‹ Conférences (volume 2)Chapitre 14 sur 30 · DE LA PUISSANCE COERCITIVE DE L ÉGLISE · texte numérisé non relu

DE LA PUISSANCE COERCITIVE DE L ÉGLISE

Monseigneur, Messieurs,

Nulle puissance ne saurait être conçue sans souveraineté, c'est-à-dire sans être indépendante de ceux qu'elle régit. Une puissance qui serait dépendante de ceux quelle régit ne serait pas une puissance, mais une servitude. La puissance spirituelle a donc nécessairement reçu une souveraineté spirituelle, et elle lui fut donnée dans ce fameux texte : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel (i). Ce pouvoir de lier et de délier dans Tordre spirituel nest pas autre chose que le droit de gouverner, avec indépendance, les choses divines dont le dépôt a été confié à l'Eglise. L'Eglise n"a pas été envoyée aux hommes comme une esclave, mais comme une maîtresse ; elle n'a pas été envoyée pour leur distribuer à leur gré la parole, la grâce et tous les effets de son ministère, mais pour les leur distribuer avec sagesse et justice, pour admettre à leur participation ceux qu'elle en juge dignes, pour repousser ceux quelle en juge indignes : autrement elle agirait en aveugle et perdrait les âmes au

(t) Saint Mathieu, ch. 18. vers. 18.

lieu de les sauver. Nous nous proposons donc, Messieurs, d'examiner aujourd'hui la puissance coercitive de l'Eglise, ou autrement sa puissance de lier et de délier, laquelle se réduit au droit d'imposer des pénitences dans le for intérieur, et au droit d'excommunier dans le for extérieur.

Il est de la nature des choses que tout mal engendre un malheur pour celui qui le commet, sans quoi le bien et le mal seraient de soi indifférents. Ce malheur , c'est la peine. Mais comme le but de la peine n'est pas une vengeance stérile, comme elle tend à l'amélioration du coupable en même temps qu'à la réparation du mal, il s'ensuit que toute peine, dans l'ordre présent, est un mélange de justice et de miséricorde. Là où il ny a que justice, le coupable est sacrifié j là où il n'y a que miséricorde, le bien est compromis. Cela posé, nous connaissons sur terre trois puissances pénales, la nature, la société civile et 1 Eglise. La nature punit le mal dans le corps et dans l'àme : dans le corps par la maladie , la souffrance et la mort prématurée ; dans l'àme, en la dégradant, en lui ôtant ce quelle avait de virginal, de sensible et de saint. Là point de miséricorde, la nature fait sentir jusqu'au bout son aiguillon vengeur. Quand elle a flétri un liomme, il est rare qu'elle lui permette de se relever. Si je considère la société civile, là encore je trouverai la miséricorde absente. La nature avilit, la société déshonore : car partout où la peine est publique, le déshonneur est inévitable, et partout où le déshonneur sévit, la miséricorde ne paraît pas. Ni la nature ni la société ne possèdent donc la pénalité complète, la pénalité qui blesse et qui guérit, qui punit et qui réconcilie, qui frappe en aimant et abaisse pour relever. La nature a le glaive inexorable de la douleur et de la mort, la société a sa hache et ses bourreaux ; ni lune ni l'autre ne connaissent le vase où se cachent l'onction de la miséricorde et l'honneur du repentir. C'est à l'Eghsc qu'a été confié ce mystérieux aromate ; elle seule a le secret des peines qui réhabilitent, et ce n'est pas la dernière preuve de la divinité de son institution.

La première des peines divines dont l'Eglise est armée, c'est

l'aveu, l'aveu volontaire. Et dans cette peine il y a justice : car si vous avez eu le courage de commettre la faute, pourquoi pas devant l'univers? Si vous n'avez pas craint de mal faire devant votre cœur, pourquoi pas devant Ihumanitc tout entière? Et cependant cette justice est miséricordieuse. Car ce n'est point au monde, à un monde sévère et corrompu, quon vous ordonne d'avouer vos fautes ; c'est à un seul homme , dans le plus profond secret, à un homme humble et doux, semblable à ses frères par la tentation , mais épuré par la victoire ; et cet aveu vous abaisse sans vous déshonorer, vous touche plus qu'il ne vous frappe, vous rapproche de vous-même et de Dieu, de vous-même, par le bien que vous sentez vivant dans votre cœur, de Dieu, par le pardon qu'il vous octroie. Quand les protestants ont détruit la confession, quand ils ont envoyé les hommes se confesser à Dieu , qu'ont-ils fait que laisser l'âme seule avec le péché , et que chasser la miséricorde par peur de la justice? Et vous, Messieurs, quand, par un instinct meilleur, vous vous préoccupez de systèmes pénitentiaires, est-ce que vous n êtes pas sur la trace de Jésus-Christ et de son Eglise ? Est-ce que vous ne cherchez pas à transformer la vindicte publique en expiation, afin que le coupable sorte de vos mains puni, mais sauvé; atteint par la honte et la douleur, mais ramené par elles au sentiment et à l'honneur du bien ? C est votre pensée, lun de vos vœux les plus chers et les plus dignes de respect : pourquoi donc méprisez-vous dans l'Eglise le mystère de l'expiation ? Pourquoi ne voyez-vous pas que l'œuvre accomplie par elle est celle-là même que vous avez l'ambition de réaliser? Car vous n'en êtes qu'à l'essai, et quels essais ! Vous bâtirez bien d'ingénieuses prisons ; vous étoulï'erez bien un homme entre quatre miirs ; vous lui imposerez bien des privations que vous n'estimez pas être des tortures, parce qu'elles n'arracheront pas le sang : mais, quoi que vous fassiez, vous déshonorerez toujours l'homme, et vous n'aurez trouvé le chemin de son cœur, que pour y verser plus à fond le poison du désespoir. Oui, il faut des pénitences plutôt que des peines; il faut 1 expiation plutôt que la répression; il faut la réhabilitation plutôl

que la mort : oui, mais vous ne le pouvez pas. Songez que cela est fait; laissez les hommes venir aux pieds du prêtre, et vous ferez plus qu'avec vos chaînes, vos bourreaux et vos rêves. Bailleurs, quels crimes atteignez-vous avec tout cet appareil pénal? Le meurtre, le vol, la violence. Mais il y a un mal qui pénètre dans les cœurs, qui ronge les familles, qui corrompt les nations et les livre pieds et poings liés au premier conquérant venu. Est-ce que ce mal ne vous échappe pas? Nous, avec laveu volontaire, nous atteignons tout, les crimes publics et les crimes secrets ; nous les atteignons davance, dans la pensée qui les prépare : sur le trône comme dans léchoppe de lartisan. Voyez ces princes qui sont hommes comme nous, plus hommes que nous, et par cela même plus à plaindre : ils ont autour de leurs vices des gardes et des honneurs ; la vérité n'approche pas deux, même lorsqu'on peut les insulter, car linsulte n'apprend rien. Laissez faire, voici un pauvre prêtre, un capucin, dont personne ne sait le nom : il monte ces escaliers superbes , il entre , il pénètre là même où les confidents n'arrivent pas ; il s'assied , et le prince s'agenouillant lui dit : Confiteor tibi, Pater. Et à qui dit-il cela ? Ce n'est pas à un homme , c'est à l'humanité toute entière ; c'est l'humanité toute entière qui le saisit , qui létreint , qui lui dit : Sire, vous avez péché, vous n'êtes pas digne d'approcher de Dieu.

Si l'on était venu dire à Auguste, se promenant dans ses jardins avec Horace ou Mécène : Il y a là-bas un homme avec une besace et un bâton, qui se dit envoyé de Dieu pour entendre l'aveu de vos fautes ; n'aurait-il pas regardé cet homme comme un fou ? Eh bien ! Messieurs, cette folie a prévalu. Et remarquez, je vous prie, qu'à tout moment, dans le christianisme, nous ne trouvons que cela, des folies ; et ces folies, nous les justifions devant vous, vous, l'élite de ce siècle, et vous les écoutez, et vous dites : Pourtant, cela est beau !

Je ne m'arrêterai pas, Messieurs, aux autres peines que l'Eglise impose dans le for intérieur, comme sont la prière, l'aumône, les privations. Nous aurions les mêmes remarques à faire sur elles que sur l'aveu volontaire ', mélange de justice et de miséri-

corde, elles ont toutes pour but de détruire le fond d'orgueil et de concupiscence qui est en nous. Je passe donc aux peines du for extérieur, qui se réduisent à l'excommunication, cest-à-dire à la soustraction plus ou moins complète des biens spirituels dont dispose l'Eglise, au retranchement partiel ou intégral de sa communion. Cette peine est aussi de droit divin, c'est-à-dire établie par Jésus-Christ, qui disait à ses disciples : Si voire frère a péché contre vous, reprenez-le entre vous et lui j- s il vous écoute, vous aurez gagné l'âme de voire frère ,- s'il ne vous écoute pas, choisissez un ou deusc témoins, afin que tout se termine entre eux et vous. Que s'il ne les écoute pas, ditesle à V Eglise, et s il n écoute pas V Eglise, quil vous soit comme un païen et un public ain (i). Cette peine. Messieurs, est à la fois juste et miséricordieuse j juste, parce que toute communauté repose sur des engagements réciproques, et que la participation à ses droits exige la participation à ses devoirs ; miséricordieuse, parce que, sans violence, et en ne faisant qu'accepter les dispositions du coupable lui-même, elle peut déterminer le retour de l'àme qui s'éloignait de son plein gré, sans connaître assez l'abime où elle se précipitait. Toutefois, comme il sagit ici du for extérieur, d'un rapport public de lÉglise avec un de ses membres rebelles, la sévérité l'emporte évidemment sur la douceur, et il faut considérer l'excommunication non plus seulement comme une peine salutaire, mais aussi comme l'exercice dune haute liberté. Nous avons vu que 1 Eglise était libre dans son action spirituelle, libre de répandre la vérité par la parole, la grâce par le sacrifice et les sacrements, la vertu par toutes les pratiques qui en sont la source et la confirmation : c'est là ce qui constitue sa liberté positive, sa liberté de faire. Mais il est une autre liberté, non moins nécessaire et précieuse, c'est la liberté négative, la liberté de ne pas faire, sans laquelle aucune souveraineté n'est possible, et même aucune dignité. Or, l'Eglise possède cette liberté par l'excommunication.

(i) Saint Mathieu, cli. 18, vers. 15 et suiv.

Sans le pouvoir d'excommunier, que serions-nous? des esclaves. Quiconque na pas la liberté de refuser son service, est un esclave ; (juiconque a la liberté de le refuser, est maître et seigneur. Il faut que les potentats le sachent bien : le dernier dentre les prêtres peut se refuser de communiquer avec eux. Il faut que les ïhéodose sachent bien qu'ils trouveront des Ambroise, qui, les voyant venir tout couverts du sang de ïhessalonique, les attendront sur le seuil et leur diront : Vous avez des soldats, vous pouvez forcer les portes du temple; mais si vous entrez, je sors. La liberté de sortir, c'est la première liberté de l'homme de cœur : malheur à qui ne la possède pas !

Au temps des discussions de saint Thomas de Cantorbéry avec Henri II d'Angleterre, l'archevêque avait signé, dans le palais du prince, des articles contraires aux libertés de lEglise; après l'avoir fait, il se retirait, précédé d'un diacre qui portait la croix. Arrivé à l'antichambre du palais, le diacre posa la croix contre le mur et laissa passer l'évêque. Et comme celui-ci lui en demandait la raison : « Parce qu'aujourd'hui, répondit le diacre, vous « avez trahi TEglise de Dieu , je ne porte plus la croix devant « vous. » Thomas Beckct se mit à verser des larmes, et, aussitôt qu'il fut rentré chez lui, il rétracta ce qu'il avait signé. Eh bien ! Messieurs, où est la beauté de ce mot : « Je ne porte plus la « croix devant vous ?» D'où vient que Thomas Becket, cette grande àme, verse des larmes? D'où vient que ce diacre, bien que sa conduite fût répréhensible, selon les règles ordinaires, a mérité un souvenir d'admiration? C'est que sa parole était une parole d'homme libre, d'homme d'honneur, de chrétien, la parole d'un homme qui refuse son service à l'iniquité, et devient, par cette simple abstention , plus fort et plus grand que son seigneur ; c'est qu'elle voulait dire : « Vous êtes l'archevêque de Cantor- « béry, vous avez été chancelier d'x\nglcterre, l'ami du roi ; moi, « je ne suis qu'un pauvre diacre ; mais vous venez de trahir a l'Eglise, je suis trop grand pour porter la croix devant vous. » C était une excommunication sublime.

Plus une nation s'éloigne de la foi , plus il nous faut retenir

cette sainte fierté chrétienne, qui faisait dire aux musulmans, en parlant de saint Louis : « Nous navons jamais vu d'aussi fier « chrétien. » Plus 1 Eiîlise est outragée, plus elle doit, comme un homme d'honneur, se tenir ferme sur sa liberté. A Rome, dit-on , lorsqu'un homme s'ôte la vie par un suicide , on le regarde comme un aliéné, et on ne lui refuse pas les cérémonies de la sépulture chrétienne. On le peut à Rome, où le christianisme régne dans toutes ses splendeurs ; ici, nous ne le pouvons pas. Il faut être tolérant, mais non pas tolérant jusqu'à l'ignominie. Et, remarquez bien, Messieurs, que la liberté de ne pas faire est plus forte encore que la liberté de faire. Un homme parle, on peut lui couper la langue ; il lève les mains au ciel, on peut les lui abattre ; il court, pour administrer les Sacrements, on peut entraver ses pas. Mais, au contraire, pour obtenir de lui quïl agisse, s'il ne le veut pas et ne le doit pas, pour lui arracher les paroles de l'absolution ou de la consécration, que fera-t-on? On le tuera, peut-être. Mais c'est là son triomphe, car quand on est mort on ne ftùt plus rien. La mort anéantit la liberté de faire, elle consacre la liberté de ne pas faire ?

Il est inutile de nous arrêter davantage sur la puissance cocrcitive de l'Église, considérée dans sa nature purement spirituelle et intérieure, parce que rien n'est plus facile à comprendre que nulle société n'est sans lois , et que quiconque ne veut pas observer les lois d'une société ne doit s'en prendre qu à lui si cette société le repousse, ou lui impose des conditions pour rentrer en grâce. Mais il se présente ici une question plus grave, qui a sans doute préoccupé votre esprit pendant que je vous parlais. Vous vous êtes dit : La puissance de lier et de délier, maintenue dans des bornes purement spirituelles, sans l'appui d'aucune force civile, est une chose toute simple et qui va de soi. Mais l'Eglise n'a-t-elle pas usé d'une coaction matérielle pour faire observer ses lois? ]\'a-t-elle pas appelé la puissance civile au secours de la puissance spirituelle? C'est là qu'est la difTiculté. Comment l'Église est-elle fondée sur la grâce et la persuasion, si on a dressé des échafauds sanglants pour la défendre. Je suis bien aise,

Messieurs, d'être appelé sur ce terrain, et je vais my placer franchement, sans faire plier Ihistoire devant l'Evangile ni l'Evangile devant Tliistoire.

Il est certain que TÉglise n"a pas le droit du glaive matériel. Jésus-Christ se retourna vivement vers ses disciples, un jour qu'ils voulaient faire descendre le feu du ciel sur une ville qui les avait repoussés, et il leur dit avec reproche. Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes .- le fils de l'homme n'est pas venu pour perdre, mais pour sauver (l). Cet esprit, Messieurs, sest perpétué dans 1 Église, non pas seulement tandis quelle était persécutée, mais encore au temps de son triomphe. Je ne vous citerai pas les paroles de Tertullien, d'Origène, de saint Cyprien, de Lactance, de saint Athanase, de saint Hilaire de Poitiers, de saint Jean Chrysostôme : un fait éclatant en dira davantage. Lorsqu'à la fin du quatrième siècle, deux évêques espagnols dénoncèrent aux magistrats les priscillianistes , et furent cause que plusieurs perdirent la vie par jugement, le pape Sirice, qui gouvernait alors l'Église universelle, s'éleva contre eux : saint Ambroise les sépara de sa communion ; saint Martin se repentit toute sa vie d'avoir communiqué une seule fois avec eux; enfin ils furent condamnés en 590 dans un concile de Milan , et en ^I dans un concile de Turin. Deux siècles après, saint Grégoire-le-Grand écrivait à un patriarche de Constantinople, à propos de quelques hérétiques qui avaient été maltraités dans une sédition : « C'est « une prédication nouvelle et inouïe, que d'exiger la foi par des « supplices ! » Un concile de Tolède , tenu en 653 , ordonna que personne ne serait contraint à professer la foi, laquelle doit être embrassée volontairement et par persuasion : et ce canon a été inséré dans le corps du droit canonique.

Il est donc certain que l'Église, en tant qu'Église, ne possède pas le droit du glaive matériel, qu'elle est fondée sur la persuasion, que la foi ne doit pas être arrachée par la violence. Cependant l'autorité civile, qui a la puissance du glaive, ne peut-elle

(i) Saint Luc, ch. 9, vers. 55 et 56.

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pas employer la rigueur, non pour obtenir la foi, qui est un fruit de la grâce et de la persuasion, mais pour défendre l'Eglise contre les attaques de ses ennemis , et pour empêcher toute manifestation extérieure contre la foi ? Voilà , Messieurs , un nouveau point de vue sous lequel il faut envisager la question qui nous occupe. Dans toutes les sociétés antiques, la religion était considérée comme une loi fondamentale de l'Etat, et quiconque outrageait la religion était puni comme violateur des lois les plus sacrées du pays. Or, la société civile avait-elle le droit de faire de la reliiïion'^une loi fondamentale de l'Etat? On ne voit pas ce qui xi^«-^<-Mt pourrait en faire douter ; car la société civile est libre -d'établir toutes les lois qui ne sont pas injustes, et il ne semble pas qu'il soit injuste d empêcher tout acte extérieur contre la religion una- ' nimement pratiquée dans un pays. Les plus grands législateurs ''^j'""""'^ j^^ de l'antiquité l'ont pensé ainsi, et Jean-Jacques Rousseau, dans le dernier chapitre du Contrat Social, a formellement établi que c'était le droit de la société civile. Lorsque le christianisme se répandit dans le monde après Jésus-Christ, il y trouva cette doctrine , qui fut cause , en partie, de la longue persécution qu'eut à souffrir l'Eglise. L'Eglise, protégée par Dieu, surmonta cet obstacle. Les liens qui unissaient la religion et l'Etat furent brisés, et ne se renouèrent que tard, dans toute leur force, par suite de la dissolution de l'empire romain et de la confusion des royaumes barbares. Mais enfin le christianisme fut un jour la religion unanime de 1 Europe, et l'ancienne unité, qui faisait de la religion la loi fondamentale de lEtat, se reconstitua d'ellemême. Tout acte extérieur contre le christianisme fut réputé un acte de révolte contre les lois. Mais, remarquez-le bien. Messieurs, c'était là une institution politique, et non une institution d'ordre divin. La société, qui avait établi cette règle, l'avait jugée utile à l'ordre de l'empire; mais l'Eglise ne pouvait l'établir en vertu de son droit personnel. Je n'examine pas en ce moment le mérite de cette institution politique; je dis seulement que c'était une institution politique, et qu'à tout le moins , elle était fondée sur l'exemple de tous les peuples et de tous les législateurs

de ranliquitè. Vous en avez encore des débris aujourd'luii jusque dans les États protestants. Par exemple , l'observation du dimanche fait partie des lois de lÉtat en Angleterre et aux États- Unis, et cette loi y est maintenue, dun consentement unanime, avec une rigueur que nous serions tentés d'accuser, mais qui est le résultat de la volonté libre des citoyens. On ne force personne de croire au repos du septième jour, comme institué de Dieu , mais on force tout le monde d'en respecter l'observance extérieure. Telle fut donc, au moyen âge, la loi des sociétés européennes ; cette loi a été détruite par la volonté de ceux qui lavaient faite ; la religion n'est plus la loi fondamentale de la patrie ; mais, encore une fois , la patrie avait le droit de choisir cette loi , de se l'imposer et de la faire observer.

A la bonne heure, me direz-vous; mais TEglise en était bien aise, l'Église y consentait, lÉglise y coopérait ; elle acceptaft le bénéfice du sangj elle croisait le glaive spirituel avec le glaive temporel, pour former de tous deux, sur la tête des peuples, une voûte impénétrable à l'air de liberté. Eh bien! oui , dans mon âme et conscience, je le crois, l'Eglise était bien aise d'être associée à l'État, de faire avec lui, de son mouvement et du sien, un empire où la distinction de puissances n'entraînait qu'une plus forte harmonie et une plus profonde unité. Je le crois, je le dis; mais avec la même franchise, j'en dirai les raisons.

On accuse la vérité d'être intolérante , et l'on parle volontiers de la tolérance comme dim apanage de Terreur. Aucun préjugé n'est plus répandu , aucun n'est plus contredit par l'histoire et par le spectacle même des faits présents. S'il est un dogme historique, c'est que l'erreur est persécutrice, implacable, atroce, et cela toujours, dès qu'elle le peut et au degré où elle le peut. L'erreur c'est Antiochus, la vérité ce sont les Machabées. Tous ceux, disait saint Paul, qui voudront vivre pieusement dans le Christ-Jésus, souffriront persécution (l) ! Et Jésus-Christ, le grand holocauste de la vérité, la victime par excellence de

(i) II'Épîlre à Timothée. cli. 3, vers. 12.

l'erreur, disait lui-même aux Juifs : T oici que je vous envoie des prophètes, des sages, des docteurs^ vous tuerez les uns et les crucifierez, vous flagellerez les autres dans vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville, afin que retombe sur vous tout le sang innocent quia clé répandu sur la terre, depuis le sang d'Abel le Juste, jusquau sang de Zacharie, fils de Barachie que vous <ivez tué entre le temple et r autel (l). Cette prophétie ne tarda pas de s'accomplir, non-seulement en Judée, mais dans toute l'étendue de l'univers. Qui a persécuté pendant les trois premiers siècles de Tère chrétienne ? Sont-ce les catholiques ou leurs ennemis ? Qui persécuta sous les empereurs d Orient? JN'étaient-ce pas les ariens, les donatistes, les iconoclastes? et vous savez avec quelle fureur et quelle persévérance. L'Eglise , jusqu'à Charlemagne, eut sans cesse à se défendre contre les assassinats, les tortures, les incendies, les prisons, les exils, et tout cela , elle le souffrait de l'erreur. Il faut lire dans saint Augustin les atrocités commises en Afrique par les donatistes, comment ils s'organisaient en bandes d'assassins et d'incendiaires, mutilant, arrachant les yeux, les remplissant de vinaigre et de chaux vive ; et toutefois saint Augustin ne cessait d implorer les comtes et les tribuns de l'Afrique pour que la punition de leurs crimes n'allât jamais jusqu à la mort, parce que ces crimes avaient été commis en haine de lEglise. Le seizième siècle, avec la résurrection de l'erreur, a vu se renouveler tous ces drames sanglants ; il a vu les protestants briser nos images, abattre nos églises, renverser nos tombeaux, jeter au vent et dans les fleuves les reliques de nos pères, égorger nos prêtres et nos religieux, et inventer pour nous, dans la libre Angleterre, des supplices dont la description seule est ellemême un supplice cruel. Et aujourd'hui que les idées de tolérance paraissent si généralement répandues, qui persécute en Europe, qui emprisonne, qui bannit, qui envoie en Sibérie, qui arrache des conversions avec la ruse et le bâton ? Est-ce l Eglise ?

(i) Saint Maliiicu, cli. 23, vers '1 el35.

Ah! toute la terre le sait! Regardez plus près de vous, dans les moindres hameaux, vous verrez lEglise en hutte à une minorité iracassière, qui lui retranche le plus qu'elle peut l'eau et le feu, s'arme contre elle de la calomnie, et perd immanquablement, dès quil s'agit de ses droits, le sens du juste et de linjuste. Le comhat de l'erreur et de la vérité, cest toujours Gain et Abel ; Gain ne cesse de dire à son frère : viens, descendons ensemble dans le champ de la liberté... mais c'est pour l'y meurtrir en trahison. Il ne faut pas s'en étonner. Messieurs, que voulez-vous que fasse l'erreur? Elle n'a pour elle ni la raison, ni le cœur, ni l'histoire, ni l'ordre, ni la logique ; elle rencontre à chaque pas des monuments invincibles, des persuasions qui ne bougent pas, des transfigurations de l'âme qui lui ravissent ses sectateurs : encore une fois, que voulez-vous qu'elle fasse ? Elle ne peut que s'irriter, et tomber de la démence dans l'homicide. Le sang qui était sur Gain , voilà son signe : on essaie aujourd'hui de le déguiser, un temps viendra où la pourpre n'en sera plus ni lavée ni cachée. Pour nous, il est vrai, las d'une oppression dix fois séculaire, nous avons accepté avec reconnaissance l'union que nous proposait la cité des gens de bien ; nous avons cru que l'unité était un bienfait pour tout le monde aussi bien que pour nous. Il en est résulté que du sang a été versé pour notre cause, non pour convertir, mais par voie de représaille et de défense : on peut le regretter, car l'usage même d'un droit est quelquefois regrettable ; mais il reste toujours que notre nature, la nature de la vérité, est pacifique, patiente, pleine de tolérance et d'équité, et que seulement, après avoir souffert vingt fois le martyre, il ne lui a pas été interdit de constituer un royaume où le glaive temporel la défendit du glaive temporel. Notre habit est pur. Messieurs, il est blanc, c'est l'habit de la vérité.

Je me résume : la vérité et l'erreur se disputent le monde.

Les armes de la vérité, c'est la persuasion ; celles de l'erreur c'est

la force. Par son intelligence, l'homme tend vers la vérité ; par

. son corps, il tend vers l'erreur, qui est favorable aux passions.

La vérité tend donc à prévaloir par l'intelligence, et l'erreur par

la force corporelle. Si la sociélé civile veut défendre la vérité, e"est-à-dire empêcher la violence de la troubler dans ses efforts de persuasion, c'est son devoir- si elle veut aller plus loin, et faire de la vérité la loi fondamentale de l'Etat, cest son droit. Remarquez, Messieurs, la différence des deux cas : quand la société civile protège seulement la vérité ou lEglise contre la violence, elle accomplit un devoir ; quand elle fait de la vérité sa loi fondamentale, elle use du droit qui appartient à toute société de se constituer librement sous le joug^de certaines lois. Et certes, sil est une idée grande, forte, digne de l'homme, c'est de prendre la vérité pour loi fondamentale. Ne fut-ce qu'une utopie, ce serait une belle utopie. Mais les passions humaines, qui avaient respecté cet état de choses dans l'antiquité, parce qu'alors la religion était erronée, l'ont attaqué avec énergie dans les temps modernes, parce que la religion était toute pure, toute sainte, toute vraie. Les passions ont été victorieuses ; la société civile, profondément divisée, repose aujourdhui sur un principe absolument contraire, la pleine et entière liberté des cultes. Puisse du moins cette liberté n'être pas un vain mot, et lEglise obtenir une fois de Terreur l'exercice paisible et entier de ses droits spirituels, c'està-dire du droit de persuader le genre humain! Cest notre plus douce espérance et notre plus cher désir.

NOTRE-DAME DE PARIS

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