AMÉE
HUITIÈME CONFÉREIVCE.
DE LA DOCTRINE DE l'ÉGLISE EN GÉNÉRAL, DE SA MATIÈRE ET DE SA FORME.
MoNSElGî<EUR (i),
Messieurs,
Le temps a fait un pas, il vous ramène devant cette chaire que vous avez entourée de tant d'assiduité. Puisse-t-il avoir épargné dans votre mémoire les vérités que nous vous avons annoncées î Puisse-t-il du moins en avoir laissé subsister quelques débris ! Si Dieu nous a fait cette grâce, à vous, à moi, à l'Eglise, vous vous rappelez que nous vous avons exposé la nécessité d'une Église enseignante, son caractère distinctif, sa constitution, son
(i) Mgr. de Quélen. archevêque de Paris.
autorité morale et infaillible, ses rapports avec Tordre temporel et sa puissance de coercition. Mais cette Eglise, ainsi connue de vous, elle possède nécessairement une doctrine, car si elle ne possédait pas une doctrine, oîi serait la nécessité de son enseignement? La doctrine quelle possède, le monde ne la possède pas; car, si le monde la possédait, à quoi bon 1 Eglise pour la lui enseigner? Donc lEglise a une doctrine qui est à elle, à elle seule, quelle possède à lexclusion du monde, à lexclusion de la science, et de toute puissance intellectuelle qui n'est pas elle.
Mais quelle est cette doctrine? Quelle est sa matière, sa forme, ses sources? Voilà des questions préliminaires quïl est important de résoudre avant de passer à l'exposition de la doctrine elle-même. Nous y consacrerons les Conférences de cette année, et dès aujourd'hui nous nous demanderons : Quelle est la matière et la forme de la doctrine de l'Église ; car toute doctrine a un objet, que nous appelons sa matière, et un procédé pour saisir cet objet, que nous appelons sa forme. Entrez avec respect dans ces grandes avenues de la vérité : bientôt le sanctuaire vous apparaîtra, et déjà, quoique de loin, vous en sentirez la présence.
Lorsque l'esprit de ténèbres voulut tenter d'orgueil l'esprit de Ihomme, il chercha quel pourrait être l'objet digne de le séduire, et il lui dit : Vous serez comme des dieux , sachant le bien et le mal{\). Tel est, en effet. Messieurs, l'objet le plus élevé, l'objet suprême de la connaissance; au fond de toutes choses, à leur commencement, à leur milieu, à leur fin, la première et la dernière question qui se présente est une question de bien et de mal.
Regardez l'homme par le haut de son être, par lintelligence : il est aisé de voir que la lumière est son plus cher besoin. L'homme n'a pas seulement, comme dit Bossuet, deux trous dans la tète pour apercevoir les choses extérieures; il a au dedans de lui je ne, sais quel abime ouvert pour y recevoir l'écoulement de la vérité. L'intelligence est ce creux profond que la vérité devrait rem-
(i) Genèse, cli. ô, vers. 3.
plir. Elle y mire, en effet, mais imparfaite, obscure, combattue, mélange douloureux de ténèbres et de lumière. La lumière, dit admirablement 1 Ecriture, luit dana les ténèbres et les ténèbres ne la comprennent pas [{) . Quand laurore se lève sur le monde, la nuit disparait devant elle; mais alors même que le jour de la vérité se lève dans lintelligence, les ténèbres ne s'enfuient pas, elles résistent, elles veulent partager lenipire. Un poëte a dit :
On ne partage pas le pouvoir souverain ;
ce n'est pas vrai; car le plus beau trône est celui de 1 intelligence, et les ténèbres l'occupent avec la lumière ; chacune y tient son sceptre debout, et jamais l'une des deux ne l'abaisse qu'à demi. C'est là un grand phénomène. Etes-vous soucieux de la contemplation des astres? Vous assujétissez leurs mouvements aux règles inflexibles du calcul , vous prévoyez leurs phases et leur retour avec une précision qui semble leur commander, vous plongez dans l'Océan sans rivages de l'éther , et vous amenez de ses profondeurs jusqu'à votre œil des globes que la nature avait soustraits à votre investigation : quelle puissance , et que cela est digne de vous, hommes que vous êtes ^ esprits faits à l'image de Dieu! Mais, au delà de l'éther, qu'y a-t-il? Quelle main l'a déployé et y promène , selon d'immuables lois , tant de corps sans liberté? Quel est le but de tout ce spectacle? A quel moment de l'éternité, le monde mobile a-t-il sonné sa première heure? A quel moment sonnera-t-il la dernière ? Y a-t-il eu un commencement ? Y aura-il une fin ? Et puis , qu'est-ce que l'éther ? Qu'est-ce que la lumière? Ouest-ce que la substance en soi? Les questions se précipitent , et notre intelligence nous apparaît comme un nawe sans voile et sans mâts sur des flots inconnus. De là vient que nous errons sans cesse entre deux extrémités : ou ne voir dans les choses qu'illusion, et nier qu'il existe rien au delà , ou bien soupçonner derrière les choses des réalités mystérieuses. Lorsque nous nous abandonnons à la première de ces
(r) Saint Jean, ch. 1, vers. 5.
pensées , et que nous nions hi vérité , elle se lève devant nous avec tant d'empire, que nous ne pouvons, dit Pascal , méconnaître sa présence sans extravaguer. Si, au contraire, nous tournons nos regards plus loin que l'apparence et l'extérieur, nous y rencontrons des obscurités qui nous saisissent d'effroi. En sorte que nous allons de la surface au fond et du fond à la surface , mécontents tout ensemble des ténèbres et de la lumière , mais plus encore de la lumière que des ténèbres , parce qu'elle exige de nous des sacrifices du cœur.
Toutes les sciences, toutes les doctrines tendent à établir des vérités et à dissiper des erreurs : mais pourquoi y a-t-il des erreurs à côté des vérités et avec elles ? Comment est-il si difîîcile de distinguer les unes des autres ! Nous passons notre vie à ce triste défrichement; cest-à-dire que notre intelligence est sans cesse occupée en elle-même à se délivrer du mal et à s'emparer du bien. S'il n'y avait point de mal, tout serait suffisamment clair, et il n'y aurait pas de questions : car toute question , étant un doute, est un mal. Et s'il n'y avait pas de bien, tout serait tellement dans les ténèbres qu'on ne songerait pas même à la lumière ; il n'y aurait pas de questions non plus : car toute question est une espérance. Or, nous passons notre vie à agiter des questions, votre présence ici est une question. D'où vient cela? Oui nous expliquera cet étonnant mélange du bien et du mal dans notre esprit? Avant de nous occuper d'aucune science particulière, qui nous donnera la science générale de la vérité et de l'erreur?
Si de l'intelligence nous descendons dans le cœur de l'homme, il semble que là devrait être notre royauté, une royauté sans mélange. La lumière de lintelligenee , ce n'est pas nous, c'est un présent qui nous vient du dehors ; mais notre volonté, c'est nousmêmes; mais^ le cœur, c'est le centre de notre liberté morale. Et là aussi pourtant , nous trouvons dans le même vase le bien et le mal. Dans l'intelligence, le bien, c'était la lumière, et le mal, les ténèbres; ici, le bien, c'est la vertu ; le mal, c'est le crime. Nierezvous qu'il existe une différence entre le crime et la vertu? J'irai dans la première école venue , j'ouvrirai un de ces petits livres
qu'on met entre les mains des enfants de dix ans ; je louvrirai au hasard , au commencement ou à la fin , et je vous lirai une histoire de morale: je nen veux pas davantage, pour qu'à l'émotion involontaire de voire cœur vous discerniez la différence du crime et de la vertu.
Mais si, théoriquement, nous ne pouvons méconnaître qu'il existe dans la volonté un combat entre le bien et le mal, ne pourrions-nous pas nous fixer dans l'un ou dans l'autre, et mettre un terme au combat? ■Ne pourrions-nous pas établir le règne de la vertu dans notre àme, ou le règne du vice? Ni l'un ni l'autre, Messieurs. Après beaucoup d'années laborieuses passées dans l'exercice du bien, le saint découvre encore en lui la révolte intérieure ; il sent que le mal y conspire sous un toit qui n'a pas cessé dètre le sien. Et, au contraire, imaginez un homme qui ait monté tous les degrés du crime ; chargez-le, par la pensée, des plus affreuses actions qu'il vous sera permis de concevoir : le voilà qui dort , cet homme, il se croit à l'abri du bien pour jamais , il n'a plus de remords, plus de conscience, il le croit du moins! Mais un jour, de même que dans le songe de Nabuchodonosor, une pierre détachée de la montagne vient biiser le colosse aux pieds d argile; un jour, sans cause apparente, il se formera dans ce cœur désespéré une larme ; elle remontera le long du cœur, elle passera par des chemins que Dieu a faits, pour aller jusqu à ses yeux flétris, elle coulera sur ses joues; cette seule larme lui aura révélé la vérité et rendu l'honneur du bien. Et tandis que le vulgaire croit lire encore sur son front humilié les signes de la réprobation, déjà les cieux se sont abaissés , Dieu le Père , le Fils, le Saint-Esprit , la Vierge sans tache, tous les anges et tous les saints et tous les chœurs des cieux, tous sont venus pour voir un pécheur qui fait pénitence , et dont le salut les réjouit plus que celui de quatre-vingt-dixneuf justes qui n'ont pas besoin de repentir.
Ainsi, ni paix dans le crime, ni paix totale dans la vertu. Sondez vos âmes, et voyez si vous n'y trouverez pas celte lutte terrible du bien et du mal. Ciierchez : vous êtes impuissants à
vous départager. Chaque heure combat chaque heure , chaque I. "^ 10
minute combat chaque minute , chaque pensée combat chaque pensée. Cette image que je trace, dites, n'est-ce pas vous? Ai-je menti?
Non, je n'ai pas menti. Mais, après ces incertitudes de l'intelligence et du cœur, pourrai-je trouver au moins quelque consistance dans le reste ? Il semble que Dieu ait fait un miracle pour (ju'il n'en fût pas ainsi. Notre âme incorruptible, Dieu la unie à un corps, comme si nous ne devions être seuls d'aucun côté ; il l'a unie à un corps qui meurt chaque jour, et lutte contre sa vie immortelle. Et ce qui est effrayant, cest que la mort doit triom^ pher; à la fin elle vaincra, du moins à l'extérieur, car pour nous, chrétiens, le moment de la mort, c'est le triomphe de l'àme et de l'immortalité. A ce moment suprême, se reproduit plus forte, plus pressante que jamais, la question du bien et du mal. Mais, du moins, au delà de ce moment, est-ce fini ? Grand Dieu ! est-ce fini?
Au delà, non, ce n'est pas fini.
Jusqu'ici nous n'avons assisté qu'à un spectacle passager ; c'est un combat qui a ses intervalles de repos, c'est un champ de bataille sur lequel le soleil se lève et se couche. Mais après ce moment, où il semble que les éléments du bien et du mal ont dû se diviser, ah ! j'aperçois l'abîme qui s'agrandit. Il semble qu'il ne fasse que de commencer. Je vois le toujours de l'être et le toujours du néant, une vie éternelle ou une mort éternelle. On jettera, comme dit Pascal, un peu de poussière sur votre tète, et ce sera pour jamais. Pour jamais vous attendent les vers du sépulcre, ou pour jamais une transformation glorieuse. Je parle ici en philosophe, car comme chrétien, je sais que tous vivront éternellement; mais dans le christianisme lui-même, l'ordre final se compose d'une vie et dune mort éternelles, parce qu'il y a une vie qui est une mort. Et ainsi, soit que nous pensions en chrétiens ou en philosophes, nous apercevons toujours au delà du tombeau le bien et le mal sans mesure. Voilà l'homme !
Si nous tournons nos regards vers la société, nous y retrou-r vous les mêmes divisions. Au moins, dans l'homme, l'intelligence, la volonté, la vie n'avaient à lutter qu'avec elles-mêmes. Dans
In société, les intellii^ences combattcnl les intelliixences, les volontés combattent les volontés; les empires brisent les empires; les générations paraissent s'étouffer dans l'espace . Et tout cela se fait non pas seulement pour des biens présents, mais pour des biens éternels. Les uns veulent que tout soit établi pour conduire les peuples à l'éternité, les autres ont ce but en exécration. Ainsi la société C^ui est instituée pour la paix, pour que cliacun ait sa part d'air, de soleil et de vie, pour empècber l'oppression, pour nous unir comme dans un faisceau, pour nous faire gagner les biens présents et futurs, cette société n'est qu'une désolation, une division sans remède.
Et, cliose qui donne bien à penser ! depuis que le christianisme est venu dans le monde, depuis que l'Eglise existe, cette division s'est augmentée : les enfants des ténèbres et ceux de la lumière se sont poursuivis avec un acharnement qui ne s'était point vu. Dans le paganisme, il y avait au moins une sorte d'accord; on respectait les mêmes autels, les philosophes n'insultaient pas la foi des petits. Ces grands et bons génies, Socra te, Platon. Cicéron disaient qu'il ftdhiit faire comme la foule, au lieu de discréditer ses croyances et de lui imposer des doctrines qu'elle ne comprendrait pas. Mais nous, chrétiens, quand nous avons eu des autels saints, un Evangile pur, un clergé fidèle à ses devoirs, quand nous avons eu un débordement de science et de charité divines, c'est à ce moment-là qu'il s'est formé des conspirations contre les autels, c'est alors qu'a commencé la lutte de l'empire contre le sacerdoce pour arriver, après bien des temps, à cette anarchie que vous voyez.
Quant à la nature, elle est si. puissante qu'elle nous confond. Que l'un de vous reste ici, qu'un autre se porte à l'extrémité opposée du diamètre de la terre, et qu ils regardent la même étoile : les lignes qui partiront des yeux de ces deux spectateurs si éloignés pour aboutir à l'étoile, ne feront qu'une seule ligne. En sorte que devant ces espaces du ciel ce n'est rien qu'une distance de trois mille lieues. Eh bien! cette nature si puissante et si riche, combien elle a été pauvre pour nous! Avons-nous tous de
lij lumière assez, de lair, de la chaleur assez ? 11 y a des millions d'astres qui pourraient nous la donner cette chaleur qui nous manque, il y a dans cette ville des mains qui depuis cinq mois ne l'ont pas sentie. Quelle prodigalité et quelle avarice !
Voilà donc l'homme, la société, la nature. Partout nous y avons retrouvé cette question du bien et du mal. Et maintenant, je vous le demande : avez-vous la science du bien et du mal? Le monde a-t-il la science du bien et du mal? Cette parole antique du serpent s'est-elle accomplie : Tous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal? Avez-vous le secret de la vérité et de l'erreur, de la vie et de la mort, du crime et de la vertu, de l'établissement et de la ruine des empires, de la vie et de la mort éternelles? Lavez-vous? Si quelqu'un l'a, je l'adjure de se lever et de le dire.
Songez-y : on ne connaît une chose qu'autant que l'on connaît sa cause, sa nature et sa fin, c'est-à-dire qu'autant que l'on sait d où elle vient, ce qu'elle est, et où elle aboutit. Or, le monde eonnait-il par lui-même la cause, la nature et la fin du bien et du mal? Si je l'interroge sur cette cause mystérieuse qui produit une opposition si cruelle entre les éléments divers de notre existence, les uns me répondent par le panthéisme, les autres par le dualisme, ceux-là par le déisme. Si je demande quelle est la nature du bien et du mal, les uns me disent qu'en soi tout est indifférent, qu'il n'y a ni juste ni injuste, ni bien ni mal d'une manière absolue, que ce que nous appelons bien c'est ce qui nous est utile, et mal ce qui nous est nuisible ; qu'ainsi la même chose peut être bien ou mal relativement à diverses personnes. D'autres pensent qu'avant l'établissement des sociétés humaines il n'y avait ni bien ni mal, mais que depuis, le bien et le mal sont résultés des lois positives. D autres, tout en reconnaissant la différence du bien et du mal en soi, rangent dans le bien ce que d'autres rangent dans le mal et réciproquement. Enfin si je veux savoir quelle sera la fin de cette lutte terrible, si je songe aux destinées de l'homme ainsi battu d'un orage incompréhensible, c'est là que l'ignorance et la confusion des idées du monde se montre
- Ho —
à découvert. Un lioninie nait : scra-t-il licurcux ou malheureux, bon ou mécliant? Le monde ne le sait pas. Un empire est fondé : combien durcra-t-il, quelles seront les chances diverses de sa durée? Le monde ne le sait pas. Une guerre s"nllume : qui sera victorieux, qui sera vaincu? Le monde ne le sait pas. Une hirondelle se pose sur un toit : où va-t-elle? Le monde ne le sait pas. Une feuille tombe : où va-t-elle? Le monde ne le sait pas. Le monde ne connaît pas la destinée d'un cheveu, comment saurait-il la destinée du genre humain?
Oh ! nous-mêmes, regardons-nous tous, rappelons en notre pensée le prodigieux mystère de notre vie. Où en sommes-nous pour la vérité et Terreur ? Combien de choses nous avons crues vraies et que nous croyons fausses aujourd'hui, combien crues fausses que nous croyons vraies ! Et qui nous dira ce que notre intelligence sera demain ? Et à quoi a-t-il tenu ([ue nous fussions à droite ou à gauche? Et notre Nie? Quelle est son histoire depuis Adam? Quels nos pères? Où et par où mourrons-nous? peutêtre ce soir ou demain, nous ne savons. Et notre cœur! Ah ! cest ici que la considération de nous-mêmes devient amère surtout, et que l'abimc du bien et du mal nous apparaît dans sa longueur, sa largeur et sa profondeur. Quel mélange étonnant de bonnes et de mauvaises actions, de pensées odieuses et sublimes, de dévouement et dégoïsme ! Sommes-nous des anges ou des démons ? Et qu'aussi la société où nous avons vu le jour est un merveilleux chaos ! Le bruit des tempêtes a entouré notre berceau ; nous avons passé à travers mille opinions contradictoires. Les uns disent que tout meurt, les autres que tout nait ; les uns que nous entrons dans un averiir nouveau, les autres que nous répétons de tristes et anciennes tragédies. Et enfin, pour couronner, avons-nous pris notre parti sur notre sort éternel? Sa vezvous , jeunes gens de ce siècle , où vous serez dans le siècle de l'immuable et de l'infmi ? Regardez ces murs : quelle foi profonde les a bâtis ! Et vous , le doute ! Pourtant ce sont des créatures raisonnables à qui je parle, ce sont les rois de la création, le chef-d'œuvre de la nature, et rien n'est comparable à leur ïrnn-
leur que leur ignorance deux-nicmes , que le mystère impénétrable où ils sont plongés. Ils savent tout, excepté ce qu'ils sont!
Eh bien ! cette science que le monde n"a pas , je vous annonce une bonne nouvelle, elle existe. Elle existe, car comment 1 Auteur des choses eùt-il laissé sa créature dans une ignorance et une incertitude si dénaturées? Elle existe dans le monde, quoi- ({u'elle ne vienne pas du monde ; l'Eglise , celte autorité sans pareille, dont vous avez vu le dessein, en est la dépositaire éternelle. Sa doctrine est la doctrine des destinées, la doctrine du bien et du mal. Elle nous apprend qu'il y a un Dieu, auteur de tout bien, un esprit superbe volontairement déchu, qui est la source de tout le mal, visible et invisible, et enfin que l'homme, être libre, capable de bien et de mal , tend à s'unir à l'un ou à l'autre de ces principes. Telle est la matière delà doctrine sacrée de l'Église, et on peut la définir : La connaissance de Dieu, qui est le souverain bien, et du démon, qui est le souverain mal, dans leurs rapports avec l'homme, qui tend à s'unir éternellement ou à Dieu par le bien, ou au démon par le mal.
Non-seulement toute doctrine a une matière, un objet sur lequel elle s'exerce , mais elle a aussi nécessairement une forme , c'est-à-dire une manière de saisir son objet. Or, l homme ne peut atteindre un objet de sa pensée que par deux voies, par la science ou par la foi. La science est la révélation des choses par l'évidence et la démonstration ; la foi est la révélation des choses par le sentiment et le témoignage. La science ne s'adresse qu'à l'esprit ; la foi y pénètre en traversant le cœur. C est la science (jui gouverne la nature et nous l'assujettit ; c'est la foi qui gouverne la société. Car l'homme voit la nature, et ne voit pas le cœur de ses semblables.
Or, ni la science ni la foi, prises en elles-mêmes , dans leur force native , ne suffisent à nous expliquer le mystère total des choses. Il arrive un moment où la science devient aveugle j il est aussi un point où la foi, j'entends toujours la foi naturelle, ne peut passer outre, faute d'un appui solide où il lui. soit permis de poser le pied. Ainsi au bord des mers, quand vous êtes venu
accompagner le départ d'un navire qui emporte ceux que vous aimez, longtemps vous le suivez de l'œil ; puis, lorsqu'il échappe aux regards, vous ne quittez point par la pensée ce vaisseau qui n'est plus sous vos yeux, vous savez sous quel ciel il flotte, vers quel port. Et quand la pensée elle-même s'obscurcit, que la carte tombe de vos mains, que le temps s'est écoulé long depuis le départ, que vous ignorez désormais quels vents le poussent et quels écueils l'attendent, votre âme le suit encore par un eflbrt de divination, jusqu'au moment où tout vous manque à la fois, et où vous tombez dans la rêverie, dans le songe, qui est le terme extrême de notre faculté de connaître et de sentir. C est ainsi que s'épuisent l'une après l'autre la science et la foi dans la spéculation purement humaine des secrets de l'univers. La science nous alîirme l'existence de l infini et de l'éternel ; elle les signale par delà tous les êtres visibles ; elle en voit les portes ; elle y frappe, mais elle ne les passe pas. L'homme s'arrétera-t-il ? Ah ! détrompez-vous ! Le Génois Colomb avait dans sa pensée découvert un monde ; en vain le lui peignait-on comme inabordable, en vain les obstacles se multipliaient-ils devant sa persévérance : il ne cessa de le poursuivre, jusqu'à ce qu'il l'eût touché de ses mains. Ainsi , par delà les choses visibles s'élève le monde de 1 infini ; il est inconnu, mais il est découvert, et l'homme ne l'abandonnera jamais. A quiconque lui paraîtra venir de haut, il demandera : Savez-vous des nouvelles de 1 infini? Il s'y élancera par laspiralion du sentiment; il en acceptera le témoignage sourd et profond ; il échappera au rationalisme par le mysticisme.
Le rationalisme, effort extrême du raisonnement, lemysticisme, effort extrême du sentiment ; ennemis plutôt que rivaux, s insultant plutôt qu'ils ne s'aident et ne s'éclairent entre eux !
Ouest-ce, dit le rationalisme, que croire quand on ne voit pas? Comment atteindre ce qui ne tombe pas sous l'investigation de l'esprit? Par le témoign;ige du cœur, répondrez-vous : mais de (juelque nom que vous honoriez vos désirs et vos rêves, sont-ils autre chose que des rêves et des désirs ?
Le mysticisme relève la tête et réplique à son tour : L'infini
est établi matliématiqiicmenl, il existe. Et vous croyez que vous memprisonncrez dans le lini, comme dans une Sainte-Hélène entourée de l'Océan? Moi, qui sais n'être qu'un point dont l'inlini est la circonférence, je resterais captif dans ma solitude et mon néant ! Il est vrai, je n'ai ni carte ni boussole pour me diriger d'une manière assurée vers ces rivages lointains ; la route en sera plus longue, plus dilîicile, plus semée d'écueils, voilà tout. Et vous-même, prenez garde : tout en ne voulant conclure que par le raisonnement absolu, vous concluez comme moi sur 1 infini, vous vous prononcez sans voir. Car, de deux cboses l'une, ou l'infini est tout pour nous, ou ïl n'est rien ; c'est l'un ou l'autre. Or, de quel droit alïirmerez-vous qu'il est tout ou qu il n'est rien, vous qui ne le voyez pas? Vous cboisissez pourtant, vous dites oui ou non : vous êtes mystique. Direz-vous que vous restez dans le doute? Mais savez-vous bien ce que c'est que le doute? C'est affirmer la possibilité du oui et du non. Car si le oui et le non n'étaient pas possibles tous les deux, vous ne pourriez pas douter. Vous aflîrmcz donc la possibilité du oui et celle du non, dans une affaire où la vue vous manque : vous êtes doublement mystique. A'oilà ces deux puissances aux prises; ni l'une ni l'autre ne saurait remporter. Le rationalisme a perdu l'Iiumanité par le doute, qui semble son terme naturel ; le mysticisme l'a conduite à la superstition. Le rationalisme a régné deux fois sur l'ancien monde, aux temps de Périclès et d'Auguste, et deux fois il a désarçonné l'esprit bumain. Sa réapparition en Europe, depuis trois siècles, y a produit de nouveau le même résultat. Quant au mysticisme, son bistoire est moins éclatante, et il était naturel qu'il en fût ainsi. Des bommes, préparés dans le silence et la contemplation, rapportaient de leur solitude intérieure des affirmations dogmatiques sur Dieu, sur l'àme, sur l'avenir; ils initiaient lentement quelques disciples à leurs mystérieuses spéculations, et ces doctrines, favorisées par l'ombre, mais aussi dépourvues d'un prosélytisme ardent et communicatif, finissaient par expirer sous terre, ou par avorter dans un essai de vie publique. Vous avez vu, INIessieurs, le mysticisme faire, il y a peu
d'années, dans cette capitale, une remarquable tentative. Sur les ruines que le rationalisme avait amassées autour de nous, il se rencontra des hommes desprit qui éprouvèrent le besoin de se tourner vers la foi. Mais, au lieu de regarder la croix sainte autour de laquelle se presse la foule des vrais croyants, ils voulurent s'élever par leur propre vol dans la région des mystères ; et hardis dans le désir dédilier, comme on lavait été dans la fureur de détruire, ils eurent le courage irréfléchi d'arborer le mysticisme en pleine capitale de France. Ils ne savaient pas que le rationalisme peut bien faire son œuvre en plein soleil, parce qu'il ne faut que l'insolence d'un coup de pied pour renverser ; mais que le mysticisme, aspiration dépourvue d'unité, et par conséquent incapable de fonder un grand monument, a besoin d'ombre, de silence et de solitude, pour exercer sa puissance dans le cœur de l'homme.
Bref, Messieurs, l'homme tout seul était impuissant devant le problème de sa nature et de ses destins. Sa science, fondée sur une évidence trop courte, sa foi sur un sentiment trop incertain, ne suffisaient pas à l'œuvre qu'il avait entreprise ; le tentateur primitif l'avait trompé , en lui disant : Vous serez comme des dieu.r , sachant le bien et le mal. Son tort était de croire que les deux termes qui constituent le mystère universel, savoir, le fini et l'infini, 1 homme et Dieu, pouvaient s'unir sans un médiateur, sans un rapprochement où il y eût proportion et réciprocité. Cela était impossible. Le rationalisme et le mysticisme n'étaient que l'effort du fini pour se rendre possesseurs de l'infini par lui-même ; il est vrai qu'il y employait les deux puissances destinées à cet effet, l'évidence et le sentiment, la science et la foi, mais deux puissances admirables pour coopérer avec Dieu, insuffisantes pour opérer toutes seules. Il fallait que l'infini rendit témoignage de soi à l'une et à l'autre : c'est ce qu'il avait fait au jour de la création, ce qu'il n"a cessé de faire dans toute la suite des âges, ce qu'il a fait de nouveau, d'une manière plus accomplie, par Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble, réunissant en lui les deux extrémités de l'être, médiateur unique et univer-
sel, moyen de noire scienee, objet de notre foi, hors duquel tout reste inexplicable et caché, t/e suis venu dans le monde, disait-il à Pilate, représentant du rationalisme et du mysticisme, je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité {l). C'est ce témoignage éclatant et profond qui a tout changé. Le Verbe éternel sest fait chair, et il a habité parmi nous. Sous lune de ses faces, il a été doué de la plus haute visibilité scientifique, afin d être connu avec évidence ; sous une autre face, il est demeuré voilé, afin qu'étant un objet de foi, il fût aussi l'objet d'un sentiment délicat et dévoué, mais d'un sentiment oîi la certitude fût aussi grande que l'ardeur.
La doctrine catholique a donc une double forme, la forme de la science et la forme de la foi. Ce n'est ni une science obsolue, ni une foi pure et simple : elle voit et elle ne voit pas ; elle démontre et elle se soumet, elle est lumière et ond)re, semblable à la nuée miraculeuse qui éclairait les enfants d'Israël en même temps qu'elle a^euglait leurs ennemis. Lui demandez-vous des faits? elle vous donnera les plus grands faits du monde. Lui demandez-vous des principes Pelle en posera qui rejailliront jusqu'au plus profonfl de l'entendement, et y ouvriront de larges routes. Lui demandez-vous des sentiments ? elle remplira votre cœur épuise. Lui demandez-vous le signe de l'antiquité? elle le possède. La force de la nouveauté? elle s'est levée plus matin que vous, et vous surprendra par sa jeunesse. Mais illuminé, touché, ravi par elle, voulez-vous anacher le voile qui vous cache une partie de sa majesté? elle vous jettera par terre, en vous disant : Adore et tais-toi.
(i) Saint Jean. ch. 18. vers.ô'.