait du loisir, et sa mère vint le rejoindre. La confession, le catéchisme, quelques instructions religieuses, remplissaient une part de sa vie. Il lisait saint Augustin et Platon, et ne parlait pas encore.
Le premier discours qu'il prononça comme prêtre eut lieu le jour de Noël 1827, au collège Stanislas, où devait commencer un jour sa réputation d'orateur sacré. Le discours fut remarqué. C'est le seul discours écrit qu'il ait composé.
Je n'ai pas dû parler d'un catéchisme de persévérance qu'il fit aux jeunes demoiselles, à l'église Saint-Sulpice, dans la dernière année de son séminaire.
Ces fonctions ne suffisaient à remplir ni le temps, ni surtout l'âme d'un jeune homme éminent. Il se dévoua à étudier l'antiquité ecclésiastique dans les ouvrages des Pères : « La force est aux sources, et je veux y aller voir. Le travail sera long, d'autant plus que je recueillerai sur ma route tout ce qui pourra me servir pour l'apologie du catholicisme , dont le cadre n'est pas encore déterminé dans mon esprit, mais dont les matériaux me doivent être fournis par l'Écriture, les Pères, l'histoire et la philosophie. Tout ce que j'ai lu jusqu'ici sur la défense de la religion me semble faible ou incomplet. Les théologiens modernes ne marchent pas sans guide. C'est tout comme en Suisse : un chemin qu'un voyageur célèbre a suivi, tous le prennent, et on passe à côté d'un sentier qui mènerait à de nouvelles beautés, mais qui n'est pas historique encore. >•
Ce passage est bien digne de remarque. Il nous paraît que c'est déjà la pensée des Conférences, sous une autre forme.
Le prêtre nouveau n'avait pas entièrement oublié la voix et les discordes du siècle où il venait de rentrer. Il disait, le 5 janvier 1828: « H n'y adanslemondequedeux questions d'un intérêt général et immortel,
et qui puissent remuer nos consciences aux XIX" siècle, la religion et ia liberté. Elles ont tour à tour , et quelquefois toutes deux ensemble, agité l'univers, et jusqu'à la fin, jusqu'au jour où Uieu les jugera, elles viendront redire aux petits enfants ce qu'elles auront dit à leurs pères. L'oreille de l'homme n'est jamais sourde à ces deux mots de religion, de liberté. Quiconque veut parler un langage digne de retentir le long des générations doit parler la langue de Brutus ou celle de saint Paul ; le reste périt. Que nous est-il venu de l'antiquité? Que s'est-il sauvé de la main des barbares et de la main des moines? Les histoires de la liberté, les annales de la religion, la pensée doublement sacrée parce qu'elle chante l'une et l'autre. )>
Vers la fin de 1828, l'abbé Lacordaire fut nommé par M. de Vatisménil , aumônier-adjoint du collège Henri IV, sur ia demande de l'archevêque. 11 y fit quelque bien, parce qu'il se plaisait avec les enfants et que ses exhortations religieuses paraissaient être goûtées par eux ; mais il était médiocrement satisfait de la situation intérieure des collèges et des imperfections de notre mère l'Université.
Ses amis, impatients de son avenir, et pressentant celui qui lui était réservé, le pressaient d'écrire et de parler. Son aimable esprit leur répondait : «c J'étudie et je n'écris point L'âge commence à nous
prendre; il est temps de devenir raisonnable et de voir la vie avec des
yeux moins pleins du soleil de la jeunesse Soyons justes envers Dieu:
il n'a pas fait les hommes pour la célébrité, que si peu atteignent, que si
peu estiment lorsqu'ils l'ont obtenue Dieu voit trop bien la petitesse
du monde, pour avoir donné à ses créatures une si frivole occupation : il a fait les étoiles pour nous en dégortter. La gloire est l'illusion de notre enfance et de ceux qui n'en sortent jamais; celui qui peut l'atteindre n'y songe pas : il est déjà trop grand. Le éage vit de lui-même; il n'attend pas si tard que trente ans pour connaître le prix de ces grandes coteries qu'on appelle nations; il veut le bien et la vertu qui dépendent de lui ; il s'attache au coin de terre où la Providence l'a jeté ; et, s'il a un de ces génies vastes à qui le monde suffit à peine, il désire encore davantage la solitude. Il comprend trop ses contemporains pour ne pas s'estimer heureux de manger loin d'eux les oignons de ses jardins et les cerises amères de ses bois... La manie d'être quelque chose perd tous les esprits de ce temps, et s'il naît un grand homme, il nous viendra de quelque cabane de pêcheur où le fils d'un charbonnier se sera retiré avec vingt écus de rente. La première de toutes les gloires, celle de Dieu, est née dans la solitude. »
— XXXUI —
Ailleurs il badinait encore avec ses amis, dans le beau langage qui lui est si naturel : « Si la gloire venait comme une ancienne amie de la maison qui nous aurait un peu oubliés, nous serions généreux, nous ne lui tournerions pas le dos. Mais elle ne nous étoufferait pas, nous serions plus grands que ses ailes; et, le dimanche, nous la mettrions au pot, par respect pour le septième jour. Certes, il y aurait de belles choses à faire. Toutes les gloires qui sont encore au-dessous de l'horizon s'élèveront par le catholicisme. Et vous devez bien le voir, si vous suivez de l'oeil le monde! La société civile est incapable aujourd'hui d'enfantements ; un grand homme est trop fort pour ses entrailles. Fille épuisée par le vice, elle a cru que la liberté rajeunirait son sein, et, quittant les palais, elle a dit à la multitude : Me voici ! Mais elle et la multitude se sont rencontrées comme le Péché et la Mort dans Milton. La jeunesse une fois perie ne renaît que par l'immortalité. La vertu et le génie, une fois éteints, ne renaissent que par la foi... Dieu a livré le monde aux hommes de génie, ces dieux créés, à la condition de fléchir le genou devant lui. Jusque-là, ils sont comme cet archange traversant le vide et le chaos, et tombant toujours, parce qu'ils ne trouvent pas un point solide pour frapper du pied et prendre leur élan. » — <i II nous reste le plaisir d'être philosophes chrétiens en cachette, et le rossignol chante mieux dans la solitude des nuits qu'à la fenêtre des rois. La postérité ne pourra dire quels nous fûmes. Cette courtisane fait bien des malheureux, et ses albums sont déjà si griffonnés, depuis Salomon et Homère, que la place qui reste ne vaut pas la peine de demeurer veuf pour elle.... Mon âme, comme Iphigénie, attend son frère au pied des autels. )>
Tandis que grondait de loin l'orage politique, l'abbé Lacordaire qui n'avait pas encore trouvé sa voie, u vivait au jour le jour, pour nou.s servir toujours de ses propres paroles, lisant l'histoire ecclésiastique, tout Platon, une partie d'Aristole, Descartes et les ouvrages de M. de Lamennais. i> — «Qu'est-ce que je fais donc? s'écriait-il. Je rêve, je pense, je lis, je prie le bon Dieu, je ris deux ou trois fois par semaine, je pleure une fois ou deux. Je m'échauffe de temps en temps contre l'Université, qui est bien la fille des rois la plus insupportable que je connaisse, et qui ne m'a même pas appris l'orthographe, à ce qu'il me semble quelquefois. Ajoutez à cela quelques instructions improvisées à des élèves de troisième et de quatrième, voilà ma vie. »
Mais la chaleur apostolique de l'abbé Lacordaire ne devait point se contenter de ces imparfaits et insufTisants travaux. Il forma le projet de s'embarquer pour l'Amérique comme missionnaire. C'était à cette terre
nouvelle qu'aspiraient ses vœux d'apostolat, de religion et de liberté. Il croyait retrouver dans le nouveau monde les sacrifices, les épreuves, et tout ce qui lui manquait de bien à faire dans celui-ci. Les États-Unis lui semblaient le seul lieu du monde où le Christianisme fût établi sur une base franche, capable de lui donner de la solidité. 11 jugeait que là seulement il était libre, populaire, jeune, et que la révolution catholique en sortirait, comme autrefois en était sortie la révolution politique.
Quoi qu'il en fût de ces pensées enthousiastes d'un jeune prêtre, il s'était mis déjà en communication avec Tévèque de New-York, qui lui offrait une place de vicaire général. 11 avait vu même cetévêque en Bretagne, chez M. de Lamennais ; car il venait de faire un voyage à la Chesnaie, avec M. l'abbé Gerbet. 11 n'avait vu jusque-là , nous l'avons dit , que deux fois M. de Lamennais, et encore en passant, et dans des termes de pure politesse. Mais il n'avait pas voulu quitter la France sans voir de plus près, et comme en une sorte d'adieu, un homme puissant par son talent et par sa renommée, aux doctrines duquel il résistait depuis longtemps, mais qui, placé déjà sur la brèche dans ses fougueuses polémiques contre les pouvoirs régnants, allait être nécessairement jeté dans un rôle important et nouveau par les changements politiques.
• L'abbé Lacordaire ne passa que quatre jours à la Chesnaie, dans le printemps de 1830. Il fut séduit par l'aspect de l'écrivain breton. Les caresses d'un homme de talent et de gloire envers un jeune homme qu'il avait déjà recherché, la séduction naturelle qu'exerce toujours sur une imagination jeune une renommée acquise qui sourit au talent novice, tout devait contribuer à ce que M. de Lamennais s'emparât du premier coup de l'esprit de l'abbé Lacordaire, comme il s'ét^iit emparé d'abord de tant d'esprits jeunes et distingués.
L'abbé bourguignon espéra que M. l'abbé de Lamennais serait en France le fondateur de la liberté chrétienne. Il fut infiniment touché de voir au Tnilieu de ses bois l'auteur de V Essai sur Vindiff'érence : u C'est un druide ressuscité en Armorique, et qui chante la liberté avec une voix un peu sauvage. Le ciel en soit béni! Pourtant, ce mot est éloquent dans toutes les langues, même quand il n'y reste qu'une corde, comme à Sparte. Nous étions heureux dans nos forêts; nous étions quinze ou seize, la plupart jeunes gens et laïques. Nous nous promenions, nous causions ; nous avons joué comme des frères. Je me rappelais ces vieux temps du Christianisme, et ces émigrations des grandes villes au trou de quelque solitaire renommé. Notre ermite est infiniment bon et simple, sans charlatanisme, disgracié des rois et n'y songeant guère. >»
— XXXY —
Trois mois après celte visite , éclata , comme un coup de tonnerre , la révolution de juillet. Les projets de départ de l'abbé Lacordaire pour l'Amérique ne furent pas d'abord changés. Il obtint même le double consentement de sa mère et de M. de Quélen. 3Iais le départ de l'évéque de New-York lui-même fut retardé. 11 voulut attendre le printemps en Europe,et,en attendant, le journal rjveiiiXut fondé, le laoctobre 1850.
li'imagination libérale de l'abbé Lacordaire était conquise; il allait être, avec plusieurs catholiques d'élite, l'un des plus brillants satellites de l'astre redoutable qui l'entraînait après lui dans son orbite. Il y avait peut-être alors quelque danger et quelque honneur à rester en France : il resta.
Nous nous sommes étendu volontiers sur M. Lacordaire, jeune, obscur et à peu près inconnu. Nous ne nous sommes pas lassé de le peindre dans la naïveté de ses impressions, de ses sentiments, de ses propres paroles ; car, à notre sens , l'homme mùr est contenu tout entier dans sa jeunesse, comme le fruit dans sa fleur.
Désormais, l'abbé Lacordaire a un rôle sur la scène de la religion et de la politique; nous passerons plus rapidement sur les faits connus, sur les doctrines jugées, sur les œuvres et les choses imprimées, nous contentant d'apprécier le plus brièvement possible ce qui aboutit plus directement à l'auteur des Conférences.
La révolution de juillet , pour avoir renversé le trône de France , tenait l'Europe et le monde en suspens.
M. de Lamennais, qui avait autrefois défendu la monarchie absolue avec la même ardeur excessive qu'il apporta depuis à la cause démocratique , crut le moment venu d'annoncer hautement aux peuples le règne de la liberté religieuse et de la liberté politique, et de hâter le triomphe de ces deux idées l'une par l'autre.
Il avait remarqué depuis longtemps que l'histoire de la royauté française des derniers siècles montrait la religion chrétienne s'alliant à la cause royale par des embrassements étroits et servîtes. Les esprits superficiels et sceptiques tenaient donc en France le catholicisme i)our complice nécessaire de la monarchie dans ses conflits heureux ou malheureux avec les institutions nouvelles. Ainsi la cause de Dieu, la cause éternelle, se trouvait misérablement liée à une querelle humaine, à une forme sociale qui passe.
Il sembla urgent à M. de Lamennais de répudier une si funeste solidarité. Il jugea que la révolution politique de 1830, en brisant une couronne antique, avait aussi dCi briser les vieux rapports du pouvoir
religieux et du pouvoir civil , et affranchir l'Eglise des dures étreintes de la suprématie laïque. II voulut l'Église aussi libre que l'État. Il prit en main la cause des peuples catholiques contre les rois, les ministres , les magistrats, les hérétiques et les incrédules.
Mais d'immenses et brûlantes questions allaient être soulevées par cette polémique. Ce n'était pas la première fois que M. de Lamennais abordait , avec l'agressive éloquence et la dialectique passionnée du tribun religieux, la profonde et presque inextricable théorie des rapports de l'Église et de l'État. Il fallait secouer à la fois, pour les rompre, tous les liens qui attachaient le clergé français au gouvernement ; il fallait remettre, avant tout, en litige la doctrine des concordats, la nomination des évèques, le budget du clergé.
Et en quel moment encore tant d'agitations doctrinales allaient-elles être provoquées? Au moment où l'Irlande catholique s'agitait puissamment , où la religieuse Belgique s'affranchissait , où le Rhin tremblait , où l'Italie remuait, où la Roraagne était en feu, où l'héroïque Pologne se réveillait pour mourir, où la paix et la guerre du monde entier étaient , pour ainsi dire, livrées à un hasard!
Il est plus facile, après dix-sept années, de mesurer froidement et équitablement la position critique de 1830, et de rendre justice a la prudente prévoyance des uns, sans accuser la témérité courageuse des autres.
On comprend aujourd'hui que les hommes de gouvernement, que les vieux évèques et les vieux prêtres, blanchis et meurtris par les révolutions, ayant plus de connaissance et plus de défiance des hommes, ne se précipitassent point volontairement dans les hasards d'une tempête universelle.
Mais on comprend aussi ce que méritent de sympathie, et, s'il en était besoin, d'élogieuse indulgence, les hommes ardents ou jeunes, généreux ou forts , qui se mettaient les premiers en avant au jour de la bataille : pareils à ces belliqueux et aventureux tirailleurs qui se font tuer avant que le combat régulier soit engagé.
Il serait ingrat d'oublier que plusieurs des hommes éminents qui se portèrent alors au feu, peut-être avant le temps, avant l'ordre, avec une énergique audace, sont encore les mêmes dont les entrailles s'émeuvent aujourd'hui pour la sainte cause de la liberté religieuse , de la conscience, et dont les paroles et les écrits n'ont jamais déserté un seul instant les glorieux malheurs de la Pologne et les droits des nationalités européennes.
Il serait ingrat d'oublier que ces mêmes hommes se sont faits, avant
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nous, les défenseurs publics, et comme les martyrs de la liberté de renseignement, qui n'est autre chose que la liberté chrétienne, pour laquelle nous combattons encore, et dont nous attendons le triomphe, non plus, il est vrai, des crises d'une révolution, mais des progrès de la raison publique et du jeu lent et réglé de nos pouvoirs légaux.
Ne nous étonnons donc point que l'abbé Lacordaire, tel que nous le connaissons maintenant , se soit jeté au plus fort de la mêlée , en 1830 , avec la fougue d'un publiciste de vingt-sept ans.
Tandis qu'il combattait ainsi, sous l'ascendant de M. de Lamennais, il eut le bonheur de rencontrer à ses côtés un jeune soldat déjà remplid'un talent et d'un courage virils , M. le comte de Montalembert. Une amitié durable, qui a survécu à ces temps orageux , comme ces fleurs que la main de l'homme cuedle au-dessus des volcans, ne tarda point d'unir Vëcolier de vingt mis à l'aumônier du collège Henri IV. L'abbé Lacordaire en parlait ainsi : « C'est un jeune homme charmant et que j'aime comme un plébéien. Je suis sûr que, s'il vit, sa destinée sera pure comme un lac de la Suisse entre les montagnes, et célèbre comme eux.» Jamais prophétie d'amitié ne dut mieux s'accomplir que celle-ci.
On sait que l'abbé Lacordaire paya bien sa dette à VAietiir, non-seulement par de nombreux articles, où éclatent la verve de son style et l'étincelle de son esprit , mais encore par plusieurs procès politiques. Et l'Avenir ne dura qu'un an !
Ce fut l'abbé Lacordaire qui écrivit les plus périlleux articles sur la suppression du budget du clergé ti sur la liberté de renseignement. Ce fut lui qui parla de la liberté de la presse, de l'Italie, de la Pologne, de la Belgique. Mais parmi toutes les caustiques apostrophes que le polémiste lançait , sans se recommencer ou pâlir jamais, et avec l'excusable véhémence de la lutte quotidienne, aux gallicans, aux philosophes, aux athées, aux gentilshommes, aux rois, et même à tous les catholiques timides, il avait toujours devant les yeux la croix de ce Dieu qui devait être la liberté et le frein de la liberté. Aucun excès de la force n'eut lieu sans qu'il le flétrît. 11 voulait rendre à la religion sa popularité antique; mais il s'indignait noblement contre les vils briseurs de croix, contre les misérables destructeurs de l'archevêché ; il prenait généreusement la défense des évèques qui l'avaient aimé et qui souffraient. Disons enfin que jamais l'Avenir ne fut doctrinaleraent et directement hostile au côté monarchique de nos libertés nouvelles. Il prétendait bien détruire les préjugés vulgaires qui traitaient la religion catholique en alliée nécessaire de la monarchie absolue; il prétendait bien réhabiliter
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dans l'opinion le Christianisme par la liberté ; mais il le préférait visiblement à toutes les formes mobiles de l'organisation sociale, et le plaçait surtout au-dessus des opinions.
L'article aux évêques de France fut déféré au jury, au mois de février 1831, en même temps qu'un autre article de M. de Lamennais. L'abbé Lacordaire se défendit lui-même avec une franchise originale. Les accusés furent absous. Le bruit et l'honneur de la défense accrurent encore le crédit et le mérite des articles incriminés.
Prévoyant que les temps allaient devenir mauvais pour la religion, et voulant pouvoir s'offrir à elle comme défenseur devant les tribunaux, l'abbé Lacordaire avait demandé , au mois de décembre précédent , que son nom fût incritsur le tableau des avocats de la Cour royale de Paris. S'il y avait eu quelque chose d'étrange dans la demande, c'était à l'autorité ecclésiastique seule qu'il eût appartenu d'apprécier ce que cette démarche contenait d'insolite ou d'irrégulier. Le conseil de discipline, juge souverain, s'érigea en Sorbonne, en conseil de canonistes, et se refusa l'honneur d'inscrire le nom de l'abbé Lacordaire parmi les noms du barreau. M. Mauguin eut l'esprit de voter pour l'abbé Lacordaire.
Le rédacteur de l'Avenir avait été déjà obligé d'invoquer à son aide le secours des tribunaux. Les violateurs de l'archevêché avaient trouvé dans le pillage une feuille de papier contenant les dernières lignes et les signatures d'un mémoire adressé par tous les aumôniers des collèges royaux de Paris au ministre de l'instruction publique sur l'état moral et religieux des collèges royaux. Ce mémoire, sollicité par l'autorité ellemême, n'avait jamais été remis au ministre. On prit texte de cette feuille de papier égarée et retrouvée dans une émeute pour attaquer et calomnier les aumôniers de l'Université. L'abbé Lacordaire se déclara courageusement l'auteur du mémoire, en publia le texte entier et littéral, poursuivit les calomniateurs, et montra que, même en accomplissant un devoir secret de ses anciennes fonctions, en écrivant au ministre une pièce officielle et sollicitée, il avait su garder la franchise de la prudence et la mesure de la justice.
Une troisième épreuve attendait les rédacteurs de l'Avenir. Pour donner le branle à l'opinion et la pousser à conquérir plus vite la liberté' de l'enseignement, posée en principe dans la charte de 1830, MM. de Coux , de Montalembert et Lacordaire se firent maîtres d'école , et réunirent dans une salle quelques petits enfants. Ces nouveaux maîtres d'école voyaient bien qu'il est des cas où il faut prendre la liberté, quand elle se donne trop tard ou qu'elle refuse de se donner. Ils jugèrent que
ce cas était arrivé pour la liberté de renseignement, à laquelle personne ne song^eait plus, et qui n'est pas encore arrivée après dix-sept années de modifications politiques. Ils estimaient que la conquête de la liberté de l'enseignement, première et suprême condition de la liberté religieuse, était la plus grave de toutes, et comme ils prévoyaient avec un rare instinct qu'elle devait arriver la dernière, ils étaient pardonnables d'un peu trop se hâter de chercher à mettre en action ce qui n'était encore écrit qu'en principe dans notre code politique.
L'Université se courrouça. Les scellés furent apposés sur la porte de l'école privée. Un commissaire de police vint faire trois sommations à Pabbé Lacordaire, le chasser ainsi que les enfants, et mettre la clef dans sa poche. La cour des pairs fut appelée à juger ce grave délit, à cause de la qualité nouvelle de M. le comte de Montalembert. La noble chambre condamna à l'amende solidairement les trois accusés pour avoir désobéi à l'Université. Mais ce fut une occasion pour Vécolierde vingt ans de faire entendre pour la première fois en public, et dans une circonstance solennelle, cette voix aussi sincère que dévouée, aussi courageuse que fidèle, aussi spirituelle que tendre, aussi chrétienne que mordante, aussi libérale que religieuse ; en un mot, toute cette fleur d'esprit et de cœur qui ne manqua jamais depuis aux doubles intérêts de la liberté religieuse et de la liberté des peuples. L'abbé Lacordaire parla aussi avec cette rare distinction, avec ce charme imprévu que rien nesurpiend,querien n'intimide, et qui demeurent remarquables encore après l'émotion du jour.
Une s'était pas fait d'illusions sur les tribulations de cette vie militante dans laquelle il était entraîné par les événements et par son propre caractère, n Je ferai des fautes, disait-il en janvier 1831 ; j'aurai des chagrins, peut-être bien amers, d
Tant de hardiesses si nouvelles émurent le gouvernement, les partis politiques elle clergé. La circonspection hostile des évêques, les alarmes d'un grand nombre de prêtres, les plaintes sourdes ou patentes des plus anciens et des plus honorables amis de la dynastie tombée, les doutes inquiets qui pesaient sur le sort de l'établissement nouveau, l'étonnement extrême d'un foule de catholiques qui ne comprenaient pas encore que les appels à la liberté politique, à la liberté religieuse, à la liberté de la presse, à la liberté d'association, à la liberté de l'enseignement, dussent sortir de la bouche des chrétiens et du sacerdoce chrétien lui-même; la frayeur, naturelle aux gens honnêtes et mal résolus, de voir s'envenimer les erreurs des passions publiques par des provocations, même des plus généreuses, et, plus que fout le reste, la position personnelle de M. de
Lamennais, chef officiel de l'Avenir, et inspirant déjà à Tépiscopat et au clergé de fortes défiances, tout avait amassé autour du nouveau journal un incroyable faisceau d'obstacles bien plus difficiles à vaincre qu'à braver.
Les rédacteurs catholiques de l'Avenir pensèrent avec raison qu'ils ne pouvaient surmonter tant d'embarras, s'ils n'étaient soutenus et avoués contre les inimitiés , les dissentiments, les détiances de toutes sortes, par l'autorité apostolique, dont ils avaient toujours soigneusement réservé, respecté, ménagé, défendu les droits.
Us partirent pour Rome (i) à la fin de novembre 1 851. Z'^t/ewî'r avait été suspendu le 15. Avant de cesser leur journal, les voyageurs y avaient publié une déclaration de doctrines. Cette déclaration rédigée par M. Gerbet aidé de M. de Lamennais, et signée par tous les rédacteurs {2), s'expliquait sur les questions les plus formidables, sur les rapports de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle, sur la puissance pontificale et celle des conciles généraux, sur l'amissibilité du pouvoir, la souveraineté nationale, la séparation de l'Église et l'État, les libertés politiques et les conditions du pacte social de 1830, etc.
A Rome, ils présentèrent au Saint-Siège un mémoire, complément de Xa déclaration. Ce mémoire, qui a été inséré tout entier dans les Affaires de Rome par M. de Lamennais, fut écrit par l'abbé Lacordaire. 11 ne regardait aucunement les doctrines, mais seulement les faits et les intentions, et l'on y retrouve le talent et l'habileté ordinaires du rédacteur.
Ce n'est pas à nous de dire si les démarches de la diplomatie française ou européenne n'avaient pas devancé dès longtemps, à la cour de Rome, le mémoire et l'arrivée des rédacteurs de l'Avenir. Ce n'est pas à nous de dire ce que les nécessités des temps, les troubles de l'Italie, le soulèvement de la Romagne , le voisinage de l'Autriche , les secousses terribles de la Pologne, les frémissements de l'Irlande, les événements de la Belgique, l'hésitation de l'Allemagne, les sollicitudes de l'Europe, commandaient de prudence au Saint-Siège.
Le pouvoir immobile devant qui passent tous les pouvoirs de la terre et qui voit s'écouler sous ses pieds tous les flots successifs de la civilisation, n'a point pour mission de hâter, au sein même de la tourmente et prématurément, au gré des impatientes imaginations, les révolutions
(1) MM. de Lamennais, de Montalemhert et Lacordaire.
(î) MM. de Lamennais, Gerbet, Rohrbacher, Lacordaire, de Coux, Bartels, d'Ault- Dumesnil, de Montalembert, dOrtigue, de Salinis, Daguerre, Harel du Tanctel, Waille.
des doctrines et la réforme des États. C'est la sagesse du Saint-Siège d'attendre l'heure où le bien même est possible, où le changement ne coûtera pas trop cher, où la défaite du passé ne compromettra pas trop l'ordre général.
En 1831, sous les menaces d'un ébranlement universel, la haute raison pontificale a pu hésiter, s'arrêter, se roidir contre des nouveautés sans limites, contre des tentatives mal réfléchies et des théories absolues, où étaient engagés le repos et le salut du monde. Aujourd'hui que les esprits sont raffermis et plus calmes, qu'une agitation générale ne tourmente plus jusque dans ses fondements l'édifice européen , la main paternelle de Pie IX pourra répandre avec mesure et discrétion sur les peuples des réformes lentes , mais plus sûres , déjà rêvées par ses prédécesseurs, qui ne purent les réaliser ; il lui sera donné, nous l'espérons, de favoriser dans tout l'univers catholique l'union définitive de l'idée chrétienne avec la doctrine de l'affranchissement des nations, de la justice politique avec la religion.
Dans le bien même il s'agit de rencontrer l'opportunité et la modération, filles toutes deux du bon sens, et toutes deux mères du succès.
L'abbé Lacordaire avait souvent pensé à voir Rome. Mais Rome était pour lui un pays plus remarquable par l'état actuel de son esprit et de son enseignement que par ses débris. Avant d'y aller et pour tirer quelque fruit de ce voyage, il voulait faire bien des études historiques et philosophiques ; et pour comprendre comment le catholicisme y vit, il projetait des travaux de plusieurs genres et un séjour un peu prolongé.
Avant de partir pour Rome, il était allé se reposer de ses excitations, dans la retraite, et se consoler des haines et des passions qui l'assaillaient. Il habitait « une jolie petite maison d'où l'on voit la Loire à ses pieds, avec un jardin, un bois, une pelouse,deux grands arbres, une cour entre la cure et l'église, deux chiens, des pigeons et un ami. »
Il se vantait «i de n'avoir jamais compris qu'on pût haïr un homme qui est dans l'erreur, tant qu'il n'opprime pas, et de ne haïr que la tyrannie en ce monde. » Et, en écrivant de charmantes lettres à des amis peu orthodoxes:» J'imite, leur disait-il, nos anciens Pères, qui correspondaient avec les païens de leur temps et leur disaient des choses agréables de bien bon cœur. )•
Les pèlerins de Dieu et de la liberté arrivèrent a Rome dans les derniers jours de 1831. Dans le chemin, l'imagination de rabi)é Lacordaire avait remarqué les beautés pittoresques des côtes de la Méditerranée. « De Nice a Gènes, la vue est admirable et constante sur la Méditer- I. d
ranéc. On longe la côle sur une route souvent taillée dans le roc vif, et ;i chaque instant l'œil plonge dans de nouveaux golfes, on découvre au loin de nouveaux promontoires. Les villas sont jetées de distance en dislance sur les collines ou sur les rocs, comme des tableaux, et le soleil fait de la Méditerranée tout ce qu'il veut. )•
En abordant la chaire de Saint-Pierre, les voyageurs voulaient faire ou croyaient faire un acte de foi. Mais leur démarche était fausse sous deux points de vue : d'abord en prétendant obliger le Saint-Siège à se prononcer sur des questions délicates , dont plusieurs même n'étaient pas théologiques, et, ensuite, en le pressant de confirmer des opinions, lui dont la charge se borne toujours à condamner des erreurs.
Le Saint-Siège fut mécontent de voir arriver les voyageurs, et il désirait ne rien faire.
M. de Lamennais persistait à obtenir une approbation formelle ou du moins un jugement. 11 annonçait hautement que si le souverain PontilV différait de se prononcer, il retournerait en France et reprendrait V Avenir. L'abbé Lacordaire pensait, au contraire, que, n'étant pas approuvés formellement, et ne pouvant parvenir à l'être, il convenait de quitter Rome et de laisser V Avenir.
Ce dissentiment le sépara de ses amis. Disons plus : son œil perçant pénétrait dès lors tout le ravage intérieur que l'improbation du Saint-Siège, secrète encore, mais certaine , opérait déjà dans l'âme révoltée de M. de Lamennais. Dès ce moment (il en existe un témoin vivant et des preuves écrites irrécusables), l'abbé Lacordaire pressentait la chute du maître. Il partit pour la France, le 15 mars 1832, quatre mois avant ses compagnons. Eux-mêmes revinrent au mois de juillet, écrivant qu'ils revenaient à Paris continuer leur journal , puisque Rome ne voulait rien décider. Résolu à ne point recommencer V Avenir, l'abbé Lacordaire n'attendit j)oint à Paris M. de Lamennais, et partit au mois d'août pour l'Allemagne. Le hasard voulut que les voyageurs revinssent en France {)ar Munich, et que M. de Montalembert découvrît fortuitement le nom de l'abbé La^ cordaire parmi les noms imprimés sur une liste d'auberge.
C'est à Munich, au sortir d'un dîner offert aux voyageurs par des hommes distingués ou savants de l'Allemagne, que les trois Français apprirent l'encyclique de Grégoire XVI.
Revenus tous ensemble et tristes à Paris, mais déjà résolus à Munich, sur les sollicitations de l'abbé Lacordaire, avant même la réception de l'encyclique, de s'abstenir de politique, au moins jusqu''à une époque indéterminée, bs journalistes condamnés se décident, non sans rèsisr
taocc de la part de M. de Lamennais, à se soumettre sans réserve, et leur première démarche, le lendemain de leur arrivée, est de publier leur adhésion formelle et pure et simple dans les journaux.
La condamnation pontificale tombait plus lourdement sur la tète illustre et vieillie de M. de Lamennais que sur celle de ses deux jeunfs collaborateurs. Malgré de précédents dissentiments déjà graves, l'abbé Lacordaire ne voulut pas laisser seul M. de Lamennais. 11 l'accompagna il la Chesnaie avec M. l'abbé Gerbet, espérant le sauver encore, et y passa les mois d'octobre et de novembre.
Sans parler de sa conscience de prêtre et de chrétien, la seule raison, la seule prudence, suffisaient à Fabbé Lacordaire pour juger que c'était le temps où il devenait plus nécessaire que jamais aux catholiques de s'appuyer, de s'unir au centre même de l'unité et de la foi. Il ne lui coûta point de se retenir sur la pente de l'abîme où il tremblait que M. de Lamennais, malheureux, ulcéré , vaincu, ne se laissât tomber. Après de pénibles débats et des appréhensions funestes , il prit la résolution de quitter la Chesnaie, n'attendant plus rien de son séjour en ce lieu. Jusque-là, la crainte de chagriner un homme illustre, et dont il avait reçu des marques d'affection et d'estime en échange d'une admiration respectueuse et cordiale, l'avait fait différer le jour de cette pénible séparation.
De ce jour, M. deLamennaiset l'abbé Lacordaire ne devaient plus se revoir. Du reste, même après que tout lien fut brisé entre celui-ci et Vespn'i sans limites de l'écrivain breton, l'abbé Lacordaire s'imposa justement une silencieuse et respectueuse réserve. « M. de Lamennais, ecrivait-il quelques mois après, est si profondément consciencieux, désintéressé et malheureux, qu'il m'a fallu un an de combats terribles en moi-même pour me résoudre à le quitter. J'eusse été cent fois plus malheureuxque lui, n'ayant pas comme lui un caractère d'airain et une gloire acquise. »
Après le solennel naufrage de l'Avenir, l'abbé Lacordaire ne put point se dissimuler qu'il avait besoin de temps pour dissiper bien des préventions dans l'esprit des amis ou des ennemis de 3L de Lamennais. 11 songea à rentrer dans la vie privée, dans une vie d'études, de préparation, de travaux oratoires et écrits. 11 revit M. de Quélen, qui l'accueillit avec la même bienveillance, et rentra aussitôt dans son modeste couvent de la Visitation.
Rétabli donc, en 1833, dans le même asile qui l'avait reçu au sortir du séminaire, il songea à y écrire et à s'y préparer à la prédication, cea deux cliosos sans lesquelles la vie ne serait pas complète. Il se don-
nait six ans pour composer un livre sur l'Eglise et le monde mi A/A'* siècle.
Pour s'essayer à quel genre de prédication il serait bon, il prêcha, celte même année, 'i dans le collège avec succès, et dans une paroisse de manière à être bien mécontent de lui. d — " C'est la seconde fois, disait-il alors, que j'éprouve combien mon genre d'esprit est peu sympathique avec une assemblée ordinaire de fidèles. Ma voix d'ailleurs n'est pas assez forte pour une église, et je me ruinerais la poitrine en peu de temps. La jeunesse est plus mon fait. Toutes les fois que j'ai eu à lui parler dans nos chapelles de collège, j'y ai produit quelque bien. Du reste, je lis saint Augustin, que j'aime beaucoup. C'est un homme naïf, quoiqu'un peu subtil , et son histoire m'attache singulièrement. »
11 se passionnait de plus en plus dans la lecture de saint Augustin : >■ C'est un homme subtil de style plutôt que dans les choses, et celui de tous les Pères qui renferme le plus de pensées profondes sur la religion, outre que, venu l'un des derniers, il a l'avantage de résumer la doctrine de ses prédécesseurs. C'est le saint Thomas des temps primitifs. »
Mais l'abbé Lacordaire était déjà trop connu, trop apprécié, pour rester longtemps dans l'ombre. Le directeur du collège Stanislas désira qu'il vint prêcher dans sa chapelle ; et l'hiver de 1834 ne se passa point sans qu'un grand succès vint révéler à tous que la chaire chrétienne avait trouvé un homme éloquent de plus. L'étroite chapelle ne suffit pas à contenir tous les hommes éminents qui s'y pressaient pour entendre l'orateur nouveau. L'abbé Lacordaire improvisait déjà, il improvisait toujours. Il sentait qu'il n'avait quelque action sur les âmes que par là, et il renonça dès lors à rien prononcer d'écrit.
i^ais il improvisait avec des entrailles de jeunesse et de libéralisme cpii passionnait les cœurs neufs. Le gouvernement s'en inquiéta presque, et l'on s'imagina en plus d'un lieu que l'abbé Lacordaire était «; une sorte (le républicain fanatique, capable de bouleverser l'esprit d'une partie de la jeunesse. » Les conférences de Stanislas durent cesser.
Celte époque de la vie de l'abbé Lacoidaire fut encore marquée par deux faits importants.
On venait de lui offrir la direction d'un journal politique et religieux, qu'il eut la sagesse de refuser, u Je n'ai pas voulu rentrer dans la carrière (lu journalisme. J'ai fait mon temps de service, quoique court, et j'ai reçu assez de blessures pour être réputé invalide. i«
II crut alors aussi qu'il était de son devoir de se séparer authentiquomeJitàt M. de Lamennais. Il publia le premier écrit de quelque haleine
qui soit sorti de sa plume : Considérations sur le système philosophique de M. l'abbé de Lamennais.
Cette brochure de deux cents pages dut être jugée diversement. Les uns, le plus grand nombre, y virent une satisfaction légitime offerte aux évêques et aux catholiques de France, et pensèrent qu'il y avait bien aussi quelque mérite à un homme tel que l'abbé Lacordaire d'avouer, par un effort toujours pénible pour l'araour-propre, qu'il s'était trompé sur tout un système de philosophie. Les autres jugèrent que l'abbé Lacordaire eût mieux fait encore de continuer à se taire, par égard pour une ancienne et illustre amitié.
L'abbé Lacordaire lui-même hésita longtemps avant de faire cette démarche officielle. Il consulta M. de Quélen, qui n'avait pas eu à se louer, on le sait, de la mansuétude de M. de Lamennais. 11 le faut dire ici à l'honneur de la mémoire de l'archevêque de Paris, M. de Quélen dissuada l'abbé Lacordaire de toute publication, lui prédisant qu'il se ferait par là plusieurs ennemis et qu'il serait blâmé par quelques-uns.
Cet avis plein de charité de M. de Quelen suspendit la résolution de l'abbé Lacordaire. 11 n'y revint, sous la conviction d'une nécessité urgente et nouvelle, qu'au moment où parurent les Paroles d'unCroyant.
Ce livre acheva d'écarter de M. de Lamennais la plupart des amis catholiques qui lui étaient demeurés jusque-là fidèles. M. l'abbé Gerbet lui-même s'en sépara publiquement. Jamais la détermination de l'abbe Lacordaire ne fut donc plus complètement absoute dans sa propre conscience comme dans celle de tous.
Du reste, la brochure de l'abbé Lacordaire se tint dans les termes de la plus parfaite convenance. Elle conservait tous les égards dus aux personnes. On y entrevoyait « l'affection, les souvenirs, la douleur, le respect, mille nobles sentmients. » 11 déclarait u que le système philosophique de M. de Lamennais l'avait jeté dans des perplexités saîis fin; qu'il îi' avait pris enfin son parti (ce que nous avons déjà dit le prouve} qu'a laveille de 1850, plutôt par lassitude que par une entière conviction, et que, même au plus fort des travaux de l'Avenir, il passait de temps en temps dans son esprit des apparitions philosophiquesennemies.»
11 y avouait modestement que, « luttant contre une intelligence supérieure à la sienne, et voulant lutter seul contre elle, il était impossible qu'il ne fut pas vaincu. »
Le ton général de la brochure de l'abbé Lacordaire était même si plein
de modération qu'il jetait comme un voile sur l'entraînement accoutume
de son style. C'étaient bien les mêmes qualités de son esprit, mais cou-
vertes par je ne sais quelle ombre de tristesse et de réserve. Ce qu'il y avait déplus remarquable dans cet écrit, c'était un chapitre préliminaire sur Vétat actuel de l'Église de France, quelques belles et filiales paroles sur la papauté de Rome, et des citations notables, et admirablement traduites, de saint Augustin et de saint Thomas. Saint Thomas était devenu , après saint Augustin , la lecture de prédilection de l'abbé Lacordaire. A ses yeux, le tort principal de la philosophie de M. de Lamennais avait été de mettre l'autorité du genre humain à côté de l'Église, et de préférer celle-là.
Après avoir parlé heureusement à Sfatii'slas, l'abbé Lacordaire alla voir les bords du Rhin, et chercher en Allemagne son ami M. de Montalembert. Il visita Marbourg et son église avec le jeune auteur de Sainte Elisabeth de Hongrie. Puis il s'enfonça plus que jamais dans la lecture des saints Pères , et dans ce saint Augustin où « il trouvait tant de richesses inconnues que cela l'engageait à poursuivre. »
Il lui paraissait bon, d'ailleurs, de se tenir à l'écart. U Avenir, le voyage à Rome, sa lulte avec M. de Lamennais, l'avaient mis en présence du public d'une manière trop prématurée et trop complexe pour qu'il n'eût pas besoin de se retirer dans la solitude et le travail.
» Tout en lisant saint Augustin de toutes ses forces, i> son esprit revenait déjà au vaste sujet qui le préoccupait depuis longtemps et sur lequel il prétendait coordonner ses pensées. Il voulait toujours faire son livre sur V Église catholique , en la considérant « dans l'ordre philosophique , dans l'ordre politique , dans l'ordre moral , dans l'ordre dogmatique. C'est l'affaire d'une vie. J'ignore ce qui se présentera à faire sur le chemin. Peut-être serai-je interrompu. Mais je reviendrai toujours là comme au point central , comme au foyer de ma vie. »
Cependant le retentissement de la parole du prédicateur de 5^awî5/a4avait été au delà des murailles d'un collège. La faveur constante, opiniâtre, de M. de Quélen, supérieur aux dissentiments de l'opinion, ouvrit, en 1855, à l'abbé Lacordaire la chaire de Notre-Dame (i).
On sait avec quel éclat il parut dans la métropole de Paris , pendant les carêmes de 1831i et 1836. On sait qu'à la lin de ces conférences, qui allaient s'interrompre, la paternelle émotion de M. de Quélen répandit ses adieux et ses bénédictions sur le départ de l'abbé Lacordaire, en le x\ommdin\.\x\\p7'ophète nouveau.
(i)M. de Quélen avait établi à Notre-Dame des con/èrences, enseignement doctrinal destiné principalement aux jeunes gens des écoles. Plusieurs célèbres ou jeunes prédicateurs y parurent et y alternèrent d'abord, entre autres M. l'abbé Dupanloup.
L'abbé Lacordaire allait une seconde fois à Rorae , non plus comme suppliant et accusé, mais comme un enfant de grâce et de bénédiction.
Ce n'est pas qu'un reste de défiance ne survécût encore dans quelques esprits. La fougue du prédicateur, les sujets qu'il affectionnait, la téraéritéde son improvisation, etquelquefois même l'incroyable inexactitude de quelques-unes de ses expressions, inspiraient aux meilleurs esprits <les craintes qui n'étaient pas toujours illégitimes. Les ressentiments anciens, les rivalités, les soupçons et les mécontentements de l'opinion politique, trouvaient aussi leur compte à critiquer les fautes originales d'un zèle encore peut-être insuffisamment mûri et réglé. On ne pouvait nier l'éloquence et la nouveauté de la parole ; on contestait avec plus d'apparence de raison la science théologique de l'orateur.
L'abbé Lacordaire alla donc étudier à Rome. Mais il n'y était pas ramené seulement par des désirs d'études théologiques plus profondes; il portait déjà au dedans de lui les pressentiments de sa vie monastique. Il avait retrouvé et vu de près à Rome ces ordres religieux , si déplorablement, si radicalement balayés de notre sol, dans la tourmente, par les préjugés, par l'esprit d'ignorance ou de convoitise. Il avait remarqué que de leur sein ne cessaient pas de sortir les hommes les plus éminents dans la science, dans la parole, dans l'enseignement, dans la papauté. Une fois que son talent lui semblait avoir trouvé sa véritable voie , la prédication , il ne voulait pas qu'elle fût seulement un ornement de sa vie, mais un devoir et une mission.
Durant une partie des années 1856 et 1837, il laissa mûrir son idée à Rome. Plus tard, il se fit même entendre dans la capitale du monde chrétien, et monta une fois dans la chaire de Saint-Louis-des Français. Dans son esprit de retour, il refusa de s'attacher à cette église par des fonctions fixes qui lui furent offertes, et, répondant à l'appel d'un évêque, il revint en France parler, cinq mois entiers, dans la cathédrale de Metz, et publier la Lettre sur le Saint-Sidge.
La voix de l'abbé Lacordaire fut écoutée à Metz, dont les jeunes hommes peuplent les écoles militaires, comme elle avait été écoutée par la jeunesse parisienne. Ce fut comme une longue ovation.
S'il avait pu survivre dans l'esprit des catholiques quelques doutes encore sur certaines idées bizarres ou téméraires de l'abbé Lacordaire, et sur sa soumission vraie, complète, absolue, aux sentiments de l'Eglise universelle , ils auraient fini de se dissiper entièrement à l'apparition de la Lettre sur le Saint-Siège. Cette lettre, bien qu'écrite à la fin de 1856, ne fut publiée qu'en 1838.
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Jamais on ne parla en paroles plus magnifiques de cette Rome, « où tous les peuples ont passé , où toutes les gloires sont venues , où toutes les imaginations cultivées ont fait au moins de loin un pèlerinage; le tombeau des martyrs et des apôtres , le concile de tous les souvenirs , Rome!» Jamais ou ne dépeignit avec de plus chaudes couleurs celte campagne romaine » qui s'épanouit comme un large nid d'aigle, reste éteint de plusieurs volcans, solitude vaste et sévère, prairie sans ombre... i> Jamais on ne décrivit avec un coup d'oeil plus spirituel et plus pittoresque la situation géographique et prédestinée de l'Italie. Jamais on ne résuma avec une simplicité plus majestueuse et on ne releva avec une nouveauté plus piquante le passé du pontificat romain , de saint Pierre à Pie VII. Jamais , enfin , on n'entrevit avec une finesse plusjuste l'avenir de Rome chrétienne, et on ne justifia mieux sa circonspection fraternelle parmi les royaumes divers, les passions contemporaines, les partis politiques, les tiraillements des opinions et des intérêts multiples, les dissidences des esprits et des nationalités.
De Metz, l'abbé Lacordaire retourna à Rome, pour entrer comme novice dans un couvent de Dominicains. Ayant dévoué sa vie à Dieu et à la prédication de la parole évangélique, il lui paraissait que la voie monastique où il s'engageait n'était que le complément naturel de sa carrière et de ses vues antérieures. Dès longtemps il portait en lui le goût de la vie religieuse active, qui répondait à la double nature contemplative et active de son caractère, et devait le diviser, pour ainsi dire, entre la solitude et le monde. Ce goût s'était encore fortifié dans le séjour prolongé qu'il fit à Rome dans les cloîtres dominicains de la Minerve, où réside le maître général de l'ordre. La règle des frères prêcheurs lui allait si naturellement , qu'on eût dit qu'il avait été fait pour elle. Cette règle avait en outre à ses yeux un autre mérite, un autre attrait : les prescriptions rares, simples, douces, peu compliquées, données à la vie commune de quelques chrétiens par saint Augustin lui-même, son auteur de prédilection. Elle lui laissait du temps pour la prière, pour l'étude , pour la solitude qu'il aimait, et la liberté d'aller au dehors annoncer au siècle le nom de Dieu. 11 était convaincu d'ailleurs que le christianisme, aujourd'hui comme toujours, ne peut accomplir toutes ses destinées sans le secours des ordres religieux, et que les séminaires et les paroisses ne sont pas capables de pourvoir seuls aux besoins scientifiques et prosélytiques de la religion.
Dans sa conviction profonde de l'excelleuce et de l'utilité de son but, il b'adressa librement, avec la franchise et le droit d'un citoyen fran-