DE L ÉCRITURE
Monseigneur, Messieurs,
La tradition est contemporaine de la parole. Aussitôt que la parole est prononcée, la tradition s'en empare et la transmet à ceux qui ne l'ont point entendue : mais vous comprenez aisément à quelles chances cette parole, toute divine qu'elle soit, est soumise en passant ainsi de bouche en bouche. Et vous avez déjà vu quelles précautions la Providence a prises contre la dégradation successive de sa parole , comment elle a rassemblé les vérités qu'elle contenait dans un symbole facile à retenir, universel et perpétuel, le sacrifice ; et comment elle a confié ce symbole du sacrifice, avec les vérités qu'il renferme, d'abord au genre humain, dans la personne des patriarches, puis à un peuple miraculeux, puis enfin à l'Eglise catholique.
Mais s'il pouvait se faire que cette parole eût été quelque part fixée, qu'elle fût devenue solide comme Tairain et pure comme le diamant, ne concevez-vous pas quelle plus grande magnificence dans le présent de Dieu ? Ne concevez-vous pas que le témoignage divin eût atteint le plus haut degré de certitude possible? Or, la parole a été réellement fixée par l'écriture, et,
sans nous occuper de la question de savoir si lécriture a été un don den haut ou une invention des hommes, nous voyons quil en existe deux espèces : lécriture humaine et l'écriture sacrée. J'entends par écriture humaine celle qui est considérée des hommes comme l'expression de la pensée d'un homme ; j'entends par écriture sacrée celle qui est vénérée des peuples comme contenant autre chose que la pensée d'un homme. Il s'agit de savoir quelle est la valeur de cette écriture sacrée , et si , parmi celles qui portent ce nom, il en est quelqu'une d'institution véritablement divine, et dans laquelle l'Eglise catholique ait le droit de puiser son enseignement comme dans une source infaillible de vérité.
Il existe dans le monde une innombrable quantité de livres, et pourtant il n'y en a que six qui soient vénérés des peuples comme sacrés. Ce sont les Kings de la Chine, les Védas de l'Inde, le Zend-Avesta des Perses, le Coran des Arabes, la Loi des Juifs et l'Évangile. Et je suis tout d'abord frappé de cette rareté des écritures sacrées. Tant de législateurs ont fondé des cités, tant d'hommes de génie ont dominé l'entendement humain : et cependant tous ces législateurs, tous ces hommes de génie nont pu faire qu'il y eût plus de six livres sacrés sur la terre ! C'est, Messieurs , que le premier caractère des livres sacrés est qu'ils ne sauraient être produits par aucun pouvoir purement humain. Pour nous en convaincre , demandons-nous : Qu'est-ce que c'est qu'un livre?
Un homme a une pensée, ou du moins s'il n'en a pas, il croit en avoir une. Il se met à son bureau, écrit quatre cents pages sur cette pensée -, puis il va trouver un libraire et lui dit : Voici un cahier qui, imprimé avec des marges raisonnables pourra bien former un volume in-octavo ; combien m'en donnez-vous ? Le libraire prend le cahier, le pèse, calcule que mille exemplaires, à sept francs cinquante centimes , feront sept mille cinq cents francs : tant pour l'imprimeur, tant pour le libraire , tant pour l'auteur. On imprime l'ouvrage, on l'annonce; s'il réussit, l'édition s'écoule ; il se trouve mille personnes qui possèdent ce livre, et quelques milliers d'autres qui l'empruntent ; en sorte que dix
ou douze mille intelligences sont en communication avec la pensée (le l'écrivain. Cela est un succès, et tel, que tous ceux qui ont du talent ne peuvent s'en promettre un semblable ; car, même avec du talent, on peut faire un livre qui ne réussit point; et je dis cela pour la consolation d'une infinité de gens.
Mais laissons les œuvres de quelques jours, qui ne sauraient aspirer à la vénération des siècles, et parlons des livres vraiment grands. Je n'en nommerai que trois, et je crois ne pas rester audessous de ma promesse en nommant Homère, Platon, Cicéron : Homère, le prince de la poésie ; Platon, le prince de la philosophie ; Cicéron, le prince des orateurs, et je dirais, si nous n'avions pasBossuet, le prince éternel de l'éloquence. Eh bien ! Messieurs, qui, dans l'humanité, connaît Homère, Platon, Cicéron? Pourriez-vous dans cette capitale, en traversant la longueur d'une rue, rencontrer beaucoup d'hommes qui, à cette demande : Connaissez-vous Homère, vous regarderaient sans étonnementPEt que sera-ce hors de cette capitale, parmi les nations non civilisées ? Puis, pour être sacré, eest peu qu'un livre soit connu, il faut encore qu'il devienne le fondement de la foi d'un peuple, la règle de ses mœurs; il faut que ce peuple, le matin en se levant, pose ses deux genoux par terre, qu'il ouvre ce livre, baisse la tète, fasse sur son front un signe sacré, et adresse parce livre sa prière à son Créateur.
Cette seule réflexion nous avertit déjà que les écritures sacrées, aussi bien les fausses que les vraies, aussi bien celles qui contiennent la parole de Dieu que celles qui ne la contiennent pas, ne sont pas des œuvres ordinaires. Comprenez, par la rareté du fait, la difficulté d'imposer un livre à un peuple. Mille cultes se sont établis dans le monde, il u'y en a que six qui aient produit un livre ! Qu'est-ce, en effet, qu'un livre ? C'est un tissu de pensées. Or, toute pensée appartient à l'ordre de science ou à l'ordre de foi : si un livre est scientifique, le peuple ne l'entend pas, et les savants, qui l'entendent, ne le respectent qu a cause de la science qu'ils croient posséder aussi bien et mieux que l'auteur ; si le livre est mystique, dans le sens humain de ce mot, c'està-dire s'il est l'expression d'une foi individuelle, d'une aspiration
isolée vers linfini, les savants le méprisent, et le peuple ne l'entend pas davantage. Un livre populaire est impossible : combien plus un livre sacré !
Il existe pourtant des livres sacrés : d'où sont-ils venus? qui les a faits? où git le secret de leur puissance? Un diplomate célèbre disait : Le dernier effort de l'art est de faire faire aux hommes ce qu'ils veulent. Je m'empare de ce mot, et je dis : Le dernier effort de la persuasion est de faire croire aux hommes ce qu'ils croient. Pensez-vous que j'aurais le don de vous faire croire en Dieu, si le germe de cette croyance ne vivait pas au fond de votre cœur, s'il n'y avait pas dans votre àme ce que Tertullien appelait un témoignage naturellement chrétien ? De même que nulle force chimique ne peut tirer des corps que les éléments qu'ils renferment, de même cette grande alchimie de la persuasion ne peut susciter dans notre esprit que des vérités indigènes ; et si des livres sacrés ont pris possession du monde, c'est que le monde portait dans son sein des traditions sacrées, dont ces livres ne sont que l'expression plus ou moins pure, plus ou moins corrompue. Tout livre sacré est un livre traditionnel ; on le vénérait avant qu'il fût ; il existait avant de naître. Le Coran, qui est la dernière des écritures sacrées par l'ordre du temps, nous en offre une preuve digne d'être méditée. Sans doute Mahomet s'appuya sur de prétendues révélations ; cependant il est clair pour tous ceux qui lisent le Coran, que la tradition abrahamique a été la vraie source de sa puissance. C'est au nom d'Abraham et des prophètes que Mahomet proclame l'unité de Dieu, qu'il établit ses lois, qu'il organise son culte; il ne fait pas de miracles, comme il le dit lui-même, mais il parle la langue d'Abraham, il adore ce qu'adorait Abraham, il fonde ce qu'Abraham avait fondé ; il s'écrie à tout propos :
Si la Mecque est sacrée, en savez-vous la cause ? Ibrahim y naquit, el sa cendre y repose.
Le même caractère traditionnel brille à chaque pa^e des livres (chrétiens et hébraïques, on le retrouve dans le Zend-Avesta, les
Védas et les Kings chinois. La tradition est partout la mère de la religion ; elle précède et engendre les livres sacrés, comme h parole précède et engendre 1 écriture ; elle vit immobilisée dam les livres sacrés, comme la parole vit immobilisée dans récriture. Un livre sacré est une tradition religieuse qui a eu la force d( signer son nom. On conçoit que rien ne soit plus rare, parc( que la vérité est une , et que l'erreur craint nécessairement h clarté et l'immutabilité. Comment, par exemple, le polythéisme s( serait-il écrit? Il ne parlait même pas.
Les écritures sacrées sont donc traditionnelles ; c'est leur premier caractère. J'ajoute quelles sont constituantes, c'est-à-dir< qu'elles ont une force merveilleuse pour donner la vie et la duré( aux empires. Chose singulière! les plus beaux livres des philosophes n'ont pu fonder, je ne dirai pas un peuple, mais une petite société philosophique, et les écritures sacrées, sans exception, ont fondé d immenses et durables nations. Ainsi les Kings ont fondé la Chine, les Védas, l'Inde, le Coran, plusieurs grandes races qui ont acquis la domination d'une partie du monde ; la Loi juive, ce peuple immortel répandu partout; l'Évangile, cettt république chrétienne dont la civilisation étend son sceptre dt l'Europe à 1 Amérique. Le Zend-Avesta seul a vu sa puissance décliner par le progrès voisin des Musulmans, et encore conservet-il de fidèles adorateurs qui chaque matin allument en l honneur de la divinité le feu de Zoroastre. Peu à peu disparaissent les sociétés qui n'ont pas assis leur avenir sur la base dune écriture sacrée, et la lutte religieuse et sociale, se simplifiant de plus en plus, ne laissera bientôt en présence que trois ou quatre grandes familles : la famille chrétienne, la famille musulmane, la famille brahminique.
Si, après avoir constaté le fait, nous en cherchons la raison si je vous demande pourquoi les écritures sacrées sont constituantes, tandis que l'écriture philosophique ne l'est pas, il me semble que vous serez conduits à de sérieuses réflexions. Voici Platon : y a-t-il une parole plus élevée , un style plus grand ? Comment se fait-il que Platon n'ait pu constituer, je ne dis pas
une nation, mais seulement une école permanente? Comment se (ait-il que les sociétés chancellent quand les penseurs y mettent la main, et que le moment précis de leur chute soit celui où on leur annonce que lintelligencc est émancipée , que les vieilles i'ormcs qui étreignaicnt l'activité humaine, sont rompues, que lautel est sapé, et la raison toute-puissante? Philosophes, si vous dites vrai, comment se fait-il que l'heure où tous les éléments de la société s'épurent et se développent, soit l'heure de sa dissohition? Vous direz peut-être qu'il n'est pas étonnant que les écritures réputées sacrées aient gouverné les peuples, qu'il est facile de subjuguer les esprits quand on parle au nom du Ciel, tandis (jue la raison toute seule n'a sur les hommes qu'une faible aclion : mais prenez garde! Quoi donc ! le mensonge serait plus fort pour créer et maintenir les empires que la vérité ! Que disje? ce serait la vérité qui détruirait les empires, et le mensonge qui en serait le fondement ! Un blasphémateur insolent, parlant au nom de Dieu, fonderait une œuvre durable, et serait vingt siècles après sa mort, du fond de son tombeau, la vie de cent millions d hommes, tandis qu'un sage, parlant au nom de la vérité pure, emporterait avec lui l'irréparable douleur d'avoir anéanti, ])ar sa doctrine, la sécurité et l'avenir de plusieurs nations !
Je vous le dis. Messieurs, il faut répondre; la question est grave, et je ne veux pas lâcher prise, il ne me plait pas de lâcher prise. Je vous ai montré que les peuples, possesseurs d'écritures sacrées, avaient une vitalité plus forte, plus longue que les peuples qui en sont dépourvus ; que peu à peu ceux-ci disparaissaient de la scène des siècles ; que bientôt il ne resterait plus en présence que trois ou quatre écritures sacrées animant de leur sève trois ou quatre sociétés survivant à toutes les autres : pourquoi cela ? J'ai ajouté que les livres humains, portés à leur plus haute perfection, au lieu délever et de fortifier la vie sociale, en abrégeaient le cours, et précipitaient les nations comme un homme ivre : pourquoi cela? D'où vient cette différence entre les livres sacrés et les livres humains?
Vous serez peut-être tentés de retourner l'objection contre
moi, et vous me direz : Mais vous, orateur chrétien, qu'en pei!sez-vous? D'où vient la force constituante du Coran, des Védas, que vous regardez comme fabuleux ? D'où vient au mensonge tant d'autorité? La réponse est aisée, Messieurs : sans doute, les livres qu'on appelle sacrés , ne sont pas tous des livres vrais et divins ; à part les livres chrétiens, aucun nest exempt de fraude et d'erreur; mais, si défigurée qu'y soit la tradition, elle y respire encore, elle y annonce que l'homme est dépendant de Dieu, gouverné par sa Providence, et qu'il doit être honoré d'un culte intérieur et extérieur, qui est la base de tous les devoirs des hommes entre eux. La tradition soutient ces livres, tout imparfaits qu'ils soient; elle leur communique le poids du temps et le poids du ciel , une vérité qui vient de la source , encore qu'elle ait été souillée dans le chemin.
Mais , si toutes les écritures sacrées ne sont pas divines , si une seule doit l'être, à quels signes la reconnaitrons-nous ? Aux signes que nous avons déjà donnés, au signe traditionnel et con.- Jstituant, et, de plus, au signe prophétique.
Quel livre sacré porte au même degré que la Bible des chrétiens le caractère traditionnel 'P II est vrai, le Coran, le Zend- Avesta, les Védas, les Kings, sont un assemblage de traditions, mais de traditions sans lien historique, où rien ne se soutient par la succession des choses et le rapport manifeste avec tous les points du temps. La Bible, depuis son premier verset jusqu'au dernier, depuis le Fiat lux jusqu'à l'Apocalypse, est un enchaînement magnifique, un progrès lent et continu, où chaque flot pousse celui qui le précède et porte celui qui le suit. Les siècles, les événements, les doctrines s'y entrelacent du centre à la circonférence, et, dans leur réseau sans couture, ne laissent ni vide ni confusion. L'antiquité et la réalité y répandent un égal parfum ; c'est un livre qui se fait chaque jour, qui croit naturellement comme un cèdre, qui a été témoin de tout ce qu'il dit, et qui ne dit jamais rien qu'avec la vue du tout et la langue de l'éternité. Il est impossible, même à un enfant, de confondre la Bible avec un autre livre réputé sacré, et la distance est si sensible, que
ccst presque un blasphème de prononcer son nom à côté de ces noms qui voudraient imiter le sien.
Sa supériorité est plus manifeste encore, s'il est possible, sous le rapport constituant. Oui osera comparer aucune société constituée par un livre sacré avec la société chrétienne? Regardez d'abord la Chine : qu'a-t-elle fait ? Par quelles œuvres s'est-elle révélée au monde? Où sont les traces de ses armes? où les sillons de ses vaisseaux? où sa propagande doctrinale? Avez-vous jamais rencontré le Chinois sur les grandes routes de l'humanité ? Peuple mort dans un orgueil sans activité , il s'est renfermé en luimême , et n'a pas une seule fois en trois mille ans ressenti une secousse électrique de lamour et du génie. Rapprochez-vous, regardez llnde : tous les conquérants et tous les marchands y ont passé; elle a donné de lor, des perles, des diamants, de livoire à qui en a voulu; elle nourrit encore de ses molles richesses l'ambition du peuple britannique : mais connaissez-vous délie autre chose, sinon sa volupté égale à sa servitude ? Restent les peuples auxquels Mahomet avait remis le cimeterre et lislamisme, et ils ont assurément fait de 1 un et de l'autre un illustre usage. Cependant où sont-ils? Après avoir envahi 1 Europe par ses deux bouts, et vaincu nos Croisades, à mesure que la guerre est devenue savante, nous avons vu baisser leur gloire, et le succès des armes ne couvrant plus les misères de leur civilisation, nous assistons non pas à leur décadence, mais à leur agonie. Regardez-vous maintenant vous-mêmes, Messieurs, vous les fils (le la Bible, regardez-vous : vous netes rien par votre territoire; 1 Europe est une poignée de terre devant l'Afrique et l'Asie ; et pourtant ce sont vos couleurs et vos pavillons que je rencontre sur toutes les mers, dans les îles et les ports du monde entier; vous êtes présents d'un pôle à l'autre par vos navigateurs, vos marchands, vos soldats, vos missionnaires, vos consuls; c'est vous qui donnez la paix ou la guerre aux nations, qui portez dans les pans de votre étroite robe les destinées du genre humain. Descendez sur la place publique, élevez votre voix : j'entends les vieux et les nouveaux continents s'émouvoir et se dire : Qui donc
a remué? Ce qui a remué, c'est vous; c'est vous, fils de la Bible. Cette parole qui va si loin, c'est la vôtre; elle a des frères et des sœurs dans toutes les capitales ; elle rassemble autour d'elle toutes les passions et tous les dévouements. Si des planches dune chaloupe aventurée, il monte à quelque rivage lointain un homme qui parle votre langue et qui ait votre visage, on s'aperçoit aussitôt que la grande puissance humaine est apparue là. Au rayon de son regard, à la manière dont il pose le pied, la terre reconnaît le chrétien, et son sauvage habitant s'incline et s'écrie : Voici les enfants du soleil , ceux que nos traditions nous promettaient, et que nous attendions.
Quelle activité ! Quel empire ! Quelle gloire ! Et tout cela, c'est vous; et vous, c'est la Bible qui vous a faits. Si donc la constitution des peuples est en raison de la vérité contenue dans leurs livres sacrés ; et si les peu])les chrétiens surpassent tous les autres, comme les anges surpassent toutes les natures créées, il s'ensuit que le plus haut degré de vérité se trouve dans les livres chrétiens.
Toutefois, à ces signes éclatants de la divinité de nos écritures, Dieu a voulu en ajouter un autre, qui ne pût être imité, même de loin. Comme histoire, comme science, comme art, comme législation, comme philosophie, comme puissance traditionnelle et constituante, la Bible a sans doute une éminente perfection qu'aucun livre n'a jamais eue ; cependant toutes ces choses sont humaines, pour ainsi dire, en ce sens qu'elles ne surpassent les facultés de 1 homme que par leur degré, et non par leur essence. Il fallait donc à la Bible un autre caractère, et Dieu lui en a donné un qui n'est qu'à elle, c'est le caractère prophétique. Dieu seul voit l'avenir ; lui seul pénètre d'un regard dans la profondeur infinie des causes, et y découvre les effets qui en sortiront jusqu'aux limites les plus reculées des âges. Pour nous, nous ne connaissons pas même le jour de demain ; nous ne sommes qu'une cause, cette cause, c'est nous, et il nous est impossible d'en prévoir les plus proches effets. Si donc il y avait une parole fixée par l'écriture , laquelle eût raconté d'avance non-seulement la
destinée des empires, mais la destinée du genre humain, qui eût prévu dès le commencement la marche des siècles, cette parole et. cette écriture seraient nécessairement divines. Or, la Bible qu'est-elle autre chose qu'une prophétie qui s'accomplit sous nos yeux? Et comme une prophétie a deux termes, le passé et l'avenir, voyez avec quel soin la Providence a séparé l'un de l'autre, afin qu'on ne put les accuser de connivence. Il choisit un peuple pour être le dépositaire de Thistoire du monde, c'est-à-dire de la notion de Dieu, de la création du monde par Dieu, de la chute de l'homme, et de l'espérance qui lui fut donnée dune rédemption ; car. Messieurs, voilà la véritable histoire du monde, le reste n'est qu'un jeu. Il fait de ce peuple un monument vivant qui croit et qui répète sans cesse cette histoire, qui se l'incorpore, qui en vit, qui en tire toute sa gloire, et qui attend, avec une patience dont nous sommes encore les témoins, l'accomplissement de la rédemption promise à ses pères. Direz-vous aux Juifs qu'ils n'ont pas espéré cela, ils vous répondront par leur espérance présente que vingt siècles n'ont pas troublée. Ils vous montreront leurs écritures traduites en grec, et répandues dans le monde même avant Jésus-Christ. C'est un fait matériel au-dessus de toutes les critiques. Voilà pour le passé. Quant à l'avenir, c'est-à-dire à l'accomplissement de ce qui était écrit et espéré si longtemps d'avance, l'Eglise catholique est là pour vous apprendre qu'une grande rémission s'est opérée par un grand sacrifice. Le peuple juif et l'Eglise ! Oui attaquera ces deux monuments qui se soutiennent d'autant mieux l'un par l'autre, qu'ils sont irréconciliables ennemis? Tous deux sont les éléments du caractère prophétique de l'Ecriture : l'un en est le terme passé, l'autre le terme à venir, et afin qu'on ne puisse les accuser de s'être entendus pour tromper l'univers, ils se rejettent l'un l'autre, afin de rester deux jusqu'à la fin , jusqu'au jour où toute consommation étant proche, le passé et l'avenir s'embrasseront pour montrer aux dernières générations le dernier accomplissement des prophéties qui, chez le peuple ancien comme chez le peuple nouveau, ont annoncé ce baiser de paix.
Le temps j Messieurs, ne cessera de développer le triple signe de la divinité de nos Ecritures, le signe traditionnel, le signe constituant, le signe prophétique. A mesure que nous avancerons dans l'avenir, le passe grandira, et il deviendra plus impossible aux œuvres humaines d'affecter l'antiquité j tout paraîtra nouveau, hormis la Bible des chrétiens, et la caducité précoce de ce qui sera nouveau rattachera les esprits au trône immuable de la tradition. On verra, dautre part, le christianisme achever la conquête de la terre. Après l'Europe, il a soumis l'Amérique, et déjà il se presse à toutes les portes de l'Afrique et de l'Asie. Les distances s'effacent devant le génie des nations chrétiennes, et c'est vous, hommes du temps, princes de la civilisation industrielle, c'est vous qui, dans cette grande œuvre, êtes, sans le savoir, les pionniers de la Providence. Ces ponts que vous suspendez dans les airs, ces montagnes que vous ouvrez devant vous, ces chemins où le feu vous emporte, vous croyez qu'ils sont destinés à servir votre ambition ; vous ne savez pas que la matière n'est que le canal où coule l'esprit. L'esprit viendra quand vous aurez creusé son lit. Ainsi faisaient les Romains, vos prédécesseurs ; ils employèrent sept cents ans à rapprocher les peuples par leurs armes, et à sillonner de leurs longues routes militaires les trois continents du vieux monde ; ils croyaient quéternellement leurs légions passeraient par là pour porter leurs ordres à l'univers : ils ne savaient pas qu'ils préparaient les voies triomphales du consul Jésus. 0 vous donc, leurs héritiers, et aussi aveugles qu'eux, vous, les Romains de la seconde race, continuez l'œuvre dont vous êtes les instruments j abrégez l'espace, diminuez les mers, tirez de la nature ses derniers secrets, afin qu'un jour la vérité ne soit plus arrêtée parles fleuves et les monts, qu'elle aille droit et vite , et qu'il n'y ait plus de repaire où la tyrannie, protégée par l'isolement, lui interdise l'eau et le feu. Qu'ils seront beaux alors les pieds de ceux qui évangéliseront la paix ! Les apôtres vous loueront; ils diront, en passant, avec le vol de l'aigle : Que nos pères étaient puissants et hardis ! Que leur génie a été fécond ! Qu'il fait bon, à nous, pauvres missionnaires, d'être em-
portés si rapidement au secours des âmes ! Qu'ils soient bénis ceux qui ont assisté l'esprit de Dieu par le leur ! Puissent-ils recevoir dans lautre patrie quelque chose de ces rosées du ciel dont ils ont aidé l'effusion, sans le savoir !
Et, grâce à l'expansion de la doctrine favorisée par ce rapprochement de toutes les parties de l'humanité, les prophéties courront aussi à leur dernier accomplissement. Après que, dans la mêlée des nations, tous les enseignements auront subi l'épreuve du feu, et que les religions intermédiaires auront succombé, il ne subsistera en face lune de l'autre que la vérité totale et Terreur totale, le christianisme et l'athéisme, Dieu seul et l'homme seul. Alors aucun nuage ne s'interposant plus entre les deux peuples choisis, entre le juif et le chrétien, entre le peuple du passé et le peuple de l'avenir, ils s'apercevront des extrémités de 1 univers ; ils se regarderont fixement, et s'étant reconnus, ils se mettront en marche comme deux géants pour s'embrasser. Il n'y aura plus qu'un troupeau et qu'un pasteur ; le passé et l'avenir seront une seule chose, et ce sera le signal que le temps est fini et que le jour sans fin s'approche.