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DIX-HUITIÈME CONFÉRENCE

DES CAUSES DE LA CERTITUDE SUPRARATIONNELLE OU MYSTIQUE. PRODUITE DANS l'eSPRIT PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE.

Monseigneur, Messieurs,

Je veux aujourd'hui rechercher les causes de la certitude suprarationnelle ou mystique, produite dans lesprit par la doctrine catholique , et résoudre les objections qu'on lui oppose , comme j'ai résolu celles qu'on oppose à la certitude rationnelle.

Phénomène veut dire apparition ; les hommes, malgré tout leur orgueil, ont adopté ce mot pour exprimer ce qui se présente à leurs yeux intérieurs et extérieurs, convaincus que ce sont comme des fantômes qui se meuvent sur un théâtre, ayant derrière eux une force qui les pousse et les met en scène. Et, en effet, ce qui commence et ce qui finit, ce qui entre et ce qui sort, il est bien clair que ce n'est pas là quelque chose qui subsiste par soi-même, mais une réalité de passage qui cache derrière elle une plus profonde réalité. C'est pourquoi, partout où l'homme a vu un phénomène, il a conclu qu'il y avait une cause, en sorte que c'est un axiome de l'esprit humain qu'il n'y a pas de phénomène sans cause. Et puisqu'il existe une certitude mystique , que j'ai définie une conviction illettrée, translumincuse et qui

exclut le doute, il existe nécessairement une cause de cette certitude. Or, selon un autre axiome de Tesprit humain , tout phénomène est en proportion avec sa cause, c'est-à-dire que les propriétés contenues dans le phénomène sont contenues dans la cause en une manière quelconque ; car, si la cause ne contenait pas les propriétés du phénomène, quoique, peut-être, à un degré plus éminent, elle n'aurait pas pu le produire 5 la cause, c'est la puissance productrice du phénomène ; et, par conséquent, puisqu'il y a une certitude mystique, il y a dans le monde une puissance mystique, et cette puissance mystique, nous saurons ce qu'elle est en observant de nouveau le phénomène de la certitude mystique.

La certitude mystique, disions-nous, est une conviction illettrée ; donc la puissance mystique est une puissance capable de donner la conviction , sans le secours du raisonnement et de la science. Et comme cette conviction illettrée exclut le doute, c'est-à-dire arrive au plus haut degré d une conviction, il s'ensuit que la puissance mystique qui la produit , est capable de donner, sans Hltérature, sans science, sans raisonnement, sans ouvrir la bouche, en se taisant, une conviction à son plus haut degré. Enfin, comme cette conviction est translumineuse, ainsi que je lai montré, il faut bien que la puissance mystique soit capable de donner, sans le secours de la littérature, du raisonnement et de la science, une lumière qui surpasse la lumière de la littérature, du raisonnement et de la science. Cela nous est acquis, ou bien vous nierez le phénomène de la certitude mystique : mais si vous adoptez ce phénomène dune conviction, qui ne vient pas du raisonnement , de la littérature , ni de la science , il faudra bien quelle sorte de quelque part ; je vous en demanderai compte, et si vous n'admettez pas la puissance mystique, telle que la doctrine catholique l'établit, il faudra que vous en admettiez une autre produisant les mêmes effets, ce qui reviendra au même.

j\Jais qu'est-ce à dire? Une lumière qui arrive à notre esprit sans la littérature , sans la science , sans le raisonnement , cela est-il possible? Le concevons-nous? Eh! quand nous ne le con-

ccvrions pas, je ne m'en inquiéterais pas un moment ; je dirais toujours : il y a dans le monde, par rapport à la doctrine catholique, une conviction illettrée, translumineuse, et qui exclut le doute ; donc il y a une cause qui renferme des propriétés semblables, et qui agit sur l'esprit de 1 homme : mais nous ne sommes pas embarrassés pour aller plus loin.

Croyez-vous, en effet, que Dieu voie les choses comme nous les voyons? Croyez-vous que lui, qui est la lumière substantielle et totale, procède, comme nous, par une voie purement rationnelle, qui pose des principes et en déduit des conséquences, puis, qui remonte des conséquences aux principes, ce qui forme ce ({ue nous appelons la lumière intelligible, la lumière rationnelle, la lumière logique, la lumière naturelle, la lumière philosophique, peu importe le nom? Non : Dieu, d'un regard un et simple, voit tout, il connaît tout, lui-même et tout ce qui peut sortir de luij et, quand, du fond de son éternel habitacle, il regarde au loin ce qui sera un jour, dans des myriades de siècles , son œil ne fait pas un pli j son sourcil, plus puissant que celui du Jupiter d'Homère , ne bouge pas ; il suit la succession et la vicissitude (les choses créées, par un regard immuable. Eh bien ! cette lumière suprarationnelle , supraintelligible , car il faut bien créer des mots pour exprimer ces idées, et, après tout, je ne les crée même pas; cette lumière, qui est celle de Dieu, pourquoi n'en serions-nous pas, à un certain degré, participants? Pourquoi Dieu, qui a fait l'homme capable de voir par des principes et des conséquences, ne pourrait-il pas lui départir, par de certains objets, dans un grand but, un certain degré de sa lumière propre? Pourquoi l'homme, qui a la puissance rationnelle de déduction et d'induction , n'aurait-il pas la puissance de l'intuition ? Cette puissance, vous l'avez, Messieurs, pour tant de choses bien inférieures à celles que nous étudions ! L'intuition , cette vue intérieure, en dehors des principes et des conséquences, c'est la force même de Tintelligence humaine. Voulez-vous que nous en donnions quelques exemples?

Vous connaissez tous les pressentiments; que vous les adop-

liez ou que vous ne les adoptiez pas, peu importe, cest un fait historique; si vous n'en avez pas eu, jespère que vous en aurez quelque jour. Un pressentiment, quest-ce que c'est? Vous êtes seul chez vous, une tristesse s'empare de votre âme, vous vous demandez pourquoi? Vous vous regardez : vous êtes le même que vous étiez auparavant. Vos affaires sont en bon état, vous êtes content de vous, ce qui est une chose trop facile, et cependant vous êtes triste ! A quelques jours de là, vous apprenez qu'à cette heure de tristesse, sans cause apparente, vous avez été privé d'un ami, d'un proche parent : comment l'avez-vous su? Ce n'est pas par voie de principes et de conséquences, par des inductions et des déductions ; vous lavez su par une induction sourde et inexplicable, par une lumière supérieure à la lumière logique.

Vous rencontrez quelqu'un pour la première fois, vous ne savez pas sa vie, son origine, sa genèse, ce qu'il a fait de bon ou de mauvais, vous le regardez comme Jésus-Christ regarda le jeune homme de l'Evangile, dont il est écrit : L'ayant regardé, il laima (l) ; vous êtes touché de l'âme exprimée par cette physionomie ; vous l'aimez ; une intuition sympathique met entre vous, dans un seul moment, ce que la logique n'y aurait pas mis en des années.

Et les batailles, le génie militaire ! Quand un général a deux cent mille hommes derrière lui et deux cent mille devant, au milieu de la fumée, à travers ces masses qui passent et se croisent, quand il ne reçoit plus que des communications à demibrisées par la mort de ceux qu'il attend, tout à coup il éprouve, comme dit Bossuet dans l'oraison funèbre du prince de Condé, une illumination soudaine, il a une intuition, il donne un dernier ordre et se repose, sûr que tout est fini.

Vous êtes homme d'art, vous voulez créer sur une toile ; irezvous prendre des instruments de mathématiques pour grouper vos personnages et leur donner la vie de la vérité ? Vous le pouvez, mais vous ne le ferez pas, sous peine de ne créer qu'une

(i) Saint Marc, ch. 10, vers. 21.

œuvre mécanique, un cadavre, parce qu'au lieu de voir, vous ;:urez calculé.

Vous écrivez : vous voulez parler de l'enfer, vous dites comme Bossuet : « Là commence ce pleur éternel! » Vous faites un barbarisme, mais que toute oreille française entend et admire. La grammaire est contre vous, mais hommes de génie, vous avez regardé, la langue s'est émue de votre regard, elle vous a ouvert ses entrailles ; il en est sorti un mot divin, car toute intuition est divine; elle tombe du trône de Celui qui voit tout sans jamais rien combiner.

S'il en est ainsi dans l'ordre naturel, pour toute espèce de génie et de découvertes; si tout ce qui est grand sur la terre se trouve, comme Christophe Colomb trouva le Nouveau-Monde, par la force de l'intuition, jugez ce qui doit être quand il s'agit de l'ordre éternel , des mers sans rivages du monde futur, quand il s'agit enfin de naviguer vers Dieu ! Dieu, pour ce grand ouvrage de la vie, ne nous aura-t-il pas donné une intuition divine, une lumière qui procède sans composition ni décomposition? Car, entre la lumière rationnelle et la lumière mystique, il y a la différence de la lumière qui se décompose dans le prisme, avec une lumière plus pure qui ne s'y décomposerait pas.

Concluons donc de nouveau que, puisqu'il existe une certitude mystique, c'est-à-dire, une conviction illettrée , translumineuse et qui exclut le doute, il existe nécessairement aussi une puissance ou lumière mystique, capable de donner cette conviction.

Mais, Messieurs, cette puissance mystique toute seule ne saurait expliquer le phénomène de la certitude mystique ; car il ne suffît pas qu'une puissance existe pour produire son effet, il faut qu'elle se mette en rapport avec l'être en qui elle doit le produire, et elle ne peut se mettre en rapport avec lui qu'autant qu'elle trouve dans cet être quelque chose de correspondant. Je parle à un animal, il ne m'entend pas; qu'est-ce qui lui manque? Ce n'est pas du côté de la parole qu'il manque rien; dite à l'homme ou à l'animal, elle est toujours la même : pourquoi donc l'animal ne l'entend-il pas? C est qu'il lui manque un organe in^

térieur conespondant à la parole, cest qu'il ne pas d'organisme rationnel. Il faut donc, pour qu'il y ait une certitude mystique, que non-seulement il y ait une lumière mystique, mais il faut qu'il y ait dans l'homme un organisme mystique, un organisme qui soit ébranlé par la lumière mystique, autrement cette lumière tomberait en vain sur nous j donc, logiquement, il y a non-seulement une lumière mystique, mais un organisme mystique susceptible d'intuition divine, et l'homme, c'est notre première conséquence, l'homme, comme l'a dit Aristote, est un animal religieux.

L homme est un animal religieux, parce qu'il a un organisme religieux ou mystique, de même qu'il est un animal rationnel parce qu'il a un organisme rationnel, et qu'il est un animal, dans toute la réalité du terme, parce qu'il a un organisme physique. Ainsi, quand je vous prends la main et que vous avez la bienveillance de me répondre , je m'adresse à votre organisme physique ; quand je fais un raisonnement, dont votre intelligence est éclairée, je m'adresse à votre organisme rationnel ; mais quand je vous dis : Homme, rentre en toi-même, regarde dans ta vie, mets-toi à genoux et confesse tes péchés ; je m'adresse à votre organisme mystique. Cette parole est absurde pour votre organisme physique et même pour votre organisme rationnel, mais elle va à votre organisme mystique, et c'est pourquoi vous vous confessez ; car, sans cela, le ciel et la terre crouleraient sur vous que jamais vous ne vous mettriez à genoux devant un autre homme pour avouer vos fautes.

L'homme est donc un animal religieux, un animal mystique, et quand il résiste à la religion, quand il en vient à n'être plus ému par elle, est-ce un homme mal organisé physiquement ou rationnellement? Pas le moins du monde; mais son organisation mystique est faible ou dénaturée, il l'a abrutie; car on abrutit plus facilement l'organisme mystique que l'organisme intellectuel , à cause de sa plus grande délicatesse , et c'est un prodige qu'on puisse encore si facilement toucher cet organisme et en tirer quelques sons, quand on connaît l'homme et là voix impé-

rieuse de ses passions. Il faut que la bonté de Dieu soit bien grande sur lui, ou que son organisme religieux ait été bien divinement trempé et réparé.

J'ajoute, comme conséquence de ce qui précède, que Ihommc étant un animal religieux, la religion est nécessairement vraie. Car comment voulez-vous que notre nature soit fausse? Comment voulez-vous qu'aucune force réelle soit fausse? INi un organisme n'est faux, ni une puissance n'est fausse, quoiqu'ils soient sujets à être faussés. Tout ce qui existe indépendamment de nous est vrai, et, de même que la puissance électrique est vraie parce qu'il y a des phénomènes électriques, de même, puisqu'il y a des phénomènes mystiques, la puissance mystique est vraie aussi ; et comme l'organisme physique et l'organisme rationnel sont vrais, parce qu'il y a des phénomènes physiques et rationnels, de même l'organisme mystique est vrai au même titre. Ces conséquences sont manifestes; comment cherche-t-on à y échapper? C'est ce que nous allons voir.

Vous concevez bien l'embarras de nos adversaires. Si j'avais recueilli, au haut des Alpes, je ne sais quelle goutte d'eau, contenant des propriétés inconnues, et que je l'apportasse au sein de nos sociétés savantes, toute l'Europe serait émue; on la mettrait sous clef, on nommerait des commissions qui s'assembleraient pendant plusieurs mois ; on saborderait dans la rue, en se disant : Savez- vous la nouvelle? Quoi? Ouest-ce? Il est arrivé, à l'Académie, une goutte d'eau dont personne n'avait jamais ouï parler. Et Ion aurait raison, Messieurs, car une simple goutte d'eau, c'est une merveille divine ; ce n'est pas trop de tous les princes de la science pour l'examiner. C'est une créature de Dieu, qui parle de Dieu, qui apprend quelque chose de Dieu. Et c'est pourquoi, quand je parle de ces savants qui se rassembleraient pour un tel objet, ce n'est pas dans une intention de moquerie ; l'Ecriture n'a pas cru se moquer, en disant de Salomon qu'il avait tout examiné, depuis le cèdre du Liban jusqu'à l'hysope, depuis la plante la plus obscure, venue entre les fentes d'une ruine, jusqu'à ces arbres qui habitent les palais des rois et qui, tout morts

qu"ils sont, conservent sous 1 or et la sculpture une espèce dinimortalité. Mais, si je nai pas le droit de me moquer des sueurs de la science pour une goutte deau, j'ai le droit aussi de demander que, quand il s'agit de phénomènes comme celui de la certitude mystique, quand il s'agit de millions de créatures raisonnables admettant une conviction comme principe de leur vie, j'ai, dis-je, le droit de demander qu'on ne passe pas, sans s'arrêter, à côté de ce phénomène. Car si un phénomène matériel est grand, que sera-ce d'un phénomène humain, d'un phénomène social, plus même que social, car il n'appartient pas à un seul peuple, mais à tous les peuples? Jai le droit et le devoir de demander qu'on soit attentif etqu'on daigne me l'expliquer. Etcomme il est plus commode de nier que d'expliquer, on a d'abord commencé par nier. C'est toujours le premier mouvement de l'incrédulité.

Mais peut-on nier ce grand mouvement mystique, que nous avons signalé dans l'humanité ? Le phénomène de la conviction illettrée , translumineuse et excluant le doute, est-il un fait , ou n'est-il pas un fait? Existe-t-il, oui ou non, des milliers d'iiommes qui l'affirment et qui disent : J adhère, je crois à la doctrine catholique, non par la foi du savant, mais par la foi du peuple. Laissons même les preuves extérieures qu'ils donnent de la sincérité de leur convictioni^ savoir, leur vie dirigée d'après cette conviction, ce qui n'est certes pas une petite chose, quand on voit tant de gens qui sacrifient leurs convictions à leur vie. Je dis seulement : Voici un témoignage de dix-huit cents ans, voici, vivants et morts, des millions d'hommes qui sentent ou qui sont convaincus qu'ils sentent comme je le dis. Qu'en pensez-vous? qu'en dites-vous?

Votre ressource, sera-ce de nous accuser de mensonge et d'hypocrisie? Mais quoi ! n'avez-vous donc pas eu de mère chrétienne, qui vous ait porté dans ses flancs et dans ses bras, pas de sœur chrétienne, pas de femme, pas de fille chrétiennes? N'avez-vous pas d'amis chrétiens? Quoi ! jamais une mère chrétienne ne vous a montré Jésus-Christ dans son cœur ! Quoi ! jamais le baiser d'un ami ne vous a fait sentir la respiration chrétienne ; jamais un mot de l'àme, depuis dix-huit cents ans, n'est

tombé des lèvres du christianisme sur vous! Non, vous ne pourriez pas nous opposer cette raison de l'hypocrisie, ce serait une raison parricide... Ah! vous croyez à vos mères, à vos sœurs, à vos femmes, à vos filles, à vos amis ; vous croyez à leurs vertus, vous les aimez, vous les admirez, vous dites deux, comme Polyeucte de Pauline :

Ils ont trop de vertus pour n'être pas sincères !

Regardez seulement un acte de conversion ; voyez, je vous en conjure, un de ces hommes tout à coup devenus chrétiens, allez le trouver, demandez-lui ce qui scst passé au fond de son âme. Il vous dira : J ai lu, j'ai raisonné, j ai voulu, je ne suis pas arrivé; et, un jour, sans que je puisse dire comment, au coin d'une rue, près de mon feu, je ne sais, mais je n'ai plus été le même, j'ai cru; puis j'ai lu de nouveau, j'ai médité, j'ai confirmé ma foi par la raison ; mais ce qui s'est passé en moi, au moment de la conviction finale , est d'une nature totalement différente de ce qui a précédé et de ce qui a suivi.

C'est l'histoire de Jésus-Christ après sa résurrection. Vous souvenez-vous de ces deux disciples qui allaient à Emmaûs? Jésus- Christ les accoste, il n'est pas connu deux. Il leur dit : De quoi parlez-vous qui vous rende tristes ? Etes-vous donc si étrangers dans Jérusalem, lui dit l'un d'eux, que vous ne sachiez pas ce qui s^est passé ou sujet de Jésus de Nazareth, qui était un prophète puissant en œuvres et en paroles, devant Dieu et devant les hommes , et comment les pontifes et nos princes Vont condamné et mis à mort,- pour nous, nous espérions qu'il devait sauver Israël, et voilà le troisième jour que ces choses ont eu lieu,- ce matin même, des femmes sont allées à son sépulcre, et elles nous ont effrayés en disant quelles avaient eu une vision d'anges et que Jésus vivait. 0 insensés et lents à croire/ leur dit Jésus, est-ce qu'il n'a pas fallu que le Christ souffrit et entrât ainsidans sagloire{i)^

(i) Saint Luc. ch. :24, vers. 17 et suiv.

Et le voilà qui prend Moïse, David, Isaïe, et qui leur fait le déploiement de toutes les prophéties. Cependant, ils ne le connaissaient pas encore. On arrive à Emmaùs, on se met à table. Alors Jésus-Christ quitte la puissance rationnelle , il fait le signe de la croix, il bénit le pain et le leur présente à manger; aussitôt leurs yeux s'ouvrent et ils le reconnaissent : ils avaient résisté à la force rationnelle, ils succombent à la force mystique.

Puis donc que le phénomène ne peut pas être nié, il faut l'expliquer. Comment lexpliquera-t-on ? On nous dit : Eh bien ! soit, nous admettons le phénomène ; mais vous convenez vousmême qu'il nest pas rationnel. Comment discuter sur quelque chose que ses propres tenants accusent de n'être pas rationnel? Vous dites qu'il se passe en vous un phénomène ; qu'il s'y passe tout ce qu'on voudra, c'est votre affaire, mais cela ne tombe pas dans le domaine de la raison -, c'est de la simplicité, de la faiblesse d'esprit, et, quoi que ce soit, ce ne peut être un objet de discussion.

Ici je vous signale l'une des tactiques les plus profondes de rinerédulilé.

Il y a peu d'années, il me tomba un petit livre sous la main. Ce livre avait pour but d'exposer, sans y mettre, du reste, d'autres raisonnements, tout ce qu'il est nécessaire à un catholique de connaître et de résoudre pour avoir une certitude rationnelle de la doctrine catholique. On n'était pas arrivé à la vingtième page, que l'esprit était saisi d'une sorte d éblouissement; on se disait : Mais, mon Dieu, est-il bien possible qu il faille apprécier tant de questions pour obtenir la certitude rationnelle du christianisme? Où était Ihabileté de cette tactique? A séparer, dans le mystère de la foi, la force rationnelle et la force mystique, l'aile droite et l'aile gauche de la vérité, afin de pouvoir les battre séparément : car chacune, prise séparément, ne peut résoudre la difficulté totale. En effet, proposons-nous à nos adversaires la force rationnelle de la doctrine, ils nous disent : Mais considérez donc toute l'humanité, les femmes, les enfants, les ignorants; comment voulez-vous qu'ils résolvent ces questions? Et, ainsi, ils concluent que l'immense majorité ne peut

arriver à la certitude rationnelle. Si, au contraire, nous leur proposons la force mystique, ils nous répondent : Cest une force qui n'est pas rationnelle ; cela va aux petits enfants , c'est de la faiblesse d'esprit. Par conséquent, d'un côté c'est trop, de l'autre c'est trop peu. Aussi nacceptons-nous pas ce partage de nos forces, et nous disons : Si la foi de Bossuet n'est pas une faiblesse desprit dans Bossuet, ce n'est pas non plus une faiblesse d'esprit pour l'enfant, pour l'ouvrier, pour lignorant. Je vois bien que l'enfant, l'ouvrier, l'ignorant arrivent à la vérité par une autre voie que Bossuet, mais qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'il y a deux chemins pour aller à la vérité ? C'est la vérité et non pas les chemins qui décident s'il y a faiblesse d'esprit. Eh bien ! cette vérité, admise par Bossuet, consacrée par son génie, vous ne pouvez pas la traiter de faiblesse d'esprit ; et par cela seul, quel que soit le chemin employé pour y arriver, on est fort avec elle et par elle. Qu'on monte par l'escalier d'honneur ou par un escalier secret, pour entrer au palais des rois, qu'importe? Quand je suis aux Tuileries, par quelque roule que j'y sois parvenu, je suis dans l'appartement des rois de France, je suis en beau lieu et en haut lieu. De même, que je sois arrivé à la vérité par la gauche ou par la droite, moi, homme du peuple, ne m'insultez pas ; car la majesté totale du christianisme me couvre et me protège ; si mon armure personnelle n'est pas visiblement bien trempée, celle de mes pères et de mes frères a rougi au feu de Damas et saura vous répondre.

Ne séparez donc pas. Messieurs, ce qui ne doit pas être séparé, la force rationnelle et la force mystique : ce sont les deux arcs-boutants d'une même voûte. Cette basilique, où je vous parle, a des murs extérieurs et une enceinte intérieure; qui voudrait les séparer détruirait le tout ; il n'y a plus de dedans là où il n'y a plus de dehors. N'ôtez pas les murs, afin que 1 intérieur subsiste; n'ôtez pas l'intérieur, afin que les murs aient une raison de rester debout. Il y a un corps et une âme dans l'Église; le corps, c'est la force rationnelle ; l'âme, c'est la force mystique. Le corps est un cadavre sans la puissance mystique, et la puissance mystique

esl quelque chose de fantastique et d'insaisissable, quand elle n"a pas de corps ou de puissance rationnelle qui la manifeste et qui la prouve. Cest par là que nous répondrons encore à une dernière objection. Toutes les religions, dit-on, peuvent réclamer en leur faveur cette force mystique dont vous vous prévalez. Estce que les païens n'avaient pas de force mystique? Est-ce que les sectes chrétiennes n'ont pas de force mystique? Si la force mystique prouve pour vous, elle prouve pour tous, parce que tout le monde est à son aise pour s'en vanter.

Commençons d'abord par les païens. Quand j'accorderais, et je l'accorde, qu'il y a eu une force mystique chez les païens, qu'en pourriez-vous conclure? Oui , une force mystique resj)irait sous le honteux voile du paganisme; les hommes avaient déshonoré le culte primitif, ils lavaient couvert d'idées et de pratiques monstrueuses; mais enfin, pourquoi, puisqu'ils voulaient abandonner le vrai culte divin, ne détruisaient-ils pas tout culte? Pourquoi le paganisme et non pas le nihilisme ? Car enfin, si la force mystique est une chimère, qui donc porte celui qui veut s'affranchir de Dieu à en conserver quelque trace ? Comment le paganisme aurait-il résisté au nihilisme? L incrédulité moderne veut faire un ouvrage que le Briarée de l'antiquité païenne n'a pas pu faire. Ah ! vous croyez que vous parviendrez à détruire la force mystique dans le monde ! C est à peu près comme si vous vouliez détruire la force électrique ou la force magnétique qui dirige l'aiguille aimantée. Le paganisme a travaillé à cette œuvre autant que possible; mais, au sein même de ses ténèbres, comme le remarque Tertullicn, dans les maladies, dans les afflictions, un païen parlait de Dieu et s'écriait : 0 mon Dieu ! et dans ses joies ; oh! que Dieu est bon ! 0 païen! dit Tertullicn, qui ta dit cela? Est-ce dans tes temples, par tes oracles, qu'on t'a appris à parler ainsi? Ton inspiration vient d'ailleurs, elle est le témoignage d'une âme naturellement chrétienne , c'est-à-dire où la force mystique n'a pas perdu toute action.

Ce qui me resterait à dire, au sujet du paganisme, on le conclura de ce que je dirai des sectes chrétiennes.

Je suis en Amérique, dans une grande assemblée : une femme se lève et dit : Mes frères, je suis inspirée du Saint-Esprit. Lliomme de bon sens lui répondra : Avant que je vous écoute, vous qui parlez au nom de la force mystique, prouvez-moi votre force rationnelle. Jésus-Christ, qui vous valait bien, a pris la peine de faire des miracles pour établir la divinité de sa mission. et donner une garantie à la force mystique dont il disposait. Faites de même, je vous écouterai. La question de la force rationnelle est préjudicielle à la question de la force mystique. Ainsi, quand les protestants nous parlent de linterprétation des Ecritures, par le secours du Saint-Esprit, donnée à tous, individuellement, nous leur opposons le défaut d'unité de leur interprétation individuelle : la force rationnelle et nécessaire de l'unité leur manquant, il est inutile de s'occuper du reste, pas plus qu'il n'est utile de s'occuper d'un bâtiment à qui il ne manque que des murs.

Deux mots, Messieurs, et je termine. L'Eglise a produit dans le monde, au moyen de la force rationnelle et de la force mystique, un édifice dont l'extérieur et lintérieur se soutiennent mutuellement et répondent à tous les besoins de l'humanité. C'est ce que saint Jean avait vu dans son île de Patmos, oîi il était exilé pour la foi. Il entendit, dans une de ses extases un grand bruit, et, s'étant retourné, il vit, au milieu d'un appareil qu'il décrit, le Fils de l'homme ayant une épée à deux tranchants qui sortait de sa bouche. Cette épée à deux tranchants, c'est la vive image de la double puissance sur laquelle Jésus-Christ a fondé son Eglise. L'épée qui nous a été donnée est double; elle combat, d'un côté, les savants et les superbes par la force rationnelle; et, de l'autre, elle moissonne les petits, les ignorants et les savants eux-mêmes, par la force mystique. Sentez, Messieurs, sentez le? coups de cette épée dont la poignée unique est en Dieu et la double pointe partout!

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