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SIXIÈME CONFÉRENCE

DES RAPPORTS DE l'ÉGLISE AVEC LORDRE TEMPOREL.

Monseigneur, Messieurs,

Lorsque lEglise catholique vint s'établir dans Tempire romain, elle n'y trouva quune seule autorité, l'autorité civile. Les empereurs, héritiers de la république, avaient ajouté à leurs titres de Césars et d'Augustes celui de Souverains Pontifes, et lEglise, en s'établissant, n'eut pas une prétention moindre que celle-ci : de leur ôter ce titre de Souverains Pontifes, et délever à côté de la puissance civile une puissance purement spirituelle. Elle le fit, et dès lors ces deux puissances ont marché côte à côte, tantôt s'appuyant, tantôt se combattant, tantôt se délaissant.

Mais de quel droit l'Eglise vint-elle ainsi partager la puissance des Césars, couper en deux le trône des empereurs, poser le siège apostolique à côté du siège impérial? De quel droit, si un trône de la terre était passé dans cette basilique, n'y saurait-il déplacer le trône épiscopal? Voilà une question digne de la méditation d'esprits sérieux, surtout après le long combat que se sont livré les deux puissances, après tant de préjugés accumulés contre {"Eglise, préjugés si forts, qu'à les entendre, il semble que tout ce

que l'Eglise possède soit une concession du temps et non de l'é-»

ternité. Mais, avant d'examiner de quel droit la puissance de rÉglisc s'est établie, il est nécessaire de connaître la nature et rétendue de cette puissance, sans quoi il serait impossible den apprécier le droit.

Or, la nature dune puissance est déterminée par son objet ; et l'objet de la puissance de 1 Eglise est marqué clairement dans ces paroles célèbres : Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du, Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur enseignant à garderies commandements que je vous ai donnes (l). Enseignez la vérité, répandez la grâce, faites pratiquer la vertu : la vérité, chose invisible et spirituelle, dont nous navons ici-bas, dans les réalités qui nous entourent, qu'une faible image ; la grâce , chose aussi invisible et spirituelle de sa nature ; la vertu, virtus, ce qui fait l'homme, le vir, chose pareillement invisible et spirituelle, bien qu'elle se manifeste par des actes extérieurs, parce qu'elle a son principe et son ressort dans l'abîme caché de la conscience. La vérité, la grâce, la vertu, voilà le triple objet de la puissance de l'Eglise.

Quant à l'étendue de cette puissance, die dépend de son action; car l'action qu'une puissance exerce autour d'elle est la mesure de son étendue. Et cette action elle-même, dans son mode et dans sa grandeur, est déterminée par les moyens que la puissance est obligée d'employer pouratteindre son objet. Or, l'Eglise, chargée de propager la vérité, la grâce et la vertu, ne peut accomplir cette mission que par l'emploi de cinq moyens. La vérité a besoin de la libre prédication de la parole sainte ; la grâce nous est communiquée par la libre oblation du sacrifice et la libre administration des sacrements ; la vertu se développe par le libre exercice de ses actes, et, enfin, rien de tout cela ne peut s'accomplir sans un sacerdoce qui ne cesse d'annoncer la vérité, d'appeler la grâce, d'exciter a la vertu, et par conséquent, sans la libre perpétuité de la hiérarchie sacerdotale. La puissance de lEglise, considérée sous le rapport de son étendue ou de son

(i) Saint Mathieu, ch. 28. vers. 10 ol 90.

aclion, car cest la même chose, consiste donc dans la libre prédicalion de 1 Evangile, dans la libre oblation du sacrifice et la libre administration des sacrements , dans la libre pratique de la vertu et dans la libre perpétuité de sa hiérarchie.

L'Eglise touche ainsi à deux ordres, l'un intérieur, l'autre extérieur. Par le premier. Tordre intérieur, elle est en contact avec quelque chose qui est au-dessus de Ihommej elle tire sa force de la grâce. Par le second, l'ordre extérieur, elle est en contact avec quelque chose d'humain; elle tire sa force de la liberté. Et ainsi , quand on demande de quel droit l'Eglise a ôté à la puissance des Césars une partie d'elle-même, c'est comme si l'on demandait de quel droit la liberté chrétienne sest établie ? Car lEglise n'a pas ravi aux Césars la force intérieure et divine de la gi'àce, ils ne l'avaient pas- elle n'a eu de démêlés avec eux que pour sa puissance extérieure, qui est celle de la liberté. Par conséquent , entre César et lEglise , la question se réduit à ceci : De quel droit la liljerté chrétienne sest-elle établie?

Je réponds d'abord : le droit divin. Ce n'est point, en effet, par une concession des princes qu'il nous a été donné d'enseigner l'univers. Ce ne sont pas les Césars, c'est Jésus-Christ qui nous a dit : Allez et enseignez toutes les nations. Ce ne sont pas les Césars, c'est Jésus-Christ qui nous a dit : Remettez les péchés ,' ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. Ce ne sont pas les Césars, c'est Jésus-Christ qui nous a dit : Crucifiez votre chair avec ses vices et ses concupiscences. Ce ne sont pas les Césars , c'est Jésus-Christ qui nous a dit : Recevez le Saint-Esprit. Par conséquent, nous ne tenons pas notre liberté des Césars, nous la tenons de Dieu, et nous la garderons parce quelle vient de lui. Les princes pourront bien se réunir pour combattre les prérogatives de l'Église, tes charger de noms flétrissants afin de les rendre odieuses, dire que c'est une puissance exorbitante qui perd les Etats : nous les laisserons dire, et nous continuerons à prêcher la vérité, à remettre les péchés, à combattre les vices, à communiquer l'esprit de Dieu. Si l'on nous envoie en exil, nous le ferons dans l'exil :

si Ion lïous jette dans les prisons, nous le ferons dans les prisons j si Ion nous enchaîne daris les mines, nous le ferons dans les mines; si l'on nous chasse d'un royaume, nous passerons dans un autre. Il nous a été dit que, jusqu'au jour où il sera demandé compte à chacun de ses œuvres, nous n'épuiserons pas les royaumes de la terre. Mais si l'on nous chasse de partout, si la puissance de l'Antéchrist vient à s'étendre sur toute la face du monde, alors, comme au commencement de l'Eglise, nous fuirons dans les tombeaux et dans les catacombes. Et si enfm on nous poursuit jusque-là, si 1 on nous fait monter sur les échafauds, dans tout noble cœur d homme nous trouverons un dernier asile, parce que nous n'aurons pas désespéré de la vérité, de la justice et de la liberté du genre humain.

Je dis la liberté du genre humain, car à qui la liberté chrétienne a-t-elle été donnée? A qui Jésus-Christ la-l-il transmise en patrimoine avec son sang? A tous, et, en particulier, aux pauvres, aux petits, aux malheureux. On parle tous les jours de nouvelles théories de civilisation, de lois agraires, des droits du peuple. Eh bien ! voici son héritage ! Vous autres, vous avez de la science, du crédit, des pompes, l'honneur et la joie de ce monde ; Dieu n'a pas pu ou n'a pas voulu en donner à tous, peu importe, mais à tous il a donné sa parole.. Voudriez-vous ôter à ceux qui n'ont rien le droit de l'entendre? Voudriez-vous leur ôter cette parole : Bienheureux les pauvres ! Bienheureux ceux qui pleurent/ Prenez garde, en la leur étant, de vous l'ôter à vous-mêmes ? Tôt ou tard le monde vous manquera, et alors vous serez aises de trouver la liberté de la croix. La croix est k sceptre du pauvre, mais c'est aussi le dernier que porte la main des rois. Respectez-la pour lès autres, par pitié pour vous-mêmes.

Je dis donc que la liberté chrétienne qui constitue la puissance de l'Eglise, sous le rapport extérieur, vient de Dieu, et qu'elle ^t le patrimoine du genre humain. J'ajoute qu'elle est de droit naturel ; parce qu'elle n'est que le moyen de propager la vérité, la grâce, la vei'tu, trois choses qu'on ne saurait ravir à l'homme, et qui sont essentiellement libres vis-à-vis de tout pouvoir humain .

En effet, la vérité, pour commencer par elle, est une chose qui n'appartient à personne, que nul souverain ne peut réclamer comme sa propriété : la vérité est à tous, et il ny a point de droit contre elle, qui est la source de tous les droits. Quel droit pourrait-on avoir contre la vérité? Celui d empêcher quelle ne fût connue? Mais ce droit impliquerait la négation de toute justice j car la vérité est le droit de tous, par cela seul que Ihomme est un être intelligent. Sans doute la vérité sexprime et se transmet par la parole; mais la parole, quand elle n'exprime que la vérité, se confond avec elle ; elle n'est que la vérité communiquée, c est-à-dire la vérité usant de son droit de se faire connaître. Voudrait-on dire que la vérité est en droit d'être connue , qu'il n'y a point de droits contre elle , mais que les princes ont le droit de discerner ce qui est la vérité de ce qui est l'erreur? Encore que ce droit appartînt à la puissance civile, il n'en résulterait rien contre l'Église, qui est la véiité et la dépositaire de la vérité ; mais il s'en faut bien qu'on puisse dire dune manière absolue que le droit de discerner la vérité de l'erreur appartienne à la puissance civile. Cette puissance est composée d'un certain nombre d'hommes qui ne sont pas infaillibles , et qui peuvent aflirmer seulement que telle chose leur parait vraie ou fausse, que telle chose parait utile ou nuisible à l'État , sans qu'ils aient le droit de porter un jugement obligatoire sur la vérité ou l'erreur. Nul ne peut être tenu en conscience de croire ce que croit la puissance civile, et par conséquent le droit de discerner la vérité de Terreur ne lui appartient pas ; car si ce droit lui appartenait, chaque citoyen serait obligé en conscience d'adhérer au jugement quelle aurait porté. Oui ne rirait à la pensée d'un pouvoir humain venant afficher à la porte de Notre-Dame quelle est la vérité d'aujourd'hui, et, ce soir, quelle sera la vérité de demain? Les princes, il est vi-ai, l'ont tenté plus d'une fois ; mais si d'autres ont eu la lâcheté de se soumettre à cette abjecte servitude, rÉglise y a résisté toujours au prix de son sang, et opposé à une ambition aussi ridicule que funeste de la part des rois, la double sauvegarde d'un profond mépris et d'un profond respect-

De même que la vérité, la grâce est libre de soi. Car, qu'est-ce que la grâce? C'est une action de Dieu sur Ihomme : comment Ihomme aurait-il le droit d'empêcher cette action? Il est vrai que la grâce se confère par des signes sensibles ; mais ces signes ne sont, comme la parole à légard de la vérité, que l'expression de la grâce, que la grâce se communiquant par une certaine voie. Par conséquent les sacrements et la grâce sont indivisibles ; on ne peut attenter aux uns sans attenter à l'autre. Nous ne ferons pas linjure aux puissances temporelles, lorsqu'à une époque qui n'est pas très-éloignée de nous, elles envoyaient des huissiers dans nos temples pour saisir par arrêt les saintes hosties, le corps du Dieu vivant , nous ne leur ferons pas linjure de croire qu'elles n'en voulaient qu'à un peu de pain. Elles ne s'attaquaient pas à ces choses sensibles, mais à la force qui s'y cache. Et qu'est-elle cette force , sinon celle que la foi nous a donnée, et qui vient de l'action de Dieu sur nous? Si ce n'était pas Dieu que je porte à l'autel, si ce n'était que du pain, vous n'auriez pas besoin de tant de bataillons pour l'arracher de mes mains.

Reste la vertu. Et c'est ici surtout que la lumière est éclatante; car quels droits peut-on avoir contre la vertu? L'homme est né pour le bien ; c'est plus que son droit , c'est son devoir. Y a-t-il des droits contre le devoir? Je veux être humble, doux, chaste : qui a droit contre l'humilité , la douceur et la chasteté ? Je veux quitter les habits du riche, et revêtir par amour ceux du pauvre: qui a droit contre un vêtement honnête et fraternel? Je veux vendre mon patrimoine et le distribuer aux membres souffrants de Jésus-Christ et de l humanité : qui a droit de mettre des gardes au cœur qui s'ouvre, et de proscrire la charité? Ah! si, quand nous vînmes annoncer pour la première fois 1 Evangile, on eut pu nous dire que nous étions des incendiaires, que nous troublions l'empire et le voulions renverser , la puissance civile eût été dans son droit en se prémunissant contre nous. Mais, « Cherchez dans vos prisons, disait Tertullien, et voyez s'il s'y « trouve un seul chrétien accusé de crime. Ceux que vous y re- « tenez ne sont accusés que d'une chose , de porter le nom de

« chrclicns. Et que leur demandez-vous pour les mettre en lift bcrté ? De prendre entre deux doigts un peu dencens , et de « le jeter devant une statue. Donc, concluait-il, ce nest pas à « cause de leurs vices que vous les accusez, mais à cause de leurs « vertus. » Soyons francs, Messieurs, on peut disputer sur la vérité , elle est livrée ici-bas à la dispute des hommes, mais jamais sur la vertu. La vertu brille dun caractère qui ne laisse aucune prise à l'injustice et à la tyrannie , et encore que le christianisme ne fût pas libre à titre de vérité, il le serait à titre de vertu.

Vous le voyez. Messieurs , non-seulement la puissance de l'Église est fondée sur le droit divin, non-seulement elle est légitime en vertu du droit naturel , mais elle nest pas autre chose , en dernière analyse, que lexercice même de la liberté humaine. Quiconque attente à lEglise attente à notre liberté , je ne dis pas politique et civile, mais à notre liberté morale, à ce qui nous fait hommes. Comme intelligence, Ihomme a le droit de connaître et de communiquer la vérité ; comme être moral, il a le droit de pratiquer la vertu et de l'enseigner aux autres ; comme être religieux, il a le droit de communiquer avec Dieu, et de recevoir ses inspirations et ses dons. Liberté de la vérité , liberté de la grâce, liberté de la vertu, voilà toute la puissance de lEglise, tout son droit, toute son ambition.

Aussi l'établissement de l'Eglise a-t-il été, sous le rapport de la liberté morale et de la dignité de l'homme, un bienfait dont la merveille est plus que jamais visible. Autrefois la puissance civile ne réglait pas seulement les intérêts de la vie, de la sécurité, de la propriété, de l'honneur, de l'indépendance nationale j elle réglait aussi les affaires morales et religieuses, et cette accumulation de pouvoirs, sans être utile à la religion et aux mœurs, qui étaient tombées dans daffreux excès, rendait le despotisme plus profond et plus indestructible. Par l'établissement de l'Eglise, la puissance civile a perdu le gouvernement de la pensée humaine, et n'est plus maîtresse des lois divines. La religion subsiste de soi-même, de sa vie propre et indépendante, contre-ba-

lançant par son influence toutes les influences exorbitantes qui tendraient à prévaloir et à opprimer les peuples. L'action exercée , sous ce rapport , dans la société par TEglise , a tellement pénétré dans les mœurs , qu'on a même attribué à Terreur les droits de la vérité , et que tous les cultes ont aspiré à la même liberté que celle qui avait été conquise par l'Eglise catholique. Nous ne concevons plus la puissance civile exerçant en son nom la puissance religieuse, et ce nest pas le moindre déshonneur du protestantisme que davoir fait du prince le chef extérieur du christianisme chez les diverses nations protestantes.

Mais, direz-vous, si rétablissement de la puissance spirituelle dans le monde a donné un développement utile à la dignité et à la liberté morale de Ihomme , n'a-t-il pas introduit un principe d'anarchie dangereux dans la société civile? Au lieu de l'unité de pouvoir qui maintenait l'ordre social, il y a désormais dans chaque Etat catholique deux pouvoirs ayant les mêmes sujets. Si encore jamais la puissance spirituelle et la puissance civile n'étaient en désaccord sur leurs attributions , peut-être cet état de choses serait-il supportable. Mais tout le monde sait que, bien qu'il y ait des choses évidemment spirituelles , d'autres évidemment temporelles, il en est plusieurs d'une nature mixte et obscure qui sont un sujet de contestations perpétuelles entre les deux puissances. L'histoire est pleine de ces exemples. Tantôt l'Eglise, tantôt l'empire l'a emporté ; des querelles sanglantes ont souillé les annales de lEglise et celles des peuples. Quel moyen, quand ces discussions s'élèvent, de les terminer pacifiquement? Oui sera juge entre les deux parties, puisqu'elles sont indépendantes l'une et l'autre et n'ont point de supérieur commun ? C'est la guerre qui décide, en pareil cas, entre les souverains temporels. Sera-ce aussi la guerre qui décidera entre la puissance spirituelle et la puissance civile ? Si c'est la guerre, l'Eglise n'est donc pas fondée sur la seule force de la grâce divine et de la persuasion , et les Etats catholiques seront menacés dune guerre civile perpétuelle. Si ce n'est pas la guerre, qui décidera les contestations ?

Messieurs , remarquons d'abord que la lutte est l'état présent

de 1 humanité , que le bien et le mal , la chair et Tesprit , les royaumes contre les royaumes , les idées contre les idées , sont dans un combat permanent, et que Tordre nait de ce combat. L'ordre n'est pas autre chose que l'assemblage d'éléments divers, et plus l'harmonie est composée de discordances partielles, plus le triomphe de l'ordre est grand, plus sa puissance est manifestée. Ne nous étonnons donc pas que Dieu ait établi, par l'institution de son Eglise, une sorte de dualisme dans la société. Nulle puissance n'est limitée que par une autre puissance ; et , ce qui est admirable , c'est que la puissance spirituelle , en limitant la puissance civile, l'affermit sur des bases inébranlables. Jamais les princes n'ont vécu plus longtemps, n'ont joui de plus d'amour dans les nations qu'ils gouvernaient, que depuis rétablissement de l'Eglise 5 et , à mesure qu'on voit l'Eglise s'affermir dans un Etat, on y voit la puissance civile plus respectée, comme on la voit tomber dans l'abaissement à mesure que l'Eglise perd de son influence. Le fait ne souffre pas de réplique. Dieu, en établissant lÉglise, a non-seulement travaillé à la liberté humaine, mais aussi à la protection de Tautorité humaine. On peut dire d'elle ce que Tacite a dit de Nerva , quelle a réconcilié la liberté et le commandement. Si l'on cherche pourquoi , on trouvera que le propre de 1 Eglise est de faire respecter tous les droits en faisant connaître et respecter la vérité, et que, par conséquent, tous les droits , ceux des souverains et ceux des peuples , ont en elle un soutien.

Quant aux débats qui s'élèvent entre les deux puissances sur des matières délicates , faisons d'abord observer que les droits fondamentaux de TÉglise sont clairs comme le jour; que, sur les questions mixtes, les deux puissances ont la ressource de s'entendre par des concordats et de se faire des concessions réciproques; que l'Eglise, n'ayant pas la force armée à sa disposition, ne peut jamais établir violemment une injustice. C'est là, Messieurs, le grand privilège de l'Eglise en ce monde, elle ne peut pas l'injustice, les armes à la main. Si elle agit, c'est toujours avec le consentement des peuples ou des souverains , sous la protection

de la liberté ou du droit public. J'avoue que la puissance civile a la cbance d'abuser de sa force contre l'Eglise ; mais l'Eglise ne lui opposera que deux défenses, le martyre et Dieu : le martyre en soufl'rant plutôt la mort que de rien faire contre les droits donnes par Dieu à son Eglise, et ensuite Dieu lui-même, qui est son fondateur, son guide , le tuteur de sa faiblesse au milieu du monde, et qui a promis de ne pas labandonner. Les exemples en sont multipliés dans Ibistoire, et on pourrait en montrer de récents qui sont présents à tous les esprits. Qu'était Pie VII contre Napoléon? Cependant Pie Vil a lutté contre le maître du monde par la seule force de sa conscience, et il a vaincu sans armes l'homme des armées.

Lorsqu'on demande qui sera juge entre la puissance spirituelle et la puissance civile, on oublie qu'il existe un Dieu qui gouverne le monde, et l'on demande une solution qui, si elle était possible visiblement sans l'intervention divine, chasserait Dieu du gouvernement général des affaires humaines. Dieu est nécessaire; il est le nœud auquel tout aboutit, et il manifeste son action par des événements qui changent la face des siècles, et qui ont un caractère particulier de puissance imprévue, par où il est aisé de les reconnaître.

Aucun motif de défiance et de haine n'existe donc contre l'Eglise catholique , par suite de son établissement définitif au milieu de la société, de l'espace et du temps. Elle a tout reçu, n'a rien usurpé , et a tout béni : elle a reçu ses droits de Dieu et de la nature ; elle n"a usurpé ni la vérité , qui est à tous , ni la grâce , qui nest à personne qu'à Dieu , ni la vertu , qui est le devoir commun ; elle a béni la liberté par l'usage quelle en a fait , et l'autorité en l'admettant au partage de sa propre couronne. Cependant elle n'a cessé, malgré la splendeur de sa légitimité et de ses bienfaits, de souffrir persécution. Comment cela se peut-il? Quel vent lui amène de chaque siècle le bruit de l'outrage? Je vous le dirai , Messieurs : deux esprits poursuivent l'Eglise et la poursuivront toujours, Tesprit de domination et. l'esprit de licence. L'esprit de domination ne saurait supporter la liberté dont

jouit rÉglise, et l'esprit de licence a horreur de la vérilé, de la grâce etdelavertudontrÉgliseestlinfatigable apôtre cl riiéroïque soutien. Lesprit de domination pousse les peuples au protestantisme ancien ou moderne, a(in de rester seul maitre de la société • l'esprit de licence les pousse à une révolte plus large encore , afin daffrancliir l'orgueil et la volupté blessés par le mystère de la croix. Il semble que l'Eglise devrait succomber sous ce double effort qui tend au même but , et qui lâche contre elle l'humanité par ses deux bouts, par le trône et par la plèbe. Mais , ô profondeur des voies de Dieu ! L'esprit de "domination exècre l'esprit de licence, et l'esprit de licence exècre l'esprit de domination. Au moment où tous deux se ruaient avec plus d'ardeur contre l'Eglise , et jouissaient déjà de sa ruine, ils se sont tout à coup rencontrés face à face et heurtés. Une aveugle fureur les précipite l'un sur l'autre; ils voudraient chacun recueillir seul les dépouilles de l'Eglise , et leur haine réciproque s'accroît de la présence de leur proie. De temps en temps ils s'arrêtent, ils se regardent étonnés, ils sentent qu'ils auraient besoin de s'unir pour achever leur victime ; ils se cherchent des liens de parenté. Lesprit de domination se dit : Mais moi , ne suis-je pas le père de la licence? Et l'esprit de licence se dit : Mais moi , ne suis-je pas le père de la domination ? Vains efforts ! Ils baissent assez lEglise pour vouloir s'allier contre elle ; mais ils se haïssent trop pour qu'une autre haine leur serve de lien. 0 justice de Dieu ! Laissez passer la justice de Dieu !

Dans une oasis de l'Arabie, un agneau paissait. Le rugissement du lion se fait entendre, le roi du désert parait, il va tomber d'un bond sur l'animal sans défense : mais voici qu'un autre , mû par la même faim , s'élance de l'autre extrémité du désert ; ils se regardent, se mesurent, se déchirent, tandis que l'agneau sain et sauf paît tranquillement à côté de leur fureur. Les deux lions , c'est le monde ; l'agneau , c'est l'Eglise : le monde est divisé , l'Eglise est une.

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