DIX-NEUVIÉME CONFÉRENCE
DE LA CONNAISSANCE PRODUITE DANS l'eSPRIT PAU LA DOCTRINE CATHOLIQUE.
Monseigneur, Messieurs,
Nous l'avons établi, la doctrine catholique prend possession de lentendement humain par une double force qui produit une double certitude : par la force rationnelle, qui produit une certitude rationnelle, c'est-à-dire une conviction réfléchie, souveraine, immuable j parla force mystique, qui produit une certitude mystique, cest-à-dire une conviction illettrée, translumineuse, et qui exclut le doute. Une de ces forces est visible et remplit le monde de sa splendeur; lautre est invisible, et remplit l'àme des chrétiens de ses puissants et irrésistibles phénomènes. Toutes les deux s'appuient l'une par l'autre : la force visible se manifeste à ceux mêmes qui ne veulent pas voir, et la force invisible soutient au dedans tout cet édifice, comme la force mathématique, qui est invisible, soutient une œuvre extérieure d'architecture. Il n'y a rien dans ce monde qui ne soit à la fois visible et invisible, et, quand on s'en prend à la force mystique, on atteint du même coup la force mathématique. Car, après tout, qui a vu la force mathématique, qui l'a touchée, qui l'a saisie, autrement que
dans l'appui intérieur qu'elle prête à nos constructions extérieures ?
C'est beaucoup, Messieurs, de tenir l'humanité par deux forces, lune visible, l'autre invisible ; par deux certitudes, Tune rationnelle, l'autre suprarationnellc ; et, pourtant, ce n'est pas encore assez. Car l'homme ne tient à la certitude que parce qu'il tient à la connaissance ; la certitude est une simple qualité de la connaissance. Une certitude, quoique parfaite, peut être de très-peu d'importance, si elle n'a pas derrière elle une connaissance qui ait de la grandeur. L'homme veut connaître, et, par conséquent, la doctrine catholique doit prendre possession de l'entendement par une connaissance. La connaissance, c'est la vue des êtres et de leurs rapports. Voir ce qui est, voir les liens qui existent entre toutes les choses qui sont, c'est connaître ; et une connaissance a d'autant plus de mérite qu'elle a plus d'étendue, plus de profondeur et plus de clarté. Je passe donc du phénomène de la certitude catholique, par une transition naturelle et nécessaire, au phénomène de la connaissance catholique. J'examinerai l'état de la connaissance humaine et l'état de la connaissance catholique. Je montrerai, en premier lieu, que la connaissance humaine manque d'étendue, de profondeur et de clarté; je montrerai, en second lieu , que la doctrine catholique est claire , profonde . étendue.
Remarquez bien. Messieurs, la position de la question. Il ne s'agit pas de savoir maintenant si la doctrine catholique est certaine, et par conséquent si elle est vraie, je lai prouvé; je l'ai prouvé, non pas complètement, en donnant toutes les preuves que j'aurais pu donner; mais enfin je l'ai prouvé, et je devais le faire avant tout. Car le premier pas, quand il s'agit dune doctrine quelconque, c'est de savoir si elle est certaine ou non, si est vraie ou fausse. Je traite maintenant de la connaissance catholique, et, pendant que je raisonnerai, je vous prie de ne pas m'opposer la question de la certitude, que je regarde comme tranchée. Je ne puis pas traiter deux questions à. la fois, vous montrer en même temps le degré de la certitude et le degré de
connaissance dont l'esprit est redevable à la doctrine catholique. Le degré de certitude est établi, jen pars comme dune base, sans cela je n'aurais rien fait ; la certitude étant donc supposée, j'examine ce que la doctrine catholique nous apprend, et, quand je montrerai sa clarté, sa profondeur, son étendue, vous naurez pas le droit de mopposer la question de sa certitude, puisque cest une question résolue.
La première qualité de la connaissance, c'est l'étendue. L'esprit de lliomme est fait de telle sorte que, quand il acquiert un certain degré de connaissance, il ne s'y arrête pas, mais veut passer outre. Comme on dit qu'Alexandre, dès son jeune âge, rêvait la conquête de lunivers, ainsi, à peine l'esprit de Thomme s'est-il éveillé à la lumière de la vérité, à peine a-t-il entrevu des êtres, et des rapports entre les êtres, qu'à l'instant il saisit l'univers comme son domaine 5 il veut le pénétrer, le conquérir. La raison en est simple : notre esprit est une lumière, la lumière veut s'unir à la lumière ; et, vous aurez beau lui avoir versé de cette coupe pendant des siècles, il vous dira : Ce n'est pas encore assez ! D'ailleurs, tous les êtres étant enchaînés les uns aux autres, vous concevez très-bien que, quand j'ai découvert un rapport entre deux êtres, ce rapport, qui m'est manifesté, m'en fera apercevoir un autre, soit en montant, soit en descendant. C'est une chaîne, et, tant que je n'ai pas atteint le dernier anneau, je monte ou je descends toujours. Je suis comme un aéronaute emporté dans sa nacelle hardie; je vais, tant que l'air me soutient; et comme lair, en apparence du moins, n'a pas de fin, je vais jusqu'à ce que, par un obstacle qui ne dépend pas de moi, je sois invinciblement arrêté. Ainsi est fait l'esprit de l'homme; mais sa connaissance répond-elle à son désir de connaître ? Hélas ! non ; la connaissance humaine n'a pas d'étendue, et c'est son premier malheur. La terre, qui nous porte et qui est le point de départ de nos observations, est comme une barque au milieu d'un océan sans rivages, barque immobile, parce qu'elle décrit un cercle qui est invariable , et ce centre même de notre vie , cette petite
barque, j^erdue dans l'immensité, la connaissons-nous? Connais-
sons-nous le point étroit d'où doivent procéder nos investigations et partir les rayons de notre connaissance? Depuis que la science s'occupe de la configuration intime de notre globe, par suite des découvertes de la géologie, nous avons fait des milliers de systèmes qui se détruisent les uns les autres ; et, pour ce qui est au-dessous de la couche imperceptible, soumise à nos expériences, nous l'ignorons complètement.
Puis, si de notre terre, si du centre, nous nous élançons à la circonférence, que voyons-nous? Nous découvrons des myriades de globes lumineux, semés à des distances que nos instruments ne peuvent calculer. Et, quand ils le pourraient, ce ne serait rien encore. Car, au delà de ces vaisseaux lumineux, est-ce à dire qu'il n'y en a plus d'autres, et que nous découvrons tout ce qui est? Est-ce qu'il n'y a pas d'étoiles au delà des étoiles? Est-ce qu'il n'y a pas d'astres invisibles au delà des astres visibles? L'iiomme est-il la plus parfaite des créatures? N'existerait-il pas de purs esprits? Au-dessous de nous, nous voyons les êtres décroître, ils pourraient croître au-dessus de nous, et former de magnifiques hiérarchies. La science ne se prononce pas. Elle nous attache à la pelure de cette terre, à la superficie du ciel apparent, puis elle nous dit : Avec tout le reste vous ferez de la philosophie, de la religion, mais de la science, jamais ! Je m'en liens à son aveu.
Ainsi, la connaissance humaine, qui doit me soumettre tous les êtres, me soumet à peine ceux qui tombent sous les sens ici-bas. Elle n'a donc pas d'étendue, elle n'a pas davantage de profondeur.
Encore même que nous connaîtrions phénoménalement tous les êtres, il est au delà des phénomènes qui révèlent leur existence, il est des causes, des lois, des substances; il ne suffît pas d'avoir entrevu les êtres, l'esprit humain va plus loin. Il se demande aussitôt : Mais ces phénomènes qui manifestent les êtres, quelle en est la cause? La terre tourne autour du soleil en trois cent soixante-cinq jours, six heures et quelques minutes : quelle est la cause de ce mouvement ? Vous l'appelez la force de la gravitation; qu'est-ce que la force de la gravitation? Qu'est-ce qu'une
force? Toute cause est une force. Qui a vu des forces? Vous nous demandez : Ouest-ce que la force mystique? Où lavez-vous vue? Mais cette force qui emporte votre globe, et vous avec lui, (jui la vue, qui la touchée? Il y a en moi une force qui manime, qui sort de mes lèvres en ce moment, qui cherche à vous remuer : pourquoi ne ladmettez-vous pas comme la force qui entraine la terre autour du soleil? Ouest-ce qu'une force, enfin le savez-vous? Vous dites : C'est à l'aide des forces électriques, magnétiques, gravitantes, que les phénomènes se produisent ; mais qu'est-ce que ces forces? vous l'ignorez. Cependant, sans force, tout est immobile, tout est mort, rien ne respire, il n'y a plus un souflle, tout est comme une forêt dans ces moments qui précèdent les tempêtes, où règne une immobilité sourde, profonde, terrible.
Au delà des causes, au delà des forces, sont les lois. Je m'aperçois que la cause agit selon une règle déterminée, qu'elle est dominée par une autre force, qui est la loi • ainsi, vous dites que, par la gravitation, les corps s'attirent en raison inverse du carré des distances. Et pourquoi les corps s'attirent-ils en raison inverse du carré des distances? Comment une force a-t-elle derrière elle une autre force, qui la maintient dans un cercle, qui ne lui permet pas de s'en écarter? Qu'est-ce qu'une force qui est par-dessus une autre force, comme un rouage par-dessus un autre rouage ? Vous dites : Il y a une force, une cause ; cette cause est réglée, donc il y a une loi. Mais qu'est-ce que la loi? vous l'ignorez ; pourtant vous vous appelez savants, vous vous extasiez devant la force et sa loi. Vous dites : Nous avons vu le phénomène, nous en avons constaté la cause, nous avons défini sa loi. Spectateurs d'une politique divine et inconnue, vous êtes comme le curieux qui assisterait aux conseils des rois, au pied de leurs palais, parmi les troupeaux de leurs gardes et de leurs serviteurs ; vous concluez du message qui passe aux ordres qu'il porte. Vous entrevoyez l'adresse et la suscription, et vous croyez connaître les destinées contenues dans ce papier mystérieux, scellées d'une main invisible pour nous.
Mais voici bien autre chose : au delà des causes et des lois, au delà de la force qui agit et de la force qui règle, je découvre dans mon esprit la substance ou lessence, raison dernière de la loi, de la cause et du phénomène, et je me demande ce que c'est que cette substance, qui est le fond du tout. J'examine une goutte dcau, j'interroge la science, elle me dit : C'est un combiné d'oxygène et d'hydrogène. Je le veux bien, mais ce que vous donne l'analyse, qu'est-ce que c'est? Vous me direz : C'est un élément; mais qu'est-ce qu'un élément? Vous ne connaissez pas la substance d'une seule goutte d'eau, vous ne connaissez qu'une première décomposition; et, quand vous l'avez eu trouvée, toute la science s'est pâmée d'aise, elle a dit : La chimie est créée, c'est le dix-huitième siècle qui a découvert la décomposition de l'eau. C est de là que la science datera dans la postérité, jusqu'à ce que vienne un autre siècle, qui fasse, s'il pluit à Dieu, une seconde découverte et qui se proclame, avec autant de raison, le père de la science, de cette science toujours à faire, même quand elle est faite. Vous voyez des phénomènes qui révèlent des êtres, et vous concluez à des causes, à des lois, à des substances ; vous ne connaissez ni les causes, ni les lois, ni les substances, et, comme les phénomènes n'en sont que les expressions, en définitive vous ne connaissez rien, du moins avec profondeur.
Mais ce ne sont là que de très-petits malheurs, en comparaison de celui qui me reste à vous montrer, qui est le défaut de clarté. Car, enfin, quand nous n'aurions point de connaissance en étendue et en profondeur, ce serait une ignorance , nous ne saurions pas et voilà tout. On en prendrait son parti. On dirait : J'ignore, et l'on passerait son chemin. Mais vous n'ignorez pas seulement; il y a, dans le peu que vous savez, des mystères qui font dresser les cheveux sur la tête, des mystères qui touchent à votre existence de chaque moment, à tous vos devoirs, à tous vos droits, à tous vos intérêts, à tout ce que vous êtes. Vous ne pouvez pas faire un pas sans rencontrer ces mystères, et sans avoir besoin de les résoudre. J'en exposerai quelques-uns.
Voici de la matière ; est-elle créée ou nest-elle pas créée ?
Si elle n'est pas créée, elle existe donc par elle-même ; comment quelque chose d'aussi vide, daussi inerte, peut-il exister par soi-même? Quest-ce qui peut limiter quelque chose qui existe par soi-même ? Quoi ! ma poussière existe par elle-même , et quand jai une fièvre, elle ne peut pas se guérir; voilà qui est bien extraordinaire? Si elle n'existe pas par elle-même, elle est donc créée. Mais, qu'est-ce que créer? Ouest-ce que faire ce qui n'était pas, etlcftiire avec rien, sans le secours d'une matière préexistante ? Voilà un autre abime. Ensuite, je regarde que si j'ai un corps qui est matière, j'ai pareillement un je ne sais quoi que j'appelle un esprit. L'esprit est-il différent de la matière? Si l'esprit est la même chose que la matière, pourquoi ces colonnes ne vous parlent-elles pas?Qui leur a dit d'être immobiles? Je voudrais bien qu'on me mît quelque part en colonne et en vedette et qu'on me dit : Tu resteras là mille ans. Mais si la matière est autre chose que l'esprit, si la matière est inerte, tandis que l'esprit est vivant j si la matière se laisse tailler par un goujat, tandis que les plus grands hommes ont de la peine à nous gouverner ; si, dis-je, la matière est autre chose que l'esprit, comment la matière et l'esprit sont-ils unis dans l'homme, pour ne former qu'une seule personne, un seid être vivant? Comment deux choses, aussi dissemblables que ce qui est mort et ce qui est vivant, formentelles une seule unité, une seule personnalité vivante et agissante? Puis, qui est-ce qui l'a fait cet être, pourquoi l'a-t-on fait? J'ai été une éternité sans être ; apparemment on n'avait pas besoin de moi, et tout à coup on m'a secoué dans l'éternité de mon sommeil, on m'a mis je ne sais où. Cette puissance, qui s'était passée de moi , qui m'avait méprisé pendant toute réternité , elle m'a éveillé, elle ma donné des yeux, une bouche, un entendement, et pourquoi ? Comment tout à coup a-t-elle eu besoin de moi , après que j'avais été si longtemps inutile? Si j'étais bon pour elle, elle aurait pu s'en aviser plus tôt; si je n'étais pas bon pour elle, pourquoi m"a-t-clle mis au monde, et dans quel monde? Je regarde, je ne vois que des hommes qui se dévorent les uns les autres; tous les fils d'Adam, attachés à la glèbe du corps et
de lame, se disputent un pain rare et amer; et, enfin, un tel amas de douleurs qu'il n'est pas d'homme, s'il savait ce qui se passe à côté de lui, dans cette seule ville, qui eût le courage de dormir, et de prendre sa nourriture, tant le monde renferme d'existences flétries, de cœurs désolés, de chairs nues, d'àmes corrompues, de tortures de toutes espèces!
Ah ! Messieurs, ce ne sont pas là des questions oiseuses. Au sortir d'ici, vous les trouverez palpitantes sur le seuil; elles vous suivront dans vos plaisirs, dans vos affaires, dans vos joies, dans vos trouhles, dans vos espérances, dans votre désespoir. Toujours et à tous propos, vous vous demanderez ce que c'est que la matière, ce que c'est que l'esprit, si Dieu est bon ou méchant, si vous mourrez tout entiers , si vous aurez un compte à rendre ou si vous n'en aurez pas.
Accablé que j'en suis moi-même , je m'en vais consulter les hommes qui ont reçu, dans chaque siècle, un génie plus élevé que les autres, ceux qu'on peut appeler les grands de l'esprit. Je me dis en mon âme : Après tout, il y a ici-bas des flambeaux, des hommes que Dieu a posés pour illuminer l'humanité ; j'irai à eux comme un disciple modeste; je leur dirai : Moi pauvre ignorant, gagnant péniblement ma vie, je viens à vous, qui avez tant de loisirs et de lumières , je viens vous demander quel est le secret de ma vie, et le résultat de vos recherches? Or, qu'est-ce que je trouve?
L'un me dit : De quoi vous troublez-vous? Le bien et le mal, la matière, l'esprit, c'est vous-même ; c'est votre imagination qui enfante toutes ces choses. Vous ne faites que rêver. Il n'y a que votre moi qui soit certain, solide; le non-moi, ce qui est hors de vous, vous ne pouvez pas le conclure , le démontrer ; vous seul vous êtes. Dieu, les êtres, l'infini, le fini et tous ces prénomènes qui se passent autour de vous , sont simplement des rêves de votre esprit. J'ai entendu le panthéisme idéaliste.
Un autre me répond : Gardez-vous de croire que vous êtes la seule réalité; au contraire, c'est vous qui n'êtes qu'un rêve; Dieu seul existe, l'absolu seul existe, l'infini seul existe. Un jour qu'il
sest endormij sans quon sache pourquoi, il a fait un rêve. \ous êtes ce rêve. Votre tort c'est de vouloir vous donner la réalité. J'ai entendu le panthéisme indien.
Spinosa me dit à son tour : Non, vous n'êtes ni un rè\e, ni la réalité totale, absolue. Dieu existe; il a deux attributs, l'esprit et l'étendue ; il manifeste ces deux attributs par tous les phénomènes de la matière et de l'esprit. Vous, esprit et matière, vous êtes une double manifestation de Dieu. C'est votre dignité d'être une portion de cet être tout-puissant, de cet être qui est esprit et matière, étendu et inétendu ; par conséquent vous n'êtes pas une idée, ou un rêve de Dieu, mais une modification, une face de Dieu. Vous êtes destiné, depuis le commencement jusqu'à la fin, à représenter la Divinité sous une certaine forme. Dieu est une cristallisation dont vous êtes une facette.
Un quatrième se hâte et me dit d'un air joyeux : Tous ces gens-là sont des gens d'esprit, mais qui n'ont pas la vérité. La vérité est beaucoup plus simple, et la voici : Il n'existe que de la matière, et même, pour vous dire le fond de la science, il n'existe que des atomes, ces atomes se meuvent dans un espace indéterminé, ils ont certains moyens de se rencontrer, et, pour me servir de l'expression toute nue, de s'accrocher. Vous êtes un assemblage heureux d'atomes qui, après des millions de chances contraires, se sont une fois entrelacés et agencés. Tant que cela durera, jouissez-en, car il y a bien à parier que vos atomes, une fois séparés, ne se rencontreront plus de la même manière ; et, puisque cette fois est unique, tâchez qu'elle soit bonne. C'est mon conseil, et je suis Épicure pour vous servir.
Épicure parle encore, qu'un autre me dit : Pas le moins du monde ! tout est esprit ; la matière est une illusion ; nos sens nous égarent et ne nous présentent que des fantômes vains ; vivez de l'esprit, car tout est esprit.
Un dernier se présente : Que voulez-vous, me dit-il, les uns affirment une chose, les autres une autre; chacun a ses raisons, et, à bien prendre, tout est possible, et même probable. Il est probable qu'il n'y a que des esprits, et il est probable qu'il
n'y a que de la matière ; il est probable que vous êtes Dieu, et il est probable que vous n'êtes quun rêve ; il est probable qu'il y a du mal, et il est probable quil n"y en a pas ; il est probable qu'il y a tout, et il est probable qu'il n'y a rien. A tout le moins tout est possible ; si vous m'en croyez , vous n'irez pas plus loin ; c'est la dernière leçon de la sagesse.
Dieu sait, Messieurs, si en vous exposant ces systèmes, je clierehe à les déguiser et à les rendre ridicules. Non, tout ce que vous venez d'entendre est écrit, imprimé, réimprimé, et même ce sont les chefs-d'œuvre de l'esprit humain abandonné à luimême, le résultat des efforts des plus profonds penseurs pendant soixante siècles. Dieu les jugera. Mais enfin c'étaient des hommes que vous auriez honorés pour la plupart et dont le grand malheur était de chercher dans leur seule raison l'explication du prodigieux mystère de la vie. INon , ne rions pas de l'humanité dans les hommes les plus éminents qu'elle ait produits. Quand ces créations de l'esprit humain nous tombent sous les yeux, ayons compassion de notre faiblesse, admirons le peu que nous pouvons, et gardons-nous de sourire. C'est là une grande instruction que Dieu nous a donnée, et dont nous devons profiter bien plus pour acquérir la défiance de nous-même que pour insulter à la misère de nos semblables. L'énumération de tous ces systèmes m'aurait naturellement conduit à d'autres plus récents. Mais j'ai voulu m'en taire ; à Dieu ne plaise que, du haut de cette chaire, je fasse la moindre allusion qui puisse causer de la peine à un homme vivant ! J'ai dit assez de choses qui doivent vous instruire; je n'attaque point des hommes que la grâce de Dieu peut éclairer et rendre nos frères.
Quelque tristes que soient les obscurités où nous sommes plongés, Messieurs, cependant si les réalités de la vie ne nous pressaient pas, si la vie était une réunion académique, si nous n'avions qu'à penser et à écouler nos pensées , peut-être le mystère serait-il supportable. Mais je vous adjure tous, la vie estelle si facile et de si peu de poids, que nous puissions accepter avec tant de douleurs le désespoir de ne pas même nous les ex-
pliquer? Quoi! je veux connaître, et la connaissance me trahit; je veux aimer, et lamour me trahit; je veux vivre, et la vie me trahit; jerrc entre la hénédiction et la malédiction, ne sachant si le Dieu qui m'a fait est un bon ou un mauvais génie. Je vois mes semblables souffrir, et encore que je ne souffrisse pas moi-même, puis-je me séparer des maux de Ihumanité, et ma cause de sa cause? Prédicateur tranquille et recueillant les honneurs de votre attention, n'ai-je pas le droit et le devoir devoquer devant vous la terrible réalité de la vie, pour opposer à votre vaine science la science trop certaine de notre malheur ? En sortant d ici , Messieurs, montez à un sixième étage de cette cité ; là vous trouverez la vie telle qu'elle est, et vous jugerez au pied de ces grabats si vous pouvez y porter les systèmes des sages de ce monde ! Non, il nest pas possible qu il n'existe d'autre connaissance que la connaissance purement humaine, et puisque c'est vainement que jai consulté les sages, j'irai ailleurs. N'y a-t-il pas ici quelque vieux prêtre, qui ait des cheveux blancs? J irai à lui, je lui dirai : J'ai vu les sages, j'ai interrogé leur science, je viens entendre la vôtre. Puisque j'ai écouté le philosophe, je puis bien écouter le prêtre ; le prêtre est aussi une face de l'humanité; il est chair et os, il a du sang dans les veines, il est fds d'Adam comme vous, et si par hasard il est plus absurde encore que le philosophe, il aura du moins le mérite dune grande difficulté vaincue.
Les sages que nous avons consultés nous affirmaient tous que leur système était le seul compréhensible , le seul qui donnât une claire vue de la vérité. La doctrine catholique, et c'est la première remarque qui cause mon admiration et mon amour, la doctrine catholique ne nous tient pas ce langage ; elle nous dit au contraire : 0 homme, tu peux tout connaître, mais tu ne peux rien comprendre. Tu peux tout connaître, parce que nous voyons les choses; mais tu ne peux rien comprendre, parce que nous les >oyons en reflet et en énigme (l) ; et quiconque, dit l'Écriture, voudra sonder la majesté des œuvres divines, sera inévita-
(0 Sainl Paul. \'^ Épître aux Corinlhiens, ch. 13. vers. 12.
hlement opprimé par la gloire (i). Ainsi, ne croyez pas que je vous apporte la compréhension; non, je vous apporte la connaissance et l'incompréhension.
Pourquoi ne pouvez-vous pas comprendre? Dabord, parce que Dieu ne le veut pas ; il est le maitre, il nous a faits, il nous a donné de connaissance ce qu'il lui a plu, il ne veut pas que nous le comprenions, ni lui, ni ses œuvres. Il veut que vous soyez arertis de votre petitesse, que vous sentiez la misère de votre existence finie. Il a jeté entre vous et lui un voile, et la mort seule déchirera ce voile, comme la mort du Christ déchira dans le temple de Jérusalem le voile qui cachait le Saint des Saints. Dieu ne veut pas que vous compreniez, parce qu'il veut que vous méritiez ; vous n'êtes pas seulement des soldats inertes, à qui on a préparé une victoire de théâtre, et qui nont qu'à se produire avec des armes brillantes au milieu dune foule qui les applaudit ; Vous avez été placés comme des soldats réels au milieu d'effraj'antes difficultés , au milieu dabimes , qui doivent , quand vous les regarderez, vous faire frissonner des pieds à la tête ; c'est là votre situation, parce que vous êtes grands. Et quelle serait votre grandeur, je vous prie, si vous aviez tout vu, tout connu, tout pénétré? Quauriez-vous à faire ici-bas, sinon à vous lever le matin pour vous coucher le soir, à tailler des habits, à façonner des chaussures, à monter la garde au palais des rois avec un uniforme voyant? Il fallait, pour votre gloire, qu'il y eût un combat spirituel; il fallait que vous méritassiez la lumière en combattant dans l'obscurité. Tel a été le plan de Dieu : c'est l'orgueil qui vous le cache, c'est l'humilité qui vous le révèle ; et, sans doute, la première connaissance que vous devait donner la doctrine catholique , c'était celle de vous-mêmes , le connais~toi toi-même , comme on l'avait gravé sur le fronton d'un temple ancien.
En second lieu, vous ne pouvez pas comprendre, parce que votre nature finie ne vous le permet pas ; alors même que vous verrez Dieu face à face, vous ne le comprendrez pas encore plei-
(i) Proverbes, ch. 25. vers. 27.
nenient, parce que Dieu est infini, que vous êtes finis, et qu'il est mathématiquement absurde que le fini embrasse linfini. Dieu seul a la compréhension infinie. Sans doute, quand nous verrons Dieu face à face, bien des mystères seront dévoilés, mais il restera encore des obscurités dont nous ne pouvons déterminer la nature ; ce qui est clair, c'est que jamais le fini ne comprendra linfini comme linfini se comprend lui-même.
C'est là le premier apaisement que nous cause la doctrine catholique ; en nous donnant la mesure de nos forces, elle nous apprend à ne pas chercher ce que nous ne pouvons pas obtenir, elle jette une grande clarté au dedans de nous-mêmes sur nousmêmes. Mais est-ce là tout? Non, sans doute. Vous disputez, n'est-il pas vrai? sur les questions les plus fondamentales, et vous n'avez pas même le temps de les discuter, tant vous êtes pressés par les nécessités de la vie. Quel est donc votre plus grand besoin? Ccst qu'il n'y ait plus de questions. Le plus grand bienfait de Dieu, à l'égard de Ihomme, c'est assurément de faire qu'il n'y ait plus de questions ; car, quand il n'y aura plus de questions, il n'y aura plus d'obscurité, attendu que c'est la question qui engendre l'obscurité. Eh bien! qu'a fait Dieu? Dieu a répondu clairement, manifestement à toutes vos questions ; il vous a donné d'un seul coup, en une page, ce que tous vos livres ne vous avaient point appris. Vous demandez ce que c'est que la matière ? Dieu vous a répondu : C'est une substance dénuée d'intelligence etdeliberté. Vousdemandez ce que c'est que l'esprit ? Dieu vous a répondu : C'est une substance douée d intelligence et de liberté. Vous demandez si la matière et l'esprit ont été créés ou incréés? Dieu vous a répondu : Ils ont été créés. Vous demandez si le corps et l'âme sont unis ensemble? Dieu vous a répondu : Vous êtes d'une double nature, à la fois corps et âmes, unis par un rapport de distinction dans la substance, et d'unité dans la personne. Vous demandez qui vous a faits? Dieu a répondu : C'est moi. Vous demandez pourquoi? Dieu vous a répondu : Parce que je vous ai aimés de toute éternité. Vous demandez pourquoi pas plus tôt? Dieu vous a répondu : Parce qu'il n'y a ni plu-
tôt ni plus tard pour ce qui est éternel. Vous demandez qui a fait le mal ? Dieu vous a répondu : C est vous quilavez fait, vous et les autres créatures libres ; vous l'avez fait parce que vous êtes libres ; vous êtes libres, parce que vous êtes des esprits, et que les esprits sont des êtres doués d'intelligence et de liberté, et qu'il fallait que vous méritassiez votre félicité. Vous demandez quelle est votre destinée? Dieu vous a répondu : Cest de vivre éternellement. Vous demandez quel est votre devoir? Dieu vous a répondu : De me servir, d observer mes commandements, qui sont, même icibas, la source de votre vie et de votre félicité.
Cela posé. Messieurs, je vous le demande, toutes les questions fondamentales que vous agitez ne sont-elles pas résolues? Reste-t-il une seule question entre Dieu et vous? Sans doute, vous n'avez pas une démonstration métaphysique de leur solution, j'en conviens ; mais vous avez mieux que cela, et je vais le prouver. Assurément, rien n'est mieux démontré que les mathématiques ; saint Thomas établit quelque part que le plus haut degré de clarté que Dieu ait donné aux vérités de déduction, c'est la clarté mathématique. Eh bien! qui est illuminé par la clarté mathématique ? Combien y a-t-il d'hommes sur la terre qui sachent les démonstrations mathématiques, à part les premiers éléments? Et que deviendrait l'humanité, si, pour vivre, elle était obligée d'entendre, je ne dis pas le calcul intégral et différentiel, mais seulement les huit livres de géométrie de Legendrc ? Evidemment , elle périrait avant d'en venir à bout. Et vous croyez que Dieu aurait sauvé, converti et gouverné le monde en lui envoyant, au lieu de l'Évangile, huit autres livres de géométrie catholique !
Il y a donc clarté dans la doctrine catholique, une immense clarté , parce quelle répond avec l'autorité souveraine de Dieu à toutes les questions, qu'elle les résout, les définit, leur ôte même jusqu'à la qualité des questions, attendu qu'il n'y a plus à s'enquérir là où il y a réponse souveraine et absolue. Nous n'avons plus même à raisonner, et c'est un grand bienfait, car nous ne sommes pas ici-bas pour raisonner, mais pour agir, pour édifier dans le temps un ouvrage éternel.
Vous direz peut-être : Cette connaissance de la vérité par des solutions toutes faites , ce nest qu'une connaissance nominale , elle nous révèle des propositions , et voilà tout. Sans doute , Messieurs, la doctrine catholique ne vous donne pas la compréhension ; mais elle vous donne une connaissance réelle des êtres et de leurs rapports dans la parole de Dieu , parce que la parole de Dieu est un miroir intelligible. Quand Dieu nous dit, par exemple, qu'il a créé le monde, certainement je ne me représente pas l'acte créateur, je ne me représente pas comment on faildeTétre par un simple acte de volonté j mais j'entends parfaitement ce que Dieu veut dire, je vois très-bien que Dieu, pour faire le monde, ne s'est pas servi, comme nous le faisons, dune matière préexistante ; je ne comprends pas son acte , mais j'entends ce qu'il est. Cette connaissance, quoique incomplète, est une connaissance très-réelle, qui me révèle en peu de mots tout ce qu'il est important que je sache, sans que j'aie même besoin de l'étudier. La vérité est gravée en un irréfragable airain, où tout le monde peut lire son origine, ses devoirs, ses droits, ses intérêts, ses destinées. Le pauvre, en passant avec son fardeau devant un crucifix, voit pourquoi son épaule est chargée ; le petit enfant apprend sans peine la plus profonde métaphysique, en épelant les lettres de l'alphabet j il grandit, en récitant les commandements de Dieu et de l'Eglise, le Symbole des Apôtres et le Notre-Père qui êtes aux cieuxj et il sait tout, avant d avoir soupçonné ce que c'est que savoir j il sait tout, sans discussion, sans géométrie, sans l'obscurité même inévitable de toute démonstration ; il sait tout, par la parole intelligible de Dieu, acceptée avec simplicité. Un temps viendra où cette lumière se changera en une autre lumière, en une autre nature de vision; mais alors même nous n'apprendrons rien de nouveau sur la matière, l'esprit. Dieu, l'homme, la création, notre destinée finale. Nous verrons autrement ce que nous voyons déjà , nous verrons dans l'essence divine ce que nous avions vu dans sa parole.
Quant à la profondeur de la connaissance catholique et à son étendue, ce ne sont plus que des conséquences sur lesquelles je
vais passer rapidement. En effet, par la doctrine catholique nous remontons à la cause première de notre être : elle nous dit quels sont les rapports qui nous unissent à Dieu, et ce qui constitue le mystère fondamental de la vie; elle nous révèle la cause des causes, la loi des lois, la substance des substances, la raison finale et suprême de tous les phénomènes. Après qu'elle nous a dit ces mots : Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit, il y a en lui trinité de personnes, unité de substance; tout phénomène, toute cause, toute loi, toute substance a été manifestée dans sa source.
Sous le rapport de létendue, la doctrine catholique nous ouvre, sur l'univers , un horizon qui lembrasse jusquà ses dernières limites. Elle nous apprend que les êtres forment une échelle graduée de latome jusqu'à Dieu ; qu'il existe des hiérarchies invisibles d'esprits, liées entre elles et avec nous par des rapports profonds, d'où résulte l'unité du monde, un seul et sublime mouvement, qui fait que les choses partant de Dieu vont à Dieu, dans \]n orbite mystérieux, dont l'homme, esprit et matière, occupe le point central.
Et, de la sorte, nous arrivons, par la doctrine catholique, à une triple paix, paix de la clarté, paix de la profondeur, paix de l'étendue dans la connaissance. Entre nous et vous, Messieurs, c'est la différence du trouble et de la paix. Vous cherchez, et, pour nous , il n'y a pas même de question ; vous doutez , et, pour nous, il n'y a pas même mouvement, mais regard fixe; vous bâtissez et détruisez tour à tour, pour nous, chaque acte édifie; le temps même échappe à votre action vacillante, pour nous, l'éternité nous suit et ne nous faillit jamais. Et c'est pourquoi la doctrine catholique subsiste, plus ou moins, depuis le commencement du monde , quoique toujours combattue ; c'est parce qu'elle a été ressuscitée en Jésus-Christ, dans les mystères de sa vie et de sa mort, que le monde se soutient sur sa base. Elle y maintient, en quelques paroles la connaissance des causes, des lois, des substances, de tous les vrais rapports des êtres, que l'effort humain tend sans cesse à méconnaître et à. bouleverser. Voyez donc. Messieurs, en comparant ces deux situations, le
parti que vous voulez prendre une fois en votre vie. D'une part, ce sont des systèmes sans consistance, qui se heurtent et se détruisent, dont vous n'avez pas pu entendre l'énoncé, quoique sérieux, sans un ironique étonnement j de l'autre, cest la doctrine catholique, doctrine simple, naturelle, où tout est défini, où tout est assis sur le roc. Entrez dans le sein de lEglise ; passez du camp du trouble au camp de la paix ; du camp de l'obscurité au camp de la lumière ; du camp de l'étroitesse au camp de l'étendue, de la largeur et de la profondeur ^ afin que je puisse vous dire un jour, en vous retrouvant en des lieux plus intimes que ceux-ci, ce que saint Paul disait aux premiers chrétiens : Vous avez été autrefoift ténèbres, maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur (i).
(i) Ëpitreaux Éphésiens, ch. 3, vers. 8.