‹ Conférences (volume 2)Chapitre 27 sur 30 · VINGTIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

VINGTIÈME CONFÉRENCE

DE LA RAISO::i CATHOLIQUE ET DE LA RAISON HUMAINE DANS LEURS RAPPORTS.

Mo?(SEIGî«EUR,

Messieurs,

Nous avons passe, dimanche dernier, de la question de la certitude catholique à la question de la connaissance catholique, et, comparant ensemhle la connaissance humaine avec la connaissance catholique*, nous avons montré que la connaissance humaine manquait détendue , de profondeur et de clarté : d'étendue , parce quelle ne voit qu'un petit nomhre d'êtres; de profondeur, parce quelle ne pénètre quà la surface des causes, des lois et des substances, d'où découlent les phénomènes; de clarté, parce qu'à côté même des choses qu'elle connaît, elle est toujours assise entre des abîmes qu'elle ne peut pas sonder ; tandis que la connaissance catholique est claire, parce que Dieu a décidé toutes les questions qui embarrassent l'esprit humain, et les a décidées par sa parole souveraine et infaillible; étendue, parce que Dieu nous a ouvert le monde de part en part, nous en a montré le pôle oriental et le pôle occidental, et mesuré le diamètre ; profonde, parce qu'il nous a fait connaître les causes premières, les lois premières, la substance première.

Et maintenant, il est manifeste qu'il existe dans l'humanité deux raisons : la raison humaine et la raison catholique. Car la raison est un ensemble de vérités qui éclairent l'intelligence, qui s'identifient avec l'homme et deviennent le principe de ses actes; or, il existe un ensemble de vérités humaines et un ensemble de vérités catholiques qui, tous deux, s'identifient avec l'homme, qui éclairent et perfectionnent son intelligence, et sont le principe de ses actes ; par conséquent, il existe une raison humaine et une raison catholique, un double foyer de vie et d'activité, tellement différent l'un de l'autre, qu'un acte sage au point de vue de la raison catholique , peut être insensé au point de vue de la raison humaine, et réciproquement. De là surgissent plusieurs questions qui se réduisent à une seule. Quel est le rapport entre la raison humaine et la raison catholique? Qu'est-ce que ces deux phares allumés dans l'humanité? Sont-ils en contradiction ou en harmonie? Sont-ils séparés ou unis? Se répondent-ils, ou ne se répondent-ils pas? Sont-ils à l'entrée du port de l'humanité, comme deux flambeaux parallèles qui s'aident entre eux, ou bien sont-ils perdus dans l'espace qui les sépare et qui ne leur permet pas même de se voir? Y a-t-il égalité entre ces deux raisons, ou bien hiérarchie? Y a-t-il paix ou guerre? et, s'il y a guerre, quelle en est la tactique générale?

Toute raison, soit humaine, soit catholique, se compose de premiers principes et de conséquences. Les principes sont des vérités certaines, indémontrables et qui servent à démontrer le reste. Ce sont des vérités certaines, car si elles n'étaient pas des vérités certaines, ce ne seraient pas des principes ; elles sont indémontrables, car si elles pouvaient se démontrer, ce ne seraient pas des principes premiers; elles servent à démontrer tout le reste, car si elles ne produisaient rien, si elles ne démontraient rien, ce ne seraient pas des principes. Ainsi la vérité est pour nous comme un germe qui est semé dans notre intelligence, qui y croit, s'y développe, y produit des fleurs et des fruits. En Dieu, la lumière ast un cercle dont la circonférence n'est nulle part et le centre partout, comme a dit Pascal ; mais, pour nous, il nous

fallait un point d'appui, il nous fallait quelque chose de fatal, qui nous servit de commencement, de point de départ, de principe lumineux.

Par exemple, l'être est : voilà un premier principe de la raison humaine. Une chose ne peut pas être et n'être pas en même temps sous le même rapport, voilà encore un premier principe de la raison humaine. Dieu est un en trois personnes : voilà un premier principe de la raison catholique. De même que le premier principe de la raison humaine est vrai et ne se démontre pas, cet autre premier principe : Dieu est un en trois personnes, est vrai et ne se démontre pas. L'un commence, et l'autre commence aussi, avec cette différence que la certitude des principes de la raison humaine, et la certitude des principes de la raison catholique ne sont pas de la même nature.

Or, ces premiers principes de la raison humaine et de la raison catholique sont-ils en contradiction ou en harmonie ''Ils ne peuvent pas être en contradiction ; car que sont-ils ? Des vérités. La vérité, c'est ce qui est. Ce qui est ne peut pas contredire ce qui est. De plus, la vérité, en la regardant dans sa source, c'est Dieu même, et quoique sa lumière, une et immuable, se communique à nous par deux sources, cette lumière en se bifurquant ne peut pas perdre son unité ; autrement Dieu lui-même ne serait pas un. Il y a donc harmonie entre la raison humaine et la raison catholique; et quand vous nous demandez que nos principes catholiques ne contredisent pas vos principes humains, vous avez raison. C'est votre droit; notre droit à nous, c'est de vous montrer, comme nous le ferons, qu'ils ne se contredisent réellement pas.

Mais, de ce que la raison humaine et la raison catholique ne sont pas en contradiction, s'ensuit-il nécessairement qu'elles soient en communion, qu'elles se pénètrent et s'entraident mutuellement? Oui, nécessairement encore. Entre la raison humaine et la raison catholique il existe une triple communion, communion d'intelligibilité, d'analogie et de confirmation réciproque.

Communion dintclligihih'té : car, si la raison humaine n'en-

tendait pas la raison catholique, et que la raison catholique n'entendit pas la raison humaine, il n'y aurait pas seulement dans l'esprit humain deux ordres de vérités venant par deux sources différentes, il y aurait deux intelligences dans Ihomme, et deux intelligences totalement étrangères lune à lautre, ce qui ne se conçoit pas dans un être un. L'intelligence humaine est une, quoique éclairée par deux lumières, formant en elle une double raison. Et, de fait, quand la parole divine me dit : Dieu est un en trois personnes , ne voyez-vous pas que si je n'avais antécédemment les idées de Dieu, d'unité, de triplicité, de personnalité, je n'entendrais même pas la parole de Dieu ? Et puisque je l'entends, c est que tous les mots de cette proposition : Dieu est un en trois personnes, appartiennent à une source commune d intelligibilité, la même pour la raison humaine et pour la raison catholique ; ou, si vous l'aimez mieux, que la raison humaine donne à la raison catholique le sens de chacun de ces mots isolés, tandis que la raison catholique donne à la raison humaine le lien qui les rapproche et en forme une proposition nouvelle ; en sorte que la raison humaine et la raison catholique, unies et fondues ensemble, se trouvent lune et l'autre tout entières dans cet énoncé : Dieu est un en trois personnes.

Communion d'analogie : car, je vous prie, que nous a révélé la nature? De qui est-elle le miroir? De qui nous rcprésente-t-elle l'existence et les attributs? de Dieu, C'est saint Paul qui nous rapprend : Les' choseff invùihhfi de Dieu ont été rendues intelligibles par la création (l). Et qu'est-ce qui nous est aussi révélé par la parole de Dieu? Encore Dieu lui-même, d une manière sans doute plus intime, plus complète, mais toujours Dieu. Or, cette représentation première de Dieu, et cette représentation seconde de Dieu, nous manifestant la même chose, il est impossible qu'il n'existe pas entre elles anologie, c'est-à-dire, que je ne trouve pas dans la nature une ombre de ce que je trouve dans la parole de Dieu, et que je ne trouve pas dans la parole de Dieu

(i) Épiti-e aux Ro'.nains. ch. 1, vers. 20.

iine lumière qui rejaillisse sur la nature elle-même ; en sorte que ce soiit deux loyers de lumière qui se renvoient leurs rayons, pour produire cette lumière totale et magnifique que nous appelons la théologie.

Enfin, communion de confirmation réciproque entre la raison liumaine et la raison catholique : car, Messieurs, où est notre preuve que Dieu a parlé aux hommes, sinon chez vous, sinon dans la nature, dans ses œuvres visibles? Où puisons-nous de quoi vous confondre, sinon en vous-mêmes, dans votre propre raison? A quel tribunal vous citons-nous, quand nous vous accusons de méconnaître la vérité ? N est-ce pas vous-mêmes que nous prenons pour juges ? Je nai pas de garde prétorienne pour vous imposer la vérité par contrainte. Il faut que je vous persuade ; et comment vous persuader, si je ne m'adresse pas à quelque chose qui est en vous, qui conspire contre vous-mêmes ; si mes moyens d'attaque ne sont pas dans votre intelligence, si mes prétoriens ne sont pas dans votre propre àme et ne vous trahissent pas?Que fais-je? que dois-je faire? Qu'ai-je fait? Comme Thémistocle, je suis venu m'asseoir à votre foyer le plus intime, me mêler à vos impressions, à vos espérances, à votre amour, à vos haines, à vos désirs, à tout ce que vous êtes, par conséquent à votre raison humaine, qui est le piédestal nécessaire où j'assoirai ensuite cette statue de la vérité, que j'appelle la raison catholique. Nous ne nous en cachons pas ; nous n'avons aucun intérêtde nous en cacher. Est-ce qu'Achille, immobile sur son bloc de marbre, a intérêt à le briser? La raison ! nous sommes ses premiers et immortels défenseurs.

C'est moi qui, en ce moment même, protège votre raison contre elle-même, qui, en lui traçant des limites, vous empêche de lobscurcir et de la déshonorer. Ah ! ce n'est pas seulement la raison catholique qui a été confiée à l'Eglise, c'est aussi la raison humaine, et partout où la raison catholique s'affaiblit, la raison humaine décroit en proportion. Aussi ne triomphez pas trop tôt des aveux que je vous ai faits ; ne croyez pas que nous ne vous rendions rien en échange de l'appui que vous nous prêtez. Si votre raison humaine confirme ma raison catholique, votre rai-

son aussi a besoin d'être confirmée par la mienne. Car, quelle est votre plaie , cette plaie de la raison humaine qui vous ronge , ce soupir de votre âme que j'entends dès qu'elle s'approche de mon oreille?... Ah! vous en savez le nom, c'est le soupir et la peine de tous : c'est le doute !

Vous tous, je vous adjure, pourquoi êtes-vous ici? Que se passe-t-il ici qui vous touche, qui vous force de venir et de m'écoufcr? Hélas! dans votre orgueil, qui est démesuré, quoique légitime à bien des titres, dans cet orgueil sans fond ni rives, le scepticisme nage comme un vaisseau sans pilote dans l'immensité de l'Océan. Que votre vaisseau est grand et magnifique ! Il a trois ponts , il est armé de canons ciselés et puissants ; vous avez créé la poudre pour en porter au loin l'effet, et appeler à vous tous les rivages. Mais, infortunés, le silence seul vous répond, le phare de votre raison ne vous apparaît jamais ; la terre vous fuit comme elle fuyait Colomb. Et pourquoi ? Je vous le disais l'autre jour, parce que vous n'avez pas d étendue dans votre raison pour mesurer l'abîme de la vie, pas de profondeur pour le sonder, pas de clarté suffisante pour l'illuminer. Que voulezvous trouver que le doute? Eh bien ! nous vous l'ôtons, ce doute ; la raison catholique prend la vôtre toute tremblante, elle la rassure, elle l'affermit, elle lui ouvre l'horizon, elle se pose devant elle comme une pyramide orientée; et vous, Arabes de la vérité, qui passez sur votre cheval, vaincus par le seul aspect de cette masse, vous luttez pourtant encore, vous essayez, comme l'immutabilité, la puissance du mouvement; la pyramide vous regarde, elle se tait, et son silence est encore plus puissant que six mille ans de votre parole.

Entre nous donc, Messieurs, c'est à charge de revanche; nous nous appuyons sur vous pour confirmer notre raison, et, tant que vous n'êtes pas appuyés sur nous pour confirmer la vôtre, vous n'avez pas d issue pour sortir du doute.

Mais, cependant, malgré ces rapports d intelligibilité, d'analogie, de confirmation réciproque, prenons garde, les deux raisons demeurent toujours réellement distinctes. Car, de tous les prin-

cipcs humains , vous ne déduirez jamais ce premier principe eatholique : Dieu est un en trois personnes. Or, là où manque la filiation, là est nécessairement la distinction. La raison catholique, n'étant pas une conséquence de la raison humaine, appartient à un ordre tout autre; elle a de véritables principes, elle commence en elle, ou plutôt elle commence en Dieu, sans aucun intermédiaire entre elle et lui. Et, par conséquent, le rapport de communion ne détruit pas le rapport de distinction entre la raison humaine et la raison catholique.

Ici, je suppose quun doute vous vient et que vous m'arrêtez. Puisque la communion est nécessaire entre les deux raisons, pourquoi sont-elles deux? A quoi bon la dualité là où l'on veut en venir à l'unité ? Quelle bizarrerie que Dieu , qui voulait nous éclairer, n'ait pas allumé un seul fanal, au lieu d'en allumer deux, et qu'il ait voulu que cette lumière totale ait été le résultat d'une lumière double ! Pourquoi ? Je pourrais vous dire tout simplement que je n'en sais absolument rien. Je pourrais vous rappeler que vous êtes corps et àme, et pourtant unité ; que Dieu a constitué votre propre essence au moyen d'une dualité parfaitement distincte, qui conclut à une unité réelle de la personne humaine ; que l'humanité se compose de deux sociétés : la société temporelle et la société spirituelle; et que, de même que le corps et l'àme concluent à l'unité de votre personne, la société spirituelle et la société temporelle à l'unité du genre humain, il n'est pas étonnant qu'il y ait aussi en vous deux raisons : une raison humaine et une raison divine, parfaitement unies, quoique parfaitement distinctes. Et si vous tenez à en savoir la cause , je vous la dirai , autant qu'on peut la connaître : C'est que vous êtes la limite de deux mondes, le point de jonction de la nature basse avec la nature haute, du monde des corps et du monde des esprits ; d'où il résulte nécessairement en vous le jeu singulier d'une double vie, matière et àme tout ensemble, société temporelle et société spirituelle, lumière naturelle et lumière surnaturelle. C'est là. Messieurs, la difficulté de notre position, comme c'est aussi sa dignité, et cette difficulté est grande : toute l'histoire humaine, toute

1 histoire de lentendeinent , toute l'histoire de la société prend ses plis et replis dans cette immense difficulté de la dualité dans lunité, et de lunité dans la dualité. Nous tenterons mille voies pour sortir de là ; pour faire de lame avec le corps ou du corps avec lame ; de la société temporelle avec la société spirituelle ou de la société spirituelle avec la société temporelle; de la lumière naturelle avec la lumière surnaturelle, ou de la lumière surnaturelle avec la lumière naturelle, l'essence des choses résistera toujours à ces elïorfs désespérés. Le premier principe de la sagesse, c'est d'accepter ce qui est. Ce qui est, c'est la dualité dans l'unité. Le devoir des vrais philosophes et des véritables hommes d'Etat, c'est de respecter et de constituer la dualité, en respectant et en constituant aussi l'unité. Attaquer l'unité, c'est tout détruire ; attaquer la dualité, c'est tout opprimer. Le genre humain protestera toujours contre cette double attaque, parce qu'il ne peut vouloir ni de l'anarchie ni de l'oppression. La vérité est au milieu.

Maintenant, Messieurs, que nous avons constaté le rapport d'harmonie et de communion entre la raison humaine et la raison catholique, cherchons s'il existe entre elles un rapport de subordination. Nous avons déjà dit que de la raison humaine on ne conclut pas la raison catholique, ni réciproquement. Il ne faut donc pas chercher entre elles un rapport de filiation, ni, par conséquent, la subordination qui nait de ce rapport.

Sont-elles liées du moins par une subordination d'antiquité? La raison humaine précède-t-elle la raison catholique , ou la raison catholique précède-t-elle la raison humaine? Ni l'un, ni 1 autre. Quels que soient les systèmes sur lorigine des premiers principes humains, systèmes que je n'aborde pas ici, toujours est-il qu'il existe à cet égard un fait irréfragable : c'est que, à qui l'on n'a pas parlé, la raison humaine n'est pas venue; c'est que le sourd-muet, né au milieu de vos villes, de vos spectacles et du spectacle du ciel, ne possède pas de vérités générales, de principes métaphysiques, jusqu'au jour où la parole humaine est venue les lui communiquer. Et comme la parole humaine, au

moment où elle arrive à Toreille de l'homme, lui parle le langage humain et le langage divin tout à la fois, la naissance de la raison humaine et celle de la raison catholique se confondent. C'est le même berceau, c'est la même parole qui les provoque, parole à la fois terrestre et céleste, humaine et surhumaine, et qui renferme, indissolublement uni, tout ce qu'il y a de puissance dans lune et dans l'autre raison. C'est pour cela que la première parole a été donnée par Dieu à la mère, qui n'a jamais blasphémé Dieu. Si l'on avait confié notre berceau à des hommes, ah ! peut-être, dans lanimosité de leurs passions, ils auraient pu nous dérober Dieu et s'efforcer d'obscurcir notre raison divine ; mais notre berceau a été mis sous la garde de nos mères, et jusqu'à présent, même parmi les faux cultes, les enfants ont appris à nommer Dieu en même temps que l'homme, à nommer le père qui est aux cieux en même temps que le père qui est sur la terre. Je vous en rends grâces, mères chrétiennes, au nom de vos fils qui sont ici présents, et au nom de l'humanité tout entière!

Sous le rapport de l'antiquité, la raison humaine n'est donc pas subordonnée à la raison catholique , ni la raison catholique à la raison humaine; ce sont deux sœurs nées le même jour. Toutefois, Messieurs, par cela seul que la raison catholique pousse l'homme plus loin en étendue, en profondeur et en clarté, par cela qu'elle augmente le capital intellectuel du genre humain, il est manifeste qu'elle a l'avantage sur la raison humaine. La raison catholique renferme la raison humaine, tandis que la raison humaine ne renferme pas la raison catholique; la raison catholique est la raison humaine, plus quelque chose, et comme le plus l'emporte sur le moins, l'addition sur la soustraction, il est clair, en vertu même des lois de l'arithmétique, que la raison humaine est subordonnée à la raison catholique.

Donc, Messieurs, rapport d'harmonie, de communion dans la distinction, de subordination hiérarchique, voilà tous les rapports qui unissent la raison humaine à la raison catholique. Et jjourtant la guerre existe entre ces deux puissances, une triple guerre : guerre sociale, guerre scientifique, guerre rationnelle.

Guerre sociale : c'csl-à-dire que la raison humaine, par la violence, par la ruse, par la légalité fausse, sefforce de proscrire la raison catholique et d'entraver son développement.

Guerre scientifique : cest-à-dire que les savants, qui devraient nous montrer I idée divine dans tout, nous la cachent sans cesse, et qu'ils aiment mieux mentir à la vérité scientifique elle-même, que d'apporter quelque appui dans l'esprit humain à la vérité divine.

Je ne m'occupe pas de ces deux guerres ; je ne dois vous entretenir que de la guerre rationnelle , parce qu'elle est relative aux rapports de la raison humaine et de la raison catholique, rapports que nous étudions aujourd hui. Cette guerre est la plus universelle des trois ; car il y a peu de savants et peu d hommes publics, mais tout homme possède les éléments de la raison j ei, par conséquent, la guerre rationnelle de la raison humaine contre la raison catholique est la guerre de tous contre tous. jNous disons : Il y a un rapport d harmonie ou de non-contradiction entre la raison humaine et la raison catholique ; on nous dit qu'il y a contradiction. INous disons : Il n'y a pas séparation, mais commujîion entre la raison humaine et la raison catholique j on nous dit qu'il y a séparation. Nous disons : Il y a subordination hiérarchique entre ces deux puissances, et la raison catholique tient le premier rang: on nous dit que c'est la raison catholique qui est subordonnée à la raison humaine. Voilà toute la guerre.

Il y a, dit-on, contradiction entre la raison humaine et la raison catholique. Comment cela? C'est que, de notre propre aveu, nos dogmes sont incompréhensibles. Il est vrai, nous l'accordons, et non-seulement nous l'accordons, mais nous voulons qu'il en soit ainsi. Or, est-il contradictoire à la raison humaine d'admettre des dogmes incompréhensibles? Je soutiens le contraire. Qu'est-ce que comprendre? c'est connaître une chose avec un tel degré de perfection, qu'on ne puisse plus faire une question sur cette chose. Du moment que vous dites : Pourquoi ? vous n'avez pas compris . Vous pouvez connaître : je ne dis pas que vous ne connaissez pas, mais vous ne comprenez pas, puisque vous faites une ques-

lion. Si vous compreniez, vous nauriez plus de question à faire. Or, je vous le demande, quel est le livre, quel est le système, quelle est 1 idée, quelle est la vérité après lesquels on ne demande pas : Pourquoi? \oici un grain de blé. La science a analysé ce grain de blé; elle sait tout ce qu il renferme ; et pourtant je dirai de ce grain de blé ce que disait la Bruyère à propos d'une goutte deau : 0 princes de ce monde, vous avez des armées, des arsenaux: des milliers dbommes obéissent à un soufïle de vos lèvres; nous autres, simples hommes, nous creusons péniblement la terre, et nous avons besoin d'eau pour faire fructifier nos sueurs! 0 princes, potentats, majestés, faif^'s une goutte deau! Et moi , je dis : ISous autres, simples bu'.imes, qui creusons péniblement la terre, et qui avons contre nous la grêle, le soleil, la pluie, les vents, nous avons besoin de blé; ô princes de la science, potentats de lanalyse, majestés des académies, faites un grain de blé ! Vous ne le pouvez pas; et pourquoi? Car enfin vous avez décomposé ce grain de blé , vous savez tout ce qu'il contient; oui, tout, excepté ce qui constitue un germe, excepté la force , parce qu'on ne voit une force que par ses effets ; excepté la force qui fait le germe.

Une chose digne de remarque, c'est la naïveté de la logique humaine, qui établit comme une règle fondamentale de l'art de raisonner que le progrès indéfini n'est pas admissible, c'est-à-dire qu'on ne peut pas toujours demander : Pourquoi? Et, sans doute, elle a raison ; car, bien que ce soit un désir invincible de l'esprit humain de connaître et d'avancer toujours dans la connaissance, cependant il vient un point où il est insensé de dire encore : Pourquoi ? un point où la logique nous arrête, et où nous sommes coniraints de nous écrier, coimne ces voyageurs parvenus aux extii mités du monde : ^ »

^ Sistimus hic^^pSriyoijis iihi defuil orbis.

Comprenez donc qu'il n'est pas contradictoire à la raison humaine d admettre des choses incompréhensiiiîçjji, et qu'au contraire elle riVidmel rien qui ne soit M^ÉHbéhensihle.

On pousse plus loin, on dit : La raison catholique admet plus (jue l'incompréhensible, elle admet linintelligible. Que pretend-on ? qu'on nentend pas les propositions qui constituent les premiers principes de la raison catholique? Mais il est impossible qu'il y ait quelque chose d'inintelligible pour l'homme quand ce quelque chose est nommé. Quand je dis : Dieu est un en trois personnes ; vraie ou fausse, cette proposition est intelligible à mon oreille intérieure. Quand je dis : Dieu est cruel ; j'émets une proposition fausse , mais non pas inintelligible ; elle est si peu inintelligible que je la repousserai par une raison fort simple : j'opposerai l'idée de cruauté à l'idée de Dieu , et je montrerai que ces deux idées s'excluent mutuellement. Or, tout est nommé dans la religion catholique, donc tout est intelligible.

II faut que nos adversaires abandonnent ces deux positions de l'incompréhensibilité et de l'inintelligibilité, et que, prenant nos dogmes en détail, ils prouvent de chacun en particulier qu'il est contradictoire à la raison humaine. Ils le font, mais y réussissent-ils ? Certes, s'il est un dogme attaquable en apparence sous ce rapport, c'est le dogme de la Sainte-Trinité, d'un Dieu un en trois personnes ; car comment l'unité et la triplicité sont-elles réunies dans un seul être, pour composer son essence ? Voyons un peu. J'étends ma main dans l'espace : qu'est-ce que l'espace? L'espace est une unité d'étendue, constituée par trois dimensions réellement distinctes entre elles, la longueur, la largeur et la hauteur. Voilà donc l'espace défini dune manière analogue à la définition même de Dieu, et que nous ne pouvons pas concevoir autrement que par la réunion des idées d unité et de triplicité. Et nous ne connaissons pas d'être qui ne soit constitué par l'unité, qui est son centre vital, et par la multiplicité, qui est son mouvement de va-et-vient, en sorte qu'attaquer la notion de la trinité, c'est attaquer la notion même de la vie dans son essence. JNe suis-je pas vivant, ne sentez-vous pas qu'il y a unité en moi comme en vous , ne sentez-vous pas en même temps la multiplicité, les nerfs, les veines, la main qui palpite et qui veut saisir? Otez la multiplicité , vous ôtez le mouvement , il n'y a plus de

vie; ôtcz lunité, vous ôlcz le ressort doù procède le mouvement, la vie sévanouit également.

Voilà pourtant vos objections, ce que vous opposez depuis dixhuit siècles à la vérité, et toutes, sachez-le bien, toutes se résolvent avec cette déplorable facilité. Je lappelle déplorable, car il est honteux pour lesprit humain de n'avoir pas trouvé mieux contre Dieu, et de ne résister à Jésus-Christ, à son Evangile et à son Eglise, que par de pareilles imbécillités. Vous sentez bien. Messieurs, que je ne veux pas passer tous nos dogmes en revue. J'ai voulu seulement vous montrer comment la guerre se fait entre la raison humaine et la raison catholique, sous ce premier point de vue. Je passe à la séparation qu'on prétend exister entre les deux raisons.

Ici la tactique est plus habile. Voici comment on entend la séparation de la raison humaine et de la raison catholique. Je vais vous en donner la formule. Au siècle dernier, un savant faisait une histoire de la l&fmation du globe; le soleil, disait-il, a laissé échapper un jour, je ne sais par quelle force, une portion de sa matière qui a été saisie par d'autres forces. Cette matière ignée, en se refroidissant , est devenue la terre. Il est vrai que Moïse en raconte autrement la formation ; nous n'attaquerons pas son récit. La révélation est sacrée, mais la science a son domaine séparé ; ce sont deux lumières qui doivent se respecter en restant chacune dans ses limites.

Un médecin disait : Nous étudions l'anatomie du corps humain ; nous examinons comment la vie procède, le point central où elle commence et d'où elle se répand; nous n'avons point trouvé la place de l'âme, ni reconnu sa nécessité. La religion afiirme son existence, et cela suffit; elle est d'un ordre sacré ; ce que nous disons est d'un ordre profane ; on ne peut pas nuire à ce qui est placé si haut.

Ainsi procédait-on, je ne dirai pas avec hypocrisie, mais avec habileté, à la séparation de la raison humaine et de la raison catholique. Et quel était le but final de cette tactique si respectueuse? Frédéric II, roi de Prusse, le confiait un joui- à ses amis

avec un rare bonheur d'expression : « Pour en finir avec l'Eglise c< catholique, savez-vous ce qu'il faut en faire? Il faut en faire un c( hibou... )) Vous savez, Messieurs, cet oiseau solitaire et triste qui se tient dans un coin avec un air rechigné.

Voilà le secret : nous isoler de tout, de la politique, de la morale, du sentiment, de la science ; nous suspendre entre le ciel et la terre sans aucune espèce de point d'appui, pour nous dire, un genou en terre : Vous avez Dieu, qu'avez-vous besoin du reste ?

Nous n'acceptons pas cette situation. Nous tenons à tout, parce que nous venons de Dieu, qui est en tout; rien ne nous est étranger, parce que Dieu n'est étranger nulle part. Entendez 1 Evangile s'appuyant sur le cœur de l'homme : Dieu a tant aimé le monde, quil a donné pour lui son fils unique (i). Et entendez Bossuet vous en donner le commentaire : Maintenant, que l'on m'oppose tout ce que l'on voudra... (Je cite de cette mémoire, que les grands hommes créent toujours dans l'esprit, alors même que l'airain de leur parole ne s'y grave pas.) Quand vous m'objecterez qu'il est impossible qu'un Dieu se soit fait homme, parce que vous n'êtes rien et que Dieu est tout, je m'écrierai : Dieu a tant aimé le monde! Si vous me dites qu'il est absurde que Dieu ait été crucifié, moi, je vous dirai : Dieu a tant aimé le monde ! Et en effet, si nous, simples mortels, nous pouvons donner notre vie pour ce que nous aimons, comment Dieu, qui est le principe de l'amour, n'aurait-il pas pu se faire homme afin de mourir par amour ? Dieu a tant aimé le monde ! Là est notre force ! Là, Messieurs, dans votre raison, dans vos sentiments, dans l'amour ! La charité que nous vous prêchons, c'est de l'amour! On aime Dieu comme on aime une créature. L'effet n'est pas le même sous le rapport des sens ; mais il n'y a pas deux amours. La différence, c'est que l'un est petit, et qu'il s'applique à des objets bornés, tandis que l'autre est grand et s'applique à un objet sans bornes ; l'un se dilate dans le fini.

(i) Saint Jean. ch. ô, vers. 16.

lautre clans l'infini. Dilalcz-vous, disait saint Paul aux Corinthiens. La raison catholique, en vous apportant ses dogmes, ne vous apporte rien de nouveau et d'étranger, elle ouvre vos entrailles et les agrandit ; elle ouvre votre intelligence et l'agrandit ; elle se fait homme pour vous diviniser.

Ecoutez saint Paul : // ny a pluf} de Juif, ni de Grec^ il ny a plus d'eficlaves, ni d hommes libres ^ il ny a plus d'hommes, ni de femmes (l) ! Où est la force de cette parole, si ce n'est dans le sentiment de la fraternité humaine, mais de la fraternité posée sur une nouvelle base, notre communauté de sang avec le Dieu fait homme? Voilà ce qui a fondé sur la terre une politique que la raison humaine n'avait pu créer. Vous aviez déshonoré Ihomme par l'inégalité de l'esclavage ; la raison catholique , faisant ce que vous n'aviez pu faire , a élevé l'humanité sans vous, malgré vous, par une charte qui a été le })rincipe de toutes les vôtres, et qui en est encore le seul véritable soutien.

Ecoutez encore : Je ne mens pas, disait saint Paul, je désirais d'être séparé du Christ par l'anathème, en faveur de mes frères, qui sont mes parents selon la chair, qui sont israélites, de qui est l'adoption des enfants, et la gloire, et le testament, et la législation, et le service, et les promesses, de qui sont les patriarches, et de qui est le Christ selon la chair (2) ! Ainsi saint Paul voulait être séparé de Jésus-Christ, lui qui avait dit ailleurs : Oui me séparera de l'amour de Jésus- Christ? Il le voulait maintenant, et pour qui? Pour sa patrie, pour ses parents selon la chair !

Ah ! il vous va bien de vouloir faire de nous des parias de l'humanité , vous à qui nous avons donné tous les sentiments qui ont fait Ihumanité ! Allez, vous n'y réussirez pas; vous ne nous ôterez ni la science, ni l'amour, ni rien de ce qui est l'homme. On n'ôte pas le génie à qui on le veut ; on n'ôte pas la liberté à qui on le veut ; on n'ôte pas la dignité à qui on le veut ; on note pas la patrie à qui on le veut. Chassez-nous, si vous le voulez,

(1) Épîire aux Galales. ch. ô, vers. 28.

(2) Épîlre aux Romains, ch. 0. vers. 1 etsuiv.

nous emporterons, dans l'exil, jusqu'aux extrémités du monde, notre nom et notre cœur de citoyens ; nous vous y servirons par nos sueurs et notre sang, et, lorsqu'un jour, vous enverrez vos ambassadeurs dans ces terres lointaines , ils y trouveront des pages écrites par nous pour votre histoire, et qui leur serviront d'introducteurs.

Reste la question de la subordination. On nous dit que c'est la raison humaine qui a la suprématie, parce que nous ne pourrions pas asseoir notre raison catholique sans le secours de la raison humaine. D'abord, on se trompe : nous avons établi que, à côté de la force rationnelle et au-dessus d'elle, il existait la force mystique, suffisante pour donner la certitude religieuse à l'immense majorité du genre humain ; tandis que la raison humaine est incapable d'échapper à l'infirmité du doute, lorsqu'elle n'est point assise sur la raison catholique, qui lui sert à la fois de support et de couronne. Avant de réclamer la suprématie, avant de se poser comme roi, il faut avoir des sujets. Je cherche les sujets de la raison humaine, les sujets de la philosophie; où sont-ils? Où sont les sujets de Platon, d'Aristote, de Zenon, de Lcibnitz, de Kant? Infortunée quelle est, la philosophie engendre des disciples , qui , à peine nés de son sein , ayant reçu d'elle les armes de l'esprit, se tournent contre leurs maîtres, et constituent de nouvelles écoles sur les ruines des écoles d'où ils sont sortis. Ainsi a-t-il été des anciens philosophes, ainsi des nouveaux. Vous n'avez pas de sujets, comment auriez-vous la souveraineté, la suprématie! Et encore avez-vous un plus grand malheur que de n'avoir pas de sujets ; vous n'avez pas d'enfants. 0 philosophes, dominateurs superbes de l'esprit humain , où ■ sont vos ouailles, où sont les âmes qui vous aiment d'une amitié filiale ? Je suis jeune encore, et pourtant j'ai déjà bien vu des âmes dans la mienne ! J'ai eu bien des larmes de l'àme sur mes joues! J'ai serré bien des amis spirituels dans mon sein de chrétien et de religieux ! Jésus-Christ nous l'avait promis, quand il disait : Celui qui quittera sa maison, ses frères ou ses sœurs, ou son père ou sa mère, ou ses enfants ou

.96,9 champs, d cause de moi et de V Evangile, trouvera des maisons, et des frères et des sœurs, et des mères et des fils (l). O philosophes, qui revendiquez la suprématie de la raison humaine sur la raison catholique, où sont vos enfants ? Où sont les larmes séchées, les confessions entendues, les améliorations d'existence, les consolations sorties de vous? Ah ! quand vous auriez des sujets, vous n'avez pas d'enfants ! Et, où manque la paternité, comment y aurait-il souveraineté? Où manque la souveraineté, comment y aurait-il suprématie?

(i) Saint Marc, ch 10, vers. 29 et 30.

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