‹ Conférences (volume 3)Chapitre 34 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

porte des Frères des Ecoles chrétiennes, et, comme on lui en refusait l'entrée parce quil était encore trop jeune, il pleurait beaucoup. On le reçut enfin. Ses parents, témoins de son application toute volontaire, lui permirent, avec 'l'âge, de fréquenter des leçons plus élevées , mais sans lui rien épargner des devoirs et des gènes de leur maison. Rentré de lécole ou du collège, il lui fallait porter le pain chez les cliens, se tenir dans la chambre publique avec tous les siens, et subir dans ses oreilles et son esprit les inconvénients dune perpétuelle distraction. Le soir, on éteignait la lumière de bonne heure par économie, et le pauvre écolier devenait ce qu'il pouvait , heureux lorsque la lune favorisait par un éclat plus vif la prolongation de sa veillée. On le voyait profiter ardemment de ces rares occasions. Dès les deux heures du matin, quelquefois plus tôt, il était debout ; c'était le temps où le travail domestique recommençait à la lueur d'une seule et mauvaise lampe. Il reprenait aussi le sien ; mais la lampe infidèle, éteinte avant le jour, ne tardait pas à lui manquer de nouveau ; alors il s'approchait du four ouvert et enflammé , et continuait, à ce rude soleil, la lecture de Tite-Live ou de César. Telle était cette enfance dont la mémoire poursuivait le général Drouot jusque dans les splendeurs des Tuileries. Vous vous en étonnerez peut-être ; vous vous demanderez quel charme il y avait à cela. Il vous l'a dit lui-même : c'était le charme de l'obscurité, de linnocence et de la pauvreté. Il croissait sous la tiiple garde de ces fortes vertus ; il croissait comme un enfant de Sparte et de Rome, ou pour mieux dire encore, et pour dire plus vrai, il croissait comme un enfant chrétien en qui la beauté du naturel et l'efi^usion de la gràee divine forment une fête mystérieuse que le cœur qui l'a connue ne peut oublier jamais. Drouot l'avait connue. Il avait puisé dans cette expérience de sa jeunesse la souveraine persuasion qu'il ne faut à l'homme, pour être heureux, ni richesses ni dignités, mais que le strict nécessaire suffît à la joie du corps, la culture désintéressée des lettres à la joie de l'esprit, l'accomplissement du devoir à la joie de la conscience, l'amour de Dieu et des hommes à la joie surabon-

dantc de l'âme tout entière. Il croyait à cela, il y croyait de toutes les forces de son être; il faisait plus qu'y croire, il en avait la démonstration, le sentiment, le goût, la réalité vivante au dedans de lui. Chaque mouvement de son cœur prenait sa source dans cette invincible et stoïque certitude. Ou plutôt, elle n'était pas stolque, elle ne lui coûtait nul eflbrt. Elle était devenue sa nature même, et lui avait donné cette modestie surhumaine de désirs qu'on lisait dans tous ses traits comme dans toutes ses actions.

Il s'en fallut peu que le ciel ne cachât à la terre le trésor quelle possédait. A seize ou dix-sept ans, Drouol songeait à revêtir l'habit de Chartreux. Mais le cours des siècles et de la Providence avait amené sur le monde une heure célèbre : l'éternité nomma 1792,; la France se leva, et avec la destinée des rois et des nations, la destinée de Drouot fut elle-même changée.

Jai tort de dire qu'elle fut changée: car elle ne le fut qu'extérieurement et non pas dans son fonds. Tel qu'il eût été dans les cloîtres de saint Bruno, calme, simple, vivant du devoir, méprisant la mort et la pauvreté, tel il le fut dans les camps, sous le feu de l'ennemi. De toutes les analogies morales, nulle n'est plus frappante que l'analogie du religieux et du soldat. Cest la même discipline et le même dévouement. Mais chez Drouot, à cause de l'extrême pureté de son âme, la ressemblance était plus vive et plus remarquable encore. Quoi qu'il en soit, la France avait besoin de soldats pour défendre son indépendance contre les conjurations de l'étranger. Sans alliés au dehors, bouleversée au dedans par la ruine subite de toutes ses traditions sociales, privée de la plus grande partie de son ancienne noblesse militaire, elle avait besoin de trouver dans les générations plébéiennes le talent, le courage, la confiance et l'héroïque fortune qui pouvaient seuls la sauver. Elle les trouva j elle les trouva non pas une fois et dans une heure d'exaltation, mais pendant vingt-cinq ans. Soit qu'elle prévînt ou quelle attendît les desseins de 1 Europe , jamais durant un quart de siècle , elle ne fut au-dessous de la lâche d'un peuple qui se défend contre tous. Il fallut que la

nature s'armât contre elle en moissonnant dun seul coup toutes ses vieilles bandes, et encore n eùt-elle pas succombé, si les circonstances intérieures de sa vie lui eussent laissé la même foi et la même ardeur qu'au commencement de cette gigantesque lutte. Drouot fut un des hommes que la Providence lui donna pour en soutenir l'effort j il parut au premier coup de canon ; il tira le dernier.

C'était durant l'été de 1793. Une nombreuse et florissante jeunesse se pressait à Châlons-sur-Marne dans une des salles de l'école d'artillerie. Le célèbre La Place y faisait, au nom du gouvernement, l'examen de cent quatre-vingts candidats au grade d'élève sous-lieutenant. La porte s'ouvre. On voit entrer une sorte de paysan , petit de taille, lair ingénu , de gros souliers aux pieds et un bâton à la main. Un rire universel accueille le nouveau-venu. L'examinateur lui fait remarquer ce qu'il croit être une méprise, et sur sa réponse qu il vient pour subir l'examen, il lui permet de s'asseoir. On attendait avec impatience le tour du petit paysan. Il vient enfin. Dès les premières questions, La Place reconnaît une fermeté desprit qui le surprend. Il pousse Texamen au delà de ses limites naturelles ; il va jusqu'à l'entrée du calcul infinitésimal : les réponses sont toujours claires, précises, marquées au coin dune intelligence qui sait et qui sent. La Place est touché; il embrasse le jeune homme et lui annonce qu'il est le premier de la promotion. L'école se lève tout entière, et accompagne en triomphe dans la ville le fils du boulanger de Nancy. Vingt ans après, La Place disait à lEmpereur : c( Un « des plus beaux examens que j ai vu passer dans ma vie, est « celui de votre aide-de-camp, le général Drouot. »

Vous ne m'eussiez point pardonné, Messieurs, si, sous le prétexte d'une certaine dignité de la parole, j'avais tenu hors de vos regards ces premiers pas de votre concitoyen dans la vie publique. Vous l'allez voir paraître sur les champs de bataille; mais quelque gloire qu il doive y acquérir, le triomphe de Châlons-sur-Marne est un péristyle où vous aurez aimé à le reconnaître et à le saluer.

Un décret de la Convention nationale, qui appelait au service

les dix premiers élèves de la promotion où il avait été compris, ne tarda pas denvoyer Drouot à larmée du Nord en qualité de second lieutenant au premier régiment dartillerie à pied. L'armée du Nord avait à sauver Dunkerque assiégé par les Anglais et les Hollandais sous le commandement du duc dYork. Successivement chassé de toutes ses positions, lennemi s'était retranché au pied de la petite ville dHondtschoote, par où il couvrait encore les places de Bergues, de Furnes et de Dunkerque. Il s'agissait de l'arracher de ce poste qui était son dernier point d'appui. L armée française s'y porta deux fois sans réussir dans son attaque, à cause de rartillerie qui la foudroyait. Dans une troisième tentative, Drouot, qui commandait la quatorzième compagnie de son régiment en Tabsence du capitaine et du premier lieutenant, établit de luimême une batterie qui assura le succès du mouvement et le gain de la bataille par la prise de la redoute d'Hondtschoote. Un représentant du peuple vint lui adresser des félicitations. Drouot, remarquant qu'on ne poursuivait pas les Anglais dont la retraite était fort périlleuse, on lui fit entendre que les troupes étaient fatiguées : « Des troupes victorieuses, répondit-il, n'ont pas besoin de repos. »

Le service que rendit Drouot à la bataille d Hondtschoote, il le rendit cent fois dans le cours de sa vie militaire. Mais tant qu'il occupa des grades inférieurs , la renommée n'en apprit que peu de chose à la France. Doué d'un coup dœil sûr, d'une intrépidité égale à sa présence d'esprit, il possédait l'art d'obtenir du canon dans un moment donné un effet décisif. C est ainsi que sur les bords de la Trébia, en 1799, il couvrit la retraite du général Macdonald, qui, avec les restes de l'armée de Naples, avait en vain tenté dans un combat sanglant de se faire jour à travers les forces russes et autrichiennes, pour rejoindre Moreau dans le Piémont. Le général Macdonald, élevé aux premiers honneurs de la guerre , n'oublia point lofïicier de la Trébia. Il le retrouva dans une occasion mémorable où Drouot avait à disputer contre une accusation capitale sa vie et son honneur, et il lui rendit un témoignage digne de tous les deux. Ce fut la source dune amitié

qui s'épancha, de longues années , dans une correspondance d'un intérêt touchant. On neùt pu croire que tant de déhcatesse ingénieuse et tendre sortît de lame de deux vieux soldats.

Laissez-moi suivre rapidement, Messieurs, ces commencements militaires de Drouot.

Avant d'être envoyé à larmée de Naples , il avait passé de l'armée du Nord à celle de Sambre-et-Meuse, et pris part à celte grande bataille de Fleurus qui nous livra la Belgique et la Hollande. De 1 Italie , il court au Rhin sous le commandement de Moreau , et il assiste à cette autre fameuse bataille de Hohenlinden qui eut pour couronnement la paix de Lunéville. Moreau remarque le jeune capitaine. L'apercevant un jour à sa table , il se prit à dire à ses olliciers : « Une des plus belles compagnies « dartillerie que j'aie jamais vue, est la quatorzième du premier « régiment. Elle était alors commandée par un enfant, et cet en- « fant, ajouta-t-il , c'est le capitaine Drouot que vous voyez là. »

Une expédition navale destinée aux Antilles se préparait en 180-^ dans le port de Toulon. Drouot partit sur l'escadre comme directeur de lartillerie de débarquement. Il souffrait beaucoup en mer, et sans aucune relâche , si ce n'est lorsqu'à la rencontre de vaisseaux ennemis , il entendait le bruit du canon : alors reprenant ses sens et sa force morale comme par enchantement , il paraissait debout sur le pont, animé et maître de lui, jusqu'à ce que le combat étant fini et le péril passé, le mal reprenait son empire avec une nouvelle énergie.

Dans la campagne de 1808 , il assiste à l'attaque et à la prise de Madrid en qualité de major de l'artillerie à pied de la garde impériale. L'année suivante , il est à Wagram, et, dans un moment d'hésitation de l'armée, il forme et porte en avant une batterie qui jette le trouble au plus fort des bataillons autrichiens. Plusieurs fois depuis, l'Empereur manifesta le regret de n'avoir pas rendu à cette manœuvre toute la part qui lui appartenait dans le succès de cette grande journée. Il commençait cependant à connaître Drouot que le général Lariboissière mourant à Berlin lui avait légué comme le plus beau présent qu'il pût lui faire. Il le

nomma officier de la Légion-dHonneur sur le champ de bataille, et peu après baron de 1 Empire.

La campagne de Russie souvrit. Drouot se trouva aux principales affaires avec la garde impériale. Il fut nommé commandant de la Légion-d Honneur à la Moskowa où son artillerie se signala de nouveau. Un genre de mérite plus haut et plus rare allait achever de le rendre cher à l'Empereur. Les éléments s'étaient déclarés contre la France. Ces héroïques bandes, qui de Lisbonne à xMoscou , des Pyramides à Berlin , n'avaient pu rencontrer de vainqueurs , s'étonnaient à la lin de sentir leur poitrine oppressée et leurs bras hésitants. La Providence avait fait un signe à la nature, et le cœur de ces hommes hardis tant de fois à rencontre de toutes les fortunes, se voyait pris de faiblesse pour la première fois. La science ni le courage militaire ne suffisaient plus à les sauver; il y fallait une autre science, un autre courage. Pardonnez, Drouot, si nous parlons sur votre tombe des désastres de la patrie ; vous vivant , nous n'eussions osé vous en rappeler le souvenir ni pour vous plaindre ni pour vous louer. Votre àme en souffrait encore après trente ans ; elle en comptait, chaque année, les douloureux anniversaires, et vous n'eussiez pas cru possible qu'on tirât de nos malheurs quoi que ce soit qui put aller à votre gloire et la grandir. Pardonnez si tous nos respects vous survivent, excepté celui qui nous empêcherait de vous reconnaître tout entier ! Il fallait, disais-je, aux victorieux fugitifs de Moscou, une autre science et un autre courage que ceux du soldat ; il leur fallait la science de la force morale , le courage de souffrir et d'espérer toujours. Drouot les avait. Il eût pu croire sans trahison qu'il les avait pour lui seul, et qu'il ne devait pas prodiguer cet incomparable et si opportun trésor. Mais il n'était pas capable d'une telle avarice de sa vertu. Sans s'inquiéter s'il en aurait assez pour tous, il résolut de la communiquer à ses compagnons d'armes, à ceux du moins qui lui étaient particulièrement confiés, et qui allaient partager avec lui le sort de cette formidable aventure. Chaque matin donc , en plein air, comme s'il eût été sous le ciel de Naples, il ôtait son uniforme, ouvrait le col de

sa chemise, appendait nn miroir à laffùt d'un canon, se faisait la barbe et se lavait le visage devant toute sa troupe. Il n'y manqua pas un seul jour, à quelque degré douloureux que la température descendit. La Providence récompensa son dévouement. Il ramena jusqu'en Pologne toutes ses batteries, sans avoir perdu un seul canon. C'est vous dire assez quil n'avait pas seulement sauvé le matériel, mais qu'il avait eu le bonheur de sauver aussi la plus grande partie de ses enfants.

LEmpereur le nomma immédiatement général de brigade dartillerie, et lattacha à sa personne comme aide-de-camp. C'était en janvier 1813.

Tant que la France avait été victorieuse, c'est-à-dire pendant vingt ans, Drouot, malgré ses services, était demeuré dans un rang inférieur et comme à larrière-garde de la gloire. Il avait vu se former dans les batailles tous nos capitaines renommés , les Jourdan , les Hoche , les Marceau , génération primitive d'où avait fleuri le rameau plus fécond encore de lEmpire, les Victor, les Macdonald, les Duroc, les Lannes, les Bessières, et tant d autres à qui le discours, pour obéir aux lois de la sobriété, fait bien plus défaut que la mémoire. Tous, vivants ou morts, étaient parvenus avant nos revers au comble de la réputation et des honneurs. Drouot seul était en retard de son immortalité. Comme une plante modeste et peu hâtive, il s'était caché à l'ombre des grands noms, et Dieu se servant de sa vertu même pour en suspendre léclat, l'avait réservé à no* jours de malheur. La France fat étonnée d'apprendre , au bruit des campagnes de 1813 et de 18U, quelle possédait depuis longtemps le premier officier dartillerie de l'Europe. Elle sut que le coup décisif des batailles de Lutzen, deBautzen, deWachau, avait été porté par ces immenses batteries de cent et cent cinquante bouches à feu, que le général Drouot rassemblait et conduisait avec une dextérité fabuleuse, et qui suppléaient par leur soudaine action à l'infériorité numérique de nos armées. Elle admira un mérite si lent à se produire ; elle en aima l'à-propos touchant ; elle considéra Drouot comme le dernier rejeton de cette généreuse lignée qui avait

commencé à Jemmapes et qui devait finir à Waterloo. Elle rattaclia son souvenir au souvenir éloquent de ces combats où la victoire elle-même était mélancolique et découragée parce quelle donnait la gloire sans donner le salut. L'Empereur en jugea comme la France. Il discerna dans son aide-de-camp un génie et une intrépidité militaires qui lui faisaient dire à Sainte-Hélène, c( quil n'existait pas deux officiers dans le monde pareils à Murât « pour la cavalerie, et à Drouot pour l'artillerie. » Il le reconnut supérieur à un grand nombre de ses maréchaux, et capable de commander cent mille hommes, ainsi qu'il l'affirmait encore dans ses entretiens de lexil. Mais ce qu'il y remarqua surtout, c'était la simplicité, le désintéressement, la religion, une trempe d'àme enfin qui était comme la résurrection des physionomies les plus pures de l'antiquité. Il l'appela le sage de la grande armée. Et à mesure que décroissait sa fortune , voyant croître le dévouement de Drouot, il sentait mieux le prix de ce dernier et suprême présent que le Ciel avait fait à sa destinée.

On était à l'automne de 1813. L'armée française réduite à quatre-vingt mille hommes par la déroute de Leipsick, savançait sur le défilé de Hanau pour s'ouvrir la route de Mayence. Mais un corps de soixante mille Bavarois l'avait prévenue , et battait avec une artillerie formidable l'issue du défilé. Le moment était solennel ; il fallait gagner le Rhin ou périr. L'Empereur dit à Drouot : « Allez voir ce qu'il y a à faire. » Drouot pousse son cheval, et voit lavant-grade française, rejetée en désordre par le feu et par la cavalerie de l'ennemi. Il marque de l'œil un terrain qu'il croit propice, et retourne chercher l'ordre de faire avancer cinquante pièces de canon. L'Empereur veut juger par lui-même du lieu et de l'instant. Mais les boulets sillonnent la terre et brisent les arbres autour de lui. Drouot le fait retirer, et met en position deux pièces qui sont immédiatement démontées. Il persiste; il en établit dix autres, puis cinquante, et ouvre un feu terrible. A ce moment, la cavalerie bavaroise arrive à toute bride sur nos batteries. Drouot, qui était à pied au miheu de ses canonniers, suspend le feu, attend l'ennemi, et écrase à propos par

une décharge simultanée, ces escadrons lancés à pleine course. Cependant ceux qu "épargne le hasard de la mort se précipitent de tout leur poids sur nos batteries; un officier bavarois lève lépéesur le général, et tombe lui-même avant davoir frappé. L armée française était maîtresse du passage; et l'Empereur couche à Francfort, le lendemain.

Hélas ! l'héroïsme donnait encore de l'espérance au jour et au déhlé de Hanau ; il n'en donna bientôt plus. C'est pourquoi je ne dirai rien de vous, journées de ISU, où Drouot garda si bien à côté de son maître la place qu'il y avait conquise, journées de Vauchamps, de Mormant, de Craone, de Laon ! Les décrets de la Providence avaient décidé que des journées plus fameuses encore, que Champaubert et Montmirail ne sauveraient pas 1 Empire. Mais quand tout est perdu, c'est l'heure des grandes âmes. Si lEmpire eût été plus fort que ses fautes et que ses ennemis, nous eussions vu le général Drouot porter le bâton de maréchal, siéger au sénat, et gouverner comme ministre le département de la guerre. C'était la pensée favorite de Napoléon pour leFabricius moderne ; il lui disait quelquefois avec une affectueuse prévision : « Vous serez un jour mon ministre de la guerre. » Mais si haute qu'eût été cette fortune pour le fils d'un artisan, elle eût pourtant trouvé à côté d'elle le souvenir et l'exemple dune égale élévation. La ruine de 1 Empire, en mettant le général Drouot aux prises avec le malheur, lui prépara une illustration qui n'a laissé autour de sa mémoire rien de semblable à lui. Il aimait 1 Empereur et lEmpire avec une passion toute chevaleresque : l'Empire , parce qu'il l'estimait le plus haut point de gloire où la France fût parvenue depuis Charlemagne; l'Empereur, parce qu'il avait vécu avec lui pendant deux années de souffrances et de revers , et qu'il avait senti le cœur de l'homme à travers 1 éclat du prince et l'orgueil du conquérant. La chute de ces deux géants, 1 Empereur et 1 Empire, fut pour lui un coup dont nous ne pouvons nous faire aucune idée, nous déjà si loin de ces événements, et qui n'y avons pris d'autre part que d'en lire sur un papier froid et souvent ingrat le pâle récit. Mais ceux qui avaient

mis dans ce prodigieux édifice vingt années de leurs fatigues et de leur sang ; ceux qui avaient vieilli sur les champs de bataille entre la gloire et la mort à tout moment présentes et confondues, et qui dans 1 "élévation de la France, croyaient avoir servi une cause patriotique et juste : ceux-là devaient éprouver, le jour où tomba cet ouvrage, une angoisse d'âme que nous aurions vainement l'espoir de peindre ou de ressentir. Drouot l'éprouva d'autant plus dans son âpre et généreuse amertume, que seul entre tous il ne perdait rien. L'Empereur, si élevé de caractère que nous le supposions, ne pouvait échapper au sentiment profond de sa ruine personnelle ; d'autres avaient à s'inquiéter de leur part dans le nouveau règne qui s'inaugurait : pour Drouot, s'il n'eût regardé que lui-même, la fin de 1 Empire était une délivrance depuis longtemps souhaitée ; il y avait déjà bien des jours qu'il aspirait à quitter la vie publique, et qu'interrogé par 1 Empereur sur ses projets intimes, il avait répondu : « Sire, je ne « désire qu'une chose, c'est de me retirer dans ma ville natale f( et d habiter sur la paroisse où j'ai été baptisé. » L'homme qui disait cela , et qui a prouvé qu'il disait vrai, était assurément désintéressé quant à lui-même, dans la catastrophe de son prince et de son pays. Elle ne le touchait que comme un simple soldat, et c'est pourquoi il en reçut le coup tout entier.

Il y eut à Fontainebleau un dernier lever. L'Empereur ne fut pas surpris d'y voir Drouot. Quand il monta en voiture, après avoir dit adieu aux restes de la vieille garde, Drouot était encore avec lui. L'aide-de-camp du Souverain avait résolu de partager la fortune de l'exilé. Vous attendiez cette conduite, Messieurs, vous en étiez certains , et pourtant le sacrifice était plus grand pour votre concitoyen que pour aucun autre. Dans un homme qui aimait tant sa patrie, et qui avait toujours caressé Tespérance de briser sa carrière pour retourner au milieu de vous comme le plus obscur des Lorrains, il avait dû se passer un bien dur combat entre le penchant de la nature et l'appel de la fidélité. Le combat n'était pas entre l'égoïsme et le dévouement , mais entre deux héroïsmes. La balance pencha du côté du malheur.

Dans les tristes jours qui précédèrent le départ, Napoléon demanda au général quelle était sa fortune, et sur sa réponse, quelle sélevait à deux mille cinq cents francs de rente environ , il lui dit : « C'est trop peu, on ne sait pas ce qui peut m'arriver; « je ne veux pas qu'après moi vous vous trouviez dans le besoin ; «je vais vous donner deux cent mille francs. » Drouot refusa, ( t voyant l'Empereur peiné , il lui dit : « Si Votre Majesté me « donnait de l'argent à l'heure qu'il est, on dirait que l'empereur » Napoléon, dans l'adversité, n'a trouvé des amis qu'à prix d'or, « et l'on dirait de moi que j'ai suivi Votre Majesté parce que j'étais « payé pour cela. »

Les dernières grâces reçues par Drouot avant la chute de son maître, étaient sa promotion au titre de comte de 1 Empire et au grade de général de division. Il fut nommé gouverneur de l'île d Elbe. En cette qualité , il dut présenter , à la fin de 18U , le budget des dépenses militaires pour l'année suivante. L Empereur lui fit remarquer qu'il s'était oublié sur la liste des traitements, et lui en demanda la raison. « Sire, répondit Drouot , « Votre Majesté me loge, elle me nourrit, elle me fait donner un « cheval de son écurie, lorsque j'ai Ihonneur de l'accompagner ((■ dans ses promenades. Mes dépenses se réduisent donc à « mon entretien , à un faible traitement pour mon secrétaire et t< aux gages d'un serviteur 5 et mon revenu qui est connu de Votre « Majesté, est plus que suffisant pour répondre à ces besoins, w Le budget lui ayant été rendu deux jours après, il s'y trouva porté pour une somme annuelle de six mille francs. C'est au souvenir de pareils traits, que Napoléon disait de. lui à Sainte- Hélène : « Drouot est un homme qui vivrait aussi satisfait, pour (t ce qui le concerne personnellement, avec quarante sous par « jour qu'avec les revenus d'un souverain. Plein de charité et de « religion, sa morale, sa probité et sa simplicité lui eussent fait <( honneur dans les plus beaux jours de la république romaine. »

Le général Drouot , Messieurs , touchait au moment le plus difficile de sa carrière. En suivant Napoléon dans l'exil, il avait cru n'accepter qu'un sacrifice, celui de vivre loin de sa patrie et

hors de la retraite qu'il s'était de tout temps préparée dans son cœur. Il ne se doutait pas qu'il serait appelé à la terrible complicité d'un acte qui devait amener sur la France de nouveaux malheurs et de plus grands abaissements. Huit jours avant de quitter l'Ile d'Elbe, Napoléon s'ouvrit à son fidèle serviteur , en lui faisant entendre que la nation le rappelait et qu'il rencontrerait de l'appui même à l'étranger. Malgré ses assurances , Drouot éprouva un sentiment de consternation, et n'omit rien de ce qui pouvait fléchir l'homme inébranlable auquel il s'était dévoué. Tout fut inutile. Drouot, l'àme candide s'il en fut jamais, l'âme pour qui le devoir avait toujours été plus que la vertu et que le bonheur ensemble, parce qu'il avait été l'essence même de sa vie, Drouot se trouva en proie à la plus douloureuse des perplexités. Rentrer en France, les armes à la main comme un aventurier, si ce n'était comme un traitre, appeler sur son pays une seconde invasion , sacrifier à l'intérêt d'un homme 1 intérêt de trente millions d'hommes, c'était là l'un des côtés de la question : mais d'une autre part, abandonner TEmpereur , son souverain, son ami, un héros malheureux, un homme seul contre l'Europe, l'abandonner au moment de l'entreprise la plus périlleuse, quand un coup de fusil peut-être allait, lui faire un tombeau que vingt batailles et cent combats ne lui avaient pas fait : quelle lâcheté! quel oubli des lois de l'honneur et de l'amitié! Le Sage de la grande armée roulait encore de tristes pressentiments dans son cœur quand les brises embaumées de la France accueillirent l'esquif de lile d Elbe, et enflèrent ce drapeau qui devait voler de clocher en clocher jusqu aux- tours de Notre- Dame, Drouot s'était décidé par lidée du serment qu'il avait prêté à lEmpereur comme son nouveau sujet , son sujet de l'exil. Ce n'était pas à lui de juger les actions de son souverain ; il obéissait en soldat, c'était son devoir, le devoir de la reconnaissanee et de la fîdéhté. ii-ifi.'T

Nous ne comprenons plus guère aujourd'hui. Messieurs, ce pieux et chevaleresque empire de la fidélité. Nous voyons dans nos princes les hommes de la nation, corpmis par elle au règle-

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