‹ Conférences (volume 3)Chapitre 26 sur 36 · DE LA PERPÉTUITÉ ET DU PROGRÈS DU RÈGNE DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

DE LA PERPÉTUITÉ ET DU PROGRÈS DU RÈGNE DE JÉSUS-CHRIST

Mo]NSEJG?(EUR,

Messieurs,

Comme il lavait voulu et comme il Tavait annoncé, Jésus- Christ a établi sur la terre le royaume de Dieu, le royaume des âmes, dont il est le chef; il l'a établi, malgré la difficulté de régner sur les hommes par la foi, Tamour et ladoration, difficulté que j'ai appelée intime , et malgré la difficulté publique que lui présentait la société religieuse et politique telle quelle était alors constituée. Mais est-ce assez, Messieurs, pour affirmer que Jésus-Christ sest survécu en Dieu, que son œuvre est marquée dun cachet qui ne peut être que celui de la Divinité? Aon,- car, bien que son succès, en le regardant au point où nous lavons laissé , c'est-à-dire à lavénement de Constantin , ait été prodigieux, cependant c'est le propre de toute puissance qui fait son apparition ici-bas , d'avoir sa lutte et son triomphe , lutte et triomphe, j'en conviens, qui n'ont pas tous la même grandeur, mais qui ont enfin cela de commun, de se produire, de se débattre et d'arriver à quelque moment favorable qu'on appellera le succès. Ce qui est plus difficile et nécessaire pour la confirmation de la victoire, c'est de résister à la victoire elle-même. Un

diplomate célèbre a dit : « Le temps est le grand ennemi. » Eh bien ! Jésus-Christ a-t-il vaincu le grand ennemi? Après lidolàtrie, après lempire romain, a-t-il vaincu cette autre puissance, qui n'est que l'éternité déguisée, le temps? Au bout dune carrière plus ou moins florissante, n'a-t-il pas, comme tous, senti cette main glacée qui, tôt ou tard, déshonore les événements les plus grands et précipite de leur trône les plus solides dynasties? N'est-il pas visiblement atteint de cette foudre lente qui n'épargne rien? Telle est la question qui va nous préoccuper. Je dépose, en un mot, devant vous le bilan de Jésus-Christ, et je vous propose d'en examiner l'actif et le passif.

Pourquoi le temps est-il le grand ennemi? C'est, Messieurs, qu'il est doué d'une double puissance, la puissance de détruire et celle d'édifier. Oui a jeté bas ces empires primitifs de l'Assyrie et de la Chaldée? C'est le temps. Qui a jeté bas cet empire de Cyrus, vainement relevé par Alexandre? C'est le temps. Qui a jeté bas cet empire grossi des ruines de tous les autres, et qu'on peut appeler du nom de monde plutôt que du nom d'empire, le monde romain? C'est le temps. Qui a jeté bas toutes ces républiques du moyen âge dont nous admirons les débris survivant en marbres et en peintures? C'est le temps. Et d'un autre côté^ qui a construit ces royaumes nouveaux dont nous sommes les fils, les royaumes des Francs, des Germains, des Anglo-Saxons, et le reste? C'est la même main habile à recréer après avoir défait, et qui de la poussière même où elle s'est jouée avec orgueil, tire la substance, l'ordre et la solidité. Le temps détruit de la main gauche et bâtit de la main droite, également ennemi dans les deux cas, puisque l'édifice qu'il élève ne fait qu'enfoncer plus avant l'édifice quil renverse, et que fonder c'est, pour lui, détruire encore.

Toutefois , Messieurs , ne nous arrêtons pas à ces splendides images qui nous révèlent seulement par le spectacle extérieur la puissance ennemie du temps. Cherchons à en dérober le secret par l'analyse, afin que, connaissant mieux d'où vient au temps sa double force de destruction et d'édification , nous considérions

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si Jésus-Christ n"a pas été soumis à lexercice de ce formidable jeu, et pourquoi seul il a pu y échapper, si toutefois nous constatons qu'il y a véritablement échappé.

L'action du temps résulte de cinq causes , dont la première est la nouveauté. Le temps est toujours jeune, et pourtant il vieillit tout. A chaque pas qu'il fait , c'est l'aurore qui s'avance, mais en laissant par derrière l'ombre et la nuit. Enfant mobile de l'éternité, il lui emprunte une jeunesse qui ne meurt pas, mais sans pouvoir la communiquer aux choses qu'il mesure par son cours , si ce n'est pour un moment. Il passe, il jette la vie: mais cette vie d'aujourd'hui sera bientôt celle d'hier, celle d'avant-hier, celle d'autrefois, un souvenir, une antiquité, et toutefois le temps ne s'est pas appauvri : il est toujours fécond et jeune , faisant succéder le nouveau à l'ancien. Or, le nouveau a un charme qui séduit l'esprit comme les sens , et qui permet facilement aux doctrines marquées de son sceau de prévaloir contre des doctrines devenues surannées par le seul fait de leur perpétuité. Remaiquez ce qui se passe. Dès qu'un homme est capable de noueides idées sous une nouvelle forme et de les approprier au cours du temps, il se fait immanquablement des disciples. Pourquoi? Parce qu'il a dit quelque chose qui ne s'était pas encore dit ou que l'on avait oublié. Nous avons la passion du nouveau dans les idées comme en tout le reste , et il n'est pas difficile de nous en expliquer la raison. Prédestinés que nous sommes à la jouissance de l'infini , l'infini est notre besoin et nous le poursuivons partout. Or, la nouveauté est la seule chose ici-bas qui nous donne quelque sensation de l'infini. Dès que nous avons considéré un objet, nous disons : C'est assez. Qui tournera la page? La nouveauté la tourne , et en la tournant elle déguise à notre intelligence sa faiblesse par une fausse lueur de progrès qui nous ravit.

Plus que personne , Messieurs , Jésus-Christ avait à redouter cette disposition de notre àme qui arme le temps d'un si dangereux pouvoir contre la stabilité doctrinale. Tout miséricordieux que soit l'Evangile, il ne devait pas se plier à l'inconstance de notre esprit : le ciel et la terre passeront ^ avait dit Jésus-Christ.

mais ma parole ne passera point (i). Il fallait qu'elle traversât tous les âges, perdant chaque jour la force de la nouveauté sans rien perdre de son commandement, ou plutôt il fallait que semblable à Dieu, dont saint Augustin a dit quil était la beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, la parole évangélique gardât dans son antiquité progressive une jeunesse qui charmât le cœur de toutes les générations.

Ce premier avantage remporté sur le temps, un second restait à obtenir. La seconde force du temps est dans l'expérience, c'est-à-dire, dans l'épreuve qui résulte de l'application des doctrines à la vie positive de l'humanité. Toute doctrine est un corps de lois qui n'a de valeur qu'autant qu'il est censé contenir les vrais rapports des êtres ; c'est comme la création dun monde. Tant que cette création demeure dans l'esprit à l'état de pure conception, on peut se tromper sur son mérite réel, parce qu'il est difficile de juger un grand ensemble d'idées ; mais il n'en est plus de même lorsque les idées, entrant dans le domaine de la réalité , on leur demande de fonder ou de maintenir un ordre positif. L'expérience manifeste alors infailliblement leur faiblesse ou leur fausseté 5 car une loi fausse ou impuissante est incapable d'établir des rapports constants , et de même qu'une maison s'écroule si elle a été assise sur des mathématiques inexactes, un ordre quelconque ne saurait subsister en ayant pour base des idées qui manquent de l'aplomb de la vérité.

Or, qui plus que Jésus-Christ avait à redouter cette terrible épreuve de l'expérience? Car il n'avait pas mis au monde avec l'Evangile une société renfermée dans les étroites limites d'une race et d'un pays ; mais une société universelle où toute âme , quelque part quelle fût née, pouvait prétendre au droit de cité; et par conséquent, si l'Évangile était faux, la ruine en devait être aussi grande que l'univers et aussi rapide que le temps, agissant à la fois sur une innombrable quantité de lieux et d'esprits.

La troisième force du temps est dans la corruption. Toute

(1) Sainl Mathieu, cli. 24, vers. ô5.

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chose, arrivée à un certain point de prospérité, se corrompt, parce qu'une fois qu'on est le maître, on veut jouir, et que la jouissance a pour résultat inévitable cette décomposition de lame et du corps que nous appelons la corruption. L'histoire de tous les succès est Ihistoire d'Annibal à Capoue. On s'oublie, on s'endort, on s'enivre; le poison lent de la mollesse détend tous les ressorts de l'activité; et l'être qui n'est rien que par l'activité se dissout peu à peu dans l'ignominie d'un lâche sommeil. ^Nemrod commence, Sardanapale finit, Cest le chemin célèbre des hautes fortunes; le travail et la vertu les édifient, la jouissance les anéantit jusque dans leurs dernières traces. Mieux que tout autre empire encore, la religion est soumise à celte grande loi, et pardessus toute religion, celle du Christ y était étroitement enchaînée. Car le sang de la croix lui avait donné la vie; issue du supplice d'un Dieu, elle était tenue de se souvenir, aux jours de sa prospérité, des sanglantes mortifications de son berceau. Et, d'une autre part, les tentations que lui préparait son triomphe devaient surpasser de bien loin toutes les tentations jusque-là connues. Elle devait voir à ses pieds les rois de la terre, donner des ordres d'un bout du monde à l'autre, voir les siècles s'incliner devant sa parole et son action, couvrir le sol de monuments somptueux, le rendre tributaire de tous les besoins d'une puissance et d'une gloire sans bornes, et sous le poids de cette fortune montant jusqu'au ciel, conserver au front comme au cœur le signe de la pénitence et de l'humilité. Ou bien, si elle venait à succomber dans un des longs jours de sa vie, et à ressentir les atteintes de la corruption , il fallait que de sa corruption même elle ressuscitât sa vie, non pas une vie étrangère comme nous le voyons dans la nature, mais sa propre vie; et que semblable à l'aigle de l'Ecriture , renouvelant en elle le charme de sa jeunesse , elle s'envolât, les ailes étendues, rendue légère comme autrefois par sa pauvreté et son sang répandu.

La quatrième force du temps, c'est le hasard, c'est-à-dire certaines conjonctures qui ne se lient à rien de ce que le génie peut combiner et prévoir, et qui tout d'un coup renversent les des-

seins les mieux concertés. L'histoire en est remplie. La prudence humaine échoue à des écueils que rien n'annonce à l'œil le plus pénétrant. Cest le grain de sable dont parle Pascal, qui, un matin, se rencontra dans la vessie de Cromwell et fit échouer des plans destinés à changer la face de l'Europe.

Vous vous étonnez quelquefois, peut-être , d'un certain équilibre qui se maintient dans le monde , et qui empêche les plus forts d'anéantir les plus faibles au gré de leurs secrètes convoitises. Comment ces grands empires n'ont-ils pas encore écrasé les petits Etats qu'ils ont pour voisins ? C'est que les grands empires ont contre eux le grain de sable de la vessie de Cromwell. Au moment où leurs conjurations vont tout renverser et préparer la ruine du droit sur la terre, je ne sais quel fils de paysan, au coin d'une baraque , aiguise son couteau sur la meule brisée d'un moulin. Ce garçon, au bruit de la guerre , enfonce sa casquette, fiche son couteau à sa ceinture , et s'en va voir un peu ce qui se passe entre la Providence et les rois. La fumée de la poudre lui ouvre les yeux ; le sang l'exalte ; Dieu lui met dans les mains un beau coup d'armes ; le voilà grand capitaine, les empires reculent d'un pas devant lui : ce couteau et ce paysan , c'est le hasard.

Or, vous jugez combien Jésus-Christ en a eu contre lui dans le cours d'un règne de dix-huit cents ans. Consultez seulement l'histoire de la papauté, et voyez à quel fil léger ont tenu les destinées de ce trône entouré d'ennemis et toujours subsistant. 11 a vu constamment à se préserver de desseins habilement tissus ; mais ce qui vous effraiera davantage, c'est la conjuration du hasard, le je ne sais quoi qui pouvait le briser à tout moment, et qui a eu la singulière distraction de le respecter toujours,

La cinquième force du temps est dans la guerre. Aucune puissance ici-bas ne saurait éviter d'être combattue ; elle a nécessairement des ennemis, non-seulement à cause de ses fautes et de ses abus, mais par cela seul qu'elle est. Exister, c'est combattre , parce qu'exister c'est dérober au foyer de la vie commune la substance destinée à tous; et si cela est vrai du plus faible des

étres, combien plus d'une collection d êtres élevés à l'état de puissance? Aussi Jésus-Christ déclarait-il quil n était pas venu apporter la pai.v , mais la guerre (l) , guerre terrible et sur un plan dont la grandeur fait reculer liniaginalion. Car c'est la guerre de lesprit contre la chair et de la chair contre l'esprit, cest-à-dire des deux éléments qui constituent l'hommCj et dont lun ne peut jamais vaincre l'autre totalement. Quand le corps a le dessus, l'àme combat contre lui, et quand l'àme est la plus forte, le corps épie le moment de briser son joug. Mais cette lutte intestine ne s'arrête pas là ; elle arrive nécessairement à une guerre aussi générale qu'elle est profonde. Les âmes s'unissent aux âmes et les corps aux corps ; ce sont les corps ensemble contre les âmes ensemble qui font la grande guerre de l'humanité, Jésus-Christ à la tète dune armée et Satan à la tête de l'autre : l'armée des passions , de l'orgueil , de la volupté , de la haine, d'un côté; de l'autre, l'armée de l'esprit, de l'humilité , de la chasteté , de l'obéissance , de la mortification , de la charité. Tout cela se meut dans les formidables régions du fini et de 1 infini , dans les profondeurs de Dieu , de l'âme et des sens, au milieu de mille causes secondaires qui ajoutent aux ténèbres et aux chances du combat, et si Jésus-Christ est Dieu , c'est lui qui doit finir par l'emporter, sa figure restant inaltérable, quoique toujours insultée, au sommet vénérable des choses et des temps.

Est-ce là, Messieurs, ce qui s'est passé ? Pouvons-nous rendre à Jésus-Christ le témoignage qu'il a été plus fort que la nouveauté , que l'expérience , que la corruption, que le hasard, que la guerre, que toutes ces causes réunies ensemble contre lui durant un cours de dix-huit cents années? Le pouvons-nous?

Oui , Messieurs , je le puis ; je puis même vous marquer trois degrés dans ce triomphe de Jésus-Christ sur le temps. Car, premièrement, il vit, son œuvre est devant vous ; encore qu'elle eût souffert plus ou moins d'atteintes dans ce long pèlerinage accom-

(i) Saint Mathieu, ch. 10, vers. ôi.

pli sous la main révoltée des siècles , cependant elle est debout. Elle reste environnée d'assez d'éclat pour attirer tous les yeux et pour être encore l'objet dune vénération à laquelle rien n'est comparable , comme aussi rien n'est comparable à l'acharnement des ennemis qui n'ont point accepté dans sa durée temporelle la preuve de son origine au sein même de l'éternité. Mais ce n'est pas là tout. Non-seulement Jésus-Christ est vivant dans son Eglise et son Eglise est vivante en lui , mais depuis l'ère chrétienne , aucun établissement religieux ne s'est fondé dans le monde dont Jésus-Christ n'ait été la base et le ciment.

Le premier dans l'ordre des temps est l'islamisme. Or, la base de l'islamisme, Grotius l'avait remarqué bien avant moi, est toute biblique. C'est Abraham, Isaac, Jacob; c'est Moise, le mont Sinaï , le peuple juif dans les faits les plus mémorables de son histoire ; c'est Jésus-Christ lui-même, venu après tous les prophètes et plus grand qu'eux. A chaque page du Coran, Mahomet insère un récit tiré des antiquités chrétiennes ou y fait quelque allusion. Pourquoi cela? Pourquoi voulant se donner l'honneur de fonder une religion, Mahomet n'a-t-il pas pris totalement une base à lui? Pourquoi, Messieurs? Parce qu'il ne le pouvait pas. L'homme ne peut pas plus bâtir en l'air dans l'ordre des esprits que dans l'ordre des corps ; il lui faut un fondement. Or, selon le mot exprès de Fontenelle, « la religion chrétienne est la seule religion qui ait des preuves, » et partout où elle s'est une fois produite avec l'autorité de son histoire, il est nécessaù-e que l'erreur y prenne son point d'appui et se greffe à ce tronc puissant qui seul pousse des racines dans l'antiquité. Mahomet vivait dans un siècle et sur un sol déjà tout imprégnés de la sève du christianisme ; il touchait à l'Abyssinie, siège d'une grande chrétienté, à l'Egypte, qui en était une métropole, à la Judée, où tous les grands mystères chrétiens s'étaient accomplis ; le sang de son peuple remontait avec une célébrité toute-puissante au sang d'Abraham : il ne pouvait, dans de telles conditions, fonder qu'une hérésie, ou, si vous l'aimez mieux, se superposer à Jésus- Christ par une infidélité qui lui rendait encore un hommage

éclatant. Voilà pourquoi les musulmans ont toujours permis aux chrétiens de vivre sur leur territoire et d'y adorer Jésus-Christ, non par une tolérance qui venait de la peur, mais par respect pour les traditions communes des deux religions et pour les recommandations formelles du Coran. Il y a eu guerre entre les chrétiens et les musulmans pour savoir à qui resterait la suprématie ; mais il ny a pas eu persécution proprement dite des musulmans contre les chrétiens. Ismaël réclamait seulement son droit de primogéniture sur Isaac. Et cela vous explique, Messieurs, le singulier spectacle que nous présente aujourd'hui Constantinople , où , malgré la peine de mort portée contre tout chrétien qui convertit un musulman , néanmoins les chrétiens de toutes les communions ont pleine liberté dexercer leur culte, même publiquement.

Après lislamisme est venu le schisme grec. Or, le schisme grec est toute 1 Eglise catholique, sauf deux points : la primauté du Souverain Pontife et la procession du Saint-Esprit. Coût le reste, dogmes, morale, sacrements, hiérarchie, coutumes, a été conservé par les descendants de Photius. Ils ont rejeté le vicaire de Jésus-Christ, mais ils nont pas rejeté Jésus-Christ. Jésus- Christ est l'objet de leur foi, de leur amour et de leurs adorations, la pierre angulaire de leur édifice religieux.

Il en est de même, quoique un moindre degré, du protestantisme. Le protestantisme a nié l'Eglise, mais non pas le Christ; le Christ est encore pour lui le docteur et le roi des âmes, et même pour un grand nombre de protestants il est encore le fils unique de .Dieu, digne comme tel dune suprême adoration.

Aucun autre établissement religieux ne s'est posé dans le monde depuis l'ère chrétienne. Le brahmanisme et le bouddhisme étaient antérieurs à Jésus-Christ, et si quelque mouvement s'est fait sentir dans ce dernier à une époque plus rapprochée de nous, il l'a dû aux communications des chrétiens avec les régions profondes de l'Inde et de la Tartarie. Ainsi, a-t-on remarqué dans les montagnes du Thibet, depuis nos célèbres ambassades du moyen âge une puérile imitation de la papauté ? Une fois Jésus-

Christ levé sur le monde, sa lumière a fait reculer partout les ténèbres des faux cultes ; un très-grand nombre a disparu tout à fait , et nul autre ne s'est formé qui nait pris pour base son histoire et son nom. Il est devenu le tronc de Terreur comme celui de la vérité , et quiconque le nie totalement se creuse un abîme où rien ne fructifiera que la mort. Son tombeau est aujourd hui le centre du monde religieux. Les musulmans le gardent, les grecs le gardent, les protestants le gardent, les catholiques le gardent. Tous ensemble, venus des quatre vents du ciel, s'accordent à vénérer la pierre inanimée où reposa trois jours et trois nuits le corps supplicié du Christ. Cent batailles se sont livrées tout autour, vingt fois les deslins du monde y ont changé d'aspect; mais la fuite ou la victoire n'y ont jamais apporté que l'hommage des nations, et tant de secousses n'ont servi qu'à élever dans la gloire cette tombe fragile où tout vient se prosterner. Si les catholiques seuls en eussent pris la tutelle, c'eût été une tutelle Vulgaire, comme tout ce qui est à la longueur de l'épée; il convenait mieux aux desseins profonds de Dieu que Jérusalem fût foulée par les nations (l), ainsi que l'avait annoncé l'Evangile, et que le Saint-Sépulcre, suspendu entre mille mains, apparût au centre de tous les événements comme le signe indicateur que nul établissement religieux n'est désormais possible qu'à la condition de participer au Christ par quelque chose au moins de son sang, de sa doctrine et de sa mémoire.

Le temps. Messieurs, vous en donnera de nouvelles preuves. Vous verrez s'évanouir les débris honteux des cultes sans fondement, à mesure que s'avancera la civilisation dont Jésus-Christ est le créateur et le chef. La fable ne peut pas tenir contre l'histoire, l'antiquité vide contre l'antiquité pleine, le monde vague contre le monde certain, la mort contre la vie. Jésus-Christ poursuit sa course par les infidélités mêmes que l'orgueil lui fait souffrir; il use des schismes et des hérésies comme d'une eau corrompue qui le contient encore pour une foule d'âmes préser-

(i) Saint Luc, ch. 21 , vers. 24.

vées du poison par la simplicité de lignorance et de la bonne foi. Mais aussi , et c'est son troisième triomphe sur le temps , il maintient incorruptible et supérieure à tout sa véritable Eglise, l'Eglise catholique, apostolique, romaine. Il lui assure même la supériorité numérique : car 1 islamisme ne compte que cent millions de sectateurs, le schisme grec soixante millions, le protestantisme un pareil nombre, tandis que l Eglise catholique tient cent soixante millions d'âmes soumises à son gouvernement. La supériorité hiérarchique : car ni l'islamisme, ni le schisme grec, ni le protestantisme, n'ont pu créer une papauté. La supériorité d'indépendance : car nulle autre cité spirituelle n'a pu conserver inviolable le sanctuaire de l'âme, sauf 1 Eglise catholique, qui, à force de donner à cette cause son inépuisable sang, a sauvé du joug sa parole et son action, et mérité 1 honneur d'être ici-bas le boulevard du droit et la terre vierge d une sainte liberté.

Je ne m'étendrai pas davantage, Messieurs, sur les caractères de la véritable Eglise de Jésus-Christ : je l'ai fait précédemment, et je ne les rappelle ici en toute hâte que pour constater la souveraine providence par laquelle Jésus-Christ les a maintenus au front de son Eglise contre tous les efforts du temps.

Ainsi donc une triple perpétuité est acquise à Jésus-Christ par l'examen auquel nous venons de le soumettre : perpétuité de la vie, perpétuité d irradiation exclusive de la vie, perpétuité de supériorité dans la vie.

Mais vous me direz : A la bonne heure! Jésus-Christ a vécu ; il a infiltré de sa vie dans tous les établissements religieux postérieurs à lui , et même il a maintenu son Eglise au-dessus de tout. Cependant ne discernez-vous pas aujourd'hui dans son œuvre des signes de décadence? Une foule d'esprits ne se sont-ils pas affranchis de son sceptre? et lorsque le signe de la décrépitude commence à paraître, ne peut-on pas pressentir une prochaine et inévitable dissolution?

C'est là votre pensée, xMessieurs : la mienne est que Jésus- Christ est à l'apogée de sa gloire et de sa force , et , s'il plait à Dieu, je vais avoir l'honneur de vous le démontrer.

Trois choses constituent la puissance , et le progrès de ces trois choses constitue le progrès de la puissance , savoir : létat territorial, Tétat numérique et l'état moral. Or, jaffîrme que, sous ce triple rapport, Jésus-Christ n'a jamais atteint un point plus élevé que celui où nous le contemplons aujourdhui?

Premièrement, quel était le territoire de Jésus-Christ sous Constantin? Il était à peu près renfermé dans les limites mêmes de lempire, entre le Rliin, lEuphrate et lAtlas. S il passait au delà, cet excédant se compensait par les nombreuses parties de l'empire dont lÉvangile navait pris qu'une imparfaite et précaire possession. Or, maintenant, que voyez-vous? Jésus- Christ, il est vrai, a perdu quelques-unes de ses terres primitives, occupées par les musulmans ; encore faut-il remarquer qu'il existe des chrétientés sur toute la surface du sol islamique, cl que l'islamisme lui-même reconnaît Jésus-Christ et ses aïeux. Mais jetez vos regards à l'occident, à l'orient, au nord, au midi, et dans toutes les directions du globe, vous reconnaîtrez les pas conquérants du Sauveur. Il a franchi le Rhinj il s'est soumis l'Allemagne, la Pologne, toutes les Russies, les trois royaumes britanniques, et a porté jusqu'au pôle, à travers les montagnes et les glaces de la Suède, le soleil de sa domination. L'Océan Atlantique s'est ouvert devant lui ; il a passé le cap de Bonne-Espérance, attaché au sceptre de ses enfants cette fameuse presqu'île de l'Inde , qui était regardée dès l'antiquité comme le réservoir de tous les trésors de la nature. Il a fondé des établissements le long des côtes de l'Afrique, et rejoint par la mer Rouge ses vieilles possessions de l'Abyssinie. Il a fait le tour des deux Amériques, et d'un pôle à l'autre, les rangeant sous ses lois, il y suscite pèlemèle des républiques, des missions et des évèchés. Il a repris l'Espagne sur Mahomet, et il secoue partout la terre de lislam. Tout à l'heure encore, lorsque le chef de la maison de Bourbon était sur le point de descendre du trône et d'emporter dans l'exil sa noble vieillesse, nous avons vu Jésus-Christ, par le bras du vieux roi franc, qui écrivait ainsi son testament parmi nous, nous l'avons vu enlever deux royaumes à l'infidélité, le royaume de

la Grèce et le royaume de lAlgérie. Encore plus récemment, io Chine lui a ouvert ses ports si longtemps fermés j la Nouvelle- Hollande se peuple à lombre de sa croix ; les lies de lOcéanie transforment leurs sauvages habitants en humbles et doux adoratem"s de son Evangile. Il n'y a plus de mers, plus de solitudes, plus de montagnes, plus de lieux inaccessibles où Jésus-Christ n'arbore les hardis pavillons de ses enfants confondus avec le sien.

Retournez maintenant en arrière jusqu'à Constantin ; pesez le monde chrétien de cette époque avec le monde chrétien de la nôtre, et jugez du progrès territorial qu'a fait Jésus-Christ.

Il en est de même quant à l'état numérique. Je le disais tout à rheure, lEglise catholique compte cent soixante millions de fidèles, le schisme grec soixante millions, le protestantisme soixante autres millions. C'est un total de deux cent quatre-vingt millions d'hommes qui reconnaissent Jésus-Christ pour leur sauveur et leur chef spirituel. Sans doute il en est dans ce nombre qui ne portent pas son joug avec une conviction actuelle et présente à leur esprit; mais ce n'est pas à tel moment de la vie qu'il faut estimer le chrétien, c'est dans l'ensemble et surtout à l'heure de la mort. Parmi tant d hommes qui se croient incrédules , il en est peu qui résistent à Jésus-Christ jusqu'à la lin, et ne lui demandent pardon de leurs égarements bien plus que de leur apostasie. Leur àme, d'ailleurs, fut formée par l'Evangile, et ils envivent encore au moment où ils croient le méconnaître. A aucune époque l'état numérique de Jésus-Christ ne fut plus florissant , et il tend, chaque jour, à s'accroître par le développement des populations chrétiennes. Tandis que les races musulmanes s'appauvrissent et que les restes des peuples idolâtres végètent dans leur immobilité, le sang chrétien béni par Dieu fleurit outre mesure, et de perpétuelles émigrations en portent au loin la surabondance , et avec elles les semences précieuses de la foi.

Si vous remarquez une disproportion entre le territoire et la population de Jésus-Christ, il est facile de se l'expliquer. La puissance des chrétiens va plus vite encore que leur sang ; ils conquièrent et gouvernent l'espace avec une poignée d'hommes, et

leur génie le remplit bien avant leur postérité. Je ne pense pas que cette observation nuise à Jésus-Christ. Mais il en est une autre où vous m'attendez certainement, et où je vous attends moimême. Quoi qu'il en soit, direz-vous, du progrès territorial et numérique de Jésus-Christ, phénomène qui s explique par l'ascendant des races chrétiennes, vous ne pouvez pas nier linvasion et le progrès de lincrédulité au sein du christianisme. Si Jésus-Christ a renversé les cultes antérieurs au sien, l'incrédulité, plus puissante que lui, renverse à son tour l'ouvrage qu'il avait édifié, et le renverse avec une circonstance plus terrible encore, puisque c'est le doute et la négation qui prennent la place de la foi. Comme ces terres épuisées par une substance qui a dévoré toute leur sève, et qui ne peuvent plus rien produire, la terre où a passé le Christ est une terre maudite, elle ne porte plus que le doute et la négation. Ainsi allons-nous à"un état pire qu'aucun de ceux dont 1 humanité a été le témoin et la victime. Comme ce conquérant qui fit raser Jérusalem et semer du sel sur ses ruines, le Christ a épuisé les convictions du genre humain et semé dans son intelligence le sel de 1 incroyance absolue. Malheur à nous , sans doute , malheur à nous qui ne pouvons plus croire ! Mais à qui sommes-nous redevables de cette incapacité, sinon à la tyrannie du Christ qui n'a pas été assez fort pour courber à jamais nos esprits sous ses dogmes, et qui Test assez pour ne plus nous permettre aucune autre foi que la sienne ?

J'en conviens. Messieurs, après dix sept siècles où Jésus-Chrisf ne fut pas nié , il l'a été enfin au siècle dernier ; il l'est encore aujourd'hui. Mais loin que cet accident menace l'œuvre du Christ, elle en tire un éclat qu'il vous sera facile de reconnaître et d'apprécier. Trois pays étaient le siège de la révolte totale contre Jésus-Christ : l'Angleterre, la France et l'Allemagne. Quant à l'Angleterre, il y a longtemps déjà que l'incrédulité n'y possède plus ni puissance ni renom. Si vos oreilles ont été attentives aux échos du Parlement britannique, cette expression la plus haute des pensées nationales , il ne sera pas venu jusqu'à vous, depuis la naissance du siècle présent, une parole qui ait été une injure

ou une menace pour le Christ. L'Angleterre a émancipé les catholiques ; elle a rappelé à la tribune de son Parlement la voix proscrite des tenants de la papauté j elle a ouvert ses campagnes à la charrue des moines, et ses écoles à la science du clergé romain. Les vieux murs d'Oxford ont entendu les plus célèbres docteurs de langlicanisme y parler de Jésus-Christ comme lantique Église; ils ont vu la retraite de plusieurs d'entre eux qui ont passé de la chaire dans Ihumilité d'une cellule pour y réciter l'office à la façon des religieux, et demander au pied du crucifix, le retour de leur âme et de leur pays à la vieille foi des Anglo- Saxons. Des chapelles catholiques, et même des cathédrales, sont sorties brillantes de la terre de proscription, et Jésus-Christ s'est promené triomphalement avec ses évèques et ses prêtres dans les rues où les pierres et Tépée lavaient poursuivi. L'Angleterre enfin est ravie à l'incrédulité , elle qui , la première , l'avait couverte de la protection de ses lords et de ses gens desprit.

Si nous regardons ensuite la France, sans. doute nous n'y remarquerons pas avec la même plénitude les signes d'un retour à la foi. Cependant nul de vous, instruit du passé et du présent, ne comparera ensemble les deux situations. Au dernier siècle, l'incrédulité était maîtresse absolue des esprits; elle seule tenait la plume et portait la parole avec éloquence ; ses livres étaient des événements publies, ses grands hommes marchaient à légal des vieilles familles de la monarchie et s'entretenaient familièrement avec tous les rois de 1 Europe ; une conjuration flagrante et sans contre-poids élevait jusqu'au ciel toute injure contre Jésus- Christ. En sommes-nous là , Messieurs , à 1 heure où je vous parle? Jésus-Christ na-t-il point parmi nous ses écrivains, ses orateurs, son parti, sa jeunesse, sa gloire, et si l'incrédulité subsiste, ne savons-nous pas bien lui faire baisser la tète, et marcher, dans la force de notre âme, contre ses succès vieillis et ses espérances si mal justifiées. Il en est ainsi, Messieurs; le mot d'ordre de la foi, dans ce quelle a de plus militant, part de la France : nos missionnaires, nos sœurs de charité, nos frères des écoles

chrétiennes le portent jusqu'aux extrémités du monde, elquiconque îume Jésus-Christ sur la terre tient la main sur notre cœur pour y reconnaître les pulsations de la foi et remercier le Dieu qui frappe et qui guérit.

Je ne dirai rien de 1 Allemagne ; elle reste, sans doute, quoique avec quelques modifications, le foyer de la guerre contre Jésus- Christ. C'est là que nos incroyants vont demander les armes que le génie de la France leur refuse de plus en plus; mais la chute est grande, et la foudre qui sort des nuages du Rhin n'est pas destinée à faire les mêmes blessures que celte double langue de l'Angleterre et de la France , dont le grand comte de Maistrc prédisait, il y a déjà plus d'un quart de siècle, la future alliance au profit de 1 Eglise et de Jésus-Christ.

Toutefois , Messieurs , ne nous contentons pas de constater par les faits la diminution progressive des forces de l'incrédulité ; tâchons d'en découvrir les causes, afin d'arriver à des conclusions qui puissent embrasser l'avenir autant que le passé.

Dieu donc, témoin de l'obscurcissement des esprits, a pris par la main trois soleils et les a fait lever doucement sur l'horizon de l'Eglise : le soleil de l'histoire, le soleil de la science et le soleil de la liberté. L'histoire était mal connue; de grands travaux, aidés par de grandes révolutions sociales, en ont éelairci les sombres mystères, et Jésus-Christ, calomnié dans les œuvres de son Église, a repris dans les réalités du monde une place qu'on avait voulu déshonorer. Tandis que Ihisloire revenait à lui par les travaux des prolestants cl des incrédules autant que par ceux des catholiques, la science ne le servait pas avec un moindre retour de justice et de fidélité. Creusait-elle dans les entrailles de la terre? elle y retrouvait la première page de Moïse ; descendaitelle au fond des temples et des nécropoles de l'Egypte? elle y découvrait les points de rencontre de Ihisloire égyptienne avec l'histoire du peuple de Dieu ; parvenait-elle à déchiffrer la langue des hiéroglyphes? ces signes, rappelés à la vie de leur expression, rendaient témoignage à la nouveauté du monde compromise par des calculs d'astronomie ; relevait-elle des ruines et des inscrip-

lions, ces ruines et ces inscriptions parlaient pour nous : la nature, interrogée dans tous les sens, renvoyait par tous ses pores un son chrétien, comme si elle eut été créée ou séduite par Jésus-Christ.

La liberté nous rendait aussi, dans son emploi, de signalés services. Elle dénouait en partie les liens dont l'incrédulité avait chargé TEglise par la main des rois, et permettait à Jésus-Christ de reprendre le sceptre d'une parole trop longtemps affaiblie par un respect qui n "était plus mérité.

Cependant, Messieurs, lincrédulité a reçu un coup plus profond encore que tous ceux-là. Car les causes que je viens d enumérer n'agissent que dans les rangs élevés du monde ; elles ne frappent pas au cœur du genre humain, et ce coup du milieu est nécessaire à toute grande action. Le milieu du monde, le cœur du genre humain, c'est le peuple. Il fallait donc que le peuple eût un signé contre lincréduhté , et ce signe lui a été donne , afin qu'il ne manquât rien aux causes du salut que Dieu nous prépare. Quel signe donc a eu le peuple? Quel signe? Messieurs! le voici : l'àme et le corps du peuple n'ont rien gagné à l'incrédulité, et le peuple s'en est aperçu. Le peuple avait un Dieu dans le ciel; quand la terre, si ingrate pour lui, le courbait trop bas, il se relevait les mains jointes, et en appelant à Dieu de sa misère présente, il sentait la dignité et la consolation lui venir. Le peuple avait un Dieu, non pas seulement dans le ciel, mais plus proche de lui, un Dieu qui s'était fait homme et pauvre, qui était né dans une écurie, dont le corps avait couché sur la paille et qui avait souffert de la vie plus que lui. Le peuple avait un Dieu, non pas seulement dans le ciel, non pas seulement dans sa chair et dans sa pauvreté, mais il avait un Dieu sur cette même croix qui porte le peuple, et lorsqu'il se regardait, les deux bras étendus dans son supplice, il trouvait, à sa droite son Dieu crucifié pour lui et lui tenant compagnie. Le peuple avait un Dieu, non pas seulement dans le ciel, non pas seulement dans sa chair et dans sa pauvreté et dans sa propre croix, mais il avait un Dieu vivant dans l'Eglise pour l'enseigner, le défendre et le consoler ; il avait un Dieu vivant dans le prêtre pour recevoir les secrets pesants

de son cœur ; il avait un Dieu vivant dans la sœur de charité pour panser ses jambes quand elles lui refusaient le service et pour honorer son âme dans les détresses de son corps. Le peuple avait un Dieu dans le ciel et sur la terre : vous lui avez ôté le Dieu du ciel, et vous ne lui avez pas gardé le Dieu de la terre. Quavez-vous donc mis à la place ? Quel autre Dieu lui avez-vous fait? Ah ! jai tort, vous lui avez donné pour Dieu le doute, et pour déesse la négation! Vous lui avez dit : Peut-être! Et trouvant que c'était trop, vous avez repris avec autorité, vous avez dit : Non ! De quoi se plaindrait-il? Il n'a plus de Dieu, plus de Christ., plus d'Évangile, plus d'Eglise : mais vous lui restez, et avec vous les vers qui lont mis au monde et les vers qui mangeront son cadavre. N'est-ce pas assez pour satisfaire une âme?

Peut-être, ne pouvant supporter vous-mêmes le spectacle de cette implacable spoliation accomplie de vos main^, vous vous retournerez vers le corps du peuple et lui vanterez ce qu il vous doit de bien-être en échange du bien-vivre. Ah ! je vous y attendais! Le corps du peuple ! Mais écoutez donc le bruit de Manchester, de Birmingham, des Flandres, le cri non pas de la pauvreté et de la misère, ce sont des mots et des choses dautrefois , mais le cri du paupérisme, c'est-à-dire le cri de la détresse arrivée à l'état de système et de puissance, et sortant, par une malédiction inattendue du développement même de la richesse ! L'économie politique de lincrédulité a été écrasée par les faits sur tous les théâtres de l'industrie et de l'activité humaine ; elle se débat contre ces résultats aussi terribles qu'imprévus , mais c'est l'hydre de Lerne entre les bras d'Hercule : le coup qu'elle a reçu est un coup mortel, parce que c'est la main du peuple qui le lui a porté !

En un mot, l'âme et le corps du peuple n'ont rien gagné à l'incrédulité, et aujourd'hui, le vingtième du mois de décembre de l'année 1846, lavant-veille de la naissance commémorative du iils de Dieu sur la terre, le peuple le sait.

Mais si vous n'avez rien fait encore pour l'âme et le corps du peuple, peut-être le ferez-vous, peut-être enfin établirez-vous

une doctrine du Christ? Je dois vous ôter cette dernière espérance, et sans même appuyer sur l'inanité de vos efforts antérieurs, vous prouver qu'il vous est impossible de fonder une doctrine. En effet, lincrédulité repose sur deux principes généraux , dont voici le premier : L'homme ne doit pas croire à l'homme, parce que tout homme en vaut un autre et n'a rien de plus précieux que l'indépendance de son esprit. Votre second principe est celui-ci : L'homme ne doit pas croire à Dieu , parce que Dieu ne parle point à l'homme. Mais si l'homme ne doit croire ni à Thomme ni à Dieu, à qui donc doit-il croire? Vous répondez : A soi-même et à soi seul. Or, là où Ton ne croit qu'à soimême, il n'y a pas de disciples ; là où il n'y a pas de disciples, il n'y a pas de maître ; là où il n'y a pas de maitre, il n'y a pas d'unité ; là où il n'y a pas d'unité, il ny a pas de doctrine. Vous ne fonderez donc pas une doctrine, eussiez-vous devant vous mille ans multipliés par mille ans. Que si vous sortez des principes de l'incrédulité, à l'instant même vous retombez en Jésus-Christ, le seul maître possible de quiconque reconnaît une autorité, parce qu'en dehors de lui il n'y a rien qui se tienne sur un fondement.

Mais, enfin, admettons que vous fonderez une doctrine. Il ne vous suffira pas den fonder une pour détrôner Jésus-Christ ; il sera nécessaire que cette doctrine surpasse en perfection celle de Jésus-Christ. Or, écoutez ce qui vient de m'arriver. Il y a trois mois , je lisais à votre intention 1 homme de ce siècle qui semble avoir eu l'honneur d'écrire contre Jésus-Christ avec le plus d'audace , sinon avec le plus d'habileté , le docteur Strauss. Après avoir dévoré, la sueur au front, quatre gros volumes d'un ennui transcendental , comme disent les Allemands, j'atteignis enfin le dernier chapitre intitulé: Conclusion. Là, le docteur Strauss , partant de l'idée que Jésus-Christ est renversé à tout jamais , se demande s'il ne se présentera pas, sur le théâtre vide de Ihumanité, quelque homme capable d'égaler et même de surpasser Jésus- Christ? Cette question posée, une sorte de justice tardive et éloquente s'empare de l'écrivain, et dans une page que j'ai relue plus dune fois, la seule où l'âme se fasse sentir, il déclare qu'il

nesl pas probable qu'aucun homme puisse un jour égaler Jésus- Christ j mais que ce dont il est absolument certain, c'est qu'aucun homme ne le surpassera jamais.

Tel est larrét du sort.

En me résumant, Messieurs, je remarque en Jésus-Christ une triple perpétuité, perpétuité dans la vie, perpétuité dans l'irradiation exclusive de la vie, perpétuité dans la supériorité de la vie. J'y remarque aussi un triple progrès : progrès dans l'état territorial, progrès dans l'état numérique, progrès dans l'état moral. Jésus-Christ a donc vaincu le temps ; il a vaincu le grand ennemi , et en le voyant au haut des siècles dans la sérénité de son imperturbable jeunesse, je me souviens de ce mot que saint Paul disait de lui dans un autre sens : Le Christ ressuscite d'entre les morts ne meurt plus (l). Un jour il descendit au tombeau ; mais l'humanité, pour laquelle il était mort, s'est baissée vers lui, et le levant avec un amour qui n'a jamais pu s'éteindre, elle le tient dans ses deux mains ressuscité. Regardez, Messieurs, regardez, regardez bien : il est vivant. Regardez encore : il ne meurt plus, il est jeune, il est roi, il est Dieu. Il a vécu en Dieu , il s'est survécu en Dieu , demain je vous montrerai qu'il s'est préexisté en Dieu. En sorte qu'il ne manquera rien dans ce triple acte de la vie, vivre, se survivre, se préexister, rien en lui qui ne soit marqué au sceau de la Divinité, et qui ne me contraigne de proclamer avec la souveraineté de la certitude cette autre parole de saint Paul : Le Christ était hier, il est aujourd'hui, il est au siècle des siècles (2) !

(1) Épître aux Romains, ch. 6. vers. 9.

(2) Épître aux Hébreux, ch. lô, vers. 8.

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