‹ Conférences (volume 3)Chapitre 1 sur 36 · VINGT ET UNIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME CONFÉRENCE

DE l'humilité produite DANS l'aME PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE.

Monseigneur (i), Messieurs,

Toute doctrine peut être considérée dans le corps enseignant qui la possède et la propage, dans les sources qui la contiennent, dans les effets qu'elle produit, dans son fondateur, et enfin dans son essence même. C est pourquoi, Messieurs, appelé à vous exposer dans cette chaire la doctrine catholique, j'ai d'abord traité de l'Eglise, de ses caractères, de sa constitution, de son autorité, de ses rapports avec Tordre temporel, puis des sources, telles que

(i) Mgr. Affre, archevêque de Paris.

la Tradition, l'Ecriture, la Raison, la Foi, où l'Eglise puise sa doctrine; et enfin, Tannée dernière, j'ai abordé les effets que cette doctrine produit sur l'esprit. Et vous avez vu quelle y produit la certitude rationnelle, c'est-à-dire une conviction réfléchie, souveraine, immuable, et en outre une certitude suprarationnelle, c'est-à-dire une conviction illettrée, translumineuse et qui exclut le doute; puis une connaissance qui, par son étendue, sa profondeur, sa clarté, surpasse la connaissance humaine. Enfin, j'ai établi qu'entre la raison humaine et la raison catholique il existe des rapports d'harmonie, d'intelligibilité, d'analogie, de confirmation réciproque, et cependant de suprématie en faveur de la raison catholique.

Aujourd'hui, Messieurs, nous irons plus loin sur cette route que nous avons ouverte devant vous ; car les conclusions de l'esprit ne sont pas les conclusions dernières de l'homme. Quand l'homme a vu quelque chose, quand par cette lumière qui brille en lui, il a découvert, si loin que ce soit, un objet, on voit apparaître une autre face de son être, une autre puissance, qui est la sensibilité. Il est porté vers cet objet par un sentiment quelconque, jusqu'à ce qu'une troisième faculté, qui est le siège de la force, s'empare de ce sentiment, commande, dirige, produise des actes intérieurs et extérieurs et mette en branle toute la vie.

C'est pourquoi, Messieurs, il s'agit de savoir, après que la doctrine catholique a produit dans l'intelligence une certitude, une connaissance, une raison, il s'agit de savoir ce qu'elle produit dans le sentiment et dans la volonté, ou, si vous l'aimez mieux, quels sont ses effets sur l'âme. Tel sera l'objet de nos conférences de cette année. Je les commencerai sans autre préambule, après vous avoir avertis cependant que la parole de l'homme n'est rien par elle seule, et que toute éloquence est un vain son, si l'esprit de Dieu ne la féconde. Je prie donc ceux d'entre vous qui sont chrétiens d'élever leurs cœurs vers Dieu afin que sa bénédiction descende d'en haut sur nous, et je prie ceux qui n'ont pas le bonheur d'être chrétiens de compatir du moins à l'état de leur âme et de coopérer par un mouvement de bonne volonté aux

efforts de cette parole qu'ils vont entendre, et aux désirs fraternels de tous ces cœurs amis qui vont assister la parole pour qu'elle les pénètre et les ravisse jusque la vérité.

Le premier et le plus naturel objet de la connaissance de l'homme, c'est lui-même. C'est sur lui que tombe son premier regard, et sur lui qu'il revient toujours. Il peut se détacher de toute autre pensée, même de celle de Dieu, même de celle de l'univers ; mais encore qu'il voulut fermer les yeux de son esprit par un acte de sa toute-puissance souveraine, il ne pourrait pas se séparer de soi. Et c'est pourquoi. Messieurs, le sentiment que l'homme a de lui-même, le sentiment qui nait dans l'homme à propos de la vue qu'il a de lui, est assurément de la plus haute importance. Car tout autre sentiment, si dominateur qu'il soit, il le maîtrisera , parce qu'il pourra se séparer des objets qui le produisent; mais le sentiment qu'il a de lui-même, le sentiment correspondant au regard qu'il plonge incessamment sur lui, il ne s'en débarrassera pas un seul jour, un seul instant. Et comme le sentiment touche à la volonté, et que la volonté est le ressort de Faction, vous concevez que cette question du sentiment que nous avons de nous est une question capitale.

J'ouvre donc en tremblant le cœur de l'homme, et je n'ai pas besoin d'aller bien loin ; hélas ! je n'ai qu'à ouvrir le mien pour découvrir ce qui se passe dans celui de mes semblables. J'ouvre le cœur de l'homme et je connais qu'il s'aime. Il s'aime, et je ne l'en blâme pas : pourquoi se haïrait-il? Mais il ne fait pas que s'aimer, il s'aime plus que tout, il s'aime par-dessus tout, il s'aime d'une manière exclusive, il s'aime jusqu'à l'orgueil, jusqu'à vouloir être le premier, et seul le premier. Descendons en nous-mêmes : que nous soyons nés sur un trône ou dans l'échoppe d'un ouvrier, au fond, depuis le moment où la vie morale s'est éveillée en nous, nous n'avons cessé d'aspirer à l'exaltation de la primauté. César, dit-on , passant dans je ne sais quel village des Alpes, et sapercevant sur ce petit forum d'une agitation pour le choix d'un chef, s'arrêta un moment devant ce spectacle. Ses capitaines, qui étaient autour de lui, s'étonnaient : Est-ce qu'il y

a aussi en ce lieu des disputes sur sa prééminence? et César, en grand homme qu'il était, leur dit : « J'aimerais mieux être le « premier dans cette bicoque que le second dans Rome. » C'est là le vrai cri de la nature. Quelque part que nous soyons, nous voulons être les premiers. Artistes prédestinés à reproduire les choses par le pinceau ou le burin,, orateurs sachant créer des pensées dans l'esprit de la multitude , généraux commandant des bataillons et leur promettant la fuite de l'ennemi, ministres conduisant des empires, rois agités sous la pourpre, nous n'aspirons tous qu'à la primauté, et à la primauté solitaire. Nous ne sommes contents que quand, mesurant d'un regard tout ce qui nous entoure, nous trouvons le vide, et au delà de ce vide, le plus loin possible, un monde à genoux pour nous adorer.

Un jeune homme a reçu de la nature une physionomie heureuse ; il a des cheveux blonds, des yeux bleus, un front noble, un sourire aimable; créature légère, vous croyez qu'il n'aspire qu'à la destinée d'une fleur. Vous vous trompez, il rêve, lui aussi, la primauté et la domination ; avec ces faibles attaches qui lient les cœurs, il cherche à se faire un objet éphémère d'admiration sur ces lèvres du monde où se racontent tous les prestiges et toutes les gloires qui se flétrissent dans l'instant où elles naissent.

Bref, Messieurs, nous aspirons à la primauté, même par la puissance du rien. Je n'insisterai pas davantage sur cette vérité ; car c'est un lieu commun, et, par la grâce de Dieu, j'ai horreur du lieu commun.

Mais voici ce qui arrive. Quand l'homme, ainsi enivré de luimême, regarde autour de lui, trouve-t-il un spectacle correspondant aux illusions de son orgueil? Non, il trouve tout le contraire, il trouve des rangs formés où il n'a point sa place : hiérarchie de la naissance, souvenirs dune vieille gloire qui a traversé les siècles, et qui, sur le front de l'homme sans mérite, resplendit encore par la puissance de l'histoire; hiérarchie du talent que la nature a distribué dans ses caprices, et qui, malgré toutes nos protestations, se pose plus haut que nous, et fait à notre amourpropre de magnifiques insultes; hiérarchie de la fortune venue de

la vertu, du vice ou de l'habileté ; hiérarchie de toute forme et de tout nom, reposant sur des lois, des traditions, sur des nécessités, sur des abîmes toujours près de s'entrouvrir quand on attaque ce que le temps a bâti. Et en voyant cela, l'homme tombé du néant au milieu de tous ces trônes qui le bravent, l'homme s'indigne ; il réagit de toute la force de cette puissance de commandement qui est en lui et qui peut s'attaquer jusqu'à la nature, comme Ajax prêt à mourir menaçait du tronçon de lépée la majesté des dieux ; son orgueil irrité porte à tout le défi ; la haine de la supériorité qu'il subit s'unit dans son cœur à la haine de l'égalité qu'il repousse. N'est-ce pas Mahomet qui a dit quelque part :

Des égaux! dès longtemps Mahomet n'en a plus.

Et ne savez-vous pas que le César moderne , recevant en Egypte une lettre d'un membre de l'Institut, qui commençait par ces mots : « Mon cher collègue, » et froissant le papier dans la main qui avait l'habitude de contre-signer la victoire, répétait avec dédain : « Mon cher collègue ! quel style ! » Nous avons beau, Messieurs, décréter l'égalité dans des chartes, l'orgueil n'en ratifie la proclamation que pour abaisser ceux qui sont plus haut que nous, mais non pour élever ceux qui sont plus bas. La haine de la supériorité ne fait qu'appeler à soi la haine de l'égalité et le mépris de l'infériorité. Ce sont là les trois enfants légitimes de l'orgueil. Si du moins, dans ce cœur fasciné par le besoin de la primauté, régnait une véritable élévation ! Mais l'orgueil s'allie trop bien avec la bassesse ; une bassesse sourde vit dans l'orgueil, et se fait des gémonies que les plus cruels tyrans n'auraient pas inventées. Cette conscience, si délicate à l'endroit du trône, où elle se place, cette conscience se vend et s'achète ; elle s'humilie pour grandir; elle mendie à genoux la pourpre qui couvrira sa nudité ; elle accepte le mépris pour obtenir le droit de le rendre.

Voilà, Messieurs, l'homme tel qu'il est, le sentiment qu'il a de lui-même, et les conséquences normales de ce sentiment. Or,

je dis qu'évidemment et sans grand effort de logique, c'est là un sentiment faux, inhumain, infortuné. Cest un sentiment faux : car il est impossible que tout le monde soit le premier, et par conséquent le vœu de la nature ou de la Providence, quelque nom que vous lui donniez, n'a pu être de nous appeler à la primauté. Si la primauté était notre but et notre vocation, un seul être existerait, et encore ne serait-il pas le premier, parce que pour qu'il y ait un premier, il faut qu'il y ait des derniers.

C'est un sentiment inhumain : car il conclut à lavilissement de tout ce qui n'arrive pas à être le premier, au mépris de tout ce qui n'est pas assez heureux ou assez fort pour se faire une situation élevée. Enfin, c'est un sentiment infortuné : car il est en contradiction avec toutes les réalités de la vie. L'orgueil demande infiniment, et la vie ne donne que peu, d'autant plus cruelle qu'elle favorise quelques-uns, et qu'elle montre de loin à l'ambition haletante ses rares parvenus. L'orgueil dit à un artisan qu'il est souverain, et le malheureux s'en va, l'esprit plein de cette souveraineté, tendre dans la rue la main à un travail qui ne lui vient pas toujours, et qu'il déshonore d'avance par ses vices. Gomment voulez-vous que le bonheur habite dans une contradiction si poignante entre ce que nous sentons et ce qui est réellement?

La doctrine catholique, iMessieurs, s'est proposé de changer de fond en comble le sentiment que nous avons naturellement de nousmême. Elle s'est attaquée à ce sentiment qui semblait indestructible et n'être pas différent de notre essence ; elle a espéré nous en former un autre tout contraire, et j'admire cette espérance et cette singulière sécurité. J'admire une doctrine qui ne craint pas de renverser l'homme par sa base, qui non-seulement veut extirper en lui un sentiment radical , mais qui crée un sentiment opposé à l'ancien, et se promet d'en faire l'inauguration au plus profond de son cœur. L'homme vivait d'orgueil, il vivra d'humilité. Et qu'est-ce que l'humilité? L'humilité est une acceptation volontaire de la place qui nous a été marquée dans la hiérarchie des êtres, une possession de soi-même avec une modération égale

à ce que l'on vaut, et qui nous porte à descendre vers ce qui ne nous vaut pas. L'orgueil tendait à monter. L'humilité clierche à descendre. L'orgueil impliquait la haine de la supériorité, la haine de l'égalité, le mépris de l'infériorité ; l'humilité renferme en soi l'amour et le respect de la supériorité dans ceux que la Providence a faits nos supérieurs, l'amour et le respect de l'égalité dans ceux que la Providence a faits nos égaux, l'amour et le respect de l'infériorité non-seulement dans ceux que la Providence a faits nos inférieurs, mais encore pour nous-mème et d une manière absolue. L'orgueil aspirait à être le premier, 1 humilité aspire au dernier rang. L'orgueil voulait être roi, l'humilité veut être serviteur. Sentiment incroyable, qui n'avait pas même de nom dans la langue des hommes, et qui s'est fait un nom, une histoire et une gloire !

Je dis une gloire, car ne croyez pas que l'humilité eût pour but de vous abaisser, elle avait pour but de vous relever; aucune autre doctrine, Messieurs, n'a prétendu exalter l'àme humaine autant que la doctrine catholique ; aucune autre ne lui a proposé une ambition plus grande et plus extraordinaire. Elle ne lui parle que de ses origines et de ses fins divines ; elle substitue pour elle l'éternité à l'immortalité; elle lui donne Dieu pour frère et le ciel pour patrie ; elle lui inspire d'elle-même un si profond respect que les moindres obscurcissements de la droiture et de la conscience lui causent de l'horreur, et quelle essaierait en vain de vivre tranquille quand la plus légère souillure a compromis la splendeur de sa dignité personnelle. Ainsi la plus haute exaltation de l'àme doit s'allier et s'allie, dans la doctrine catholique, à la plus profonde humilité. Comment cela? Comment une ambition sans mesure est-elle compatible avec une aspiration toute contraire?

Je pourrais , Messieurs , ne pas aborder cette explication , puisque je traite seulement des phénomènes de la doctrine ; cependant, il n'est pas inutile de temps en temps que nous touchions au secret intérieur des choses. Levons donc la contradiction apparente qui nous préoccupe, et pénétrons jusqu'à l'essence

de l'humilité. Sachez-le, Messieurs, la véritable élévation n'est pas dans l'élévation de nature, dans la hiérarchie matérielle ou extérieure des êtres. La véritable élévation, l'élévation essentielle et éternelle, cest l'élévation de mérite, l'élévation de la vertu. La naissance, la fortune, le génie ne sont rien devant Dieu. Car, qu'est-ce que la naissance devant Dieu qui n'est pas né? Qu'est-ce que la fortune devant Dieu qui a fait le monde ? Qu'est-ce que le génie devant Dieu qui est l'esprit infini , et de qui nous vient cette petite flamme extraordinaire que nous appelons de ce beau nom? Évidemment ce n'est là rien. Ce qui est quelque chose devant Dieu, ce qui nous approche de lui, c'est l'élévation personnelle, due à l'effort d'une vertu qui, en quelque rang de nature que nous ayons été placés, reproduit dans lame une image sérieuse de la Divinité. Or, plus la vertu s'élève d'un lieu bas, plus son mérite est grand. Imiter Dieu, quand on touche aux premiers degrés de son trône, quand on le voit presque face à face, c'est un mérite facile ; mais qu'une créature placée dans un rang inférieur, qu'un simple homme sans naissance, sans fortune, sans génie, courbé sous les outils dune boutique, et appliqué à la plus vile instrumentation, que cet homme par un mouvement de son cœur, s'élève jusqu'à Dieu, qu'il tire de son àme des flots d'un amour sans tache, qu'il offre à Dieu, quoique si loin de lui, une image de lui-même, assurément son abaissement dans la hiérarchie de nature augmentera son élévation dans la hiérarchie de mérite. L'humilité n'exclut donc pas l'exaltation ; elle la sert ; et, bien mieux encore, elle la produit. Car, qu'est-ce que la vertu qui constitue la hiérarchie de mérite? La vertu, évidemment, n'est pas autre chose que le dévouement de soi aux autres : or, peut-on se dévouer sans abnégation de soi-même? peut-on se sacrifier sans que le premier sacrifice soit celui de l'orgueil? Car, qu'est-ce que l'orgueil, sinon soi, toujours soi, soi plus que tout autre, soi plus que l'univers, soi plus que l'humanité, soi plus que Dieu? Qu'est-ce que l'orgueil, sinon l'égoïsme même ? Et comme l'égoïsme et la vertu sont deux mots qui s'excluent , il s'ensuit que l'orgueil et la vertu s'excluent aussi , pour

laisser voir clairement que la vertu et rhumilité n'ont quuno même définition, et qu'ainsi s'abaisser, c'est s'élever. L'orgueil n'est que la forme de régoïsme, la passion du néant qui se ramasse en soi et qui veut opprimer tout le reste j Ihumilité est la forme de l'amour, la passion de l'être vraiment grand, qui veut se faire petit pour se mieux donner. Aussi Dieu est-il le plus humble des êtres ; lui qui est sans égal, a des égaux dans la triplicité de la personnalité divine ; lui qui est la hauteur sans mesure, s'est abaissé vers le néant pour créer l'être , vers l'homme pour prendre sa nature. C'est de lui, bien plus que de cet empereur romain, que le poëte aurait dû dire :

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.

Tel est, Messieurs, le sentiment que la doctrine catholique a prétendu imposer à l'homme à l'égard de lui-même. Y a-t-elle réussi? Je vous en fais les juges. A-t-elle réellement créé l'humilité dans Ihomme ? A-t-elle porté l'homme à descendre volontairement ? Vous le savez tous ; l'histoire du catholicisme vous est connue ; vous savez quel sentiment animait les saints, quel sentiment l'Eglise vous inspire à vous-mêmes. C'est la doctrine catholique qui a inauguré dans le monde l'amour sincère de la supériorité ; c'est elle qui a produit le sentiment de l'égalité et de la fraternité, selon cette expression de l'Apôtre : Diligite caritatem fraternîtatis, — aimez l amour de la fraternité. Enfin, c'est elle qui nous a donné le goût de nous faire petits, de descendre du rang, de la naissance, de la fortune, de l'éclat du génie; exemples célèbres que les rois eux-mêmes ont donnés et que donnent encore obscurément tous les jours des âmes sans nombre, imitatrices de l'humilité du Calvaire au milieu de cet effroyable orgueil qui règne encore dans l'humanité, quoique non plus sur l'humanité.

Maintenant, Messieurs, qu'en conclure, c'est ce qu'il nous faut voir.

L'humilité est une vertu. J'ai besoin de le montrer pour les conséquences ultérieures auxquelles je veux aboutir. L'humilité,

dis-je, est une vertu, car la vertu est une force de l'âme qui résiste au mal et qui accomplit le bien , et l'humilité porte avec elle tous ces caractères. Elle est une force, puisqu'elle surmonte le penchant de notre nature à l'égoïsme de la primauté • elle résiste au mal et accomplit le bien, car le mal est une relation fausse, et le bien une relation vraie des sentiments et des actes avec les êtres. Toutes les fois que nous sommes avec les êtres dans une relation exacte, juste, harmonieuse, non pas par l'esprit, ce serait le phénomène de la connaissance, mais par le cœur et les actes, nous sommes dans le bien. Or, l'orgueil étant un sentiment faux, inhumain, malheureux, un sentiment qui dénature toutes nos relations avec la hiérarchie des êtres , il s'ensuit manifestement que l'humilité, qui nous replace à l'égard des êtres dans un rapport vrai, humain et heureux, est une vertu. L'orgueil trouble tous les êtres, à commencer par lui-même ; l'humilité apaise tous les êtres, à commencer par elle-même; elle est la vertu-principe, comme lorgueil est le vice-principe.

Cela posé, je dis que la vérité seule peut produire la vertu, et que l'erreur en est absolument incapable. En effet, Terreur met notre esprit dans une relation fausse avec les êtres; elle nous les présente tels qu'ils ne sont pas, et sollicite par conséquent notre cœur à faux. Le cœur étant sollicité à faux par des êtres qui lui sont présentés sous un jour qui n'est pas le leur, comment voulezvous que le cœur conclue à un sentiment vrai, et la volonté à des actes justes? Cela n'est pas possible. Vous savez très-bien. Messieurs, que le sentiment suit la vue de l'esprit, et que les actes suivent l'impulsion du sentiment. Ainsi est constituée la hiérarchie de notre activité intérieure et extérieure. L'homme voit d'abord, et selon qu'il voit, il éprouve dans la sensibilité une sympathie ou une répulsion, et selon qu'il éprouve une sympathie ou une répulsion, il commande au dedans de lui par la volonté, et ensuite il agit à l'extérieur. Mais si le point de départ, dans cette série des actes, de l'organisation active, est vicieux, si, par exemple, je vois comme mauvais ce qui est réellement bon, si je vois Dieu comme un tyran, au lieu de le voir comme un père,

n'est-il pas vrai que mon sentiment, sollicité par cette idée fausse (le Dieu, sera porté à le haïr; tandis que si j'ai l'idée véritable de Dieu, si j'entends la première parole du chrétien qui prie, le Notre Père qui êtes au ciel, n"est-il pas vrai que mon sentiment gravitera vers lui sous la forme dune filiale affection ?

Vous vous étonnez sans cesse de rencontrer des âmes bonnes et bien douées, dont les sentiments et les actes, en certaines matières, vous frappent d'une stupeur douloureuse; vous vous dites : Comment ces hommes qui semblent droits, sont-ils capables d'écrire ou de faire de si odieuses choses? Eh! Messieurs, c'est que ces hommes voient mal. Est-ce que vous croyez que le cœur soit toujours devant Dieu aussi coupable qu'il nous le parait? Est-ce que vous pensez qu'en vivant au milieu dune société où l'esprit est sans cesse assiégé par l'erreur, la responsabilité des sentiments et des actes soit la même qu'aux époques où la vérité seule instruisait et gouvernait le monde? De temps en temps, chrétiens, on persécute votre honneur par des calomnies publiques, et vous dites : Il n'y a qu'une plume scélérate qui ait pu tracer de telles injures. Détrompez-vous; c'est peut-être la bonne foi qui vous attaque, et presque certainement c'est l'erreur, erreur plus ou moins coupable, selon le malheur des temps et la multiplicité des causes qui ont faussé l'esprit. Ce que vous appelez un coup de poignard est souvent un coup d'épée pour celui qui vous frappe ; il ne connaît pas 1 Eglise, la cité des saints ; il la découvre à travers les tempêtes du siècle, comme un obstacle à ce qui lui paraît être la régénération des idées, l'avenir du monde, le développement de la civilisation ; il voit le contraire de ce que vous voyez, et fait par conséquent le contraire de ce que vous faites. L'erreur! Messieurs, l'erreur ! voilà la source la plus féconde du mal, et, dans tous les cas, une source d'où ne peut sortir aucun bien, aucune vertu. Je l'ai démontré.

Voulons-nous donc connaître si une doctrine est la vérité? nous n'avons qu'à voir les sentiments et les actes qui en sont la conséquence. Toute doctrine qui produit la vertu est nécessairement vraie ; la vertu est le fruit inimitable de la vérité.

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