‹ Conférences (volume 3)Chapitre 27 sur 36 · DE LA PRÉEXISTENCE DE JÉSUS-CIIRIST · texte numérisé non relu

DE LA PRÉEXISTENCE DE JÉSUS-CIIRIST

Monseigneur, Messieurs,

Vivre et se survivre, ce n'est pas encore toute la vie ; le troisième acte de la vie, qui est le premier dans Tordre du temps, cest de se préexister. Tout être , excepté Dieu , se préexiste dans son germe; et Ihomme, en particulier, se préexiste dans ses aïeux. Nul narrive ici-bas sans que son règne ait été préparé de longue main, et plus la destinée que la Providence lui ménage est importante, plus est importante elle-même l'action préparatrice de ses ancêtres. Jésus-Christ, en tant qu'homme, devait donc se préexister à la manière des hommes, et en tant que supérieur à tous les hommes par sa destinée, il devait se préexister en une forme éminente propre à lui seul. Aussi , remarqué-je d'abord que, seul entre tous les grands noms, il possède une généalogie authentique qui remonte de lui jusqu'au père du genre humain, et qu'il est ainsi, sans contestation, le premier gentilhomme du monde. C'est peu de chose, j'en conviens ; et aussi sa préexistence ne devait pas se borner là.

Les aïeux, je lai déjà dit, sont proportionnés à la postérité. Quiconque n"a pas d'aïeux n'aura pas de postérité , et c'est ce

qui vous explique la fragilité des doctrines que vous voyez paraître et disparaître incessamment. Elles commencent à Ihomme qui les profère, et, commençant à lui, elles meurent avec lui. Dès qu'un homme sans antécédents dans sa parole, un homme, le dernier venu en ce monde, ose apporter à l humanité des doctrines quil dit nouvelles, ce mot seul est la prophétie de son impuissance et renoncé de sa condamnation. Car si les doctrines dont il s'attribue l'honneur avaient de limportance, elles lui auraient inévitablement préexisté, et il n'en serait tout au plus que le rénovateur; dire qu'une chose importante commence à soi, c'est prendre le néant pour point de départ , pour horizon et pour fin.

Mais si les aïeux sont proportionnés à la postérité, il s'ensuit que Jésus-Christ a dû se préexister dans ses ancêtres avec une incomparable grandeur. Et pour arriver à quelque chose de précis , puisque Jésus-Christ a eu pour postérité l'œuvre sociale et religieuse la plus considérable des temps postérieurs à lui, il a dû avoir pour ancêtres l'œuvre sociale et religieuse la plus considérable des temps antérieurs à lui. L Eglise catholique étant le fruit de sa venue, il faut découvrir avant sa venue quelque chose qui prépare dignement 1 Église catholique , et qui renferme Jésus- Christ entre un passé et un avenir non pas sans doute égaux l'un à l'autre, mais tellement pondérés que ce qui a été avant lui soit hors de ligne avec tout, comme ce qui a été après lui est hors de ligne avec tout. Le peuple juif, Messieurs, remplit ces conditions. Il a été l'œuvre sociale et religieuse la plus considérable des temps qui ont précédé Jésus-Christ, comme l'Eglise catholique est l'œuvre sociale et religieuse la plus considérable des temps nouveaux ; et de même que Jésus-Christ est l'âme de 1 Eglise catholique, où se perpétue sa vie, il a été l'âme du peuple juif, en qui il sest préexisté. Je dois vous démontrer celte double proposition, et achever ainsi de rassembler sur la tête du Christ tous les rayons promulgateurs de sa divinité.

Que le peuple juif soit la plus grande œuvre sociale et religieuse de 1 antiquité, je ne pense pas qu'il m'en coûte beau-

coup pour l'établir. Commençons par sa supériorité sous le rapport social. La législation est le premier élément de la vie d'un peuple, et dans la législation, le premier point à considérer est la constitution même de la loi. Or, la loi hébraïque a deux caractères qui n'appartiennent qu'à elle et qui la mettent hors de toute comparaison : l'universalité et l immutabilité. Elle a pour base quelque chose d'universel , savoir : les rapports généraux de l'homme avec Dieu et avec l'humanité. Les tables du Sinaï, qui en sont le prologue et la page fondamentale, subsistent encore aujourd'hui comme la plus mémorable expression de tous les grands devoirs; et l'Eglise catholique, même après la promulgation de l'Evangile, n'a pu substituer au Décalogue rien qu'elle ait jugé digne de le faire oublier. Ces dix décrets sont la base de la morale chrétienne, comme ils étaient la base de la morale hébraïque. En second lieu, la loi juive, quoique renfermant tout l'ordre politique, civil, criminel, commercial, judiciaire, et même eérémoniel, choses essentiellement variables de leur nature , a été douée d'une immutabilité dont il n'y a pas d'autre exemple dans quelque législation que ce soit. En Moïse, le pouvoir législatif des Hébreux a commencé et a fini. Tandis que toute société humaine a dans son sein un pouvoir législatif permanent qui retranche, ajoute, corrige selon les temps et les besoins, et un pouvoir législatif exceptionnel qui va jusqu'à réformer la constitution même ébranlée par la révolution des mœurs, le peupK' juif, depuis Moïse, s'est contenté à l'égard de sa loi d'une simple faculté réglementaire. La main qui avait gravé les tables du Sinaï et écrit cette vaste législation comprise dans le Pentateuque, s'est trouvée assez forte pour asseoir à jamais tout un peuple, quelque temps qu'il pût durer, et trois mille ans passés sur son ouvrage ne lui ont pas donné une seule fois le plus léger démenti. Nous pouvons mieux que personne, Messieurs, après les cinquante dernières années de notre histoire, apprécier le génie surhumain d'une telle fondation.

La constitution de l'autorité suit en importance , dans une législation , la constitution de la loi ; car c'est l'autorité qui est

la gardienne vivante du texte mort de la loi. Or, quelle était chez les Hébreux la constitution de lautorité? On a dit souvent, si je ne me trompe, qu'elle était théocratique : c'est une erreur. Dès les premiers temps, Moïse et Aaron partagent le pouvoir, celui-là chef militaire et civil, celui-ci chef religieux, et cette distinction entre Tordre temporel et spirituel, profondément tracée par le double souvenir du législateur et du pontife, se perpétue à travers toute l'histoire du peuple juif, malgré la réunion accidentelle de toute l'autorité dans une même main. Si le pontificat et la suprême judicature se confondent en Samuel, ils se disjoignent aux temps de David et des Rois ; s'ils se retrouvent réunis après la captivité, ils se disjoignent encore avant Jésus- Christ. La société hébraïque, comme la société catholique, était fondée sur la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, distinction sans laquelle un peuple ne saurait conserver dans son sein ni la vérité ni la liberté. La vérité, parce qu'étant d'un ordre supérieur, elle ne peut pas tenir sous un sceptre transmis par un mode purement humain ; la liberté, parce que toutes les forces sociales et régulières se concentrant sous le sceptre d'une seule pensée et dune seule action, il devient impossible à qui que ce soit de défendre sa faible personnalité contre la toute-puissante personnalité de l'Etat. Le peuple, accablé sous le poids d'une effroyable unité, s'agitera sans doute comme le géant sous le poids de l'Etna ; mais sa force n'étant pas rassemblée dans une organisation stable et reconnue, ses mouvements ne seront que de vaines secousses, ou s'il parvient à renverser l'ordre qui l'écrase, sa victoire même lui coûtera encore sa. liberté, car détruire l'ordre, c'est aussi détruire la liberté. Par la distinction du pouvoir en deux branches qui ne sont point ennemies, qui ne sont pas même rivales, tant leurs attributions diffèrent, la pensée obtient un appui pacifique contre la force, le droit contre l'oppression, et la société, malgré ses vicissitudes, une sans violence, accomplit régulièrement sa fonction du temps et sa fonction de l'éternité.

Toutefois, cet ordre admirable n'a pu s'établir nulle part que

chez le peuple juif et chez les peuples totalement chrétiens, c esià-dire catholiques. Partout ailleurs, 1 état na pas manqué dabsorber toute la nature humaine dans sa dévorante unité. Et il ne faut pas s'en étonner, Messieurs : le pouvoir spirituel étant par son essence même un pouvoir désarmé, Dieu seul est capable de lui communiquer la force intérieure dont il a besoin pour résister pacifiquement au pouvoir temporel. Où Dieu n'est pas, lintrigue, la bassesse, la peur, ont bien vite subordonné l'esprit à la matière ; et Tordre spirituel , s'il existe encore , n'est plus quun vil fantôme à qui l'État laisse un roseau pour sceptre, le mépris pour garde, et quelques deniers pour salaire. En tant donc que le peuple juif, aussi bien que les nations catholiques, a possédé la prérogative d'un véritable pouvoir spirituel, il est marqué d'un caractère de prééminence que nul autre peuple ne peut lui disputer dans les temps qui ont précédé le Christ.

La constitution de la famille n'était pas moins remarquable chez lui que la constitution de la loi et de l'autorité. Les personnes dont l'union compose la famille , et qu'on pourrait appeler les personnes domestiques, savoir : le père, la mère, l'enfant et le serviteur, y étaient dans des relations pleines d'ordre et d'équité. Moïse, il est vrai, n'avait pas substitué formellement l'unité du lien conjugal à la polygamie des Orientaux : mais il en avait insinué la pratique en établissant la faculté de la répudiation pour certains cas , en défendant aux rois à venir d'Israël d avoir un grand nombre de femmes à la manière des princes de l'Orient , et en ne supposant qu'une seule fois dans toute sa législation qu'un homme pût avoir deux femmes. Aussi, à part quelques exemples remarqués dans la suite de l'Ecriture , la famille hébra'ique nous apparaît, sous ce rapport, dans un état analogue à celui de la famille chrétienne. L'unité du mariage y prévalut par les mœurs. L'autorité du père était grande sur l'enfant, sans aller jusqu à ce droit de vie et de mort qui faisait trop souvent de la paternité antique un olTice de bourreau. Le serviteur appartenait à la famille par une convention volontaire; aucun Hébreu ne pouvait être esclave d'un Hébreu, et même l'engage-

ment d un service perpétuel netait permis par la loi qu'après une épreuve de sept années. L'étranger seul, par droit de représailles , était passible de l'esclavage proprement dit , et encore cet esclavage maintenu dans de certaines limites était loin deniraîner ce mépris et cet abus de l'homme que nous remarquons chez les peuples antérieurs à Jésus-Christ. Toutes les familles juives étaient distribuées en douze tribus , correspondantes aux douze patriarches enfants de Jacob, et formant de la nation douze grandes familles, unies dans la charité d'un même sang, d'autant plus fort qu'il coulait du même père par douze sources parfaitement reconnaissables. Rien dans l'antiquité n'est comparable à cette constitution de la famille hébraïque.

Il en est de même des bases sur lesquelles reposait chez lui le système de la propriété. Les maisons et les terres ne pouvaient s'aliéner que pour un laps de quarante-neuf ans. Après cela elles retournaient à l'ancien possesseur ou à ses héritiers. Cette singulière disposition avait pour but de prévenir la ruine des familles et la trop grande inégalité des fortunes , sans empêcher, toutefois, le mouvement nécessaire du commerce et de l industrie. L'homme riche achetait de l'homme malheureux ou coupable tout ou partie de son patrimoine, il en jouissait un demi-siècle ; mais le fils ou le petit-fils du propriétaire dépouillé conservait dans son cœur l'espérance de se rasseoir sous le toit et sous l'arbre de ses aïeux. Par une seconde disposition non moins remarquable, les terres ne devaient être ensemencées que six années sur sept j elles se reposaient la septième année, et tous les fruits quelles portaient naturellement dans un pays chargé de vignes et d'oliviers appartenaient aux pauvres, comme leur part dans le patrimoine commun d'Israël.

Telle était, dans les choses les plus fondamentales, cette fameuse législation de Moïse dont les siècles ont respecté l'invulnélable airain , et qui a placé ce grand homme à la tète de tous ceux qui ont eu le rare honneur de donner des lois aux nations.

Mais la législation n'est que le premier élément de la vie d'un

peuple 5 l'art en est le second. La législation classe un peuple dans l'ordre des actes, l art détermine son rang dans Tordre des pensées et de leur expression. Plus grande est la pensée, plus grand est le monument quelle se bâtit au dehors, et qui la fait subsister même après quelle a péri dans lintelligence où elle fut conçue. Or, le monument de la pensée hébraïque est un livre qui fait partie du livre par excellence, un livre qui sert de préface à 1 Evangile, et qui dans ce voisinage illustre se fait respecter comme le piédestal accompli d'une statue sans tache. En tant qu'histoire, la Bible hébraïque précède toutes les histoires par l'antiquité, la suite et l'authenticité de la sienne j seule elre remonte au berceau du genre humain et pose la première pierre de tout l'édifice du passé. En tant que recueil Juridique, elle na pour égale aucune des collections qui contiennent les lois des grands corps dépeuples. En tant que philosophie morale, elle oppose ses livres sapientiaux à toutes les maximes des sages les plus renommés, et on y sent une présence de Dieu qui élève 1 âme au-dessus de la portée naturelle de la raison. En tant que poésie, elle a les chants de David et des Prophètes, répétés après deux ou trois mille ans par tous les échos du monde chrétien , et créateurs d'une langue qui s'est infiltrée dans toutes les langues humaines pour louer et bénir Dieu. Les autres peuples ont eu des historiens, des jurisconsultes , des sages, des poètes, mais qui sont à eux seuls , et forment comme une gloire privée ; le peuple juif a été l'historien, le jurisconsulte, le sage, le poète de l'humanité.

Aussi son territoire même répondait à cette grande place que nous lui voyons occuper. Il avait reçu , pour porter et nourrir son corps, une terre illustre à l'égal de sa législation et de son art. Si vous jetez un coup d'œil sur une mappemonde, vous y remarquerez sans peine un point qui est comme le centre de l'Asie, de l'Afrique et de 1 Europe; qui, baigné des flots de la Méditerranée , touche par eux à ces climats forts et modérés où s'agite dans la plénitude tle l'activité humaine la race énergique de Japhet; tandis que, par un autre côté, le fleuve de lEuphrale et

le golfe de la mer Rouge ouvrent à ses habitants les routes de rOcéan indien, et leur permettent de chercher sous les zones équatoriales ces richesses fabuleuses où Salomon puisa, quAlexandre voulut voir, que les Romains ambitionnaient, que le moyen âge découvrit de nouveau, et que la puissance britannique garde présentement avec une si suprême jalousie. Tout proche encore de ce point favorisé de la terre, vous entreverrez Memphis, le Nil, les Pyramides , et des déserts sublimes rebelles jusqu'à présent à la plus courageuse curiosité, afin que ces rivages, ayant des portes ouvertes sur tout, eussent aussi des portes fermées à tous. Là, comme à un rendez-vous inévitable indiqué par la nature et par Dieu, tous les conquérants ont paru. Les primitives monarchies dAssur et de la Chaldée y ont envoyé sans relâche leurs généraux ; Alexandre y fut arrêté devant Tyr, et vint lire à Jérusalem Ihistoire de ses triomphes, écrits davance, comme ceux de Cyrus ; ses successeurs se disputèrent avec acharnement ce débris de sa couronne j les Romains en prirent possession ; le moyen âge y poussa toute sa chevalerie pendant deux cents ans ; Napoléon y fit luire sur le sable un éclair de son épée; enfin, tout à 1 heure, les derniers coups de canon tirés par lEurope ont réveillé les vieux échos de cette terre fastique , et le doigt scrutateur de ceux qui observent l'avenir l'a marquée comme le champ futur des combats réservés à nos neveux. A'ous avez nommé la Syrie, Messieurs, et avec elle le territoire qui fut donné au peuple juif comme le complément temporel des grâces magnifiques qu'il avait reçues dans l'ordre de 1 esprit.

Toutefois, Messieurs, un peuple n'est pas encore connu lorsqu'on connaît son territoire, son art et sa législation ; il faut, de plus, connaître son histoire. L histoire d'un peuple est la suite des actes accomplis par lui pour conserver ses lois, ses pensées, ses moeurs, son sol, tout ce qui constitue enfin sa vie propre et sa civilisation. Plus il a été doué splendidement, plus il est comptable envers Dieu et les hommes du dévouement qu'il mettra dans la défense des dons qui ne sont pas seulement son patrimoine personnel, mais qui forment une partie de la dotation gé-

nérale de l'humanité, et qui entrent dans les plans par où la Providence conduit toutes choses à leur fin. Et selon qu'un peuple s'acquitte hien ou mal de cette grande tâche , il marque dans 1 histoire le degré de sa honte ou le degré de son illustration. Ainsi, Messieurs, qui est-ce qui fait la dignité de notre histoire, à nous Français? C'est qu'ayant reçu de Dieu un territoire qui est le cœur de 1 Europe , nous lavons tenu sous une garde fidèle depuis quatorze cents ans, ne permettant à personne qu'à nous de poser le pied entre les Alpes et les Pyrénées ; c'est qu'ayant reçu, entre toutes les nations barbares, les prémices de la foi catholique, nous en avons conservé le dépôt jusqu'au bout, ne laissant ni corrompre par Ihérésie, ni renverser par le doute, le royaume aîné de la chrétienté j c'est qu'ayant reçu, enfin, la monarchie la plus ancienne et la plus libre de lEurope, nous y avons conservé, dans une pondération heureuse, quoique souvent agitée, le double esprit de l'autorité et de la liberté, incapables également de supporter l'anarchie ou le pouvoir absolu. Aous avons, en un mot, maintenant au cœur de lEurope une terre de foi, d ordre et de liberté.

Le peuple juif avait de plus grands devoirs encore et une plus périlleuse position. Faible en nombre et jeté sur un coin déterre qui tentait par sa position tous les empires voisins, il devait protéger contre eux, avec son indépendance, des lois et des traditions où se rattachaient les destinées de tout l'univers. ]\ul peuple, chargé d'un plus précieux dépôt dans des conditions plus défavorables, n'a montré à le défendre une aussi remarquable et persévérante magnanimité. Ce serait un aveuglement de ne pas le voir, une ingratitude de ne pas le dire. Ainive, Babylone, Memphis, ont tour à tour, et quelquefois ensemble, conjuré la perle de cette poignée d Israélites ; des armées innombrables , conduites par des rois puissants, ont envahi leur territoire et formé le siège de leur capitale ; victorieux souvent , ils ont souvent payé leur gloire au prix des plus sanglants revers. Dix de leurs tribus, menées en captivité, ont disparu de 1 histoire^ les deux autres ont suivi plus tard ce même chemin de l'exil d'où les nations

ne reviennent pas. Mais soixante-dix ans d'infortunes loin de leur patrie n'ont point lassé le cœur des captifs ; ils ont pénétré par la science et la beauté dans le palais des rois et gouverné leurs vainqueurs, Cyrus les délivre, Alexandre les visite, et lorsque du fond de TAsie, une persécution nouvelle et plus terrible apporte dans leur temple la désolation de l'impiété, ils suscitent du milieu d'eux, pour sauver la patrie et la religion, cette race des Machabées dont le nom est devenu, pour les peuples opprimés par de plus forts queux, le nom même du courage et du droit. Et ce spectacle béroïque. Messieurs, il a duré quinze cents ans ! Quinze cents ans de suite, Israël s'est maintenu contre les grands empires du monde, et lorsque Rome enfin eut tout surmonté et tout soumis, lorsque la terre se taisait devant elle depuis plus d'un siècle, Israël encore lui disputait dans les vallées et les montagnes de la Judée les restes de sa liberté. Il fallut que Rome envoyât ses légions et ses capitaines contre une aussi mémorable obstination, et Jérusalem, assiégée encore une fois, jeta jusqu'au ciel, dans une défense implacable, le dernier cri généreux que devaient entendre les Romains.

Etait-ce fini. Messieurs? Ce peuple sans territoire et sans princes , nallait-il pas mourir obscurément sur la vaste surface où l'avait dispersé la volonté craintive encore de ses vainqueurs ? Pour tout autre que lui en effet, l'heure de la mort eût été venue. Mais il se souvint des jours de sa captivité lorsqu'il suspendait sa harpe aux saules de Babylone, pour ne pas chanter aux étrangers les cantiques de Sion ; comme il avait alors emporté ses lois et ses traditions pour lui être un éternel princi[)e de vie . il les emporta de nouveau par toute la terre. Il demanda sa subsistance au travail, sa dignité au souvenir de ses ancêtres, sa consolation nu Dieu qui l'avait tiré de l'Egypte par Moise, de la Chaldée par Cyrus, et qui pouvait, du jour au lendemain, le ramener à cette Jérusalem déjà relevée de ses cendres et devenue l'objet des combats de toute la chrétienté. Il vit ce peuple que son fondateur appelait un peuple dur, et qui, en effet, a opposé au malheur une âme de granit, il vit encore, il vit partout. Déshérité de son sol,

il a cherché dans le commerce cette richesse mobile qui se cache plus vite que la persécution ne se montre, et nous voyons les rois tributaires de son activité, recourir sans honte, pour laccomplissement de leurs desseins et l'agrandissement de leur gloire, à la bourse vénérée de quelque Hébreu. Encore une fois, Israël vit ; il vit depuis dix-sept siècles sans chef, sans temple, sans territoire, souvent persécuté, mais ayant avec lui, comme à Jérusalem, ses antiques et inébranlables pensées, ayant de plus qualors cette gloire unique de subsister par une force intérieure que rien ne soutient au dehors, et qui s'alimente à l'autel mystérieux d'un passé surhumain. Ne voyez-vous pas qu'il vous brave ? que lui seul entre les nations compte quatre mille ans de durée ? que rien ne présage la fin d'un si grand scandale contre la nature des choses? Creusez sa tombe, si vous le pouvez; scellez-la de votre meilleur ciment ; mettez des gardes tout autour : il ne fera que rire et se lever, vous prouvant une fois de plus qu'il vit d'un esprit que vous n'avez pas, et que la matière ne peut rien contre l'esprit.

J'ai le droit de conclure. Messieurs, que le peuple juif est, sous le rapport social , le plus considérable monument des temps antérieurs au Christ. Il ne Test pas moins sous le rapport religieux, et ici je n'aurai besoin que de très-courtes observations.

Car, voyez, tandis que tous les peuples étaient plongés dans les ombres de l'idolâtrie. Grecs, Romains, Assyriens, Egjptiens, ce petit peuple adorait un seul Dieu, et l'antiquité parlait avec étonnement du temple vide de Jérusalem, voulant dire que Dieu n'y était représenté par aucune image capable de faire impression sur les sens. Non pas que cette représentation soit un mal en soi lorsqu'elle ne blesse rien du vrai caractère de la Divinité ; mais les Hébreux avaient une telle horreur des idoles qu'ils avaient mieux aimé, selon l'ordre de leur législateur, laisser Dieu dans leur temple à sa totale invisibilité que d'exposer leur foi au charme saisissant de quelque simulacre. Car 1 idolâtrie ne les assiégeait pas seulement du dehors, elle les prenait par leur cœur, et ils y succombèrent souvent. Mais, malgré cette double

tentation, ils finissaient toujours par revenir à ce Dieu de leurs pères, qui navait qu'eux seuls pour adorateurs.

Ils avaient de lui , par le dogme de la création , une idée qui les séparait encore totalement des idolâtres. Ceux-ci ne se rendaient aucun compte de l'existence de l'univers, ou s'ils cherchaient à en pénétrer le secret, ils le croyaient volontiers contemporain de leurs dieux, leur accordant tout au plus sur la substance universelle quelque secondaire action. Le peuple juif avait une tout autre doctrine, exprimée, dès le premier signe de ses Écritures sacrées par cette étonnante phrase : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre (l). N'eùt-il possédé que cette seule phrase doctrinale, il eût été plus riche en savoir sur Dieu que toutes les écoles et toutes les religions de l'antiquité. En un mot, le peuple juif était le seul peuple avant Jésus-Christ qui eût une notion claire de la Divinité et qui lui rendit un culte exempt des rêves puérils de l'imagination et des souillures d'une volupté effrontée. Il m'est donc permis de conclure qu'au point de vue religieux, comme au point de vue social, la nation hébraïque était le plus considérable monument des temps antérieurs à Jésus-Christ.

J'ajoute que Jésus-Christ était l'àme de cette nation et s'y préexistait par une vie que nous allons constater.

Je devrais être las , Messieurs , de vous signaler les singularités du peuple juif. Il en est une pourtant qui surpasse toutes les autres et dont je ne vous ai encore rien dit : je veux parler de l'idée messianique qui circulait dans les veines de ce peuple comme son sang le plus pur, et sans laquelle il est impossible d expliquer ni sa foi ni ses destinées. L'idée messianique se composait de quatre éléments. Sous son influence, le peuple juif croyait en premier lieu , qu'un jour le Dieu un et Créateur adoré par lui deviendrait le Dieu de toute la terre. Il croyait de plus que cette révolution s'accomplirait par un seul homme appelé le Messie, le Saint, le Juste, le Sauveur, le Désiré des nations. Il croyait

(i) Genèse, ch. 1, vers. î.

que cet homme serait juif, de la tribu de Juda et de la maison de David. Il croyait enfin que cet homme prédestiné souffrirait et mourrait pour accomplir l'œuvre de transformation dont la Providence lavait chargé.

Que telle fut la foi du peuple juif, il est aisé de s'en assurer près de lui-même, puisqu'il est vivant, et que, malgré quatre mille ans d'une attente qui, à ses yeux, ne s'est pas encore réalisée, il n'a pas cessé de rendre un imperturbable témoignage à l'espérance de ses aïeux. Mais ne nous contentons pas. Messieurs, de sa parole présente j ouvrons les monuments de son histoire, et suivons-y les progrès de l'idée messianique à travers les principales phases qui marquent le développement de la nation elle-même, telles que sa naissance, sa formation en corps de peuple, le point de sa maturité, sa décadence, sa captivité, et sa renaissance au pied du second temple édifié par Zorobabel.

Nous voici dans les champs de la Chaldée avec Abraham, et nous allons entendre la première parole qui fut comme la semence de la race hébraïque. Remarquez, Messieurs, qu'il ne s'agit pas de savoir si cette parole est vraie, si elle a été dite par Dieu ; il s'agit seulement de constater l'idée que le peuple juif avait de lui-même et de sa mission ici-bas. Qu'il se trompât dans cette idée, c'est une autre question à juger plus tard.

Dieu donc, selon les monuments hébraïques, dit à Abraham : Sors de ta terre, et de ta parenté, et de la maison de ton père, et viens dans la terre que je te montrerai ,- et je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai, et je rendrai ion nom magnifique , et tu seras béni. Je bénirai ceux qui te béniront, je maudirai ceux qui te maudiront, et en toi seront bénies toutes les nations de la terre (l). Ainsi, du même coup, et d'une manière inséparable, deux mille ans avant Jésus-Christ, le peuple juif vient au monde , et avec lui l'idée messianique , l'idée qu'il porte dans son sein, une bénédiction qui se répandra sur tout lunivers.

(i) Genèse, ch. 12. vers. 1, 3 et -5.

Abraham sort de la Chaldée et vient s'établir dans la terre promise à sa postérité. Il y attend jusqu'à un âge centenaire le fils auquel il doit transmettre Ihéritage messianique ; ce fils lui est donné, et lorsque lenfant est parvenu à toute la grâce dune heureuse jeunesse, Dieu demande au patriarche de lui en faire un holocauste sur une montagne mystérieuse. Le vieillard, avec une foi inébranlable en la sagesse et la bonté de Dieu, lève la main sur son fils unique et bien-aimé, et il entend cette seconde parole plus forte et plus distincte que la première : Je V ai juré par moi-même^ parce que tu af fait cette chofie et que tu nafi pas épargné ton fils unique à cause de moi, je te bénirai et je multiplierai ta semence comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le rivage de la mer. Ta semence possédera les portes de ses ennemis, et en ta semence seront bénies toutes les nations de la terre (l). Le serment est ajouté à la force de la promesse, et il est indiqué plus clairement que la bénédiction messianique se répandra sur le genre humain tout entier, non par Abraham lui-même, mais par sa postérité.

Lsaac, fils d'Abraham, entend la même promesse et la même prophétie ; elles sont redites à Jacob, fils d'Isaac. Les trois premières générations hébraïques , ainsi confirmées dans lespérance du Messie , s'épanouissent en douze patriarches , pères euxmêmes de douze tribus , et Jacob , près de mourir, les rassemble autour de son lit pour clore le premier âge messianique par une prophétie solennelle qui résume les précédentes, en leur donnant une nouvelle précision. Ayant donc autour de lui ses douze enfants, il annonce à chacun deux, par quelques traits caractéristiques , quel sera leur rôle dans l'avenir. Arrivé à Juda , il lui dit ces mémorables paroles : Juda, tes frères te loueront ,• ta main sera sur la tête de tes ennemis, et les fils de ton père t'adoreront. Juda est le petit dun lion ; tu es monté, mon fils, pour saisir ta proie ,• tu fes couché pour le repos comme un lion et une lionne. Qui réveillera? Le sceptre ne sera point

(i) Genèse, ch. 22, vers. 16, 17 el 18.

été de Juda. ni un chef de sa race, jusqu'à ce que vienne Celui qui doit être envoyé et qui sera l'attente des nations {[). Ainsi, au moment où riiérédité patriarcale se subdivise en douze branches, la branche où naîtra le Messie est désignée, ce sera celle de Juda , et le jour prédestiné de l'apparition messianique est marqué dun signe que la postérité reconnaîtra facilement. Le sang d'Abraham, d'Isaac et de Jacob est désormais fécond ; il se multiplie dans une terre qui lui a donné l hospitalité, et devenu bientôt un objet de crainte et de jalousie, il passe de l'exil à la servitude, afin de faire dans la tribulation un apprentissage nécessaire à ses hautes destinées. On croit le perdre, on le fortifie ; Israël est un peuple. JMoïse le tire de lEgypte et le mène à travers le désert , au pied du Sinaï , d'où descendent les lois qui doivent le gouverner. Suivez , Messieurs , suivez cette marche profonde d'un si grand peuple ; vos yeux d'enfant en ont autrefois vu les merveilles ; regardez-les de nouveau avec la pensée de l'homme fait. De campements en campements Israël arriva en face du Jourdain , aux frontières de ce territoire habité par ses premiers ancêtres, et dont la possession est promise à leur postérité. Il y rencontre tout un peuple en armes, attendant ces aventuriers qui ont spolié lEgypte, et dont la marche a retenti du désert jusqu'aux collines de la Judée. Moab a rangé ses bataillons ; il a dressé ses autels, convoqué ses chefs ; Israël est debout avec ses femmes, ses enfants, ses soldats, ses lévites, portant caché sous des peaux d'animaux le tabernacle du Dieu qui vient de lui parler au Sinaï : un homme de l'Orient s'avance entre les deux peuples. BaJac, dit-il, Balac, le roi des Moabites. tna fait venir d'Àram, des montagnes de l'Orient^ il m'a dit : Viens, et maudis Jacoh ; hâte-toi de venir, et déteste Israël. Comment maudirais-Je celui que Dieu ne maudit pas ? Comment dctesterais-je celui que le Seigneur ne déteste pas ? Je le verrai du haut des rochers, je le considérerai du haut des collines ,• ce peuple habitera solitaire et ne sera

(i) Genèse, ch. 49. vers. 8, 9 et 10.

poiîîtcompûéparmiles nations. Et pourtant quipourra compter la poussière de Jacob et connaître le nombre de la descendance d'Israël (l)? Ces bénédictions imprévues épouvantent Moab; on conjure le prophète de changer de langage; s'il ne veut pas maudire, on le conjure au moins de ne pas bénir. Trois fois Balaam ouvre la bouche, trois fois il bénit le peuple conquérant qu'il a sous les yeux, et enfin la prophétie messianique s'échappe de son sein comme malgré lui : Je le verrai^ mais non pas maintenant ,• je le contemplerai, mais non pas de près. Une étoile se lèvera de Jacob, et une tige surgira d'Israël,' elle frappera les chefs de Moah et soumettra tous les enfants de Seth... Hclasf qui sera en vie quand Dieu fera ces choses P Ils viendront de V Italie sur des trirèmes, ils subjugueront les Assi)riens,ils étendront leur domination sur les Hébreux, et à la fin ils périront eux-mêmes (2).

Remarquez-le encore une fois, Messieurs, il ne s'agit pas de savoir si Balaam était ou non prophète, mais seulement de constater le cours de l'idée messianique dans la vie monumentale du peuple juif. Vous voyez cette idée prendre ici un développement nouveau ; ce n'est plus un patriarche Israélite qui annonce la venue du Messie et rétablissement de son règne sur tous les enfants de Seth, c'est-à-dire d'Adam, c'est un étranger. Et il désigne les circonstances de son avènement avec une perspicacité bien étrange, puisqu'il va jusqu'à désigner la domination des Romains sur lOrient et sur le peuple juif, comme le signe précurseur de l'apparition du Messie.

David et Salomon marquent le point le plus élevé de la monarchie hébraïque, et avec eux commencent ces hymnes nationaux et religieux connus sous le nom de psaumes. Chantés dans le temple de Jérusalem aux jours des grandes solennités, ils exprimaient dune manière publique le sentiment intérieur, les espérances et les vœux de toute la nation. Or, il est facile dy reconnaître l'idée messianique se faisant jour à tout propos dans l'âme

(1) Nombres, ch. 23, vers. 7, 8, 9 et 10.

(2) Nombres, ch. 24, vers. 17, 23 et 24.

du poëte et du peuple. En les lisant, vous y remarquerez des passages tels que celui-ci : Toutes les nations de la terre se ressouviendront du Seigneur et se convertiront à lui ,• toutes les familles des peuples adoreront en sa présence, parce que le royaume sera au Seigneur et que lui-même gouvernera les nations. Tous les grands de la terre mangeront et adore~ roni ,• tout ce qui descend dans la tombe s abaissera devant lui (l).

Plus tard encore, aux approches de la décadence et de la captivité, sept cents ans toutefois avant Jésus-Christ, lidée messianique prend dans Isaïe une clarté et une abondance d'expression qu'il est impossible de vous rendre, parce qu'il faudrait vous citer des pages qui vous fatigueraient par leur nombre et leur longueur. C'est lui qui voit le Messie sortir de la race de Jessé , père de David, et qui décrit à la fois, comme si l'on était au Calvaire et au Vatican, la splendeur des souffrances et des triomphes de Jésus-Christ. Lève-toi, lève-toi, revêts-toi de ta force, Sion, prends tes vêtements de gloire, Jérusalem^ cité du Saint, parce que Vimmonde et l'incirconcis ne passent plus dans tes murs (2)... Quils sont beaux sur les monts les pieds de celui qui annonce et qui prêche la paix, qui annonce le bien, qui prêche le salut, qui dit à Sion : Ton Dieu régnera (3} ! . . . Le Seigneur a préparé son bras saint sous les yeux de toutes les nations, et toutes les parties de la terre verront le salut de notre Dieu (i)... Mon serviteur aura l intelligence, il sera exalté. Usera élevé , Usera sublime outre mesure. Cependant . comme plusieurs se sont étonnés de tes misères, Jérusalem. ainsi son visage sera-t-il sans gloire parmi les hommes, et sa fîgureparmi les enfants des hommes. Il arrosera la multitude des nations ,• les rois tiendront leur bouche fermée devant la sienne, parce que ceux auxquels il n'avait point été annoncé

(0 Psaume 21, vers. 28, 29 et 30.

(2) Isaïe, ch. 52. vers. 1.

(3) Isaïe, vers. 7.

(4) Isaïe, ch. 52, vers. 10.

le verront, et ceux qui nen avaient point entendu parler le contempleront (l). Et immédiatement après, Isaïe commence la description des douleurs et des ignominies du Calvaire, et il l'achève en douze versets consécutifs. Puis il reprend, sans s'arrêter, ses chants de triomphe : Celui qui fa fait, dont le nom est le Seigneur des années, celui-là régnera sur toi, et ion Rc'dempteur, le saint d'Israël, sera appelé le Dieu de toute la terre (2).

Mais cest à Babylone, pendant la captivité, six cents ans avant Jésus-Christ, que l'idée messianique a revêtu une forme qui va jusqu'à la clarté et la précision mathématiques. Faut-il vous rappeler la prophétie de Daniel ? Ecoutez-la donc : S oixante-diœ sem,aines ont été abrégées sur ion peuple et sur ta sainte ville, pour que la prévarication soit consommée , et que le péché prenne fin, et que Viniquité soit détruite, et qu arrive la justice éternelle, et que la vision s'accomplisse avec la prophétie, et que le Saint des saints soit oint. Sache donc et fais attention : à partir du décret pour le rétablissement de Jérusalem jusqu'au Christ roi, il s'écoulera sept semaines et soiœante-deux semaines et les murs seront rebâtis dans V angoisse des temps. Et après soivante-deux semaines, le Christ sera mis à mort, et il naura plus pour peuple celui qui doit le renier. Et un peuple qui doit venir avec un chef renversera la ville et le sanctuaire, et la fin sera la dévastation, et après la fin de la guerre, une désolation fixe. Cependant l'alliance sera confirmée pour la multitude dans une semaine, et au milieu de la semaine, l hostie et le sacrifice cesseront , et l abomination de la désolation sera dans le temple, et la désolation persévérera jusqu à la consommation et à la fin (3) .

Je ne m'arrête pas, Messieurs, à faire ressortir les traits de ce discours qui ressemble moins à une vue de l'avenir qu'à une

(1) Isaïe, vers. 1ô, 14 et 15.

(2) Isaïe, cil. 54, vers. 5.

(3) Daniel, cli. 'J, vers. 24, 25, 20 et 27.

narration du passé. Le cours des choses m'emporte et me conduit pour entendre au pied du second temple, cinq cents ans avant Jésus-Christ, ce dernier mot du prophète Aggée : Encore un peu de temps, dit le Seigneur des armées, et j ébranlerai le ciel et la terre, et la mer et le désert, et j ébranlerai toutes les nations, et le Désiré de toutes les nations viendra ; et je remplirai cette maison de gloire, dit le Seigneur des armées. . . La gloire de cette seconde maison sera plus grande que la* gloire de la première , et dans ce lieu-ci je donnerai la paix (l).

Quelle suite, Messieurs , à travers tant de siècles et d "événements ! Quelle fidélité à une même idée de la part de tant d'hommes que les âges séparaient ! Mais l'idée messianique ne s"est pas même renfermée dans la tradition particulière du peuple juif; elle a passé le Jourdain, lEuphrate, l'Indus, la Méditerranée, tous les Océans, et portée sous les ailes invisibles de la Providence, elle a pénétré chez les peuples les plus divers et les plus lointains, pour y créer une espérance uniforme et un universel souvenir. Confucius, à l'extrémité orientale de l'Asie, parlait dun saint qui était, disait-il, le véritable saint, et qui devait venir à l'Occident, Virgile, traduisant en vers les oracles de la Sybille de Cumes , annonçait au siècle d'Auguste la venue d'un enfant mystérieux , fils de Jupiter, destiné à bannir du monde les vestiges de l'iniquité, et à commencer un ordre aussi grand que nouveau. Tacite, à propos du règne de Vespasien, s'exprimait ainsi : « C'était une persuasion répandue, que, suivant d'antiques écrits sacerdotaux, à cette époque là même, TOrient devait prévaloir, et des hommes sortis de la Judée s'emparer du gouvernement des choses. » Les rationalistes du dix-huitième siècle, contraints par l'évidence, ont avoué souvent cette unanimité de l'attente messianique. Voltaire a dit : « C'était, de temps immémorial, une maxime chez les Indiens et les Chinois, que le Sage viendrait de l'Occident. L'Europe, au contraire, disait que le Sage viendrait de l'Orient (2). » Volney

(1) Aggée, ch. 2, vers. 7, 8 et 10.

(2) Additions à r Histoire générale , page 15.

a dit : « Les traditions sacrées et mythologiques des temps antérieurs avaient répandu dans toute l'Asie la croyance d'un grand médiateur qui devait venir, d'un juge final, d'un sauveur futur, roi, Dieu, conquérant et législateur, qui ramènerait làge d'or sur la terre, et délivrerait les hommes de lempire du mal (i). » Boulanger, sous une forme encore plus générale, a confessé que tous les peuples avaient eu une expectative de cette espèce, et il • ajoute cette étonnante parole, qu'on pourrait appeler l'Orient, le pâle de V espérance de toutes les nations (2). C'est le mot même de Jacob à son lit de mort.

Il est donc certain. Messieurs, l'idée messianique a été lame du peuple juif pendant le cours des deux mille ans qui ont précédé Jésus-Christ, et cette idée s'était répandue chez tous les peuples du monde avec une telle unanimité, qu'il n'est pas même possible de s'en rendre compte par les communications de Ihébraisme avec la gentilité, mais qu'il faut supposer une diffusion de cette idée antérieure même à Abraham. Et cette idée messianique, si extraordinaire dans son universalité, son progrès, sa persévérance et sa précision, s'est-elle enfin accomplie? Oui, elle sest accomplie : le Dieu un et créateur de la Bible hébra'ique est devenu le Dieu de presque toute la terre, et les nations même qui ne l'ont pas encore accepté lui rendent hommage par un certain nombre d'adorateurs que la Providence élit dans leur sein. Et cette incroyable révolution , qui l'a donc accomplie? Un seul homme, le Christ. Et d'où était-il, le Christ? Il était juif, de la tribu de Juda, de la maison de David. Et comment la-t-il accomplie, cette prodigieuse révolution sociale et religieuse ? En souffrant et mourant, comme David, Isaïe, Daniel, lavaient annoncé.

Maintenant, Messieurs, je vous prie, qu'en pensez-vous? Voici deux faits parallèles et correspondants, tous les deux certains, tous les deux dune proportion colossale, l'un qui a duré deux mille ans avant Jésus-Christ, l'autre qui dure depuis dix-huit cents après Jésus-Christ, l'un qui annonce une révolution consi-

(1) Les Ruines, page 228.

(2) Recherches sur l'Origùie du Despotisme crientul, section X.

dérable et impossible à prévoir, l'autre qui en est Taecomplissement, tous les deux ayant Jésus-Christ pour principe, pour terme, pour trait d'union. Encore une fois, qu'en pensez-vous? Prendrez-vous le parti de nier? Mais qu'est-ce que vous nierez? Sera-ce l'existence de 1 idée messianique ? Mais elle est dans le peuple juif, qui est vivant, dans toute la suite des monuments de son histoire, dans les traditions universelles du genre humain, dans les aveux les plus exprès de la plus profonde incrédulité. Sera-ce l'antériorité des détails prophétiques ? Mais le peuple juif qui a crucifié Jésus-Christ et qui a un intérêt national et séculaire à lui ravir les preuves de sa divinité, vous affirme que ses Ecritures étaient autrefois ce qu'elles sont aujourd hui, et pour plus de sûreté, deux cent cinquante ans avant Jésus-Christ, sous le roi d Égypte Ptolémée-Philadelphe, et par ses ordres, tout l'Ancien-Testament traduit en grec, est tombé en la possession du monde grec, du monde romain, de tout le monde civilisé. Vous retournerez-vous vers l'autre pôle de la question, et nierez-vous l'accomplissement de l'idée messianique? Mais l'Eglise catholique, fille de cette idée, est sous vos yeux, elle vous a baptisés. Sera-ce au point de rencontre de ces deux formidables événements que vous chercherez votre point d'appui? Nierez-vous que Jésus-Christ ait vérifié dans sa personne l'idée messianique, quil soit juif, de la tribu de Juda, de la maison de David, et le fondateur de l'Église catholique sur la double ruine de la Synagogue et de l'idolâtrie ? Mais les deux parties intéressées et irréconciliables ennemies conviennent de tout cela. Le juif dit : oui, et le chrétien dit : oui. Direz-vous que cette rencontre d événements colossaux, au point précis de Jésus-Christ, est l'effet du hasard? Mais le hasard, s'il y en a, n'est qu'un accident bref et fortuit, sa définition exclut l'idée de suite ,• il n'y a pas de hasard de deux mille ans et de dixhuit cents ans par-dessus deux mille ans. Direz-vous enfin que c'est le résultat dune longue conspiration, par laquelle le peuple juif, ambitieux et théologien, a cherché à se créer dans le monde une grande existence? Quoi! une conspiration de deux mille ans, fondée sur un chef que soixante générations devront

attendre, et qu il faudra créer après lavoir si patiemment attendu ! Hélas! on a bien de la peine à conspirer en faveur dun homme vivant ; que sera-ce en faveur d'un homme qui nexiste pas, et qu'on suppose devoir naître à une époque indéterminée! Et remarquez que, cet homme venu, les Juifs lont crucifié, sans doute parce que le supplice faisait partie de la conspiration. Remarquez de plus qu'ils l'ont nié après comme avant le supplice, sans doute pour assurer le succès final de la conspiration et tout le succès d ambition et de théologie qu'ils s'en promettaient.

Messieurs, quand Dieu travaille, il n'y a rien à faire contre lui. Les proportions de Jésus-Christ dans les temps qui l'ont précédé sont plus frappantes encore que les proportions toutes divines de sa vie et de sa survie. Car enfin, quand on vit, on est une puissance, on a une action, il est possible de concevoir que certaines circonstances ont favorisé un homme d'un rare génie et lui ont donné sur ses contemporains un immense ascendant. Même après la mort, il reste des amis, des disciples, le souvenir d'une vie qui a été réelle, et par conséquent un moyen survivant d'action. Mais sur ce qui nous a précédés, sur le passé, que peut-on? Qui de nous, si éminent qu'il soit, peut se faire un ancêtre? Oui de nous, voulant établir une doctrine, se créera une avant-garde de générations déjà fidèles à une parole qui n'était pas encore? Qui de nous présentera au monde ses aïeux doctrinaux , s'il n'est pas véritablement fils d'une doctrine antérieure à lui? Ah! le passé est une terre close; le passé n'est pas même un lieu où Dieu puisse agir, à moins qu'il n'y agisse d'avance en le préparant. Si Jésus-Christ avait été comme l'un de nous , tombé sans une préexistence providentielle entre le passé et l'avenir, il eût vainement demandé à l'histoire accomplie et fermée un piédestal qui le reportât de vingt siècles en arrière de son propre berceau. Au lieu de cela, Abraham, Isaac, Jacob, David, Isaie, Jérémie, Ezéchiel, Daniel, un peuple tout entier, le genre humain lui-même, viennent le reconnaître et le saluer dans les bras du vieillard Siméon, s'écriant au nom de tout le passé, dont il est le dernier représentant : Maintenant, Seigneur, voun laisserez mourir votre

scrviteud' en pali', selon voti'e parole, parce que mes yeux ont vu l'auteur de votre salut que vous avez préparé à la face de tous les peuples pour être la lumière révélatrice des nations, et la gloire de votre peuple d Israël (i).

C'est ici le comble, Messieurs ; Jésus-Christ nous apparaît le mobile du passé autant que le mobile de l'avenir, lame des temps antérieurs à lui aussi bien que 1 ame des temps postérieurs à lui. Il nous apparaît dans ses ancêtres , appuyé sur le peuple juif qui est le plus grand monument social et religieux des temps anciens , et dans sa postérité , appuyé sur l'Eglise catholique qui est la plus grande œuvre sociale et religieuse des temps nouveaux. Il nous apparaît, tenant dans sa main gauche l'Ancien-Testament, le plus grand livre des temps qui l'ont précédé, et tenant dans sa main droite l'Evangile, le plus grand livre des temps qui l'ont suivi. Et cependant, ainsi précédé et suivi, il est encore plus grand en lui-même que ses ancêtres et que sa postérité, que les patriarches et les prophètes, que les apôtres et les martyrs. Porté par tout ce qu'il y a de plus illustre en arrière et en avant de lui, sa physionomie personnelle se détache encore sur ce fond sublime, et nous révèle, en surpassant ce qui semblait au-dessus de tout, le Dieu qui n'a point de modèle et qui n'a point d égal. C'est pourquoi , à la vue de cette triple marque de la Divinité , avant, pendant et après, dans les ancêtres, dans la postérité, et dans le temps même de la vie, levons-nous, Messieurs, levonsnous tous ensemble, qui que nous soyons, croyants et non croyants. Levons-nous, croyants, avec le respect, l'admiration, la foi, l'amour, pour un Dieu qui s'est montré à nous avec tant d'évidence, et qui nous a choisis entre les hommes pour nous faire les dépositaires de cet éclat splendide de sa vérité! Et nous, qui ne croyons pas, levons-nous aussi, mais avec crainte, avec anxiété, comme des hommes qui sont bien petits, avec leur puissance et leur raisonnement, devant des faits qui remplissent tous les siècles et qui sont si pleins eux-mêmes de l'empire et de la majesté de Dieu !

(t) Saint Luc, ch. 2, vers. 29, ÔO, ôl et Ô2,

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