‹ Conférences (volume 3)Chapitre 29 sur 36 · DES EFFORTS DU RATIONALISME POUR DÉNATURER LA VIE DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

DES EFFORTS DU RATIONALISME POUR DÉNATURER LA VIE DE JÉSUS-CHRIST

Mo^SEIGîïEUR.

Messieurs,

Je vous ai prouvé dans notre dernière Conférence la réalité historique de Jésus-Christ. Mais qu'est-ce à dire, que je vous ai prouvé la réalité historique de Jésus-Christ? Cela veut-il dire qu'il demeure constant qu'à une certaine époque un homme a vécu qui s'appelait Jésus-Christ? Si nous n'avions prouvé que cela, nous n'aurions rien prouvé; car un nom n'est rien. Prouver la réalité historique d'un personnage, c'est prouver la réalité du type vivant qui le constitue. Ainsi, quand je nomme César, je ne nomme pas un homme tel quel , je nomme le Romain qui , avant Auguste, a conquis et gouverné les Gaules ; qui , rappelé par le Sénat , passa le Rubicon , s'empara de la dictature et succomba enfin sous le poignard d'une conjuration. Et, de même, quand je nomme Jésus -Christ, je nomme celui qui , au temps de Tibère , prêcha en Judée une doctrine religieuse , soutint sa parole par des actes dont vous vous réservez le jugement , mais qui étaient au moins singuliers, se fit des disciples, et, après une condamnation suivie de sa mort , fut présenté à tout l'uni-

vers comme vivant, et fonda enfin cette hiérarchie, ce dogme, ce culte , cette Église cathoHque que nous voyons jusqu'à présent. Et avoir prouvé la réalité historique de Jésus-Christ , c'est avoir prouvé la réalité de ce type que je viens de dessiner à grands traits.

J'ai fait plus , Messieurs , j'ai prouvé en même temps l'authenticité des Evangiles. Car un livre est authentique quand il est historique, et j'ai montré que les Evangiles avaient tous les caractères de l'histoire, c'est-à-dire qu'ils étaient une écriture publique , contenant des faits publics adaptés à la trame générale et publique des annales du genre humain. C'est là la grande authenticité. Il en est une autre, secondaire et peu importante, qui consiste à connaître la date précise d'un livre et le nom exact de son auteur. Je la mets au-dessous de l'autre, parce qu'un livre peut avoir une date certaine et un auteur certain , sans jouir d'aucune valeur historique, tandis qu'un livre historique emporte avec soi la date et la suite des choses authentiqucment promulguées par une invincible publicité. Les Evangiles sont authentiques de deux façons ; mais la première et la grande authenticité suffisant à leur certitude, c'est à l'établir que je me suis attaché.

Peut-être en m'écoutant, Messieurs, vous vous êtes demandé à qui j'en voulais, et s'il était bien nécessaire de se donner tant de peine pour une chose qui ne semble pas contestée. Vous vous seriez trompés en cela. Non-seulement dans un ouvrage célèbre, sur \Origine de tous les cultes, Dupuis a nié la réalité historique de Jésus-Christ, mais il n'est pas un incroyant qui à quelque degré ne fasse de même, et nait besoin d'élever des nuages entre son esprit et cette formidable figure du Fils de Dieu venu dans la chair. De là vient que vous entendez redire si complaisamment et si faussement qu'aucun témoignage contemporain, en dehors de lécole chrétienne , n'atteste la présence de Jésus- Christ sur le théâtre de 1 histoire. De là vient que le fameux texte de Flavien Josèphe sur Ja vie et la mort du Christ a été si vivement frappé de suspicion. Il n'est pas d incroyant que la certitude historique des premiers temps du christianisme ne trouble et

n'importune , et qui ne tienne à haut prix le moindre doute à cet égard. Il fallait doneleur en ôter la consolation, d'autant plus, Messieurs, qu'en vous démontrant la divinité de Jésus-Christ, j'avais supposé préalahlement l'authenticité de sa personne et de son histoire, et que si je ne fusse revenu sur mes pas pour l'assurer définitivement, tout l'édifice de ma démonstration eût porté sur une hypothèse gratuite. Achevons aujourd'hui de substituer le fait à l'hypothèse en vous entretenant d'un autre effort du rationalisme, non plus pour anéantir la vie de Jésus-Christ, mais pour la dénaturer. Car après avoir dit ou fait entendre que la vie du Christ était une fable, le rationalisme lui-même s'est aperçu que c'était trop demander à la crédulité humaine; il a craint la lumière toute-puissante du bon sens, et au commencement de ce siècle, non pas en Angleterre, non pas en France, mais en Allemagne, un système nouveau s'est produit. On a dit : La vie du Christ n'est pas une fable, c'est un mythe. Qu'est-ce que le mythe? La vie du Christ est-elle un mythe? Tel est. Messieurs, l'objet de cette Conférence et de votre attention.

Rendons-nous bien compte d'abord des causes qui n'ont pas permis au rationalisme de sanctionner de son adhésion la réalité historique de Jésus-Christ. Assurément il reste bien des questions à vider, même lorsqu'on a dit : Jésus-Christ a vécu, son histoire est authentique, la publicité couvre de la plus décisive lumière les origines du christianisme et de la chrétienté. Cependant, Messieurs, ce pas fait, on se trouve tout de suite en face d'un dilemme très-simple : Ou bien Jésus-Christ et ses apôtres ont été sincères, ou bien ils ont été des imposteurs. Dire qu'ils ont été sincères, c'est au fond confesser la divinité de leur œuvre ; car la réalité de la vie du Christ étant posée d'une part, et de l'autre la sincérité de cette même vie étant accordée, on ne peut pas, devant la nature et la suite des événements qui en forment le tissu, se défendre de cette conclusion : Jésus-Christ est Dieu. Si au contraire on affirme que Jésus-Christ et ses apôtres ont été des imposteurs, on se place dans une position trèsdure à l'esprit. Pourquoi? Parce que tout Jésus-Christ, tous les

apôtres, tous les martyrs sont la sincérité de Thomme à son degré le plus sensible; parce que Dieu a mis dans la personne de Jésus-Christ, dans la vie de ses apôtres, dans la mort de ses martyrs, un air et un parfum de bonne foi qui ne laisse pas supposer que toute cette belle histoire nest, durant trois siècles, qu'un amas dimpostures plongées dans le sang. Aujourd'hui, dailleurs, le christianisme est sincère ; on ne peut pas accuser de mensonge la multitude d'hommes civilisés qui croient à Jésus-Christ, qui prétendent avoir la démonstration quotidienne de sa divinité, qui disent qu'indépendamment même de l'histoire évangélique, la seule action du Christ sur eux leur en manifeste la toute-puissante réalité; et c'est la thèse d'un Allemand célèbre qui, ayant fait le vide historique autour de lui, et constatant au-dedans de son âme l'influence du Sauveur des hommes, disait à l'Allemagne : Mais moi qui vis, qui sens, qui pense, je vis avec Jésus-Christ, je sens avec Jésus-Christ, je pense avec Jésus-Christ ; il m'élève au-dessus de moi, il me purifie, il me donne ce que rien de ce monde ne m'a jamais donné ; il est donc plus que moi, plus que le monde, plus que l'âme, il est Dieu. Oui, nous sommes sincères, et si tous les chrétiens ne prouvent pas leur sincérité par leurs vertus, il en est beaucoup du moins qui rendent à Jésus-Christ ce témoignage de leur foi. Oseriez-vous les taxer d'hypocrisie? Oseriez-vous flétrir le cœur et les actions d'un si grand nombre d'hommes liés à vous par tant de nœuds ? Hypocrites, et pourquoi, dans quel but? Quel plaisir d'être chaste par hypocrisie? Quel singulier dessein, et quel étrange salaire de ce sacrifice? Nous sommes donc sincères, et nous pouvons dire de Jésus-Christ, l'époux de nos âmes, comme Pauline de Polyeucte, et avec le même accent :

Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières*; Je vois, je sais, je crois !

Mais si le christianisme est sincère aujourd'hui, comment de la plus haute imposture possible, qui est de se dire Dieu, ce torrent, cette mer de sincérité aurait-elle étendu ses golfes et ses horizons jusqu'à nous, jusqu'au centre de 1 humanité actuelle?

Une cause souillée ne peut pas produire un effet pur, et si aujourd'hui le christianisme est sincère, il Tétait hier, avant-hier , aux jours de sa jeunesse , il 1 était en Jésus-Christ , le premier cœur d'où il est sorti pour embraser le nôtre et le rendre vrai. Ou du moins, si vous niez la conséquence sous cette forme, reconnaissez en Jésus-Christ, dans ses apôtres et ses martyrs, des signes de sincérité plus grands encore que ceux du christianisme présent, et comprenez pourquoi l'incroyance a besoin de rejeter hors de l'histoire les temps primitifs de la chrétienté, de peur que leur ayant une fois donné droit de bourgeoisie, ils ne ceignent trop aisément la couronne dune incontestable divinité. Oui, nos ancêtres, les incroyants français, ont eu la hardiesse qu'il fallait avoir ; ils ont mis la question là où elle est, et quiconque ne les imite pas, à tous risques et périls, est un lâche dans l'ordre de la négation ou un enfant. jNos pères , là comme ailleurs , allaient droit au fond des choses ; ils comprenaient, avec l'intrépidité native de leur esprit, qu'il faut tout nier ou tout accorder. Je les en loue, car, après tout, quand on aime l'erreur, il vaut mieux y naviguer comme Colomb , que d'y naviguer comme ces barques timides qui n'osent pas s'avancer dans TOcéan, et qui se brisent à la pointe même du rivage. En allant loin, on arrive plus vite au bout, et le même esprit qui poursuivait l'erreur a de plus grandes chances de rentrer à pleines voiles dans la vérité.

Le génie allemand n'est pas doué, semble-t-il, de cet avantage de lucidité et de rapidité. C'est lui qui a créé la théorie du mythe, autour de laquelle il tourne depuis cinquante ans. Mais enfin, qu'est-ce donc que le mythe? Ecartez de la main les voûtes de cette cathédrale, et regardez cette autre voûte dont Pascal a dit : « Le silence éternel de ces espaces inconnus meffraie. w Par delà les astres que votre œil y découvrira sans peine , et comme à l'extrême frontière de l'étendue, vous discernerez je ne sais quelles étoiles problématiques. Sont-elles le fruit d'une vision que trompe léloignement? Ont-elles une totale subsistance? ou plutôt leur apparition n'a-t-elle pas pour cause tout à la fois une illusion d'optique et une certaine réalité? Ainsi arrivera-t-il

si, au lieu d'explorer les régions profondes du firmament, vous plongez un regard curieux jusqu'aux frontières de l'antiquité. Vous y remarquerez des récits qui inquiéteront votre intelligence, incertaine si elle doit les repousser tout à fait ou les admettre tout à fait. Jechoisis Prométhée pour exemple. Vous connaissez tous le thème de Prométhée , cet homme audacieux qui a dérobé le feu du ciel, et que Jupiter, en punition d'un si grand rapt, a fait clouer sur un roc, où son cœur est dévoré par un vautour. L'antiquité était pleine de ce récit , dont Eschyle a fait une des tragédies les plus singulières du théâtre grec. Qu'était-ce au fond que Prométhée? Etait-ce une fable pure? Il est bien difficile de le penser, Messieurs • l'homme part toujours dans ses croyances et ses souvenirs de quelque réalité , et lorsque ses croyances et ses souvenirs ont un caractère universel, il n'est pas logique de les déshonorer par un dédain absolu. Mais, d'un autre côté , rangercz-vous dans l'histoire le thème de Prométhée? Nous ne le pouvons pas davantage. Comment admettre qu'un homme a dérobé le feu du ciel, que Dieu la enchaîné à un roc, et que son cœur, toujours renaissant, y est la proie d'un vautour qui ne se rassasie jamais? Nous sommes ici évidemment entre la fable et l'histoire. Un événement relatif aux destinées religieuses du genre humain s'est passé au fond des siècles primordiaux ; tous les peuples en ont emporté la mémoire dans leurs émigrations ; mais à mesure que l'ombre du passé grandissait sur le monde , la physionomie véritable de cette tragédie antique a perdu de sa clarté ; l'imagination a porté secours à la mémoire , et Prométhée, cloué sur son roc, est devenu l'expression populaire et impérissable d'un grand crime, suivi d'une grande expiation. Cest là le mythe. Le mythe est un fait transfiguré par une idée , et l'antiquité nous apparaît à sa frontière , je répète l'expression , comme gardée par une légion de mythes, qui tous sont l'expression altérée de quelque vérité.

Cela étant, dit le docteur Strauss, l'un des plus célèbres tenants de l'école mythique, pourquoi Jésus-Christ ne serait-il pas un mythe ? pourquoi les Evangiles seraient-ils autre chose qu un

ensemble de mythes , c'est-à-dire de faits réels transfigurés par des idées ? Voyons si la chose nest pas possible ; et, en second lieu, si elle n'est pas réelle.

Quelle soit possible d'abord, l'analogie ne laisse guère lieu d'en douter. Est-il une religion, soit lidolàtrie, soit le brahmanisme ou le bouddhisme, qui ait une autre subsistance que celle d'un vaste ensemble de faits et d'idées altérés les uns par les autres? Si vous le niez, chrétiens, vous vous portez à vous-mêmes un bien grand coup. Car vous affirmez par là que l'humanité est capable, tant elle est dépourvue de sens, d'adorer pendant des siècles des fables dénuées de toute espèce de fondement, soit traditionnel, soit idéal. Evidemment vous ne le pouvez pas; vous devez convenir, sous peine de vous blesser vous-mêmes, que partout où l'homme a fléchi le genou avec quelque universalité et quelque perpétuité, il avait devant lui des faits incrustés dans des conceptions. Mais si c'est là le phénomène général, pourquoi le christianisme ne se serait-il pas produit sous l'empire de la même loi? Sans doute les chrétiens adorent des faits j Jésus- Christ est un fait ; seulement comme dans toutes les occasions de cette nature, le fait primordial, quoique certain, a subi dans la pensée de ses adorateurs, avec le cours du temps et la fascination d'une idée préconçue, des modifications qui le tirent de l'histoire pure pour le ranger dans l'espèce des mythes. Que Jésus-Christ n'ait pas subi une transformation aussi complète que les faits plus lointains de la haute antiquité, on peut sans crainte y consentir; mais le plus ou le moins n'est qu'une question secondaire, et il n'en reste pas moins que la personne du Christ et l'événement chrétien sont compris dans la loi générale qui rattache au mythe toutes les religions connues.

On peut d'autant moins en douter que la publication des Evangiles n'est pas contemporaine du Christ. De l'aveu même des chrétiens , un assez grand nombre d'années de tradition et de prédication a précédé l'ère de l'écriture évangélique, et si l'on s'en rapporte à une critique exacte, ce ne sera pas avant la moitié du deuxième siècle qu'il sera permis de placer le règne assuré du

Nouveau-Testament. Que d'espace laissé à limagination et à la foi pour transformer Jésus-Christ!

Cette transformation était d'autant plus facile, remarquez-le bien, que l'idée messianique préexistait à Jésus-Christ. Bien avant qu'il parût, cette idée courait dans les veines du peuple juif 5 une foule d'hommes , attentifs à la voix des prophètes , s'étaient occupés du Messie à venir, et après que le Christ s'en fut attribué la mission, il était naturel qu'on lui en appliquât tous les traits. L idée messianique était le moule où se formait depuis des siècles le mythe de Jésus-Christ ; Jésus-Christ n'avait en quelque sorte qu'à se laisser faire, et lorsqu'il fut mort, sa vie entra de soi-même, comme une matière en fusion, dans le moule du messianisme, d'où il sortit enfin tel qu'il est aujourd'hui sous l'œil étonné des générations.

L'analogie, le temps, l'idée préconçue du Messie, toutes ces circonstances nous mènent à conclure que le christianisme a pu se former, comme toutes les religions de l'antiquité, par le principe de la transfiguration mythique. Mais un examen plus sévère nous conduira bien au delà de celte conclusion et nous fera discerner dans le Nouveau-Testament tous les caractères d'un mythe accompli.

Premièrement, la vie de Jésus-Christ, telle qu'elle est rapportée dans les Evangiles, est empreinte d'un merveilleux continuel. Depuis lange, qui annonce sa conception au sein de la Vierge Marie, jusqu'à sa résurrection et son ascension, pas un événement de cette existence n'est conforme au cours de la nature. Chaque parole enfante un prodige, chaque pas est un miracle, et le miracle semble lutter avec lui-même pour se surpasser de moment en moment et confondre les dernières espérances de la raison. Or, précisément le merveilleux est l'inséparable compagnon du mythe et a le même siège que lui. Où trouvons-nous, en effet, le merveilleux? Est-ce sous nos regards; proche de nous, dans le monde moderne,- enfin ? Jamais. Tout ce que nous voyons est simple et naturel ; des lois générales, d'où procède un ordre constant, régissent le monde qui est devant nous: Dieu n'y in-

tervient en aucune manière par des coups bizarres et subits; mais il laisse aux causes secondes leur indissoluble enchaînement. Où donc trouvons-nous le merveilleux? Là même où nous découvrons le mythe, dans l'antiquité. L'antiquité est le siège de l'un et de lautre, et le mythe même ne nous est révélé que par la présence du merveilleux. Car si rien n'était merveilleux dans l'antiquité, tout serait histoire. Mais alors, qui est-ce qui distingue le merveilleux de Jésus-Christ de tout autre merveilleux? En soi, rien ; quant à la place, rien encore, puisque cette place est l'antiquité. Pourquoi donc , s'il vous plait, coupez-vous en deux l'antiquité, l'une fausse, l'une vraie ? Pourquoi repoussezvous dans le mythe le merveilleux antérieur à Jésus-Christ, et donnez-vous rang d'histoire au merveilleux qui lui est contemporain? La raison ne saisit aucun motif de ce discernement, si ce n'est que vous appelez le temps de Jésus-Christ un temps historique, par opposition à d'autres époques que vous appelez des temps fabuleux. Mais le merveilleux est justement le trait propre qui distingue les siècles de la fable , des siècles de l'histoire : car, sans cela, où serait le principe de leur distinction?

En second lieu , il est manifeste , à la première lecture des Evangiles, qu'ils ne présentent aucune suite chronologique, rien qui annonce l'histoire , mais que ce sont de simples matériaux ramassés au hasard dans les esprits, sans même que l'on se soit inquiété d'y mettre la moindre vraisemblance d'harmonie. Tout y est confusion et contradiction. Le docteur Strauss n'a eu qu'à laisser courir son regard et sa plume pour former quatre volumes, des incroyables méprises dont ils sont remplis. Et il ne faut pas en accuser les évangélistes ; c'est là même la preuve de leur sincérité. Ils ont pris le mythe comme ils l'ont trouvé, flottant, indécis, contradictoire à lui-même, comme tout ce qui sort du confluent ténébreux des faits et des idées. Plus d'un siècle avait passé sur la vie de Jésus-Christ; on en avait promené les lambeaux de l'Orient à l'Occident, sous le coup de sentiments et de pensées qui avaient des origines diverses, et bien que le type eût quelque unité, à cause de la forme messianique qui était le point

de départ primitif, néanmoins il était impossible que lélaboration finale de tant d'éléments ne portât pas des cicatrices visibles du désaccord et de la variété.

Telle est, Messieurs, largumentation de l'école mythique. Je ne crois pas vous en avoir dissimulé la force ; je naime pas à amoindrir les ennemis de la vérité. A quoi cela peut-il servir? Quand j'aurais abusé, un moment, de votre pénétration et de votre souvenir des choses , rentrés chez vous , un coup dœil sur le docteur Strauss vous révélerait mon peu de sincérité , et la cause que je défends, pour avoir gagné un quart d'heure, perdrait un siècle dans votre esprit. Non, Messieurs, c'est moins qu'un devoir, c'est un plaisir d'être sincère quand on a la vérité pour soi ; et si les arguments de l'école mythique ont manqué de force en passant par ma bouche, c'est qu'après trois mois consacrés à leur étude, il ne m'a pas été possible de leur donner plus d'éclat et plus d'autorité. Ne vous le dissimulez pas, toutefois, l'œuvre est habile autant qu'elle a pu l'être. Vous le voyez, la réalité historique de Jésus-Christ n'est plus niée ; on ne vient plus se briser contre la constitution même de l'histoire, et néanmoins, tout en demeurant un fait, Jésus-Christ est désarmé de la puissance du fait. D'un autre côté, il n'est plus nécessaire de combattre l'impression de bonne foi qui résulte de sa vie et de la vie des siens. On accorde cette bonne foi. Jésus croyait en soi et l'on croyait en lui. On y croyait devant César, on y croit devant l'incrédulité. Vos pères donnaient leur sang pour des faits et des idées ; vous donnez le vôtre pour des faits et des idées. Seulement, vous ne les entendez pas bien, et il est permis, il est honorable, il est glorieux de vivre et de mourir pour des choses que l'on n'entend pas bien.

Je crois, Messieurs, l'exposition suffisante, et je vais aborder de front cette grande machine de guerre germanique.

Nierai-je l'existence des mythes ? Non , Messieurs ; le mythe me parait historiquement la chose du monde la plus véritable. J'admets que l'homme, abandonné à la tradition pendant un long cours de siècles , finit par ne plus bien discerner l'encadrement

et le texte primitif des événements. Comme un tableau devant lequel le spectateur recule toujours , le genre humain recule devant le passé , et si bien qu'il le regarde , il vient un moment où sa vue sobscurcit. Cependant, limagination travaillant sur ce spectacle devenu lointain, y ajoute des traits nouveaux ; 1 idée domine le fait, et il se produit quelque chose qui nest plus ni une histoire ni une fable , mais que nous appelons un mytiie. La mythologie est lensemble de toutes les créations de l'esprit humain entre l'ombre et la lumière de l'antiquité. Car, remarquezle, quel est le théâtre des mythes? C'est Tantiquité, ou plutôt c'est la tradition abandonnée toute seule au cours de l'humanité qui la porte en avançant et la poussant. C'est la tradition pure qui est le siège du mythe. Mais là où se lève 1 Écriture, là où apparaît le récit immobilisé, là où l'airain scriptural est posé en face des générations , à l'instant la puissance mythique de l'homme s'évanouit. Car alors le fait reste devant lui dans ses proportions véridiques, il reste en commandant à son imagination , et mille ans n'y peuvent pas plus qu'un jour. Jamais, depuis Hérodote et Tacite, vous a-t-on signalé des mythes dans Ihistoire? Cliarlemagne est-il devenu un mythe au bout de mille ans ? Clovis au bout de treize cents ? Auguste, César, en senfonçant dans le passé, ont-ils pris quelque apparence mythique? iSon; le point le plus éloigné où l'historien moderne cherche à découvrir le mythe , c'est , par exemple , le commencement de Rome , Romulus et Rémus. Pourquoi? Parce que bien qu'on s'approchât de l'Ecriture , bien qu'elle préexistât dans d'autres pays , elle n'avait pas encore reçu la garde de l'histoire romaine. Mais, une fois l'Ecriture vivante , une fois qu'elle s'est emparée de la trame générale de l'histoire, à l'instant le moule mythique est brisé.

Or, Jésus-Christ n'appartient pas au règne de la tradition, mais au régne de lEcriture. Il est né en pleine Ecriture, sur un terrain où il est impossible au mythe de prendre racine et de se développer. La Providence avait tout prévu et tout préparé de loin, et si vous vous êtes demandé quelquefois pourquoi Jésus- Christ est venu si tard, vous en voyez maintenant une raison. Il

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