DE LA RAISON
Monseigneur.
Messieurs,
La tradition et TEcriture sont les deux grands dépôts du témoignage divin, les deux sources principales de la doctrine de lEglise. Toutefois ces sources sont extérieures à lliomme; c'est une lumière qui lui arrive par le dehors, et si elle pénétrait dans Ihomnie sans y trouver une lumière correspondante, elle n"y serait pas comprise, elle y luirait dans les ténèbres. Il n'en est pas ainsi. Dieu ayant fait de Ihomme une créature intelligente, lui a donné une lumière primitive qui éclaire tout homme venant en ce monde, selon la parole expresse de l'apôtre saint Jean. Cette lumière consiste dans certaines idées fondamentales au delà desquelles nous ne pouvons pas remonter, et sans lesquelles notre intelligence n'a pas d'action. Les philosophes se sont beaucoup occupés de la question de savoir d'où venaient ces idées. Les uns ont soutenu qu'elles venaient des sens ; les autres, qu'elles sont innées ; d'autres encore, quelles nous sont transmises avec la parole qui les produit ou du moins qui les éveille en nous. îSous ne discuterons aucun de ces sentiments. Il nous suffît de constater qu'il existe dans rintclligence un certain nombre d'idées
primitivcs , fondamentales , dont les autres se déduisent , et qui constituent sa raison. Tant que Ihomme n"a pas la eonscience claire et distincte de ces idées premières, il est déjà une intelligence, mais il n"a pas encore atteint l'âge de raison ; dès quil perd la conscience de ces idées premières et de la liaison qui les rattache à leurs conséquences, il tombe en état de déraison ou de folie.
Or, la raison venant de Dieu , elle doit être d'accord avec le témoignage divin renfermé dans la tradition et l'Ecriture , sans quoi la lumière serait en contradiction avec la lumière, et Dieu avec lui-même. Jusqu'à quel point cet accord a-t-il lieu, jusqu'à quel point cette lumière, qui est en nous, rend-elle témoignage au témoignage divin lui-même? C'est, Messieurs, le sujet de cette conférence.
Premièrement, la raison rend témoignage au fond même du mystère qui nous est manifesté par la tradition et l'Ecriture, savoir : le mystère du bien et du mal. ?^^n-seulcmcnt la raison en a connaissance, et affirme la différence du bien et du mal, mais elle l'affirme avec le concours d'une autre faculté, qui est la conscience. La raison n'est que la vue du bien, la conscience en est le sentiment. La raison toute seule eût été faible contre la volonté j car elle voit seulement ce qui est ; tandis que la volonté aime ce qui lui plait. Si la raison lui présente des objets dignes de son amour, la volonté les repoussera en lui disant : Fais ce qui te convient ; moi , je suis ici dans ma liberté , j'aime et je hais qui je veux et quoi je veux. Et si la raison revient à la charge, en essayant de vaincre par Timportunité, la volonté, fatiguée de ses sollicitations, lui dira : Tu me lasses, ta lumière m'est odieuse, je t'ordonne de la détourner diei ; clos tes yeux , y eût-il là dix mille soleils devant toi. C'est alors que la conscience vient au secours de la raison contre l'omnipotence de la volonté. Elle ne lui permet pas une souveraineté paisible ; elle lui prouve par k> remords que le bien n'est pas pour elle un étranger, mais un parent et un ami ; elle tire de son propre fonds une lumière qui ki condamme, un goût dont elle ne saurait se débarrasser, puisque cette lumière et ce goût sont elle-même. C'est ainsi que le dé-
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bordement des passions n'a jamais prévalu dans le monde contre le sentiment du bon et de l'honnête , parce que jamais les passions n'ont joui en paix de leurs satisfactions honteuses, et qu'au contraire , au plus fort des persécutions et des douleurs extérieures, l'homme de bien a trouvé dans sa conscience un ineffable dédommagement. Une foule de sophistes se sont élevés contre la différence du bien et du mal ; ils ont quelquefois trompé la raison, ils n'ont pu tromper la conscience.
Une fois le mystère du bien et du mal reconnu par la raison humaine, elle ne s'arrête pas là ; elle ne se contente pas de savoir qu'il existe une différence entre le bien et le mal : force lui est de tirer les conséquences de ce principe, et d'admettre tout ce sans quoi il n'existerait en effet entre le bien et le mal aucune différence. Ainsi l'existence de Dieu : car si Dieu n'est pas, s'il n'existe point une raison infinie et parfaite , une volonté droite et incorruptible, qui est la loi vivante de tous les êtres intelligents, la nature n'est plus que le résultat d'un mécanisme aveugle; elle n'a d'autre législation que la nécessité mathématique , et par conséquent toutes les actions sont indifférentes en soi , quoiqu'elles puissent avoir des effets divers. Le crime n'est qu'une pierre qui tue, l'acte de vertu qu'une pierre qui ne blesse personne en tombant.
Ainsi la création de l'homme et de l'univers par Dieu : car si les êtres finis n'ont pas Dieu pour auteur, il s'ensuit qu'ils tiennent la vie d'eux-mêmes, ou de quelque autre cause imparfaite, qui n'est ni Dieu ni nous. Direz-vous que nous sommes à nousmêmes notre propre cause? Mais, alors, nous n'avons d'autres lois que notre volonté personnelle ; tout ce que nous voulons est juste, tout ce que nous faisons est bien. Si la cause créatrice n'est ni Dieu ni nous , ce sera donc quelque puissance inférieure , comme la matière , et alors de quel droit dira-t-on à l'homme : Soyez parfait. Ah ! oui, on peut dire à l'homme : soyez parfait, quand on ajoute : comme votre père céleste est parfait. Mais si ce père céleste n'est pas, si nous n'avons qu'un père terrestre et corrompu, comment pouvons-nous tendre à la perfection ? Si la cause qui
iious a produits ne vaut pas mieux que nous, e'est en imitant sa hasscsse que nous lui rendrons hommage. Si notre origine est la matière, comment voudrait-on que nous fissions autre chose que nous rouler dans la fange, et que dire aux vers : Vous êtes nos l'rères et nos sœurs. Plus nous nous abaisserons vers la terre, plus nous vénérerons la cause doù nous sortons. Il faut donc afiirmer le dogme de la création pour concevoir la distinction du bien et du mal.
Il faut aussi affirmer la chute primitive de Ihomme : car que notre nature soit corrompue , et qu'elle nous demande incessamment des choses viles , cest ce que personne ne peut nier . Qu'avonsnous fait depuis notre naissance , que lutter sans cesse contre des instincts mauvais ? Or, remarquez-en la conséquence. Si la source de ces instincts mauvais est dans la constitution de l'homme, telle qu'elle est sortie des mains de Dieu ; si notre nature est ainsi par elle-même, et quelle ne soit pas déchue, qu'y a-t-il de mieux que d'obéir à sa nature? Si tous les êtres suivent leur loi, si la pierre tombe parce que c'est sa nature, silanimal broute l'herbe parce que c'est sa nature, si l'oiseau vole parce que c'est sa nature, pourquoi, si la nature nous a donné des pencliants grossiers, ne nous y livrerions-nous pas? Avons«nous jamais reproché aux bêtes dénuées de raison , ce qu'elles font avec tant d'impudence sous nos yeux? Non, parce quelles sont ainsi faites, et même nous y trouvons un sujet d'admiration, parce qu'elles accomplissent à leur manière l'ordre de la Providence ? Si donc notre nature n'est pas déchue, tout ce qu elle veut est juste et saint, le crime n'existe pas. Direz-vous qu'il n'est pas besoin de recourir à la déchéance pour expliquer les penchants qui nous poussent au mal, et que la liberté morale suffit. Eh bien ! c'est cette liberté même que je nie ! Vous libres, libres dans toute la force du mot, libres pour le bien comme pour le mal ! Mais si vous aviez la liberté morale, dans sa plénitude et sa perfection, la balance serait égale entre les instincts bons et mauvais. Vous seriez enf rainés par les uns et les autres avec une même force. Je me trompe : vous seriez à l'aise et fixés dans le bien ; seulement, il
y aurait pour vous possibilité den sortir, et pour en sortir ii vous faudrait faire effort. Or, de quel côte penchons-nous? De quel côté avons-nous besoin de faire effort, sinon du côté du bien? Quelle merveille n"a-t-il pas fallu de la part de Dieu pour accroître notre liberté hlefisce et dchilitée, selon lexpression du concile de Trente. Donc la lutte du bien et du mal, qui est au fond de nous-mêmes, suppose que notre constitution s'est altérée, et que l'homme est sorti d'un état pur pour tomber dans un état de dégradation.
Mais cette dégradation n'a pas dû être sans remède. Car si riiomme étant tombé, avait perdu toute espérance de se réunir au bien, s'il était à jamais séparé du royaume de la justice, maudit et perdu, il s'ensuit que le bien ne serait plus pour lui qu'une chimère, et le mal son véritable empire, la seule source de ses jouissances réelles. Or, il n'en est pas ainsi ; 1 homme fait le bien avec espérance et avec joie, tout tombé qu'il est. Sa chute ne la donc pas entraîné jusqu'au fond de l'abîme; elle n'est pas irrémédiable; une réparation est non-seulement possible pour lui, mais elle a commencé dès le jour de sa chute, parce que dès le jour de sa chute il lui est resté la conscience du bien et l'effor^ volontaire contre le mal.
Enfin la raison témoigne aussi de la nécessité d'un discernement suprême entre les bons et les méchants, entre ceux qui ont suivi la pente dégradée de leur être, et ceux qui en ont péniblement remonté le cours, par une aspiration méritoire vers Dieu. Si en effet , le bien et le mal n'avaient aucune conséquence ultérieure, et que Dieu n'en demandât compte à personne, cette impassibilité de sa part attesterait qu'il est insensible au bien et au mal, et cette insensibilité nous démontrerait qu'il n'existe entre l'un et l'autre aucune différence digne d'attention. Si Dieu ne doit pas nous juger, à quoi bon nous juger nous-mêmes dans notre conscience ? Pourquoi nous reprocher ce que Dieu ne nous reprochera pas? Pourquoi nous déplaire, si nous ne saurions déplaire à Dieu ? Quelle que soit notre vie couverte d'opprobre ou revêtue de sainteté, Dieu n'y prendra pas garde à l'heure de la
mort; il acceptera notre cœur tel qu'il sera, et au misérable, dont nous n'aurions pas voulu toucher la main, il lui dira : Entre dans mon éternité, tu es bon pour elle, les œuvres bonnes ou mauvaises ne pèsent rien devant moi.
Vous le voyez , Messieurs , la différence du bien et du mal , proclamée par la raison humaine , entraine avec elle la reconnaissance des cinq dogmes fondamentaux du christianisme : Texistence de Dieu , la création , la chute , la réparation et le jugement. Aussi , quand les sophistes ont voulu nier la différence du bien et du mal , quont-ils fait? Ils nont pas été assez hardis pour vous dire , à vous , êtres doués de raison et de conscience : Enfoncer un poignard dans le sein de sa mère, comme fit Néron, ou bien entourer ses parents d'un culte de respect et d'amour . ce sont choses semblables. Jamais, non jamais, quelque corl'ompus que nous soyons , on n'a été assez audacieux pour nous tenir ce langage ! On a pris un détour , on s'est attaqué aux dogmes qui sont le fondement de la distinction du bien et du mal. Les uns ont nié la morale en niant Dieu, les autres en supposant la matière ou le mal coéternels à Dieu ; d'autres , en montrant éfue la nature de l'homme étant dans son état vrai et le poussant au mal bien plus qu'au bien , le mal et le bien étaient également légitimes -, ceux-ci en supposant que Dieu ne s'occupait pas des actions des hommes, et que puisqu'il avait laissé leur cœur se corrompre à ce point, c'était une folie à eux de chercher à réparer de leurs propres mains un ouvrage dont la Providence s'inquiétait si peu ; ceux-là enfin en niant le jugement vengeur et rémunérateur. Et jamais on n'a pu répondre solidement à ces ennemis de l'ordre moral qu'en établissant les dogmes qu'ils essayaient de len verser.
Quand donc la raison divine, se mettant en communication avec la raison humaine, lui affirme qu'il existe un Dieu , que le monde a été créé par lui, que Ihomme est déchu de son état primitif, que la Providence a travaillé à sa réparation, et qu'elle nous jugera selon nos œuvres ; la raison divine,- en affirmant toutes ces choses, ne dit rien à quoi la raison humaine ne rende
témoignage elle-même, à un certain degré. Ce sont deux astres de différentes grandeurs, qui se rencontrent et qui réunissent leurs ombres et leur clarté. Oui, Messieurs, le christianisme n'est pas ce que vous vous figurez peut-être ; ce nest pas une loi particulière donnée à quelques hommes dans un coin du globe, et répandue ensuite en tous lieux par la prédication de lÉglise. Indépendamment de ce que le témoignage divin est aussi ancien que rimmanité, on doit confesser que le christianisme est révélé à quiconque vient à la vie. C'est du christianisme que saint Jean a dit : // était la lumière véritahle qui illumine tout homme venant en ce monde,' il était dans le monde, et le monde a été fait par lui . et le monde ne l'a pas connu ; il est venu chez les- siens, et les siens ne l ont pas reçu (l). Quand le christianisme frappe à la porte de votre âme, ah ! ne croyez pas que ce soit un étranger qui vous demande l'hospitalité? Non, il revient dans une famille qui est la sienne, dans une maison qu'il a bâtie; il sait le coin de votre cœur où il a laissé sa trace. Ainsi, quand , loin dans la vie , vous retrouvez un ami des premiers jours, et que vous le conduisez dans la maison, dans le jardin que vous avez hérité de vos pères, il reconnaît tout, il se rappelle que là vous fîtes telle chose ensemble, que là vous eûtes une même pensée, qu'ici vous vous disiez de ces paroles que Ihomme n'oublie jamais et qu'il emporte jusqu'au tombeau. Il en est bjen autrement encore du christianisme. Ah ! c'est celui-là qui est lami d'enfance, l'ami premier! Avant même que cet habitacle temporaire de votre corps fût achevé, un germe était semé dans votre intelligence. La sagesse éternelle qui, dès le commencement, se jouait dans Ja création, toucha votre âme, et de ses doigts sacrés elle y creusa doucement d'ineffaçables sillons. Et quand nous venons pour la récolte , nous les amis de l'ami, les envoyés de l'envoyé , ce qui fait notre force auprès de vous c'est que nous savons mettre la main aux endroits fertiles de votre nature, c'est que nous savons retrouver ces traces déjà im-
(i) cil. 1, vers. 9 cl siiiv.
méinoriales en vous, mais dont le secret nous a été confié. Nous vous disons : Reconnaissez celui que vous connaissez déjà, recevez celui que vous avez reçu .
Le christianisme intérieur se trahit malgré vous dans vos actes, (chaque fois que vous faites une bonne action, et qui peut désespérer de soi jusque penser qu il nen fera jamais une seule? chaque fois que vous faites une bonne action, vous aflîrmez les dogmes du christianisme, vous en êtes les involontaires apôtres. Chaque fois que vous donnez un verre deau à un pauvre, fussiez-vous lathée le plus déclaré, vous affirmez que Dieu existe ; vous affirmez Dieu créateur du monde et père au fond du ciel ; vous affirmez Ihomme coupable et la réparation ; vous affirmez que Dieu n'est pas indifférent au bien, qu il jugera, et qu'au jour de sa justice un verre d'eau sera compté. Insensés, ou plutôt infortunés, vous attaquez le christianisme, et vous ne voyez pas la contradiction perpétuelle où vous êtes avec vous-mêmes ! Chacune de vos bonnes œuvres confesse l'existence du bien et du mal, et vous ne pouvez confesser l'existence du bien et du mal sans confesser les vérités chrétiennes, puisque toutes les autres vérités découlent de celles-là.
Non, le christianisme n'est pas une doctrine qui tombe au milieu des peuples, on ne sait pourquoi, comme ces aérolithes autour desquelles les savants se rassemblent et composent des systèmes. Non, cette aérolithedu christianisme n'est point tombée du ciel inattendue ; elle était dans notre conscience. De même que l'aiguille aimantée se tourne toujours vers le pôle, à quelque distance qu'elle en soit ; de même , il y a dans notre cœur un aimant qui le fait se tourner du côté du véritable Nord, (î'est-à-dire vers Dieu , le père , le réparateur , le sanctificateur.
Toutefois, Messieurs, il ne faut pas vous le dissimuler, le témoignage divin ou la parole de Dieu n'a pas de plus grand ennemi que la raison ou la sagesse humaine, et saint Paul nous le déclare expressément, lorsqu'il dit : La .sagesse de ce mande est une folie devant Dieu Dieu a connu les pensées des sages.
cl il aait qu'elles .fonl vainefi (l). Comment cela? Comment la raison, qui rend un témoignage si clair au mystère du bien et du mal, est-elle une folie dans ceux-là mêmes qui semblent la posséder à un plus haut degré, et qui sont les sages du monde? Ouil en soit ainsi, on ne peut le nier, non-seulement parce que l'Écriture le dit , mais encore parce que lexpérience de chaque jour le prouve. N'est-ce pas votre raison qui proteste contre la doctrine sacrée ? Ne sont-ce pas les philosophes et les savants qui lattaquent depuis trois siècles comme ils lont attaquée à son avènement? Si donc il en est ainsi, quelle en est la cause?
Il y en a, Messieurs, une cause morale et une cause logique.
La raison, il est vrai, reconnaît le mystère du bien et du mal et ses dogmes fondamentaux, et si la réparation de l'homme, qui est un de ces dogmes, s'était accomplie avec la même splendeur que la création, il est probable que la sagesse humaine en aurait mieux reconnu la sublimité. Mais il plut à Dieu, qui voulait corriger la dépravation de l'homme, d imprimer à l'œuvre de sa réparation, un caractère lamentable, contre lequel son esprit et ses sens viendraient se perdre ou s humilier. La croix du Sauveur, voilà ce que n'ont pu dévorer ni les Juifs ni les Gentils, ni ceux qui attendaient le Messie depuis des siècles, ni ceux à qui il n'avait pas été si clairement annoncé. Un Dieu fait homme , souffrant et mourant, ce chef-d'œuvre de l'amour éternel , n'a trouvé que des contradicteurs dans tous ceux qui n'ont pas voulu abaisser leur orgueil et sacrifier leurs sens. Ils ont creusé leur raison pour y chercher des ressources contre lamour crucifié. Eux qui parlent sans cesse de dévouement et d'immolation de soi-même, qui honorent le soldat mourant pour son pays et le philosophe préférant ses idées à sa vie, ils ont dit à Dieu : Vous ne deviez pas, vous ne pouviez pas mourir pour l'humanité.
Or, écoutez saint Paul , avec quelle formidable élévation il parle de cette sorte d'hommes : Où sont les sages .^ où les savants? où les investigateurs de ce siècle? Est-ce que Dieu
(i) l'e Épilre aux Corinlliiens, ch. ô, ver";. 19 el 20.
n a pas rendu folle la sagesse de ce monde? Car le monde n'ayant pas connu Dieu dans sa sagesse et par la sagesse, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication (l). Vous entendez : la folie de la prédication! Saint Paul ne s'en cache pas ; il s'en vante devant vous avec une divine arrogance. A ceux qui opposent leur raison à lEvangile, qui, aveuglés par la concupiscence et Torgueil, méprisent sur la croix la lumière et lamour, il n'estime pas qu'il vaille la peine de leur rendre compte; il passe condamnation, il s'honore de cette folie qui a chassé devant elle les sages, les savants, les princes de l'esprit, et manifesté dans son triomphe toute la vertu de Dieu. Il nous enseigne par là que si la raison est l'auxiliaire naturel du christianisme, elle n'en est pas le fondement, qu'elle peut être retournée contre lui par la révolte du génie, et qu'il faut alors, missionnaires surnaturels de la vérité, que nous en appelions sans crainte à cette déraison qui a vaincu le monde, et qui, jusqu'à la fin, sera plus puissante que lui, parce que, dit-il, ce qui est folie en Dieu est plus sage que la sagesse des hommes, et ce qui est faiblesse en Dieu est plus fort que toute la force des hommes (2).
C'est une gloire, chrétiens, dont nous ne devons pas perdre l'habitude, que la gloire de vaincre le monde par des ressources (jui ne valent pas les siennes. Vous avez vu, au commencement de ce siècle, au sortir des proconsuls, des laïques illustres proclamer la vérité chrétienne d'une voix qui ne périra pas, comme le sang des martyrs de la France l'avait proclamée , d'une voix qui ne périra pas non plus. Et maintenant, quand la foule commence à se presser de nouveau autour de la croix, ne remarquezvous pas que les esprits qui ont de l'éclat se prennent à déserter le poste qu'ils avaient essayé de défendre a\ ec nous ? En savezvous la cause ? C'est que Dieu ne veut pas que la vérité triomphe par des moyens humains. Lors donc que tout est tombé chez un peuple. Dieu envoie des hommes de génie pour empêcher l'er-
(0 Ire É|iîtreaiix Corintliiens, ch. 1. vers. 20 el 21. (2) If* Éjiîlre aux Corinthiens, ch. 1. vers. 25.
reur d'y prescrire les droits de la vérité. Mais quand la vérité reparait, quand le flot, qui semblait s être retiré, revient et monte, et que la grande armée divine marche dun pas plus sûr, alors les hommes de génie quittent volontiers les rangs, de peur que l'avenir trompé ne les crût auteurs dun mouvement dont iJs n'étaient que les serviteurs et les bénéficiers. Combien déjà ont abdiqué leur gloire, et la seule gloire possible aujourdhui ! Car, Messieurs, je suis bien aise, quoiqu'en passant, de vous dire ce mystère : pendant mille ans, il n"y aura de gloire en Europe que des gloires chrétiennes. Et je vous dirai aussi pourquoi. Il est deux sortes de gloire : la gloire de destruction et celle dédifîcation. La première est celle d'Attila et de Mirabeau; la seconde, celle de Moïse et de Charlemagne , et l'une succède à lautre. Quand, pendant un siècle, on aura vu des hommes assiéger l'édifice de la vérité et se faire avec ses ruines des noms immortels ; lorsque tout sera par terre, les races, les institutions, les mœurs, la foi religieuse et la foi publique, et qu'on ne rencontrera plus, sur le sol nu et bouleversé, que des ombres qui vont et qui cherchent, alors, comme on ne vit pas dans des cendres mortes, et qu'il faut au moins souffler dessus pour y retrouver du feu, alors le moment de la réédifîcation, c'est-à-dire le moment de la gloire chrétienne, est venu.
J'ai dit , Messieurs , qu'il y avait aussi une cause logique de l'opposition de la raison humaine au témoignage divin : c'est que chaque homme se persuade qu'il a en lui la plénitude de la raison, la raison humaine totale. Or, rien n'est moins vrai. Chaque homme possède les premiers principes qui sont le fonds de l'entendement, et, de plus, la loi logique en vertu de laquelle nous déduisons les conséquences renfermées dans ces germes primordiaux. Jusque-là, c'est bien la raison humaine, dépôt inaltérable de la vérité, ou qui du moins ne s'altère que par cette maladie intellectuelle appelée folie, subitement reconnaissable et le dernier châtiment de Dieu contre l'orgueil et la volupté. Mais les déductions que nous tirons des premiers principes, par^l'essor de notre activité personnelle, ne font plus infailliblement partie de
la raison ; elles sont susceptibles d'erreurs provenant de notre éducation, de nos passions, de la force et de la faiblesse de notre intelligence, des sociétés où nous avons vécu, enfin de mille circonstances qui varient à l'infini, et qui font qu'aucune raison n'est parfaitement conforme à une autre raison dans la totalité de ce quelle affirme et de ce qu'elle nie. Par conséquent. Messieurs, chaque homme qui proteste contre le témoignage divin ne lui oppose pas réellement la raison humaine, mais une raison plus ou moins pure, plus ou moins viciée. Autrement, il faudrait dire que la raison humaine est en contradiction avec elle-même : car c est avec ma raison que j'affirme la vérité du christianisme ou du témoignage divin ; c'est aussi avec votre raison que vous la niez : d'où il suit que voilà deux raisons contradictoires, et que l'une au moins n'est pas la raison humaine.
Savez-vous ce que vous faites quand , au nom de la raison , vous rendez des sentences contre le christianisme? Je vais vous le dire. Vous avez étudié quelques sciences instrumentales, du latin et du grec, acquis quelques notions de physique et de mathématiques , lu des fragments d'histoire ancienne et moderne , feuilleté avec plaisir des plaidoyers plus ou moins ingénieux contre le christianisme : et avec ce petit bagage, porté par vos vingt à vingt-cinq ans, vous vous posez sans crainte en face de Jésus-Christ et de son Eglise, pour leur apprendre que vous les mettez au ban de la raison humaine. Croyez-vous que le christianisme, certainement plus vieux que vous, qui a lu davantage, qui a vu davantage, qui a plus vécu que vous avec l'humanité, croyez-vous qu'il n'aurait pas autant de droit de vous mettre au ban de la raison?
Et, de fait, le témoignage divin a eu précisément pour but de relever votre raison affaiblie, en vous délivrant de l'ignorance et des passions ; car ce sont là les deux causes qui diminuent votre raison, qui font que vous tirez des premiers principes de l'entendement de fausses ou d'incomplètes déductions. Peut-être demanderez-vous où se trouve donc la raison humaine, et à quel signe on reconnaît un de ses jugements. C'est là, Messieurs, une grave
question, qui peut toutefois se résoudre en peu de mots. L'ignorance et les passions étant les causes qui ôtent à nos jugement^ leurs vrais rapports avec les premiers principes , il s'ensuit que toutes les fois qu'on a des gages suffisants contre l'ignorance et les passions, on est en droit d'affirmer la justice de ses jugements. C'est pourquoi TEglise catholique, même humainement parlant, est la plus haute raison qui soit sur la terre, parce quelle est le corps où la science et la vertu se sont produites avec le plus d'éclat, et nous sommes en droit de dire que nul n'arrive à l'âge complet de raison que par son entrée dans lEglise et son adhésion au témoignage divin dont elle est dépositaire. Le chrétien est une créature élevée à la pleine raison , à Idge du Christ. comme le dit éloquemment saint Paul. Jusque-là, la raison humaine est en nous à l'état d'enfance; elle flotte à tout vent, elle croit tout, elle prend ses rêves pour la réalité. Mais arrivée par l'Eglise à la lumière divine, elle s'éclaire, se fortifie, s'étend; elle voit la sagesse de ce quelle croyait folie, et la folie de ce qu'elle croyait sagesse. Elle voit l'unité de la raison divine et de la raison humaine, comme notre œil voit ici-bas l'unité de l'astre et du rayon lumineux.
Vous ne vous étonnerez plus désormais, Messieurs, de ces deux choses contradictoires en apparence, savoir : que la raison humaine est d'accord avec le témoignage divin , et que le témoignage divin n'a pas de plus grand adversaire que la raison humaine. La raison humaine, à 1 état d'enfance, s'oppose à Dieu : à l'état viril, elle le reconnaît et l'adore. Arrivez à l'état viril, Messieurs, à l âi^e du Christ ,• ne soyez pas jusqu à la tombe comme ces Grecs spirituels, mais toujours jeunes, desquels on disait à Solon, lorsqu'il visitait les sanctuaires de l'Egypte : « 0 Solon ! Solon ! « vous autres Grecs, vous n'êtes que des enfants, car vous n'avez « pas de science blanchie par le temps ! » Le temps même ne suffît pas, Messieurs, pour blanchir la science ; la vertu seule y arrive avec l'aide de l'éternité. Aspirez à tous les deux; tous les deux sont de votre âge, car votre âge est un âge de foi et d'amour.