II
est venu si tard pour n'être pas dans lantiquité, pour être au centre de lÉcriture ; car il nest pas la première Ecriture, il s'en est bien gardé, il nest pas la première Ecriture, il est lEcriture après quinze cents ans, et si vous ne voulez compter que depuis Hérodote, il est encore lEcriture après cinq cents ans. Ainsi il est moderne, et quand même le monde durerait des siècles sans nombre, comme au moyen de lEcriture tout est présent, parce que d'un coup d'œil et avec la rapidité de léclair nous parcourons toute la chaîne de l histoire, Jésus-Christ est à jamais nouveau, assis dans la pleine réalité des événements qui composent la vie connue et certaine du genre humain.
Je pourrais marrèter là, Messieurs, car vous voyez bien que la machine mythique est par terre, puisque la condition fondamentale du mythe, qui est l'absence de TEcriture, manque en Jésus-Christ. Le docteur Strauss lui-même convient expressément que le mythe nest pas possible avec lEcriture; aussi cherche-t-il à dépouiller Jésus-Christ du caractère scriptural en reculant la publication des Evangiles aussi tard qu'il peut. Nous verrons bientôt la faiblesse de cette ressource, si vous me permettez de suivre pas à pas la trace de son argumentation.
L'analogie, dit-il, est contre Jésus-Christ, puisque le mythe est la base de toutes les religions connues. Je le nie. Le mythe est la base des religions de l'antiquité, sauf le mosaïsme, parce que tous ces cultes plongeaient leurs racines dans une tradition dont l'Écriture n'avait point arrêté les ombres et prévenu les écarts. Mais, lEcriture venue, les faux cultes eux-mêmes, tels que celui de Mahomet, ont pris une consistance historique qui les sépare manifestement des sacerdoces et des dogmes corrompus de l'antiquité. La différence saute aux yeux. C'est pourquoi, nous chrétiens, et vous qui combattez le christianisme, il ne nous viendra pas même à l'esprit de combattre Mahomet en faisant de sa personne un mythe, et du Coran un recueil mythique. La force de lEcriture, sous l'empire de laquelle il a vécu, nous interdit jusqu'à la pensée dune aussi chimérique témérité. Nous sommes contraints d'avouer qu'il est un personnage réel, qu'il a écrit ou
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dicté le Coran, organisé l'islamisme, et notre seule ressource contre ses prétentions sur nous est de le traiter d imposteur , de lui dire énergiquement : Tu en as menti. Mais la chose est plus diiïicile en ce cas, le succès tout autrement coûteux ; et voilà pourquoi le rationalisme dispute avec tant d'art au Christ sa puissante réalité. Quoi qu'il en soit, l'analogie que l'on invoque pour étendre le nuage du mythe jusque sur lui est une analogie sans fondement. Une grande ligne de démarcation sépare en deux hémisphères tous les cultes connus , 1 hémisphère mythique et 1 hémisphère réel : celui-là contient les cultes formés dans les temps primitifs, sous 1 empire dune tradition mohilej celui-ci contient les cultes vrais ou faux que 1 Ecriture a enchainés dans une histoire et un dogme déterminés. Pour rejeter les premiers, il suffît de leur opposer leur nature mythique; pour rejeter les seconds, il faut entrer dans la discussion de leur valeur historique, intellectuelle, morale et sociale.
Il est vrai que 1 on conteste à Jésus-Christ son caractère scriptural, mais comment? parce que, dit-on, il est impossible d'établir que la publication des Evangiles ait eu lieu avant l'an 1§0 de l'ère, d'où il suit que le type du Christ a flotté pendant plus d'un siècle à la merci de la tradition. Messieurs, quand je l'accorderais ! quand j'accorderais que nos Evangiles n'ont point paru avant Tan laO! Mais avant loO, l'Ecriture existait en dehors de l'école chrétienne; elle existait chez les Juifs, chez les Grecs, chez les Romains, sur tout le théâtre où se débattait la question du christianisme ; l'histoire était fondée par la publicité et l'immutabilité des monuments. Avant loO, on annonçait Jésus-Christ mort et ressuscité dans toutes les synagogues qui couvraient, et même au delà, la surface du monde romain; on Tannoncait publiquement dans le palais des Césars et au Prétoire de tous les proconsuls. Avant loO, j ai cité Tacite et Pline le Jeune, qui attestent qu'il en était ainsi. Ces prédications, ces témoignages, ces discussions, cette lutte, ce sang, tout cela était public, était écrit; ce n'était pas une tradition morte, livrée aux cliances du temps et de l'imagination pendant mille ans d indifférence et de paix. On donnait
au même moment sa parole et sa vie; et trois sociétés ensemble, souverainement intéressées à ce qui se passait, la société chrétienne, la société juive et la société romaine, se rencontraient sur ce champ de bataille dont vous circonscrivez vous-mêmes à un peu plus d un siècle la limite traditionnelle. Eh quoi ! ces Juifs à qui Ion disait : Vous avez tué Jésus-Christ ! ces princes et ces présidents dont on foulait aux pieds les ordres au nom de Jésus-Ciirist; quoi ! pas un d'eux ne s'est aperçu quil sagissait d'un mythe à létat de formation? Non, tout le monde était dans le sang, et par conséquent dans la réalité; tout le monde était dans la discussion , et par conséquent dans la force et dans la gloire de la publicité qui est le fondement de toute 1 histoire. Peu importe donc la date des Evangiles ; car l'histoire porte les Evangiles. S'ils n'ont paru que cent vingt ans après Jésus-Christ, ils vivaient avant de naître , ils vivaient dans la bouche des apôtres, dans le sang des martyrs, dans la haine du monde, dans la poitrine de millions d'hommes qui confessaient Jésus-Christ mort et ressuscité. Quelle pitié , Messieurs , quelle faiblesse ! Comparer une religion dont les origines sont aussi publiques et militantes, et dont la tradition n'aurait précédé l'Ecriture que de cent vingt ans, à ces cultes sans histoire, plongés pendant deux mille ans dans les eaux mortes d'une tradition qui n était confiée à personne et pour laquelle personne n'a jamais donné une goutte de son sang !
J'ai à peine besoin de vous dire, Messieurs, que nous n'acceptons pas la date qu'on veut bien assigner à la publication des Evangiles. Les Évangiles sont des écritures publiques, contenant des faits publics, qui entrent dans la trame publique de l'histoire; ils portent le nom de trois apôtres et d'un disciple célèbre qui étaient des hommes publics dans une société publique ; or, il est impossible qu'une telle attribution, dans de telles circonstances, soit contraire à la vérité. Les lois mathématiques de la publicité ne le permettent pas. Les Évangiles sont des apôtres ; ils ont la valeur de leur témoignage, et la date de leur vie, c'est-à-dire la date d'une vie contemporaine et la valeur d'un témoignage
contemporain. Ce détail dauthenticité se soude à rauthenticité générale des origines chrétiennes et n'en est pas séparable. Jugez encore une fois du rapport qui existe entre de tels monuments et les mythes obscurs sortis de l'abime sourd et sans lumière de la haute antiquité.
En vain pour rejeter Jésus-Christ plus loin que son temps , appelle-t-on au secours l'idée messianique qui avait préparé sa venue. D'abord, l'idée messianique n'était pas un mythe; elle appartenait à un peuple scriptural, à un peuple écrivant et écrit, et elle-même était une part de son écriture. C était une idée fixe et un fait fixe. Mais quand même primitivement le messianisme eût été un mythe, il ne peut plus garder ce caractère dans son application à Jésus-Christ. Car cette application à Jésus-Christ était moderne ; elle s'opérait à une époque toute scripturale et publique, et par conséquent, quoi qu'il en eût été dans le passé, le mythe disparaissait au grand jour de Jésus-Christ et de son siècle. La question réelle étouffait la question chimérique.
Restent , Messieurs , les signes mythiques que Ion prétend découvrir dans l'histoire même, de Jésus-Christ. Le premier de ces signes est le merveilleux. Le merveilleux, dit-on, est le caractère mythique proprement dit ; partout où il se montre, l'histoire disparaît; car le miracle étant impossible en soi, tout récit qui le contient ne saurait évidemment être historique. Ainsi, nous dit le docteur Strauss, je renverse toute votre dogmatisation par ce seul mot : L'Evangile est un tissu de miracles ; or, le miracle est impossible : donc 1 histoire en est impossible aussi , et par conséquent, cette histoire n'existe pas. Ce ne peut être qu'un mythe.
Que le miracle soit impossible ou non, c'est une question de métaphysique que j'ai déjà traitée et sur laquelle je ne reviendrai pas. Mais, à tout le moins, c'est une question. Vous, rationalistes, vous n'admettez pas la possibilité de l'action souveraine de Dieu en ce monde ; nous, chrétiens, nous l'admettons. Or , nous sommes des hommes comme vous, des intelligences comme vous ; si vous êtes nombreux, nous le sommes plus que vous ; si vous êtes savants, nous le sommes autant que vous. Et tandis
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que vous niez le miracle, nous en demandons tous les jours à Dieu, persuadés quil manifeste ainsi sa puissance et sa bonté à notre égard, même encore aujourd'hui. Nous allons plus loin: nous ne concevons pas lidée de Dieu sans l'idée dune souveraineté qui puisse se manifester par la toute-puissance de son action, en sorte que pour nous la négation de la possibilité du miracle est la négation même de lidée de Dieu. Dieu , selon nous , est miraculeux de sa nature , et si l'histoire cesse par le miracle, nous pensons que Dieu cesse sans le miracle. Un abime sépare, vous le voyez, ces deux sentiments. Que s'ensuit-il? Il s'ensuit que la possibilité du miracle est une question , et par conséquent que décider de la réalité de l'histoire par la présence ou l'absence du miracle, c'est décider une question par une autre question, procédé contraire aux règles de la logique et du sens commun. Quoi ! des monuments sont authentiques, ils s'enchaînent les uns aux autres dans un ordre visible et constant, ils se lient à toute la suite de la vie humaine publique, ils sont inattaquables, certains, consacrés , c'est folie d'y toucher j mais le doigt de Dieu s'y trouve, ce doigt qui a créé le monde, et cela suffît, 1 histoire a disparu. Vous me dispenserez. Messieurs, même en supposant que le miracle soit problématique en soi, de nier le certain à cause de l'incertain. Nous autres chrétiens, nous admettons l'incertain sur la foi du certain : chacun a sa logique.
On insiste en faisant remarquer que le merveilleux est le seul caractère qui distingue la fable de l'histoire. Cela n'est pas, Messieurs ; la ligne de démarcation entre l'histoire et la fable gît ailleurs ; elle gît dans la différence des choses sans suite et sans monuments publics avec des choses suivies et orientées de toutes parts par la publicité. Je l'ai dit, je ne le répète plus.
Le docteur Strauss est-il plus heureux dans ce qui fait le fond de son livre , le relevé des innombrables méprises et contradictions de nos évangélistes ? Je ne le crois pas. J'ai lu ce livre avec attention et labeur, et voici comment je m'y prenais. Après avoir étudié un paragraphe , toujours fort long , et il y en a cent quarante-neuf distribués en quatre volumes , je fermais le livre
pour me remettre un peu de la fatigue et d'une sorte de frayeur involontaire causée par l'abondance de l'érudition. Puis, ouvrant l'Evangile que je baisais respectueusement, je lisais les textes qui avaient été l'objet de la discussion , pour voir si par les seules lumières d'une littérature commune et sans le secours d'aucun commentateur, je ne parviendrais pas à rompre le nœud de la difliculté. Eh bien ! à part trois ou quatre passages, il ne m'a jamais fallu plus de dix minutes pour dissiper le charme d'une vaine science et sourire au dedans de moi de l'impuissance à laquelle Dieu a condamné Terreur. Je ne puis pas, Messieurs, vous faire passer en revue toute cette légion de textes torturés par le rationalisme; je me bornerai à deux exemples pris au hasard.
Saint Luc, ayant à raconter la naissance de Jésus -Christ à Bethléem, hors du pays de ses parents, s'exprime en ces termes : // arriva dans ce.^ jours— là qu il parut un édit de Cc.s'ar ydugusle pour dénombrer toute la terre,' ce premier de no mbremenf fut fait par le prc'sident de Syrie Cyrinus. Là dessus, le docteur Strauss, après avoir établi d'abord très-scientifiquement que le dénombrement n'était pas possible, ouvre les antiquités judaïques de Flavien Josèphe, et montre par un texte formel que Cyrinus n'avait gouverné la Syrie que dix ans après la naissance de Jésus-Christ. Vous jugez du triomphe. Or, savez-vous ce qu'il faut pour résoudre la difficulté ? Vous pensez peut-être qu'il sera nécessaire de modifier un mot, une lettre? non, ce sera moins que cela. \ous connaissez tous la valeur d'un accent dans la langue grecque ; changez donc un accent , et voici quel sera le sens de l'évangéliste : // arrica dans ces jours-là qu il parut un édit de César Auguste pour dénombrer toute la terre,' c'est ce même premier dénombrement qui fut fait par le président de Syrie Cyrinus. C est-à-dire que l'ordre ayant été donné du dénombrement de l'empire romain, et cet ordre ayant reçu un commencement d'exécution, il ne fut pourtant accompli que dix années plus tard, sous le président Cyrinus. Et si l'historien sacré fait mention de Cyrinus, c'est précisément pour imprimer un caractère authentique à sa déclara-
tion j car s'il s'était contenté de dire : // parut un edit de César Auguste pour de'nomhrer toute la terre, on aurait pu lui objecter que le dénombrement ne sétait pas accompli au moment de la naissance du Christ. Il prévient donc l'objection en disant : C'est ce même premier dénombrement qui fut fait par te président de Syrie Cyrinus.
Voici un autre exemple. Il est dit , à propos de la résurrection de JNotre-Seigneur, que les saintes femmes allèrent au tombeau, selon saint Marc , le soleil étant déjà levé , et selon saint Jean, lorsque les ténèbres régnaient encore. Le docteur Strauss remarque cette contradiction parmi un très-grand nombre d'autres qu'il prétend découvrir dans le fait de la résurrection, et il ne manque pas d'en tirer parti. Mais que faut-il donc pour résoudre cette terrible difficulté ? Il suffit de comprendre que lorsqu'on commence une course de grand matin, il est possible de partir avec les ténèbres et d arriver avec le jour.
Je vous atteste. Messieurs, qu'à part un très-petit nombre de passages , rien ne m'a causé un embarras plus sérieux. En sorte qu'après que le livre me fut souvent tombé des mains par l'ennui, les mains me tombèrent encore en pensant que c'était là de la science, la science allemande, cette science au nom de laquelle, à nous, prédicateurs et écrivains catholiques de France, on porte de superbes défis , en nous disant : Vous parlez du Christ et de rÉvangile , vous les citez ! mais à l'heure qu'il est , simples que vous êtes , l'Allemagne a détruit le Christ et l'Evangile ; elle les a pesés dans la lumière de la critique , et tout cela n'est plus qu'une ombre, un rêve, un mythe!
Laissons ce triomphe à l'orgueil , et nous, fils du bon sens, cherchons pourquoi l'histoire de Jésus-Christ prête au genre d'attaques que je viens de vous signaler. Si la Providence l'eut voulu, Jésus-Christ n'eût eu qu'un seul historien conduisant d un bout à l'autre le fil de sa vie avec une clarté chonologique qui eût mis chaque partie dans sa vraie place, et le tout à l'abri de la plus légère discussion. Mais la Providence ne l'a pas voulu. Elle souhaitait que l'Evangile fût l'œuvre de plusieurs hommes différents
dâge, de génie, de style et de point de vue, et dont aucun ne rassemblât sous sa plume tous les matériaux de la vie du Christ, mais de simples fragments dont le choix même fût arbitraire, La pensée de Dieu en cela était de faire de la biographie de son fils un miracle de vérité intime que lœil le plus vulgaire pût discerner, et qu'on ne rencontrât en aucune autre vie de quelque homme que ce fût. En effet, dès le premier regard, la multiplicité des évangélistes est frappante, non-seulement à cause du frontispice, qui porte des noms différents, mais par le reflet de leur nature personnelle en chacun des Evangiles. On voit, on sent que saint Mathieu, saint Marc, saint Luc, saint Jean, sont des âmes diverses, et quils burinent chacun de leur côté la figure de leur maître bien-aimé, sans prendre le moindre souci de ce que fait leur voisin , ni même de ce que demande la suite de la chronologie. De là un choix arbitraire de fragments, un défaut de liaisons, des contradictions apparentes, des détails omis dans celui-ci et rapportés dans celui-là, une multitude de variétés dont on ne se rend aucune raison. Cela est vrai. Et pourtant c'est bien dans les quatre évangélistes la même figure du Christ, la même sublimité, la même tendresse, la même force, la même parole, le même accent, la même singularité suprême de physionomie. Ouvrez saint Mathieu, le publicain, ou saint Jean, le jeune homme vierge et contemplatif; choisissez telle phrase que vous voudrez dans lun et dans l'autre, aussi différente par l'expression que par le sujet, et prononcez-la devant dix mille hommes assemblés, tous lèveront la tète, ils ont reconnu Jésus-Christ. Et plus on montrera le désaccord extérieur des évangélistes, {#us cet accord intime d'où ressort l'unité morale du Christ deviendra une preuve de leur fidélité. S ils rendent unanimement si bien la figure inimitable de Jésus-Christ, c'est qu'il est devant eux ; ils le voient tel qu'il fut et tel qu ils n'ont pu loublier. Ils le voient avec leurs sens, avec leur cœur, avec l'exactitude d'un amour qui va donner son sang; ils sont à la fois témoins, peintres et martyrs. Cette pose de Dieu devant l'homme ne s'est vue qu'une fois, et c'est pourquoi il n'y a qu'un Evangile, bien qu'il y ait quatre évangélistes.
Aussi quelle âme y est insensible ? quelle âme n'oublia un jour la science aux pieds de Jésus-Christ peint par ses apôtres? Ecoutez, pour en finir, une parole française qui nous consolera des fureurs dune science que l'Evangile n'a pas désarmée. Elle est d'un homme dont je vous ai déjà cité le jugement sur Jésus-Christ, et elle exprime dans une langue claire et heureuse le sentiment que laisse au profane comme au chrétien la lecture de l'Evangile. « Dirons-nous que l'histoire de 1 Evangile est inventée à plaisir? Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente, et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus- Christ. Au fond, c'est reculer la diflkulté sans la détruire; il serait bien plus inconcevable que plusieurs hommes daccord eussent fabriqué ce livre, qu'il ne 1 est qu un seul en ait fourni le sujet. Jamais des auteurs juifs n'eussent trouvé ce ton ni cette morale ; et 1 Evangile a des caractères de vérité si grands, si fra].pants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros ! »
Voilà la langue française et le génie français. Et c'est pourquoi vous ne devez pas être surpris de revenir au Christ après Tavoir quitté. La lucidité de notre intelligence nationale soutient en vous la lumière de la grâce , et vous fait traverser comme des géants ces abimes hérissés de science, mais d'une science qui brave l'âme. Soyez fidèles à ce double don qui vous porte vers Dieu ; jugez de la puissance de Jésus-Christ par les efforts si contradictoires et si vains de ses adversaires, et permettez-moi de vous rappeler, en finissant, un trait célèbre qui peint cette puissance, et dint quinze siècles ont confirmé leloquente prophétie.
Quand l'empereur Julien s'attaquait au christianisme par cette guerre de ruse et de violence qui porte son nom, et qu'absent de l'empire, il était allé chercher dans les batailles la consécration d un pouvoir et d une popularité qui devaient, dans sa pensée, achever la ruine de Jésus-Christ, un de ses familiers, le rhéteur Libanius, rencontrant un chrétien, lui demanda par dérision et avec toute l'insulte d'un succès déjà sûr, ce que faisait le Galiléen : le chrétien répondit : Il fait un cercueil. Quelque temps
après, Libanius prononçait l'oraison funèbre de Julien devant son corps meurtri et sa puissance évanouie. Ce que faisait alors le Galiléen, Messieurs, il le fait toujours, quels que soient larme et lorgueil quon oppose à sa croix. Il serait long d'en déduire tous les fameux exemples ; mais nous en avons quelques-uns qui nous touchent de près, et par où Jésus-Christ, à l'extrémité des âges, nous a conflrmé le néant de ses ennemis. Ainsi, quand Voltaire se frottait de joie les mains, vers la fin de sa vie, en disant à ses fidèles : « Dans vingt ans, Dieu verra beau jeu ; » le Galiléen faisait un cercueil : c'était le cercueil de la monarchie française. Ainsi, quand une puissance d'un autre ordre^ mais issue de la sienne à quelque degré, tenait le Souverain Pontife dans une captivité qui présageait la chute au moins territoriale du vicaire de Jésus-Christ, le Galiléen faisait un cercueil : c'était le cercueil de Sainte-Hélène. Et aujourd'hui, en regardant l'Allemagne agitée par les convulsions d'une science qui n'a plus de rives et dont vous venez de voir un si lamentable travail, nous pouvons dire avec autant de certitude que d'espérance : Le Galiléen fait un cercueil, et c'est le cercueil du rationalisme. Et vous tous, enfants de ce siècle, mal instruits par les misères des erreurs passées, et qui cherchez hors de Jésus-Christ la voie, la vérité et la vie, le Galiléen fait un cercueil contre vous, et c'est le cercueil de toutes vos conceptions les plus chères. Et toujours en sera-t-il ainsi, le Galiléen ne faisant jamais que deux choses : vivre de sa personne, puis, soit avec du sang, soit avec de l'oubli, soit avec de la honte, mettre au tombeau tout ce qui n'est pas lui.