II
Eh bien ! l'humilité est une vertu ; une vertu subtituée au pire de tous les vices; une vertu capitale qui crée lautorité, la fraternité, l'amour sacré du pauvre, qui met les hommes chacun à leur place, même à la dernière, avec leur propre consentement : donc, la doctrine catholique, dont elle est l'effet, est une jïrandc vérité, une grande, une première, une capitale vérité.
Mais, Messieurs, ce n'est pas tout ! il ne suffît pas de la vérité toute seule pour produire une vertu j la vérité peut être inefficace à ce grand ouvrage, quoiqu'elle y soit nécessaire. La vérité, en nous enseignant les vrais rapports des êtres, est sans doute le germe premier de la vertu; mais ce germe peut avorter, s'il ne développe dans le cœur un sentiment, et ce n'est pas la même chose de donner des sentiments ou de donner des idées. Je sais comment on donne des idées. L homme ouvre ses lèvres que Dieu a bénies; il parle, il expose une série de propositions qui contiennent de la lumière; la lumière passe de son esprit à l'esprit qui l'écoute. Mais voir n'est pas sentir; passer de lacté de la vision à l'acte du sentiment, c'est passer dune région à une autre. La lumière ne suffît plus pour expliquer ce nouveau phénomène. Tous les jours l'on voit et l'on reste insensible. Je descends dans la rue, je rencontre un pauvre qui me tend la main. Je vois bien i;a misère , mais mes entrailles peuvent rester fermées. Je vois bien que la relation de cet homme à moi est une relation de pau- ^ reté à richesse , de solliciteur à qui peut compatir et soulager ; cependant je passe sans le bénir ni du regard , ni du cœur , ni de la main. J'ai la vérité à l'égard de ce pauvre, mais je n'ai pas la charité. Oui me donnera la charité? Évidemment, une autre puissance que la vérité, mais une puissance pourtant qui sera unie à la vérité, comme la chaleur lest à la lumière, une puissance capable de me remuer, de me toucher, de me ravir. Ainsi, vous me nommerez la patrie. Tout le monde sait ce que c'est que la patrie. Mais quand l'ennemi est là, quand il s'agit de donner son sang pour la défendre, et souvent un sang que l'on croit inutile, parce que la faiblesse du cœur nous représente volontiers le sacrifice comme une chose qui ne réussira pas : eh
bien! alors que faudra-t-il pour nous décider? Il faudra qu'une inspiration sympathique à Tégard de la patrie tombe de quelque part et vienne animer ce cœur glacé, pour en tirer le sang quil veut conserver. Linspiration sympathique est nécessaire pour faire passer la vérité à l'état de sentiment j tant que cette inspiration sympathique n'agit pas, il est impossible que le sentiment soit produit. De là vient si souvent 1 impuissance de la parole; elle éclaire sans échauffer, parce que l'orateur est froid lui-même, parce qu'il n'est pas suffisamment chargé d'électricité sympathique, et que nul ne communique ce qu'il n'a pas lui-même.
Une doctrine qui ne contient pas d'inspiration sympathique nu cœur de l'homme est donc une doctrine stérile pour la vertu, quelle que soit la quantité de vérité qu'elle renferme d'ailleurs ; et toutes les fois, au contraire, qu'une doctrine remue et transforme le cœur de l'homme, il est manifeste quelle lui est sympathique au plus haut degré, et que par conséquent elle est vraie non-seulement pour l'esprit, mais pour le cœur. Or, la doctrine catholique a fait naître dans l'homme le sentiment inconnu de l'humilité ; elle a frappé, comme Moïse, le roc de son orgueil, et l'a rendu doux, simple, obéissant, content de la dernière place : elle a fait un miracle qui a exigé la plus étonnante inspiration sympathique : donc elle est vraie pour le cœur comme pour l'esprit.
Ce n'est pas tout encore : il y a dans la vertu autre chose que la vérité connue et sentie, il s'y trouve encore la force qui agit. On peut voir la vérité, on peut la goûter et manquer toutefois de l'énergie suffisante pour la vouloir et la mettre en pratique. C'est même le cas le plus fréquent. Ce qui nous fait le plus défaut à tous, c'est la force, c'est le vir, c'est qu'on ne peut pas écrire au bas de notre statue, comme on l'a fait au bas de la statue d'un homme célèbre, cette simple inscription : Fir. La faiblesse est le malheur de notre nature le plus difficile à guérir. Nous voyons encore assez vite la vérité ,• nous l'aimons sans trop de peine; mais sa transfiguration définitive en vertu, mais l'acfe dernier sans lequel 1 homme manque à son nom même, voilà
Icffort rare autant qu'il est suprême. Eh bien ! la doctrine catholique, qui a mis au monde l'idée et le sentiment de l'humilité, en a aussi créé la force. Elle a fait réellement des hommes humbles par les actes autant que par les idées et les sentiments ; elle a produit la vertu d'humilité dans sa substance totale. Et puisque nul ne donne ce qu'il n'a pas , il est au-dessus de toute controverse que la doctrine catholique possède la force qui fait les hum- • blés. Mais quelle force, et de quel genre? Evidemment une force qui n'est pas dans la nature, qui est supérieure à la nature, puisque l'orgueil détrôné par l'humilité est naturel à l'homme , et qu'ainsi l'humilité ne lui étant pas naturelle, il a bien fallu, pour que l'homme la reçût et la pratiquât, une force qui ne venait pas de sa nature, une force divine par conséquent, puisque nous ne connaissons que deux genres de force, la nature et Dieu. Donc la doctrine catholique, qui est déjà prouvée une vérité d'esprit et une vérité de cœur, est aussi une vérité divine.
Je confirmerai ce résultat en constatant l'impuissance de toutes les autres doctrines pour produire dans l'homme la vertu de Ihumihté.
En dehors de la doctrine catholique, il n'existe que trois doctrines : le rationalisme, le protestantisme et les cultes non chrétiens. Je pourrais ne pas parler des cultes non chrétiens, parce que désormais dans le monde leur temps est achevé, et que la lutte finale n'est plus évidemment qu'entre la doctrine catholique, le rationalisme et le protestantisme. C'est pourquoi, si le temps nous presse, nous n'en dirons qu'un mot.
Le rationalisme est l'effort de l'intelligence pour s'expliquer le mystère des destinées, à elle toute seule, sans le secours d'aucune révélation, d'aucune tradition, d'aucune autorité. Ce mot. Messieurs, est un mot moderne. Ce sont les catholiques du dixneuvième siècle qui l'ont créé ; et c'est un mot de la création la plus heureuse, parce que c'est un mot plein d'équité. Quand le rationalisme, c'est-à-dire cette abstraction de toute révélation, de toute tradition, de toute autorité, s'établit dans le monde, les catholiques se trouvèrent embarrassés : ils ne pouvaient pas appe-
— aller cet effort de lintelligenee du nom de philosophie ; car euxmêmes ils ont une philosophie, il existe une philosophie chrétienne, une philosophie catholique. Donner au rationalisme le nom de philosophie, cétait lui donner un nom qui, aux yeux des catholiques , était devenu sacré , et le transporter à un genre de spéculation tout à fait opposé à leur doctrine et à leur méthode. Quelques apologistes appelèrent la philosophie moderne du nom de philo.9ophisme,' mais cette expression, hasardée çà et là, ne put obtenir la généralité ni la stabilité, précisément parce qu'elle renferme une injure. Qui dit philo sophisme dit un amour du sophisme; or, on peut être rationaliste par éducation, par tournure desprit, par un malheur quelconque; on peut chercher en soi-même, dans son intelligence, l'explication du mystère des destinées, et n'être pas nécessairement un cœur dévoué au sophisme. Le mot était donc malheureux. Les catholiques du dixneuvième siècle ont créé celui de rationalisme , qui a cours raijourdhui dans toutes les langues de l'Europe, ce qui est le signe inévitable d'un mot bien fait. Et le mot est bien fait parce qu'il exprime sans injure ce qu'il veut dire.
Le rationalisme n'a pas même la prétention d'inspirer l'humilité. Il voit la plaie de l'orgueil; je crois qu'il la voit; il cherche dans la modestie un contre-poids à ce mauvais sentiment de notre nature; mais la modestie n'est que l'imitation artistique de l'humilité ; elle cache l'orgueil sans le détruire ; elle le cache, parce que l'orgueil est un vice tellement ennemi de l'humanité qu'il est impossible à l'homme de le montrer. Soyez le plus grand génie du monde ; ayez sur le front toute la gloire imaginable : si l'orgueil apparaît par-dessus, vous êtes un homme haï et déshonoré. Le monde ne donne la gloire qu'à la condition qu'on la portera sans être ébloui, et en paraissant encore plus grand quelle. C'est pourquoi la modestie est un art du premier ordre, que le rationalisme apprécie de toute nécessité. Il fait même plus.
Je reconnais qu'il n'existe pas seulement une fausse modestie, qui n'est qu'un voile pour couvrir l'orgueil, mais qu'il existe aussi une modestie sincère, un certain c^ilme, une possession de soi-
mème modérée , qui fait que Ihomme parvenu à un rang honorable finit par s'en contenter. Mais ce nest là qu'une vertu de sage privilégié, une vertu de cabinet et de salon, qui ne pénètre pas jusqu'aux entrailles de l'homme, et n'est que l'apaisement d'un orgueil satisfait, qui mesure par la prudence l'inanité des vœux ultérieurs. Le rationalisme n'a même aucune part à ce léger sommeil de l'orgueil ; il est l'œuvre d'une nature tempérée, et non l'œuvre de cette doctrine qui, en faisant de l'intelligence individuelle le principe et la règle exclusifs de la vérité, est la créatrice d'un orgueil particulier, le plus fort de tous. Le vulgaire des hommes n'aspire qu'à la primauté de naissance, de fortune, de génie, de gloire, de puissance ; le rationaliste, capable de dédaigner tout cela, place son trône plus haut encore, et verra sans étonnement le jour où, par une conclusion logique, il s'estimera Dieu ou l'absolu.
Le protestantisme est l'effort de l'intelligence pour se mettre en possession de la révélation sans le secours d'aucune autorité. Par où vous voyez tout d abord que le protestantisme n'est autre chose qu'un rationalisme mitigé. Le rationalisme se pose comme irrdépendance de la pensée, comme voulant tirer de lui la vérité ; le protestantisme, en acceptant la révélation, veut cependant entrer en commerce avec la parole divine par l'effort individuel de l'âme. Il ne veut pas de l'homme entre lui et Dieu, parce que l'homme abaisse l'homme ; orgueil religieux qui ruine la société spirituelle, comme l'orgueil ordinaire ruine la société humaine. Aussi les hommes et les œuvres d'humilité, si fréquents dans l'Eglise catholique, n'ont-ils jamais apparu dans le protestantisme, et, de plus, le caractère chrétien, sous ce rapport, a visiblement été altéré chez les peuples protestants. Si vous vous êtes approchés quelquefois d'une population formée par cette doctrine, vous aurez discerné facilement, au langage et à la physionomie, que vous quittiez la frontière de l'humilité pour entrer dans une nuance de l'orgueil. Rien n'est plus célèbre, par exemple, que la morgue héréditaire de la capitale du calvinisme.
L'Angleterre, ce pays pour lequel nous devons tous prier,
parce que, bien qu'il soit éloigné depuis trois siècles de la vérité catholique, et quil ait versé le sang de beaucoup de nos frères, cependant le crépuscule d'un jour plus pur se lève pour lui, l'Angleterre nous présente aussi, dès le premier regard, la chute sensible de l'humilité chrétienne. Je ne le dis point avec amertume j il est permis à la charité même de regarder quelquefois le front de l'ange déchu, afin de mieux connaître le signe de la vérité dans son obscurcissement même ou sa disparition. Voulezvous donc voir les effets d'une fausse doctrine dans un grand pays? remarquez l'état de la domesticité en Angleterre. Rien de plus sec, de plus dur, de moins humain peut-il se voir, que le commerce de l'Anglais avec son serviteur ? La divinité du domestique n'y est plus connue; on n'y sait plus que Jésus-Christ a été le premier domestique du monde. Le mépris de l'homme a reparu avec l'altération de la doctrine catholique, et le spectacle en est encore plus instructif lorsque, reportant notre pensée dans les Ijeauv souvenirs de notre pays, nous nous rappelons ce qu'étaient chez nous les domestiques, les hommes de la maison , le vieillard qui nous avait autrefois tenus sur ses genoux, la nourrice qui nous avait allaités, quel soutien et quel honneur ils trouvaient dans les vieux châteaux de la féodalité et dans toutes les saintes maisons du royaume très-chrétien. Ces mœurs sans doute ne sont plus les nôtres, du moins au même degré j mais qui les a changées, sinon l'affaiblissement de la foi, sinon l'invasion du rationalisme et de toutes ces doctrines qui repoussent l'homme vers l'orgueil, tout en lui parlant de fraternité. La parole humaine, quelle qu'elle soit, ne suffit pas pour substituer dans l'organisation de l'homme l'artère de l'humilité à l'artère de l'orgueil. On peut bien vouloir, ne fût-ce que par pudeur, imiter les idées et les sentiments du vrai christianisme- mais cette imitation même, par son impuissance, révèle dans la doctrine catholique une semence qui seule a reçu le don de l'efficacité, et avec lui, le signe inaliénable de la Divinité.
Quant aux cultes non chrétiens, je n'en dirai rien décidément. Ce sont des corps morts sur le champ de bataille où l'erreur et
la vérité se disputent le monde. Que voulez-vous que je parle de Jupiter, de Mercure? La Grèce, Rome, Mahomet lui-même étaient des flatteurs des passions de l'homme. Que voulez-vous que jen dise de plus, à propos de Ihumilité? Quand la victoire a enseveli par-dessous le sang et les ruines ceux qu'elle a balayés, voulez-vous qu'un orateur vienne un jour sur ces tumulus entonner un chant de triomphe et prouver que ces gens morts n'avaient ni la vérité ni la vertu ? Toute doctrine autre que la doctrine catholique flatte l'orgueil et les penchants corrompus de l'homme par un point ou par un autre, Zenon, aussi bien qu'Epicure ; et s'il se rencontrait une doctrine de main dhomme qui eût toute larchitecture de la vérité , elle prouverait encore par son impuissance, que la vérité ne suffît pas quand il s'agit de vertus plus fortes que l'homme .
Votre premier trésor, jeunes gens chrétiens, c'est donc celui de l'humilité, trésor qui vous a procuré la paix, trésor à qui vous devez des frères et des amis que l'orgueil ne vous aurait jamais donnés. C'est là, dis-je, votre premier et votre plus grand trésor l)ersonnel ; mais c'est aussi votre trésor pour l'humanité tout entière et pour notre commune et chère patrie. Vous l'ouvrirez sur l'une et l'autre ; vous réapprendrez à ces générations troublées par des ambitions qui ne seront pas satisfaites ce qu'un homme d État vivant a appelé la sainte école du respect, et j'ajoute : La sainte école du respect dans l'amour et de l'amour dans le respect. Vous leur réapprendrez le respect et l'amour de la supériorité , le respect et l'amour de l'égalité , le respect et l'amour de l'infériorité. Vous réconcilierez entre eux les rangs et les sorts, non par de vaines phrases, mais par des sentiments profonds, ]iar des actes où le pauvre reconnaîtra sa grandeur, et qui, en le rapprochant de l'homme, le rapprocheront aussi de Dieu. Appliqués à^îette glorieuse tâche qui n'appartient qu'à vous, vous ne vous laisserez point émouvoir par les clameurs qui vous accuseront de forfaire à Dieu et aux hommes ; vous leur opposerez ce même trésor de l'humilité, vous y puiserez pour vous la joie de l'injure pardonnée. Tôt au tard le monde aura besoin de vous;
l'expérience des doctrines qui ne sont pas les vôtres, s'achèvera sous les yeux ouverts du genre humain. Vous n'avez besoin que d'attendre, et la patience est aussi un fruit de Ihumilité! Fils uniques de cette vertu, sacrés patriotes du temps parce que vous l'êtes de l'éternité, montez au Capitole, et là, tenant en main le sceptre de roseau, le front couronné d'épines, les épaules chargées de la pourpre sanglante, demeurez debout devant l'outrage, et attendez en paix l'avenir qui vous cherche et qui vous trouvera, non pas un avenir de repos, mais un avenir où s'accroîtra le nombre de ceux qui croiront , qui aimeront et souffriront avec vous ; car tant que le royaume de Dieu sera le royaume de l'humilité, la gloire n'y sera pas sans Ihumiliation, la victoire sans la défaite , la joie sans la douleur • vous êtes semblables à l'Océan dont l'ambition légitime est d'agrandir ses rivages, mais qui sait aussi qu'en les agrandissant il agrandit ses tempêtes.
YI^GT-DEUXIÈME CONFÉRENCE.
DE LA CHASTETÉ PRODUITE DANS l'aME PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE.
Monseigneur.
Messieurs.
Vous avez compris la puissance et la fécondité du terrain sur lequel nous sommes à présent descendus. Nous avons quitté la région spéculative des idées pour entrer dans la région pratique des sentiments et des vertus, et par conséquent, entre le terrain où nous étions et celui où nous nous trouvons, il y a la différence de ce qui ne se vérifie que par lesprit avec ce qui se vérifie par les plus accessibles réalités ; et si vous avez bien saisi ma pensée , vous avez encore compris quil est des vertus réservées comme signe de la doctrine di\ine. Car, Messieurs, vous le sentez trèsbien, sil existe une doctrine divine, sil est vrai que Dieu ait daigné établir sur la terre un enseignement tombé de ses lèvres, si depuis qu'il est au monde , c"est-à-dire , depuis qu'il a fait le monde, il parle, il parle tout baut et tout bas, il parle à l'univers entier et à chaque àme qu'il a créée ; si cela est vrai, vous voyez bien qu'il est absolument nécessaire que la doctrine divine produise quelque chose que jamais la parole humaine ne puisse produire à son tour, quelque envie qu'elle ait de contrefaire ces
signes tout-puissants. Dieu, Messieurs, s'est donc réservé des vérités, il s'est réservé des vertus, il s'est réservé des institutions : et la grande preuve du christianisme, sa preuve populaire, le pain quotidien de sa démonstration, ce n'est pas le miracle qui passe, même en ressuscitant les morts, ce n'est pas la prophétie, quoique plus permanente que le miracle ; non , la preuve perpétuelle et vivante du christianisme, c'est que tout œil, un peu plus tôt ou un peu plus tard, découvre en lui des vérités, des vertus et des institutions réservées j c'est que Dieu a fait comme un grand roi, qui, outre les magnificences extérieures de ses palais , possède au dedans , en des lieux plus secrets , un trésor de choses privées dont il ne révèle le sanctuaire qu'à ses plus chers amis.
La première des vertus réservées, nous l'avons dit, c'est 1 humilité. Dieu seul, par la doctrine catholique, fait les humbles; toutes les doctrines humaines , sans exception , depuis Platon jusqu'à Kant, toutes enfantent l'orgueil. Vous les reconnaîtrez à cet infaillible critérium. Quand lorgueil montera dans votre cœur, en lisant un livre ou en écoutant une parole , dites^vous : il est possible que la vérité soit là, mais c'est une vérité que l'homme a dite. Et toutes les fois, au contraire, qu'en lisant un livre ou en écoulant une parole, vous sentirez l'humilité descendre dans votre âme, fût-ce le dernier des mendiants qui ait signé ce livre ou prononcé celte parole, dites-vous : c'est Dieu qui communique avec moi. Celle règle n'a pas d'exception. Et remarquez-le bien. Messieurs, l'humilité, pas plus qu'aucune autre vertu réservée , n'est une vertu mystique , bonne seulement pour le cénobite caché dans son cloître, sous une austérité que le monde appellera chimérique. ?yon, Dieu, quand il veut faire des signes, s'y prend plus habilement. L'humilité, ainsi que toutes les autres vertus réservées, est une vertu de la terre, une vertu morale , une vertu sociale, une vcrlu dont l'homme a besoin, dont il est enquête, qui lui manque à toute heure, et du manque de laquelle il souffre cruellement.
Sans l'humilité, toute hiérarchie est impossible; car la hié-
rarchie se compose d'échelons subordonnés , dont les uns sont les premiers, d'autres les derniers, où tous dépendent, et ont besoin réciproquement d'humilité, soit pour accepter leur place, en tant qu'elle est inférieure , soit pour la faire accepter, en tant quelle est supérieure ; aucune combinaison ne saurait remplacer, dans cette position, l'huile fraternelle de l'humilité, et, sans son secours, la hiérarchie n'est plus que tyrannie par le haut, révolte par le bas, une haine qui remonte et qui redescend sous la protection de la nécessité.
Je n'ajoute que ce peu de mots à ma dernière conférence, et je passe à une seconde vertu réservée. Cette seconde vertu réservée, c'est la chasteté. Je vous montrerai que l'homme n'a pas pu la produire, et comment la doctrine catholique y a réussi. J'espère, Messieurs, de l'assistance divine, que je resterai dans la mesure de mon ministère, et que vous aussi vous élèverez votre cœur à la pureté qui est de droit dans de semblables entretiens. A l'âge où nous sommes tous, il nous est permis de voir, à la lueur d'un langage sévère, les choses ensevelies le plus loin dans les entrailles de l'humanité.
L'âme n'est pas seule dans l'homme -, elle est unie à un corps, et le corps de l'homme n'est pas comme celui de l'animal, il n'est pas réglé par des instincts immuables qui le maintiennent dans la limite convenable aux fins de sa destination. Tout notre corps est plus ou moins révolté contre l'âme qui doit le régir. Cependant lame gouverne assez bien certains de ces ressorts que nous appelons les sens : elle peut , par la force de la nature , à l'aide d'une philosophie honnête et spiritualiste, tenir assez souverainement les rênes d'une très-grande partie de son administration. Mais il est un sens singulier, le seul qui ne soit point nécessaire à l'entretien de la vie, et qui demeure privé de ses fonctions, même légitimes, sans nuire au jeu ni au développement de notre organisation ; et ce sens , qui devrait être naturellement le plus facile à gouverner , puisqu'il est libre d'accomplir ou de ne pas accomplir son ministère , c'est celui-là même qui est en révolte permanente contre l'âme , par un mystère que je ne puis pas
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expliquer présentement, que jignore, si vous le voulez, mais qui est le plus grand mystère de notre nature , parce qu il touche au plus profond de la question du bien et du mal.
Le sens dont je parle nest pas seulement révolté , il est dépravé.
J appelle un sens dépravé celui qui ne sïnquiète pas de ses fonctions vraies, mais qui agit par un instinct d egoïsme étranger à toute destination. Il est manifeste que c'est là une dépravation de l'ordre naturel, parce que la nature va toujours à une fin juste, déterminée et efficace. Or, le sens dont je parle ne sinquiète pas de sa fin ; sa fin lui est complètement étrangère. Ce qu'il cherche, c'est lui-même, c'est une satisfaction indépendante de tout bien qui le couvre de son utilité et de sa sainteté. Au lieu que tous les autres sens opèrent dans la direction de la vie, alors même qu'ils abusent d'eux, au lieu que le sommeil nous repose, que la nourriture nous répare, que nos oreilles écoutent la parole, que notre verbe la profère, en un mot, au lieu que tous nos sens, même dans leurs excès, accomplissent quelque chose de vrai, celui-là ne cesse de conspirer contre notre vie.. Il use sans fruit nos plus précieux organes, il dévore sansbut nos plus admirables facultés. N'avez-vous pas rencontré de ces hommes qui, à la fleur de l'âge, à peine honorés des signes de la virilité, portent déjà les flétrissures du temps, qui, dégénérés avant d avoir atteint la naissance totale de l'être, le front chargé de rides précoces, les yeux vagues et caves, les lèvres impuissantes à peindre la bonté, traînent sous un soleil tout jeune une existence caduque. Qui a fait ces cadavres? Oui a touché cet enfant? Oui lui a ôté la fraîcheur de ses années? Qui a mis sur sa face des siècles honteux? N estce pas ce sens ennemi de la vie des hommes? Victime de sa dépravation le malheureux a vécu solitaire ; il n'a aspiré qu'à des secousses égoïstes, qu'à ces effroyables pulsations que l'homme et le ciel se détournent pour ne pas voir; et le voilà ! il s'en va, pris du vin de la mort, et d'un pied méprisé, porter son corps au tombeau où ses vices dormiront avec lui et déshonoreront sa cendre jusqu'au dernier des jours.
Ah! si ce n'est pas là un sens dépravé, quel nom lui donner? Un nom plus dur encore, Messieurs, car jajoutequec est un sens abject. C est un sens abject, parce qu'il tue le cœur, parce qu il substitue lémolion du sang à lémotion de Tàme. Jai déjà vu dans ma vie biçn des jeunes gens; et, je vous le déclare, je n'ai jamais rencontre de tendresse de cœur dans un jeune homme débauché ; je nai jamais rencontré d âmes aimantes que les âmes qui ignoraient le mal ou qui luttaient contre lui. Une fois, en effet, qu'on s'habitue aux émotions violentes, comment voulez-vous que le cœur, une plante si délicate, qui se nourrit de quelques gouttes de rosée tombant cà et là du ciel pour lui ; qui s'ébranle par de légers souffles, qui est heureux pour des jours par le souvenir d'une parole qui a été dite, d'un regard qui a été jeté, d'un encouragement que la bouche d'une mère ou la main d'un ami a donné ; le cœur, dont le battement est si calme dans sa vraie nature, presque insensible, à cause de sa sensibilité même, et de peur qu'il n'eût été brisé par une seule goutte d amour, si Dieu lavait fait moins profond ; comment, dis-je, voulez-vous que le cœur oppose ses douces et frêles jouissances aux jouissances grossières et exagérées du sens dépravé? L'un est égoïste, l'autre généreux; l'un vit de soi, l'autre hors de soi : entre ces deux tendances, l'une doit prévaloir. Si le sens dépravé l'emporte, le cœur s€ flétrit peu à peu, il ne sent plus la force des joies simples; il ne va plus vers autrui ; il finit par ne plus battre que pour donner son cours au sang, et marquer les heures de ce temps honteux dont la débauche précipite la fuite. Mais quoi de plus abject que de tuer le cœur dans 1 homme? Que reste-t-il de l'homme quand son cœur ne vit plus? Pourtant, le sens dépravé fait davantage encore ; aucun vice, comme aucune vertu, n arrête ses effets à l'homme seul; l'un et 1 autre ont dans la société le contre-coup de leur action. Et, sous ce rapport, le sens dépravé est l'oppression et la ruine du monde.
On parle beaucoup de liberté, et, pour ma part, j'en parle aussi fièrement qu'un autre. Car, grâce à Dieu, il y a une liberté juste et sainte, et aucun mot n'existe dans le langage humain qui
liait sa légitime application. Dieu et le démon se servent des mêmes mots, et le démon ne peut pas en maudire un seul, pas plus qu'il ne peut maudire une seule idée en en abusant. Dieu est le père de la liberté ; il l'a bénie en la donnant à l'homme -, il en tient, devant nous, par les mains de son Eglise, l'étendard toujours debout et toujours honorable. Je parle donc de la liberté, et je vous dénonce un de ses ennemis : je vous le dénonce du haut de la grande tribune de l'humanité, là où ses devoirs et ses droits, se soutenant l'un par l'autre, ont constamment trouvé des orateurs et des martyrs. Je vous dénonce un despotisme atroce et ignoble, celui du sens dépravé contre toute une portion de la race humaine ; car linfàme ne se borne pas à lui, quoiqu'il ne vive que de lui ; il sort de lui, mais pour faire des victimes, et quelles victimes !
Ah! Messieurs, en quittant cette assemblée, cherchez une de ces rues où la misère s'abrite -, vous n'aurez pas à chercher bien loin. Montez ces tristes rampes ; vous voici devant un grand spectacle. Ces visages flétris si jeunes, ils ont été beaux j ces membres qui n'inspirent plus que la tentation de l'horreur, ils ont été vivants; ces êtres déshonorés, ils avaient des frères et des sœurs ; ils n'en ont plus : ils n'ont plus rien, pas même des remords. Qui les a dépouillés, meurtris, livrés à la misère, à l'opprobre, à l'ignorance même de leur malheur? Qui? vous le savez bien. Lâche autant qu'égoïste, le sens dépravé ne s'attaque pas à l'homme dans sa force, mais dans sa faiblesse ; il n'ira pas tenter l'homme qui peut le regarder en face; il va bassement comme le ver de terre, se glisser au sein des fleurs que le printemps vient d'ouvrir et qui n'ont qu'un jour. Il va solliciter ce qui ne peut pas se défendre; il se présente à un être faible et trop facile à séduire, parce qu'il a autrefois séduit le premier, il se présente à lui sous les dehors d'un cœur louché. L'hypocrite ose mettre la main sur cette région de l'âme ; il cache la débauche et la trahison sous le geste de l'amour et de la fidélité ; puis , Iheure passée , après qu'il a détruit ce qui ne se réédifie jamais , il l'abandonne, il s'en va, déserteur du mal qu'il a fait, se consoler du dégoût qu'il
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éprouve par un dégoût qui nest encore quà venir. Quelle oppression y aura-t-il dans le monde , si ce n'est pas là de loppression, et quelles ruines, si ce que je vais dire ne compte pas pour des ruines?
Quand vous regardez dans l'histoire de notre pays et que vous y voyez tous ces noms illustres qui en étaient la couronne ; couronne de baron , couronne de comte , couronne de marquis , couronne de duc, toutes ces vieilles couronnes qui formaient la couronne totale du pays, et qu'ensuite, regardant ces races dans le présent, vous en trouvez qui plient sous le fardeau de leur antiquité, enfants, dont lépée maniée par leurs pères avait étendu les frontières de la patrie et de la vérité, et qui ne peuvent plus rien ni pour l'une ni pour l'autre ; il ne vous est pas diflicile d'en connaître la cause. Le vice a passé dans ces races et en a rongé les fibres vives. Il n'épargne pas même les nations. Un temps vient, et pour quel peuple n"est-il pas venu tôt ou tard? un temps vient où Ihistoire civilisée succède à Thistoire héroïque j les caractères tombent, les corps diminuent ; la force physique et morale s'en va d'un même pas, et l'on entend de loin le bruit du barbare qui s'approche et qui regarde si l'heure est venue d'enlever du monde ce vieillard de peuple. Quand cette heure a sonné, quand un pays se sent trembler devant la destinée, qui a passé sur lui? quel souffla a tari sa vie? Toujours le même. Messieurs; la mort n'a jamais qu'un grand complice. Ce peuple s'est abâtardi dans les homicides joies de la volupté ; il a versé son sang goutte à goutte, et non plus par flots, sur les champs féconds du dévouement; or, il y a du sang versé de la sorte une vengeance inévitable, celle que subissent dans la servitude et la ruine toutes les nations finies.
Pardonnez-moi, Messieurs, si je ne suis pas ma pensée ; qu'importe? Mais je vois bien des jeunes gens ici, qu'ils songent donc, chaque fois que le tentateur s'attaque à eux, que c'est lennemi de la vie, de la beauté, de la bonté, de la force, de la gloire, que c'est l'ennemi universel et national. Eh! Messieurs, si un Tartare venait frapper à votre porte et vous demander une ira-
Iiison contre la France, quelle ne serait pas votre horreur? Pourtant le sens dépravé ne fait pas autre chose; le sang quil vous demande, ne fût-il pas celui de Téternité, serait encore le sang de la patrie et de l'avenir.
Mon Dieu ! que fera lame devant cet ennemi? A-t-elle reçu quelque force, en a-t-elle exercé quelqu'une contre lui ? Nous n'avons qu'à prendre l'histoire. C'est elle qui va nous répondre.
Eh bien ! l'âme s'est trouvée faible. Elle a pu quelque chose pour la justice, pour la prudence, pour la tempérance, même pour la force ; elle a fait Annibal , Scipion , Caton d'Utique , et tant de grands hommes qui ont eu le courage de vivre et de mourir dans des circonstances difficiles ; elle a fait des héros, elle n'a pas fait de chastes. Et se voyant ainsi impuissante, comme il lui faut vivre avec honneur, parce que c'est son instinct, elle a poussé le délire jusqu'à vouloir l'honneur du sens dépravé. Elle ne s'est pas contentée de la liberté, elle n'a pas demandé au monde seulement que le sens dépravé fût libre , elle lui a demandé qu'il fût en honneur; et le monde y a consenti. Présentement encore, Messieurs, malgré le christianisme, le monde s'efforce de maintenir l'honneur du sens dépravé. Un homicide est réprouvé par le monde ; le profanateur des serments les plus saints, le violateur du sanctuaire domestique, l'adultère y passe le front levé. C'est pour cela surtout que le qionde et l'Evangile ne peuvent pas s'entendre ; l'Évangile n'accable rien tant que le sens dépravé ; le monde le soutient encore, et honore jusqu'à la fin le déshonneur lui-même.
L'honneur du sens dépravé n'a pas satisfait l'âme ; elle en a voulu la publicité, l'état public. Car, Messieurs, il n'y a de véritablement grand que ce qui arrive à l'état public. Tant qu'une chose ne soutient pas la publicité, elle n'est pas à sa plus haute puissance. Le croirez-vous, le sens dépravé a aspiré à la publicité, et, grâce a la connivence de l'âme, il l'a obtenue! Je ne puis pas aller plus loin. Messieurs..., la parole chrétienne se refuse à la simple indication des réalités que le soleil voyait autrefois ; mais Dieu a permis que Tacite et Suétone en écrivissent des pages qui ,