II
ment de ses destinées, et nous estimons quil est des cas où le droit du chef doit succomber devant le droit du peuple, plus général et plus profond. Il ne semble pas que cette pensée, contenue dans de certaines bornes, soit contraire aux notions de la justice et de la souveraineté. Elever un homme si haut quaucun événement ne doive le précipiter jamais du pouvoir de commander, c'est une sorte d idolâtrie qui perd le prince lui-même, en lexposant à ne plus connaître de bornes , parce qu il ne connaît plus de péril. Mais il n'en est pas moins vrai que la fidélité est un des sentiments les plus généreux de notre nature, un de ceux à qui le raisonnement pardonne même en le combattant. Figurezvous que vous avez vécu dans l'amitié d'un prince, qu'il a dépouillé pour vous la plupart des rayons de la majesté, que vous avez touché sa main, mangé à sa table, vu dans son cœur; qu'il a été votre compagnon d'armes, et que côte à côte avec lui, vous avez cheminé dans les hasards de la vie. Supposez qu'il ait conquis votre admiration par des qualités que la grandeur n'aura pas détruites en lui , et que même , par une exception du sort commun des roi<!, il ait appelé sur sa tête une couronne de gloire plus belle que la couronne de sa naissance. Ajoutez qu'il soit devenu malheureux, que vous n'ayez plus rien à espérer de lui que des dangers, et qu'il réclame enfin votre foi comme le der^ nier asile de sa fortune périe. Rassemblez ces traits dans votre esprit : c'était la position du général Drouot, 1 invincible prestige qui pesait, au retour de l'île d'Elbe, sur son cœur si pur et si droit. Le mal, s'il en avait, était pour lui l'honneur même. Et si plusieuî*s s'étonnent du soin que je prends de le justifier, c'est qu'ils ne savent point tout ce que lui coûta cette cruelle position, et que d'en être sorti plus vénéré de tous, comme il en est sorti,! est un des grands triomphes que l'âme d'un honnête homme ait jamais remporté sur les jugements du monde.
Faut-il maintenant vous peindre et même vous nommer, jour de Waterloo ! Vous trompâtes jusqu'au dernier moment le cœur des braves. La victoire se faisait un reproche et une douleur de les abandonner, elle qui s'était accoutumée à les servir jusque
dans leurs revers. La veille, lavant-veille, le matin même , le soir encore, elle était avec eux ; l'Anglais et le Prussien, séparés par d'habiles manœuvres, allaient l'un après l'autre nous ouvrir sur leurs débris le chemin de Bruxelles. Tout à coup Dieu retira sa main. C'est en vain que, sous les ordres de l'Empereur, Drouot multiplie son infatigable intrépidité, tout est perdu. Napoléon, enseveli dans des réflexions profondes, relève la tète, et dit encore une fois cette parole qu'il avait si souvent prononcée : « Où est Drouot? » Il ne devait plus le dire. L'air emporta cet adieu avec les dernières fumées du champ de bataille.
Quelques jours après, le général Drouot qui avait été créé pair de France par un décret antérieur, parut à la tribune, et essaya, quoique l'Empereur eût abdiqué lavant- veille, de ranimer le patriotisme public en exposant à la chambre toutes les ressources qui restaient pour préserver la France d'un second envahissement de l'étranger. Sa voix se perdit dans le trouble et le découragement universels. Le gouvernement provisoire le nomma commandant de la garde impériale qui venait d'arriver sous les murs de Paris, espérant que mieux que personne, par Tascendant de son caractère, il y maintiendrait la discipline et l'obéissance aux nécessités du moment. Ce moment était critique. Soixante-dix mille hommes de l'armée française étaient ralliés entre Paris et Laon ; d'autres troupes s'avançaient pour les soutenir ; une partie de la garde était devant Paris même; Paris contenait cinq cents pièces de canons de campagne. Il ne s'agissait plus des destinées d'un homme, mais de l'honneur national. La pensée de voir encore une fois, après une seule bataille, l'étranger maître de Paris, agitait jusqu'au fond le cœur du soldat. Il ne fallait qu'une heure et qu'un hasard pour qu'un mouvement militaire éclatât, et que personne ne fût plus maître de gouverner les événements. Le général Drouot comprit tout le péril, et que c'était un péril sans issue favorable pour les intérêts de la France. Un mouvement national sans doute eût repoussé Tétranger; il l'avait dit lui-même à la tribune , en invoquant l'exemple de Rome après la défaite de Cannes. Mais ce mouvement national n'existait pas, et nul
n'était capable de le créer. Le commandant de la garde impériale navait donc qu'un devoir à remplir, qui était de maintenir l'ordre, de calmer les esprits, de leur inspirer la résignation aux volontés du ciel, manifestées par des événements plus forts que tout le courage des hommes et que tout leur dévouement. Il y réussit. Le soldat reconnut et respecta la voix de Ihomme qui, après avoir aimé Napoléon jusqu'à lexil, et ne l'avoir pas quitté un seul jour depuis 1813, avait lui-même entendu la voix de la patrie lui demandant le sacrifice dune fidélité qui ne pouvait alors que la desservir. La garde se laissa conduire sur les bords de la Loire, et entraîna par son exemple le reste de l'armée. Là, Drouot prit sous ses yeux la cocarde blanche et signa le premier lacté de soumission au roi.
Il en est. Messieurs, qui regretteront peut-être devoir ce signe au front de Drouot. Ils auraient mieux aimé ne lui voir jamais d'autres couleurs que les couleurs de lEmpire. Pour nous, qui avons étudié sa vie , il est peu d instants où il nous ait paru plus digne de ce nom de Sage que Napoléon lui avait donné. Il montra là sous une nouvelle face ce discernement et ce courage du devoir qui , en arrachant à Ihomme le sacrifice de ses instincts les plus spécieux-, l'élêvent à toute la gloire de l'homme de bien.
Drouot était encore à la tête de la garde, lorsqu'il connut une ordonnance du roi dans laquelle il était proscrit avec d'autres comme coupable de haute trahison. Rien ne lui était plus facile que de fuir. C'est le conseil de la prudence dans les moments où les passions politiques ne laissent pas aux hommes les meilleurs le sang-froid de l'équité. Mais Drouot n'était pas capable de vivre un quart-d'heure sous le poids d'une accusation qui touchait à l'intégrité de sa conscience. Il quitta le jour même le commandement de la garde, et vint se présenter à Paris, aux portes de la prison de l'Abbaye. On ne voulut pas le recevoir. Il lui fallut faire plusieurs démarches pour obtenir son incarcération. Sur quoi il racontait plus tard avec une grâce parfaite , qu'il n'avait sollicité que deux places dans sa vie, lesquelles lui avaient d'abord
été refusées toutes deux, l'une chez les Frères des Ecoles chrétiennes, étant tout enfant, et l'autre à la prison de F Abbaye.
L'instruction de son procès fut longue. Il demanda plusieuis fois la grâce d être enfin jugé. Il ne l'obtint qu'après une attente et une captivité de huit mois. Un puissant intérêt lavait suivi dans sa prison, et l'accompagna devant le conseil de guerre qui allait prononcer sur son sort. Il établit toute sa défense sur ce point, que l'empereur Napoléon était souverain véritable de l'île d'Elbe , sans aucune restriction des droits de la souveraineté ; qu'il lui avait juré fidélité comme à un souverain reconnu de toutes les puissances de TEurope , et sur la foi d'un traité qui l)ermettait à quatre cents Français d'unir leur sort au sien. Il était un de ces Français. Quoi de plus sacré ! Avait-on voulu tendre un piège à ces soldats qui adoptaient le malheur et la patrie de leur Empereur tombé? Avaient-ils pu être à la fois les serviteurs de deux princes et de deux pays, être liés par deux devoirs contraires, soumis à deux serments qui se combattaient? Lui Drouot, n'en avait prêté qu'un. Il lavait prêté à l'empereur Napoléon, son ancien, son nouveau, son unique souverain. En vertu de ce serment , il devait l'obéissance du sujet et du soldat j on l'avait réclamée de lui ; il l'avait rendue en sujet fidèle, en soldat dévoué.
Cette défense, si simple et si généreuse qu'elle fût, avait pourtant quelque chose dinoui. Une raison froide et impartiale pouvait y rechercher des défauts; les passions politiques le pouvaient bien davantage encore. Mais la vie de Drouot s'était assise avec lui au siège de Taccusé; il prouvait son innocence bien moins par le raisonnement que par l'impossibilité où l'on était de le croire coupable. L'esprit résistait peut-être; l'àme était persuadée que le général Drouot ne s'était pas trompé sur une question de devoir et d honneur. Une émotion visible gagna les juges et rassemblée, lorsqu'à la fin d'un discours simple et ferme comme son cœur, l'accusé prononça ces paroles : « Telle a été ma conduite « dans lès dernières circonstances ; je n'ai été guidé que par « rhonneur elles obligations qui m'étaient imposées. Tant que « la reconnaissance, la fidélité aux serments, l'obéissance et l'ai-
« lâchement au souverain seront des vertus parmi les hommes, (( ma conduite sera justifiée aux yeux des gens de bien. Quel- « ques-uns trouveront peut-être que j'ai mal apprécié ma posi- « tion, que je me suis exagéré les obligations qu'elle mimposaitj « mais j'ai suivi la ligne que j'ai cru tracée par l'honneur, et je 'c serais coupable si je m'en étais écarté. Quoique je fasse le plus 'i grand cas de l'opinion des hommes, je tiens encore davantage « au témoignage de ma conscience, et mourir plutôt mille fois '( que de résister à ses impulsions. J'attends, Messieurs, avec une « respectueuse confiance le jugement que vous allez prononcer. '<■ Si vous croyez que mon sang soit nécessaire pour assurer la <c tranquillité de la France, mes derniers moments auront encore < été utiles à mon pays. »
Tout autre que Drouot eût succombé. Lui-même ne fut absous qu'à la minorité de trois voix contre quatre, et après six heures de délibération. Il dormait d'un sommeil paisible dans sa cellule de lAbbaye lorsqu'on vint lui apporter la nouvelle de son acquittement. C était déjà beaucoup. Mais Dieu préparait à son serviteur, au soldat chrétien de la République et de 1 Empire, un triomphe plus complet et digne de sa vertu. Le lendemain, vers le soir, une voiture vint le prendre à l'Abbaye par les ordres du roi, et le conduisit au château, où il fut introduit près de Louis XVIIL Le roi le reçut avec bonté, lui parla de l'attachement qu'il avait montré pour Napoléon, loua la reconnaissance t'omme la religion des grandes âmes et ajouta qu'il comptait désormais sur sa fidélité. Le proscrit de la veille s'inclina respectueusement. Le roi, en le congédiant, lui dit que des ordres étaient donnés pour qu il n'y eût point appel de la sentence du conseil de gueiTC, et que dès ce moment il était libre. Drouot traversa les appartements des Tuileries qu'il ne devait plus revoir; il descendit cet escalier par où il avait vu monter tant de grandeurs évanouies, et lui-même, débris de ces grandeurs, fils d'un temps qui n'était plus, il prit sans regret et pour toujours le chemin de la solitude et de l'obscurité.
Ici, Messieurs, je devrais marrêter peut-être. Ce serait à vous,
Lorrains, de vous lever maintenant, et de raconter au monde les trente années de paix qui ont achevé sous vos yeux cette vie sublime et modeste. Tant de qualités rares mais simples, tant de faits glorieux mais cachés, en composent le tissu, que la parole s'effraie d'avoir à dire ce que le cœur de tout le monde sent avec ime éloquence qui lui coûte si peu.
Rien n'est plus difficile, même aux hommes supérieurs, que de supporter le repos. Quand l'âme et le corps se sont habitués au travail solennel des grands événements, ils ne peuvent plus souffrir la simple et pacifique succession des jours. Cette paix froide leur est un tombeau. Ils regrettent le bruit, l'agitation, les alternatives des revers avec les succès , et toute cette tragédie des choses humaines où ils avaient naguère leur part et leur action. L'histoire ne compte qu'un très-petit nombre d'hommes qui aient passé de la vie publique à la vie privée en conservant, avec la tranquille possession d'eux-mêmes , la plénitude de leur grandeur. La plupart se consument dans un ennui vulgaire; d'autres demandent aux passions des sens l'oubli d'eux-mêmes et de leur dignité; les plus élevés succombent au poison mystérieux du chagrin. A regarder les vicissitudes qui avaient enlevé le jeune Drouot de la boutique de son père , pour le porter au pied d'un trône et aux côtés d'un conquérant, il semble que nul plus que lui n'aurait dû éprouver, dans l'affaissement subit de sa destinée, le désespoir des souvenirs et l'impuissance de vivre avec soi. Oui avait vu davantage et plus vite? Oui avait passé en moins de temps par plus de contrastes et d'émotions? Il est vrai, mais cette âme était plus grande encore que les événements dont la Providence lui avait donné le spectacle; elle revenait fortifiée et non pas abattue , donner elle-même au monde un spectacle capable de l'instruire et de le consoler. Tous en a^ez été, Messieurs, les heureux, les plus proches témoins; et la France vous rend cette justice que vous en avez mérité 1 honneur et connu tout le prix.
Vous avez vu pendant trente années le général Drouot volontairement descendu des hautes charges, oublier lui «cul ce
qu'il avait été, nen parler jamais qu'avec l'alarme dune exquise pudeur, ne se souvenir enfin du passé que pour élever les services des autres et honorer la mémoire du héros dont il avait été le serviteur et Tami. Vous Tavez vu content dune maison dans un faubourg de votre ville, réduire ses besoins avec l'austérité d'un Spartiate et le calcul d'un chrétien qui aime les pauvres avec la pauvreté. Vous l'avez vu pénétré d'une foi sincère, rapporter à Dieu tout le cours de sa vie, et donner de la vérité de sa religion par la sainteté de ses mœurs, une preuve que les camps eux-mêmes n'avaient point affaiblie. Vous l'avez vu se suffire à lui-même dans une solitude presque constante, non par éloignement des hommes, mais par une certaine force intérieure qui lui faisait de la retraite un besoin et comme un devoir. A^ous l'avez vu pendant vingt ans assiégé d'infirmités douloureuses, totalement aveugle les quatorze dernières années de sa vie , et néanmoins toujours calme et serein, ne parlant de son sort que pour le bénir et l'estimer plus heureux qu'aux jours de sa jeunesse et de sa prospérité. On n'approchait de sa maison que comme d'un sanctuaire, pour y chercher les plus saintes leçons de la vie ; on n'y entendit jamais que des actions de grâces et des louanges pour Dieu. Un parfum d honneur, de sincérité, de justice, de droiture, de piété et de joie s'en exhalait à toute heure, et y appelait une gloire que le temps ne diminuait pas. Vous savez si je dis vrai. Messieurs, vous savez si j'abuse de la parole et de l'assentiment de votre cœur.
On ne cessa de vous envier le trésor que vous possédiez. La Restauration voulut rappeler votre concitoyen dans les rangs de l'armée avec son grade de lieutenant-général, et en lui restituant les arrérages de sa solde qui s'élevait à plus de quarante -cinq mille francs. Il refusa l'une et l'autre faveur, ne voulant pas, comme il l'a dit lui-même , se rapprocher des honneurs et des cmi^loh pendant que son hienfaileur gémissait dans les fers sur un rocher de l Atlantique. Louis XVIIl ne put s'empêcher de dire ; « Je chercherais vainement dans mon royaume un second Drouot. » Il refusa pareillcmrnt de consentir au vœu de
M. le duc dOrléans, aujourd hui roi des Français, qui lui offrait la charge de gouverneur des princes ses fils.
Ce n'était pas seulement les rois heureux qui réclamaient ses services. L'exil se souvenait de lui. Le prisonnier de Sainte- Hélène ne parlait de Drouot qu'avec tendresse et vénération. Peu avant de mourir, il le désigna pour être demandé de sa part au gouvernement français. Drouot s'y était préparé dans la plus intime espérance de son cœur. Arraché en 1815 des côtés de son maître par le commandement imprévu de la garde impériale et par une captivité de huit mois, il avait toujours conservé la volonté active de le revoir et de se dévouer à lui. En apprenant sa mort, il tomba dans une sorte d'anéantissement qui dura plusieurs heures sans lui permettre de prononcer un seul mot. Heureux les princes tombés qui conservent de tels amis ! Heureux les camps où se forment ces admirations et ces attachements contre quoi ne peuvent rien les injures de la politique et du sort !
Les événements de 1830 vinrent tenter sous une autre forme l'abnégation du général Drouot. Appelé coup sur coup au commandement de la troisième et cinquième divisions militaires, au gouvernement de l'Ecole polytechnique et à la pairie, il déclina sans faste ces retours de la fortune et ces preuves d'une estime qui venaient le chercher avec une si glorieuse opiniâtreté. Mais s'agissait-il de rendre à 1 Etat un service impérieusement réclamé par des circonstances critiques, sa modestie et ses infirmités ne Tarrètaient plus. Vous le vîtes bien , Messieurs , à cette même époque de 1830, lorsqu'il parut dans votre Hôtel de Ville, et y siégea deux jours et deux nuits, malgré de vives douleurs, et maintint le bon ordre par l'ascendant de sa présence et de ses conseils. Metz le vit aussi dans les mêmes jours, et admira ce que peut sur un vaste peuple la vertu d'un seul homme.
Si donc le général Drouot vécut trente années dans le silence et la retraite; si, à l'âge de quarante-deux ans à peine accomplis, il disparut de la scène du monde, c'est qu'il le voulut fermement, par un acte de souveraine élection. Pourquoi le voulut-il, et quel était le mystérieux aliment de cette vie auparavant si agitée,
tout à coup si calme, c'est, Messieurs, le secret que je dois vous dire, sous peine de ne vous avoir montré que le dehors de ce grand homme, et de trahir à la fois, avec votre admiration, votre juste et sainte curiosité. Ouvrons donc, il en est temps, ouvrons ce cœur dont nous venons de suivre pendant un demi-siècle les actes magnanimes et jamais démentis j pénétrons jusqu'au sanctuaire, et cherchons-y la flamme où salluma toute cette généreuse vie. Vous l'avez deviné ou pressenti, un triple amour en était l'incorruptible et immortel foyer, l'amour des lettres, l'amour des hommes, l'amour de Dieu.
Lamour des lettres! Oh! faut-il que je surprenne par là peutêtre quelqu'un de mes auditeurs? Sommes-nous si loin déjà du temps où la culture des lettres pour elles-mêmes était une passion distinctive de toutes les natures noblement trempées? Le nombre va-t-il diminuant des esprits délicats et sérieux, pour qui les lettres sont autre chose qu'une vague réminiscence de la jeunesse ou un vulgaire métier? Je n'ose le croire; je ne me persuade pas, malgré des signes affligeants, que nous penchions vers la décadence, et que le bataillon sacré des intelligences délite soit chaque jour éclairci par des pertes qui ne se réparent point. Le général Drouot avait appris dans les laborieuses études de sa jeunesse cet amour antique des lettres humaines. Un chef-d'œuvre était pour lui un être vivant avec lequel il conversait, un ami du soir qu'on admet aux plus familiers épanchements. Penser en lisant un vrai livre, le prendre, le poser sur sa table, s'enivrer de son parfum, en aspirer la substance, c'était pour lui, comme pour toutes les âmes initiées aux jouissances de cet ordre, une naïve et pure volupté. Le temps coule dans ces charmants entretiens de la pensée avec une pensée supérieure ; les larmes viennent aux yeux; on remercie Dieu qui a été assez puissant et assez bon pour donner aux rapides effusions de l'esprit la durée de 1 airain et la vie de la vérité. Ne vous demandez plus ce qui animait la solitude du vétéran de la grande armée, et lui enlevait les heures que le cours de son âge lui apportait. Tandis que nous vivions dans le présent, il vivait dans tous les siècles ; tandis que nous
vîvions dans la région des intérêts, il vivait dans la sphère du beau. Vie rare et excellente, parce que le goût n'y suffît pas, mais quïl y faut le cœur et la vertu. Ce nest pas sans raison que les anciens l'appelaient du nom de culte, et comme on dit la religion de l'honneur, on pouvait dire aussi la religion des lettres.
Ce premier amour se liait naturellement dans le général Drouot, à un autre amour plus grave et plus efficace encore : il aimait sincèrement les hommes. Aé et nourri dans la pauvreté, elle ne lui avait pas été une occasion de jeter des yeux d'envie sur les hauts rangs du monde. Il les acceptait sans colère, sans mépris, sans orgueil, avec une parfaite cordialité. Content de son sort, il n'estimait pas quil y en eût de plus heureux, et il a dit quelquefois, dans les ouvertures qu il faisait de son àme, qu'il devait à Dieu la grâce de n'avoir jamais rien envié. Mais si la pauvreté ne lui avait point appris la haine des riches et des grands, elle lui avait profondément inculqué l'amour des petits. Il redescendait vers eux comme vers sa source, et dès que la fortune commença de lui sourire, il prit la résolution de partager avec les pauvres les bénéfices de sa vie. C est là le véritable signe de l'amour : quiconque ne partage pas n'aime pas. Le général Drouot fît son calcul. Il jugea qu'avec une petite maison, un petit jardin, et deux fois douze cents francs de rente, il serait, quoi qu'il advînt, au-dessus de tous ses besoins et de tous ses désirs. Il régla d'après ce point de vue sa dépense et ses économies, et consacra le surplus à des actes ou à des: fondations de charité. Toutes les dotations et gratifications qu'il reçut sous l'empire passèrent à de bonnes œuvres, et il leur affecta constamment son traitement de la Légion-d'Honneur. Rentré dans la vie privée, son revenu annuel composé de ses économies , de sa pension de retraite, de son indemnité comme donataire de l'Empire et de son traitement de la Légion-d'Honneur, finit par s'élever à environ douze mille francs. Il ne s'en réservait pour lui , infirme et aveugle , que deux mille quatre cents : c'était la somme qui lui avait paru, dès sa jeunesse , pouvoir suffire à toutes les nécessités de son existence et de sa position. Napoléon lui avait laissé deux
cent mille francs par son testament; il n'en reçut que soixante mille , par suite de la réduction des legs , et il les employa au soulagement danciens militaires dénués de secours. « Je suis « heureux , écrivait-il , mille fois heureux davoir pu reconnaître « les bienfaits de l'Empereur en les répandant sur les soldats qui « ont supporté les fatigues de nos longues guerres sans en re- « cevoir la récompense , et surtout sur les braves vétérants de la « garde qui ont suivi mon bienfaiteur à 1 île d Elbe , et qui lui « ont donné tant de preuves de leur amour et de leur dévoue- « ment. »
Le général Drouot n'était point marié. Il s'était soumis volontairement à celte grande loi du célibat religieux et militaire qui est un des premiers besoins de l'humanité , et sans laquelle l'esprit de sacrifice ne peut prendre qu'un essor beaucoup trop restreint. Il s'était senti capable d'en porter le fardeau , non comme une lâche abdication des devoirs de la famille qui se dédommage dans la licence, mais comme une sainte condition de son noble métier de soldat , et l'expérience lui en ayant révélé tout le fruit et tout I honneur, il n'avait plus voulu ôter de son front cette magnanime couronne de célibat pur et dévoué. Libre ainsi d'entraves, la bonté de son cœur sexereait à Taise à l'égard des liens et des infortunes d'autrui. H aimait tendrement ses frères et ses neveux, et leur en donna des preuves touchantes jusqu'à la fin de sa vie. Mais cet attachement naturel ne diminuait point ses entrailles pour les malheureux. Il les assistait bien souvent au delà de ses forces, et il écrivait un jour : « Lorsque mes ressources seront « entièrement épuisées, ou bien qu'elles viendront à me man- « quer, je me présenterai à l'hospice Saint-Julien pour occuper « moi-même un des lits que j'y ai fondés en faveur des vieux c< soldats. Si ce moment arrive, il ne sera certainement pas le « moins doux de ma vie. » > j
Quelques mois avant sa mort, n'ayant plus rien à donner, il se souvint d'un grand uniforme qu'il conservait comme une sorte de relique de ses anciens jours. Il en fit découper et vendre les galons. Un de ses neveux en témoigna du regret, disant qu'il au-
rait eu du plaisir à le transmettre à ses enfants. « Mon neveu, « répondit le général, je vous laurais donné volontiers ; mais a jaurais crains que vos enfants, en voyant l'uniforme de leur « oncle, ne fussent tentés doublier une chose qu'ils doivent se « rappeler toujours, c'est qu ils sont les petits-fils dun bou- « langer, w
Sans doute, Messieurs, la nature du général Drouot était une nature admirablement douée. Mais si droite, si bonne, si grande qu'elle fût de son fonds, elle n aurait point atteint le degré de perfection oîi elle est parvenue sans un principe supérieur aux pensées et aux affections de la terre. Lui-même a confessé hautement qu'il devait tout à Dieu, non pas au Dieu abstrait de la raison, mais au Dieu des chrétiens manifesté dans toute Ihistoire par un commerce positif avec le genre humain. La vie entière de l'homme est une révélation de ce Dieu bon et puissant qui n"a pas voulu nous donner d'autre fin que lui-même, et qui nous attire incessamment au propre centre de sa lumière et de sa félicité. Nous n'entendons pas tous du premier coup cette voix supérieure qui parle à notre conscience et l'appelle par tous les événements dont nous sommes les témoins et les acteurs. Longtemps nous lui résistons ; longtemps nous prenons lombre des choses pour leur corps , et 1 éternelle réalité pour une chimère. . Quelquefois la mort seule déchire le bandeau qui couvre nos yeux , et nous fait apparaître , au dernier moment de notre liberté, les rivages que nous avons fuis. Le général Drouot avait été plus heureux. Quoique enfant d'un siècle léger, et avant d'avoir vu la grande révolution qui en illumina la fin ; il avait sucé avec le lait de sa mère une foi qui avait été confirmée par la forte éducation du travail et de la pauvreté. Cette foi ne chancela pas un seul jour, et ne se cacha pas une seule fois. Sous la tente du soldat comme dans l'orgueil des palais , Drouot fut publiquement chrétien. Il lisait la Bible appuyé sur un canon; il la relisait aux Tuileries dans l'embrasure dune fenêtre. Cette lecture fortifiait son âme contre les dangers de la guerre et contre les faiblesses des cours. Quand Napoléon, sans
détourner la tète, prononçait celte brève parole : « Drouot! » l'aide-de-camp recommandait son âme à Dieu , partait à toute bride, et quelques minutes après, on le voyait précipiter au galop cinquante ou cent bouches à feu qui, sans paraître s'arrêter, vomissaient la mort dans les rangs ennemis. Ou bien descendant de cheval à côté des artilleurs inexpérimentés de 1813 et de 18U, îl leur enseignait froidement la manœuvre à travers une grêle de boulets qui pleuvaient tout autour de Ihéroïque leçon. Mais aussi, quand iheure des hasards était passée, Drouot se retrouvait dans la parole ce qu'il avait été dans l'action, plein de mépris pour le mensonge comme il l'avait été pour la mort ; après s'être montré l'enfant du Dieu des batailles, il se montrait l'enfant du Dieu de la vérité. Il prenait hardiment 1 intérêt du soldat trop souvent sacrifié, il méritait que l'Empereur l'appelât le tribun du soldat, aussi justement qu'il l'avait appelé le Sage de la grande armée.
Ne vous persuadez même pas. Messieurs, que la foi du général Drouot fût une foi qui ne s'élevât point jusqu'aux pratiques vulgaires de la religion. 11 croyait à tout et il accomplissait tout. Vous l'avez entendu dire à l'Empereur quilne désirait quune chose qui était d'habiter sur la paroisse où il avait été baptisé. L idée de son baptême, par lequel il avait été fait enfant de Dieu, pénétrait son cœur d'un pieux souvenir, et l'église où il avait reçu ce sacrement de la vie véritable formait pour lui, avec tout son territoire, une patrie spirituelle qui ne lui était pas moins chère que la patrie temporelle. Il disait souvent qu'il eût préféré ufie cabane dans ce coin sacré de la terre natale à un palais bâti partout ailleurs. Il y acheta, en eiîet, la modeste habitation où il a passé les vingt dernières années de sa vie, et où vous lavez vu mourir. Il ne manquait pas de faire offrir le sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ aux jours commémoratifs de la mort de son père, de sa mère, et de l'empereur Napoléon. Il communiait plusieurs fois dans l'année, et l'on ne saurait dire avec quel respect militaire et filial il recevait dans sa solitude le Dieu qui avait réjoui sa jeunesse, protégé sa vie de soldat, et
qui répandait sur la fin de ses jours une inénarrable consolation. La prière jaillissait de son cœur avec une onction dont le secret a été plus d une fois surpris. Un jeune artiste , introduit furtivement dans sa chambre pour recueillir ses traits , vit 1 illustre aveugle qui se croyait seul avec Dieu, lever à plusieurs reprises ses mains vers le ciel dans un épanchement religieux attesté sur sa noble figure par lillumination dune pure et divine joie. Aussi, à la mort du sage, le peuple ne s'est pas trompé, il est venu vénérer bien moins le héros que le chrétien, bien moins la vertu qui donne la gloire du monde , que la vertu qui révèle et qui donne la gloire de Dieu.
0 mon Dieu ! Dieu de Charlemagne et de Godefroy de Bouillon, Dieu des grands capitaines qui ont fondé ou défendu lEurope, nous vous remercions davoir montré à notre âge, et surtout à la France, un exemplaire incontesté de l'homme, du soldat et du citoyen, tels qu'ils se forment sous l'inspiration de votre grâce et dans Timitation de votre Fils ! Nous acceptons ce gage de vos desseins sur nous; nous y saluons moins une relique quun avant-coureur de vos dons, et une certitude de vous voir jusqu'aux derniers jours du monde fécond et admirable dans vos serviteurs.
Et maintenant. Messieurs, que nous avons achevé l'éloge du général Drouot en rendant grâce à Dieu qui nous l'avait donné, que reste-il, sinon de lui dire cette parole suprême, par où doivent se clore ici-bas toute vie, toute amitié, toute admiration? Recevez-la , général ; recevez ce second adieu que nous avons voulu vous faire en présence des autels du Dieu véritable, devant les images et les réalités d'une foi qui vous fut commune avec nous. Il nous eût été facile d'appeler autour de votre tombeau les mânes chrétiens de vos anciens frères d'armes, et de mêler votre gloire avec la leur dans un spectacle solennel. Même nous eussions appelé le héros dont vous fûtes lami ; il n'eût pas dédaigné de venir à vos funérailles comme vous étiez venu à ses malheurs. Mais tant de pompe eût alarmé la chaste modestie de votre àme ; vous nous eussiez reproché de troubler pour vous la paix des morts et des grands souvenirs. ÎNous ne le ferons pas; nous voulons obéir à
vos vertus jusque dans la tombe qui les recouvre, et nous ne laisserons approcher de vous, dans cette heure sacrée, que les pauvres qui survivent à vos bienfaits, et que nous-mêmes qui survivons aux leçons de votre vie. Puissent ces leçons nous servir! Puisse notre génération , incertaine encore dans ses voies , apprendre devons la simplicité, la pauvreté, le désintéressement! Puisse-t-elle, sur vos traces, demander très-peu au monde pour son bonheur, et beaucoup à Dieu ! Et vous qui avez nourri ce grand homme, vieille terre de France et de Lorraine, conservez-en avec respect tout ce que léternité n'a pu vous ravir encore, jusqu'au jour où votre poudre, sanctifiée par la sienne, entendra la voix de Dieu, et où le général Drouot nous apparaîtra tel que nous le connûmes, soldat sans tache, capitaine habile et intrépide, ami fidèle de son prince, serviteur ardent et désintéressé de la patrie, solitaire stoïque, chrétien sincère, humble, chaste, aimant les pauvres jusqu'à se faire pauvre lui-même; 1 homme enfin le plus rare, sinon le plus accompli, que le dix-neuvième siècle ait présenté au monde dans la première moitié de son âge et de sa vocation.