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DE L'ACTE HUMAIN CORRESPONDANT A LA PROPHÉTIE

Monseigneur,

Messieurs,

Maintenant que nous avons expliqué la nature de la prophétie et éclairci les difficultés relatives à son objet, nous devons nous occuper de l'acte par lequel l'homme, instruit de Dieu prophétiquement, correspond à cette révélation ; car, la prophétie n'ayant pas d'autre but que d'établir un commerce surnaturel entre Dieu et l'homme, il ne suffit pas que Dieu agisse de son côté, il est nécessaire que l'homme lui réponde par un acte positif. Quel est cet acte? Quel est l'acte par lequel l'homme répond à Dieu, en tant que Dieu l'éclairé prophétiquement, c'est-à-dire lui manifeste, au moyen de la parole, des vérités qui surpassent la portée de son entendement rationnel? Cet acte, Messieurs, ne saurait être un acte de science ; car la science suppose la démonstration, et Dieu, dans la prophétie, ne démontre pas, il affirme avec autorité. Il affirme, et l'homme croit. La foi est la réponse que sollicite la prophétie, non pas une foi aveugle, mais une foi motivée sur les caractères divins qui entourent et pénètrent le témoignage révélateur.

Déjà, Messieurs, dans nos deux dernières Conférences de Tannée 4836, année si loin de nous, j'ai traité la question de la foi. Elle se présente de nouveau, ramenée par l'inflexible enchaînement des choses, et je la repousserai d'autant moins que je dois la considérer sous un nouvel aspect. Il s'agissait alors plus particulièrement d'en étudier la nature ; aujourd'hui, supposant celte nature connue, je répondrai à deux difficultés qui achèveront de vous faire connaître ce qu'elle est.

On nous dit d'abord que l'acte de foi, par lequel l'homme correspond à la parole divine, est un acte qui n'a point son semblable dans l'ordre naturel, où tout se passe par voie de science et de démonstration ; et qu'ainsi il y a, sous ce rapport, une anomalie qui détruit la synthèse entre les deux ordres naturel et surnaturel. Bien qu'on ne voie pas clairement la nécessité d'une synthèse ou similitude constante entre ces deux ordres, je prouverai cependant qu'elle existe dans le cas dont il s'agit.

On nous dit en second lieu que l'acte de foi étant irrationnel de sa nature, puisqu'il n'est pas la conséquence d'une démonstration, l'homme n'est pas le maître de le produire quand il veut, par une simple application de son intelligence et de sa liberté ; mais qu'il est le fruit du hasard, de la coutume, de certains penchants de l'âme, et qu'ainsi il ne saurait être un devoir absolu d'où dépende notre commerce avec Dieu. Je prouverai, contre cette objection, que l'acte de foi est un pouvoir régulier de l'homme, et que la révélation lui étant connue, l'incroyance est un refus libre de sa part, un refus coupable par conséquent, et qui brise ses rapports avec la lumière et l'amour divins.

Commençons par la première difficulté, celle de la synthèse entre l'ordre naturel et surnaturel sous le rapport de la foi .

Déjà, Messieurs, vous l'avez vu, ce n'est pas seulement la révélation prophétique qui introduit dans notre intelligence 1 élément de l'incompréhensible ; la raison elle-même y est assujétu , et ses plus sensibles clartés aboutissent de toutes parts à des mystères profonds. En même temps que la nature épanouit ses phénomènes, que la science démontre, et que l'esprit se satisfait

dans l'évidence, l'incompréhensible apparaît et exige de nous un acte de foi. Je dis un acte de foi : car, en quelque manière que l'incompréhensible nous soit présenté, lors même qu'une démonstration directe nous est donnée de son existence, il apporte à notre besoin de connaître une limite qui suppose de notre part l'acceptation soumise dont le nom propre est la foi. Ce n'est pas sans doute une foi du même ordre que celle qui adhère aux dogmes révélés et qui a pour garant la parole de Dieu; mais c'est une foi réelle accordée au témoignage de la nature sur des réalités quelle ne nous explique pas, et qui s'enveloppent dans des ténèbres inaccessibles à tous les efforts de notre pénétration. Aussi de même que la parole de Dieu fait des incrédules, la nature et la science en font aussi de leur côté. Le scepticisme n'est pas autre chose qu'une révolte de la raison contre les obscurités où elle se perd dès qu'elle veut descendre un peu profondément dans les entrailles du vrai ; et c'est pourquoi la science, aussi bien que la religion, veut de ses sectateurs cette humilité qui est une grande partie du sens commun. Le savant véritable, initié au secret de sa faiblesse par les merveilles qu'il a interrogées, s'incline devant celui qui a créé 1 univers, et qui seul en connaît tous les ressorts. Il avoue qu'il ne sait rien, non pas comme le sceptique en un sens absolu, mais dans le sens qui implique un abaissement volontaire de l'esprit de l'homme devant l'esprit de Dieu, et cet abaissement volontaire, c'est la foi même.

Du reste, la science, si imparfaite qu'elle soit, n'est pas l'état général de l'humanité ; elle est le privilège d'un très-petit nombre d'hommes disséminés dans son sein. La multitude, asservie à des travaux qui ne lui laissent pas le loisir des soins de l'esprit, ignore la démonstration des choses dont elle use et des régies qu'elle applique à sa vie. Soit que l'erreur ou la vérité la gouvernent, elle est gouvernée par persuasion et par autorité, e est-à-dire par la foi. Elle va où la pousse le bataillon privilégié des princes de l'intelligence, poussé lui-même par un ascendant inconnu qui a sa source dans les siècles antérieurs et dans

le flot logique de tous les événements accomplis. Les révolutions de l'esprit humain n'ont pas d'autre cause ni d'autre loi ; elles ne s'opèrent jamais par voie de démonstration, pas plus que les batailles ne se gagnent par la science du soldat. Le soldat ignore ce qu'il fait et pourquoi il le fait ; immobile sous le feu ou marchant à l'ennemi, il donne et reçoit la mort par des ordres dont le principe lui échappe, dont le résultat est un mystère jusqu'au dernier moment. 11 obéit dans les hasards à une pensée invisible dans laquelle il a foi, et cette foi même est la moitié de sa force et de la victoire ; une armée qui doute est une armée perdue, une armée qui croit commande à la défaite et lui arrache son salut. Ainsi en est-il des batailles de l'intelligence, de ces grands mouvements de l'opinion qui entraînent les peuples à de nouvelles destinées; la foule y suit des chefs qui la persuadent, elle obéit en croyant commander. Vous en avez la preuve, Messieurs, dans l'histoire même dont vous faites partie. Enfants d'une ère féconde en vicissitudes, vous assistez à une révolution sociale qui ébranle l'Europe dans ses derniers fondements : eh bien ! combien croyez-vous qu'il y ait d'esprits en Europe capables de s'en rendre un compte exact et scientifique ? Un parti s'était formé, qui, depuis soixante ans, dirigeait l'opinion et dispensait en souverain la popularité; il avait pour appui la plupart des foyers de science et de littérature, pour organes une multitude de feuilles qui portaient ses pensées jusqu'aux extrémités du monde, pour sujets des gouvernements et des lois : tout s'était abaissé devant lui, et il se crut enfin sûr d'avoir fondé par la libre discussion un empire éternel. Hier encore il régnait ; aujourd'hui c'est à peine s'il se défend. La publicité, la littérature, la science, la liberté, sa propre force et son propre ouvrage se sont retournés contre lui, et le voilà qui relève autour de ses ruines, pour s'en abriter, les ruines qu'il avait faites et qu'il appelait superbement des reliques du passé. Comment ce règne a-t-il fini ? Par la même puissance qui l'avait mis au monde, par la foi. Une parole nouvelle s'est levée du milieu de la lassitude des esprits et de l'inconstance des choses ; elle a maudit

hardiment la parole qui l'avait précédée, et celle-ci, maîtresse si longtemps, s'est trouvée faible en persuasion et en autorité. Sans doute, Messieurs, il y en a une cause, et une cause logique : mais la multitude entraînée ne la discerne pas. Elle a changé de foi en changeant de chefs. Et jamais, sur cette terre, la parole qui persuade et qui commande ne se tait un seul jour; elie ne périt dans une bouche que pour naitre en une autre, et si le peuple cessait de l'entendre; n'ayant plus ia foi et n'ayant pas la science, il ne lui resterait de l'intelligence humaine que la faculté d'une plus grande dégradation.

Mais rassurez-vous, ce qui est nécessaire à l'humanité, quoi qu'il arrive, ne lui manquera point. La science y subira ùc^ éclipses, parce qu'elle est la lumière du petit nombre,- l'autorité y survivra à toutes les catastrophes, et si, après avoir été l'organe de la parole qui en avait l'investiture, vous venez à la perdre, n'importe pour quelle cause, sachez qu un autre ramassera le sceptre tombé de vos mains, et que l'interrègne de la foi n'est pas plus possible ici-bas que l'interrègne de la vie.

Comment l'humanité connaitrait-elle sa propre histoire si la foi de l'homme à l'homme pouvait subir une réelle interruption? L'histoire n'est pas visible d'elle-même à l'horizon de la postérité ; une fois les acteurs et les spectateurs d'un siècle enlevés dans la tombe à leurs propres regards, ils disparaissent aussi devant les générations qui prennent leur place, et le cours des âges, en suivant son flot rapide, les rejette de plus en plus dans la solitude obscure où la mort les tient cachés. Qui les fait revivre malgré le temps? Oui tient debout en face de leur plus lointaine descendance l'image inensevelie des aïeux ? C'est la foi seule, la foi de l'homme vivant à l'homme mort, le témoignage de celui qui a vu passant de mémoire en mémoire à celui qui n'a pas vu. Essayez si une démonstration quelconque, en dehors de l'autorité humaine, amènera sous vos yeux Sésostris ou Cyrus, Babylone ou Memphis, ou tel autre plan évanoui de l'antiquité. L'instrument qui poursuit les étoiles dans les profondeurs immesurables du firmament ne peut rien découvrir

dans l'étroite orbite de la tombe, et le calcul qui se soumet des nombres fuyant dans une perspective indéfinie ne peut compter, ni ranger, ni dire les morts. L'éternité seule les voit dans leur ordre et leurs secrets, et l'histoire, pâle copie de l'éternité, en propose le spectacle à tout homme qui croit en l'homme. Si vous n'y croyez pas, l'humanité perd sa propre trace, et ses générations ne sont plus qu'une chute de feuilles entre deux printemps qui s'ignorent l'un l'autre. Si vous y croyez, n'accusez plus la religion de vous demander pour Dieu la foi que vous avez en l'homme ; confessez qu'il est assez simple de connaître Dieu par la foi puisque l'humanité ne se connaît pas autrement.

Vous venez de le voir pour le passé, arrivons au présent. Aujourd'hui, 1er avril 1849 de l'ère chrétienne, nous voici sur la terre un milliard d'hommes partagés entre quatre ou cinq continents et en cent nations. Comment nous connaissons-nous? Combien avons-nous vu de ces êtres, nos semblables, qui respirent le même air, qui foulent le même sol, qui habitent le même temps, qui composent ensemble et dans le même travail la vie d'un seul corps? Nous en avons vu un ou deux mille tout au plus, et encore de ce nombre si limité, c'est à peine si nous nommerions la deuxième partie. Tout le reste nous échappe, sauf par les relations que nous en apportent les livres et les voyageurs , c'est-à-dire par la foi que nous ajoutons aux récits qu'on nous en fait.

Allons plus loin, laissons nos contemporains absents et ne parlons que de ceux qui vivent avec nous, qui nous heurtent sur nos places publiques, et même, si vous le voulez, que de ceux qui sont ici, à Notre-Dame, dans les murs étroits de cette grande métropole de Paris. Rassemblés sous les yeux les uns des autres, nous touchant de nos regards, il doit nous être aisé de nous connaître d'une connaissance directe, où la foi n'ait aucune part : et cependant en est-il ainsi? Oui ètes-vous et qui suis-je? Quels sont vos sentiments et quels les miens? J'ai beau tendre les ressorts de mon esprit pour pénétrer de front et par une claire vue dans les replis de votre être; il n'en sort que des

lueurs suffisantes pour m'attirer ou me repousser d'instinct, mais non pour me donner la science de votre cœur. L'homme est une âme, et l'âme ignore l'âme, jusqu'à ce qu'une parole dite à l'oreille, dans les épanchements de l'amitié ou de la religion, en ait livré le mystère et mérité d'entendre cette réponse : Je vous crois. La foi est le nœud de tous nos rapports personnels ; elle va, médiatrice infatigable et chère, de l'ami à l'ami, de l'époux à l'époux, de l'enfant à la mère, du droit qui commande à la liberté qui obéit, et dans les plus solennelles actions des empires comme dans les plus tendres effusions de l'amour, l'homme s'exprime tout entier par ces mêmes mots : Vous avez ma foi, je vous donne ma foi. On ne la vend jamais, on la donne, parce qu'elle est d'un prix si grand, que quiconque la vend est incapable de la tenir. Et sur ce seul mot : Je vous donne ma foi, l'homme expose sa fortune, sa vie, sa famille, son honneur. 11 croit ou on le croit, c'est assez. Il lui vaut mieux tout perdre que de trahir sa foi, tant parmi les actes vils, celui-ci fait descendre bas le cœur qui en est convaincu. Le mensonge luimême, bien qu'il n'ait pas le caractère dune trahison proprement dite, mais par cela seul qu'il manque à la confiance qu'un honnête homme doit à la parole d'un autre, le mensonge attire le mépris, et c'était une injure estimée la souveraine par nos ancêtres de la chevalerie, que l'injure de ces mots : Tu en as menti ! En effet, quand un homme a menti, il n'a plus de parole, puisqu'il ne mérite plus de foi, et n'ayant plus de parole, que lui reste-t-il d'une âme ?

Mais qui le croirait, Messieurs, ce qu'il y a de plus matériel au monde, ce qui semblerait uniquement soumis aux lois du calcul, l'argent lui-même est un objet de foi entre les hommes. Il ne passe de main en main, il ne se multiplie dans une circulation féconde que par l'effet du crédit, et tout événement qui altère la confiance dans l'avenir tarit du même coup l'essor de l'argent. Tout à l'heure il sollicitait la main à le prendre ; sous la forme et sur la foi d'un vil papier, il courait d'un peuple à l'autre, partout accepté sous cette forme idéale qui en portait

la valeur bien au delà de sa réelle quantité : et voilà que tout à coup ce papier tombe, l'argent se cache, les fabriques s'arrêtent, le commerce languit, le travail manque; une sorte de défaillance universelle tient tout en suspens et semble une paralysie de la société. Quel coup si profond i'a donc atteinte ? Je vous l'ai dit, Messieurs, il y a eu en elle une soustraction de foi. Ce peuple a cessé de croire en lui ; ses ressources morales ne lui ont point paru aussi grandes que ses périls, et tandis que Rome vendait le champ où campait Annibal, parce que Rome avait foi dans sa vertu, ce peuple-ci mesurant son sort à sa corruption s'est livré de lui-même au châtiment de la peur. 11 a caché son or, comme les anciens, dans les catastrophes de la patrie, cachaient leurs dieux. Otez la peur, et l'argent redevenu public et mobile ressuscitera le travail, l'industrie, le commerce, la richesse enfin, qui, vous le voyez, est une fille de la foi.

C'en est assez, Messieurs, pour établir que la foi joue un aussi grand rôle dans l'ordre humain que dans l'ordre divin, et qu'ainsi n'y a-t-il pas antithèse, mais synthèse entre les deux ordres sous ce rapport. Pourtant il ne sera pas inutile, avant de finir d'en rechercher la raison ; car, si nous avons compris que la foi est nécessaire au commerce de l'homme avec Dieu, nous ne voyons pas bien pourquoi elle le serait au commerce de l'homme avec l'homme.

Sachons donc que la vie des esprits procède de deux pôles, l'un immuable et absolu, qui est le pôle de la vérité, l'autre mobile, qui est le pôle de la liberté. Sans le premier, les esprits détachés de tout point fixe iraient à l'aventure dans la nuit du doute et de l'ignorance; sans le second privés de mouvement propre, ils ne seraient que les satellites obéissants d'un mécanisme fatal. Leur vie est donc à la fois une œuvre de vérité et de liberté. En tant qu'eeuvre de vérité, elle est un objeï de science; en tant qu'œuvre de liberté, elle est un objet de foi. Car, selon que le disaient les anciens, fluvi non est scientia, — il ri y a pas de science de ce qui passe. Or, rien n'est plus instable, plus rapide, plus imprévu que la liberté, et c'est pour-

quoi il est si difficile de se connaître soi-même, tout présent que l'on soit à son propre cœur. Que ferai-je demain? Où me conduira l'inconstance de ma volonté ? A quelles tentations serai-je soumis? Y succomberai-je, n'y succomberai-je pas? Je puis l'entrevoir peut-être, je ne puis m'en assurer absolument. Un livre qui me tombera sous la main, une parole que j'entendrai, une injure qui me sera faite, un ami que je disputerai vainement à la mort, une feuille que le vent jettera sous mes pieds, je ne sais quoi enfin, tout et rien sont capables de bouleverser mes sentiments et d'inspirer à ma volonté d'inattendues résolutions. Infortuné! vous voulez que je vous donne la science de moi-même, et moi-même je ne l'ai pas, moi-même je m'ignore, moi-même je me suis un objet de foi !

C'est la liberté, Messieurs, qui introduit dans les choses humaines l'élément de la foi, et qui en fait le seul moyen de nous connaître réciproquement. Si nous n'étions pas libres, la science disposerait de nous comme du reste de la nature ; elle pèserait un homme en la même façon qu'un peu de terre, et toutes les lois de l'humanité se réduisant à des nombres, nous n'aurions besoin pour nous gouverner que d'une académie de mathématiciens. Tel est aussi à notre égard le rêve final du matérialisme. Persuadé qu'il n'y a rien dans l'homme qu'une matière organisée, il recherche la combinaison suprême qui tenant les passions en équilibre produirait un ordre purement scientifique, où le crime et la vertu n'auraient plus de place ni de nom. Rendez tous les hommes égaux, par exemple, d'une égalité mathématique ; faites-en des chiffres alignés ; distribuez-leur selon une même mesure les objets qui flattent les sens et qui contentent l'orgueil : que leur manquera-t-il pour être également et souverainement heureux? Rien sans doute, Messieurs, s'ils ne sont que des corps ; mais si par hasard une âme vit en eux, et dans cette âme la liberté de vouloir, assurez-vous que le ciel, la terre et la mer, donnés en pâture à chacun d'eux, n'assouviraient pas la jalousie réciproque de leur félicité. Un moment suffit à la passion pour dévorer des mondes, et si la liberté n'est

pas l'infini par la substance, elle est l'infini par le désir. C'est pourquoi il n'y a pas de mathématiques de la liberté, et ceux qui en cherchent l'équation dans la matière sont semblables à cet enfant que saint Augustin rencontra sur un sable de l'Afrique, et qui se proposait d'épuiser la mer avec une coquille rejetée par les flots. Ces grands calculateurs sont les derniers des hommes pour le gouvernement de l'homme ; ils s'étonnent naïvement de la résistance que rencontre leur génie, ne se doutant pas que la liberté est plus vaste que tout empire, plus puissante que tout César, plus profonde que tout abime, et que la foi seule lui commande, parce que la foi est elle-même un acte de liberté.

Ainsi, par la même raison que nous sommes des êtres libres, nous sommes des êtres de foi, et il faut dire dans l'ordre naturel ce que Jésus-Christ disait dans un ordre plus haut : Bienheureux ceux qui n ont pas' vu et qui ont cru (l) ! C'est-à-dire, bienheureux ceux qui n'ont pas besoin de la démonstration, parce que la démonstration n'atteint qu'un petit nombre d'intelligences, en des choses de seconde portée, tandis que la foi, tout ensemble populaire et sublime, va de l'âme de tous à l'âme de tous, en des choses qui puisant leur racine dans la liberté sont le fondement de la vie humaine !

Je le répète, Messieurs, la foi est le corrélatif de la liberté, comme la science est le corrélatif de la nécessité, et demander pourquoi nous devons croire c'est demander pourquoi nous sommes libres. De là découle une conséquence que je ne puis vous taire, et qui achèvera de vous expliquer le grand rôle de la foi dans l'ordre purement naturel.

La science se rapportant à la nécessité, c'est-à-dire à ce qui est immuable en soi, il suffit de l'esprit pour être savant ; il n'en est pas de même pour être croyant. La foi est un acte de confiance, et par conséquent une affaire de cœur. Elle suppose en celui qui l'accorde la même droiture qu'en celui qui l'inspire, et jamais n'en furent capables ni l'ingrat, ni le fourbe, ni l'égoïste.

(i) Saint Jean. chap. 20, vers. 29.

ni aucun de ceux que l'Ecriture appelle énergiquement les enfants de la défiance (l). Se confier c'est se donner; nul ne se donne que les magnanimes, ou au moins les généreux. Non pas que la foi exclue la prudence, et qu'il faille se livrer à la première parole tombée d'une bouche inconnue, mais parce que la prudence supposée satisfaite, il faut encore un élan pour arracher de soi ce mot difficile : Je crois.

Alexandre, roi de Macédoine, était sur les bords du Cydnus. Il y fut atteint d'un mal qui menaçait de sauver la Perse, et son médecin, qu'il aimait tendrement, dut lui préparer un breuvage décisif. Mais la veille , un billet tracé par une main connue avertit le malade d'être en défiance de son ami, comme d'un traître qui avait vendu ses jours. Alexandre se tut. Le lendemain, quand la coupe lui fut apportée, il tira de dessous son chevet le papier accusateur, le remit à son médecin, prit la coupe et l'avala d'un trait. Toute l'antiquité a loué cette action d'Alexandre, et ses plus fameuses victoires, Granique, Issus, Arbelles, n'ont pas environné sa tète de plus d'admiration. Sur quoi un écrivain célèbre, mais que je ne veux pas nommer, se demande ce qu'il y a de si beau dans cette action si vantée : car enfin Alexandre était le chef d'une armée nombreuse engagée sur un territoire ennemi, le maître d'un royaume naissant, l'homme de la Grèce chargé de ses vengeances et de ses desseins ; il devait, à tous ces titres, respecter sa vie, d'où dépendait le sort de tant d'autres, et quel mérite était-ce de l'exposer sans défense aux hasards d'un empoisonnement? Mais l'écrivain que j'ai cité, après avoir fait ces remarques, se reprend et dit : « Ce qu'il y « a de si beau dans cette action d'Alexandre ! Infortunés, pour- « rez-vous le comprendre, s'il faut vous le dire? Ce qu'il y a « de si beau, c'est qu'Alexandre croyait à la vertu, c'est qu'il « y croyait sur sa tète, au péril de sa vie ! »

Voilà, Messieurs, une magnifique explication de la foi d'un grand cœur, et c'est aussi l'explication de toute foi, qu'elle s'a*

(i) Saint Paul, Épître aux Éphésiens, chap. 2, vers. 2.

dresse à l'homme ou qu'elle s'adresse à Dieu. Quiconque fait un acte de foi, qu'il le sache ou non, boit la coupe d'Alexandre; il croit sur sa tête , au péril de sa vie , il entre dans cette lignée d'Abraham appelé le père de tous les croyants (l) parce que, dans sa vieillesse, épuisé d'âge mais non de cœur, il leva un fer obéissant sur le fils unique qui était tout son amour et toute sa race, espérant contre l'espérance en la parole qui lui avait promis une postérité. Et s'il est une créature, qui, à l'opposé de ces magnanimes souvenirs, n'ait jamais tiré de son âme un acte de foi, vous pouvez l'accuser sans crainte d'avoir déshonoré en elle l'ouvrage de Dieu. Car la foi n'est pas seulement une vertu, c'est-à-dire un effort généreux et efficace vers le bien, elle est le portique sacré par où passent toutes les vertus, le prodrome sanglant où commencent les sacrifices et où reviennent les victimes justement immolées au sanctuaire de Dieu. Il n'y a pas un acte de dévouement, pas un acte d'amour, pas un acte honorable ou saint qui n'ait été d'abord un acte de foi, et telle est la raison pour laquelle l'Ecriture déclare si souvent que c'est par la foi que l'homme est justifié et sauvé. Les Juifs s'imaginaient que le principe du salut était l'observance de la loi en vue des récompenses de Dieu ; saint Paul ne cesse de leur dire que les œuvres sont impuissantes si elles ne sont vivifiées par un élément supérieur. // ri y a quuh Dieu, s'écrie-t-il, qui justifie le circoncis par la foi et l'incirconcis encore par la foi (l). Qu'est-ce que les œuvres, en effet, si elles sont accomplies sous l'impulsion d'une vue purement scientifique? un simple calcul d'intérêt ou de bonne administration de soi-même et des autres. On est juste, sobre, économe, laborieux, fidèle observateur de sa parole, parce que^c'est là un ordre dont l'exactitude rapporte plus qu'elle ne coûte ; mais placez ces esprits bien réglés en présence de la coupe d'Alexandre, c'est-à-dire en présence d'un sacrifice qui se peut éviter sans dommage, en face d'une vertu qui n'a pas sa rémunération visible, alors vous con-

(i) Saint Paul, Épître aux Romains, chap. 4, vers. 11. (t)Épîtreaux Romains, chap. 3, vers. 30.

naîtrez le vide d'un cœur où manque la foi. Je n'entends pas même la foi divine, mais cette foi vague, innommée, indescriptible, qui fait le fond de tout ce qui est grand. Aussi quand saint Paul prononce ce souverain arrêt : Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu (i), on peut ajouter : et aux hommes.

De là vient, Messieurs, la faiblesse de la société dans les temps présents. Jamais la science n'a jeté sur les choses une plus vive et plus complète illumination qu'aujourd'hui: jamais non plus le lien social n'a été si facile à se rompre dans les mains qui essaient tour à tour d'en rassembler le faisceau. C'est que la science n'est pas le principe de l'ordre humain ; elle n'en est qu'un glorieux ornement, et si elle opprime la foi au lieu de la soutenir, elle n'est que l'instrument parricide d'une ruine où l'homme reconnaîtra trop tard qu'il faut croire pour vivre un seul jour, même quand il ne faudrait pas croire pour vivre éternellement. La foi humaine est la vie de l'homme naturel comme la foi divine est la vie de I homme surnaturalisé, et ces deux hommes n'en faisant qu'un, la foi divine entretient la foi humaine, comme la foi humaine appuie la foi divine, ne fût-ce qu'en prouvant la synthèse qui existe entre les deux ordres dont les éléments distincts, mais harmonieux, composent notre destinée.

Cette première difficulté résolue, on insiste, et l'on me fait remarquer une différence considérable entre la foi qui sert de moyen aux rapports des hommes entre eux. et la foi qui sert de moyen à leur commerce avec Dieu. Dans celle-là, dit-on, il est aisé de reconnaître quand et à quel degré l'on doit donner sa confiance à un témoignage purement humain relatif à des choses et à des idées qui ne s'écartent point de la sphère où nous sommes; dans celle-ci, au contraire, tout surpassé nos facultés, aussi bien la révélation divine en elle-même et dans ses signes extérieurs que les mystères qui y sont contenus. Nous croyons à l'homme volontiers et naturellement, parce que l'homme c'est nous; nous croyons à Dieu par hasard et difficilement, parce

(i) Epitreaux Hébreux, chap. 11, vers. 6.

ni. , 26

que Dieu ce n'est pas nous. Comment dès lors faire de cette foi [Instrument privilégié de nos rapports avec le monde invisible? Est-ce notre faute si elle ne subjugue point notre cœur? Vous nous dites qu'elle est un effet de persuasion : eh bien ! persuadez-nous. Nous voici au pied de votre chaire, nous vous écoutons : qui vous empêche de nous persuader ? Tout à l'heure, dans une apostrophe que vous avez cru éloquente, vous nous avertissiez que quand une parole perd son autorité dans le monde, elle trouve infailliblement un successeur qui s'empare du trône vacant. C'est ce qui est arrivé pour la parole dont vous êtes l'organe : mais faut-il nous l'imputer? Faut-il nous condamner ou nous plaindre si la parole humaine s'est substituée partout à la parole divine, si nous sommes nés dans un siècle où l'homme est plus puissant que Dieu, où l'on écoute plutôt les sages que les théologiens ? 11 est possible que notre génération se trompe ; mais elle n'est point l'auteur de ses ténèbres, elle en est la victime. Nos pères ont préparé la coupe où nous buvons ; ils y ont mis tant d'art et de puissance que nos lèvres s'y enivrent naturellement, et que la naissance et l'erreur ne sont pour nous qu'un seul acte dans un même jour. Que Dieu donc, au lieu de nous condamner, vienne à notre aide , qu'il parle, qu'il donne grâce à sa parole, et s'il est vrai que son fils, autrefois visible parmi nous, ait ressuscité des morts, ah ! qu'il ressuscite donc le genre humain tout entier. C'est là le vrai mort. Vous nous avez dit que l'éloquence est la substitution de l'âme qui parle à l'âme qui écoute : eh bien ! que Dieu soit éloquent. Est-ce trop lui demander pour le salut du monde ? Et s'il ne le veut pas, s'il ne le fait pas, si l'incrédulité demeure notre état naturel, tandis que la foi n'est qu'un état d'exception, de quoi peut-il se plaindre ? Est-ce d'être tels qu'il nous a créés ?

Messieurs, votre objection suppose que la foi divine ou religieuse est un accident de l'esprit humain, et déjà bien (tes fois, dans le cours de ces Conférences, je vous ai prouvé qu'elle était l'état universel, perpétuel et public de l'humanité. Je vous le prouvais encore cette année même , au début de notre

réunion quadragésimale, et sans revenir sur cette démonstration tout historique, je me bornerai à une remarque, c'est qu'il n'y eut jamais dans le monde que deux époques où l'incrédulité ait eu quelque espérance de domination : l'âge d'Auguste et le nôtre, l'âge d'Auguste qui vit périr la république romaine, et le nôtre qui n'a produit encore que des tempêtes, deux époques en six mille ans, toutes deux marquées par les signes et les effets du déclin. Non que je veuille prophétiser votre ruine ; même au siècle d'Auguste, ce n'était pas la ruine : l'incroyance de l'ancien monde était l'avènement heureux d'un monde nouveau, du monde chrétien. Ainsi en sera-t-il de vous. Votre vaisseau tremble et descend ; mais la vague qui le pousse dans l'abîme le reportera vers le ciel, et votre postérité conduite au port admirera dans votre histoire et dans la sienne une nouvelle preuve que l'incroyance, loin d'être une station de l'humanité, en esta peine un écueil. Déjà quelques baumes avantcoureurs de l'avenir justifient ce pressentiment, et encore que mon espoir ne fût pas une preuve pour vous , il resterait toujours que la seule époque d'incrédulité dont nous connaissions le développement intégral a été suivie de l'exaltation du christianisme, c'est-à-dire de la plus grande et de la plus mémorable expansion de foi qui ait eu lieu dans le genre humain. Cela suffît pour me donner le droit de conclure que la foi divine ou religieuse n'est pas un accident de notre esprit, mais son état général et vrai, et que l'homme croit à Dieu aussi spontanément qu'il croit à l'homme; ce qui ne veut pas dire qu'il y croit sans travail et même sans combat. Rien n'est plus naturel à l'homme que de vivre, et cependant la vie n'est pas chose qui ne coûte aucun effort. La vie est un travail et un combat : combien plus la foi, puisque la foi, dans sa définition même, emporte l'idée d'une vertu, et que toute vertu est d'un enfantement laborieux , à cause des passions qui s'opposent à son règne sur l'âme.

Ne vous étonnez donc pas s'il faut quelque soin pour croire, comme pour être juste, vrai, chaste, honnête homme, et même

ctonnez-vous qu'il faille si peu, la foi étant non-seulement une vertu humaine, mais une vertu divine et la porte de toutes eelles qui conduisent à Dieu. Vous ne croyez pas, et vous en concluez que la foi est impossible; pour moi, j'en conclus que vous ne faites pas ce qui est nécessaire pour croire, et je vais vous le prouver en peu de mots.

La première cause de l'incrédulité est l'ignorance volontaire. P;:s plus la foi que la science ne peut s'acquérir sans une certaine application de l'esprit. Dès que l'esprit ne s'applique pas, il est inerte, il cesse d'être une puissance, il est à l'égard de l'objet dont il se détourne comme s'il n'était pas. Qu'est-ce que les mathématiques pour une intelligence qui n'a jamais réfléchi aux lois du nombre, de l'étendue et du mouvement? Qu'est-ce que la philosophie pour un homme qui ne s'est jamais demandé ce que c'est que l'être, l'idée, l'absolu, le relatif, la cause et l'effet? Et par la même raison, qu'est-ce que la foi pour une âme qui n'a jamais sérieusement pensé aux rapports nécessaires de la créature avec Dieu ?

Messieurs, soyez vrais : à quel âge et après quelles études avez-vous décidé que la religion était une erreur? Est-ce à quarante ans? Non, vous l'avez décidé dans la fleur de votre âge, au moment où, sortis des langes de l'enfance, le raisonnement et la passion faisaient ensemble leur joyeux avènement à la surface émue de votre être. Simples et soumis jusque-là, pieux adorateurs des pensées de votre mère, vous n'aviez rien interrogé, rien contesté ; vous viviez d'une foi pure comme votre cœur. Mais à peine la double puberté de l'homme eut-elle fait connaître à vos sens et à votre esprit son vif aiguillon, que sans vous donner le temps de mûrir votre puissance, impatients des mystères de la nature et des mystères de Dieu, vous avez été saisis de la honte de croire en même temps que vous perdiez cette autre honte qui est la divine gardienne de l'innocence. Incapables encore d'aucun acte viril, vous avez prononcé souverainement sur l'homme et sur Dieu; vous avez douté, nié, apostasie, méprisé vos pères, accusé vos maîtres, traduit à votre

tribunal les vertus et les douleurs des siècles, fait enfin de votre àme un désert d'orgueil. Puis, cette ruine accomplie, vous avez choisi pour votre but une des ambitions de l'homme, la gloire des armes ou celle des lettres, ou moins haut encore, selon le hasard, et tout l'effort de vos facultés s'est tendu vers l'idolâtrie de votre avenir. Vous n'avez plus rien appris que pour être un jour le héros effectif de vos rêves ; vous avez sacrifié vos jours et vos nuits à cette image égoïste, n'en réservant une part secrète, inconnue, qu'à l'autre égoïsme de l'homme, la volupté. Et jamais, durant ce double et triste songe, la religion ne vous est apparue que comme un souvenir futile de vos premiers ans, une faiblesse ou une hypocrisie de l'humanité. Vous n'avez pas daigné lui donner une heure, une lecture, un désir, et si quelquefois, attiré par un nom célèbre, vous avez franchi le seuil d'un livre ou d'une basilique, vous lavez fait avec la hauteur d'un esprit qui a jugé et qui n'entend pas revenir de son arrêt. 0 confiance de la jeunesse dans Terreur! 0 sécurité des âmes qui n'ont encore vu de la vie que sa première aube ! Oh ! que Dieu a été bon de ne pas nous rappeler à cette heure de l'ignorance et de l'enchantement ! Car, déjà, Messieurs, vous n'en êtes plus pour la plupart aux certitudes naïves ; le temps vous a ramené le doute et les pressentiments obscurs de la vérité-. Vous comprenez que votre incroyance est née d'un acte puéril, et qu'elle a besoin, pour votre honneur et votre repos, d'une ratification.

C'est ce second travail, ee travail de retour et d'examen, qui fonde la foi dans l'homme et la maintient dans l'humanité. La foi sans doute est aussi un don de l'enfance ; elle pousse ses racines dans lame qui vient de naitre, mais c'est l'action lente de la vie qui la porte à sa maturité. Quand l'homme a vu l'homme pendant de longues années, quand il en a connu la faiblesse et la misère par des expériences qui ne lui laissent plus de doute, et que déjà la grande figure de la mort lui apporte de plus près la dernière des prophéties, alors son regard devient naturellement plus profond. Il discerne mieux la trace divine, parer

qu'il connaît mieux ce que ne peut pas l'homme, et la lassitude des choses présentes lui ouvre aussi le goût des choses qui ne se voient point. C'est pourquoi un écrivain dont le nom m'échappe, a dit excellemment : « A vingt ans, on croit la religion « fausse ; à quarante ans, on commence à soupçonner qu'elle « pourrait être vraie ; à cinquante ans , on désire qu'elle soit « vraie ; à soixante ans, on ne doute plus de sa vérité. » La lumière marche du même pas que la vie, et la mort, en nous désabusant de tout, achève cette révélation continue qui avait commencé pour nous aux lèvres de notre mère. L'enfant et la femme sont lavant-garde de Dieu, l'homme mûr en est l'apôtre et le martyr : vous, jeunes gens, vous n'en êtes que les transfuges d'un jour.

Je sais bien, Messieurs, que l'ignorance volontaire n'explique pas toute seule le phénomène douloureux de l'incrédulité, et qu'il est des hommes versés dans les choses religieuses qui n'arrivent point au bonheur de îa foi. L'exemple en est rare, mais je l'ai rencontré. Ceux-là sont les victimes d'une passion la plus opiniâtre de toutes, qui est l'orgueil de la science. L'orgueil de la science est cette infaluation d'un esprit enivré de lui-même, qui se mire clans ce qu'il sait comme Narcisse dans son lac, et qui, estimant toute limite une injure à sa capacité, entend traiter avec Dieu d'égal à égal. Il n'étudie point par amour de la vérité, mais contre elle ; il est heureux de soulever des nuages, de découvrir un grain de sable qui soit un blasphème et qu'il puisse rejeter contre le ciel. Regarde-t-il les astres, c'est pour y dérober le secret de l'éternité du monde; descend-il dans les entrailles de la terre, c'est pour y chercher des armes contre un , grand fait biblique ; interroge-t-il les nécropoles de l'Egypte ou les ruines de Babylone, c'est pour y entendre une voix qui nie quelque chose des plus authentiques traditions. Sa science n'est qu'un duel acharné entre lui et Dieu.

Oui pourrait demeurer vrai devant une telle passion? Oui l'accepterait pour juge? La foi, nous l'avons dit, est un acte de confiance ; elle suppose la sincérité d'un cœur droit et aimant. Or,

— SOoles gens dont je parle ne croiraient pas même à des démonstrations mathématiques, si elles avaient pour but et pour conclusion des vérités de l'ordre religieux. Comme Jean-Jacques, ils aimeraient mieux se déclarer fous que de se déclarer convaincus. Et certes, Messieurs, ce n'est point là une peinture imaginaire. Interrogez les souvenirs de votre conscience : N'avez-vous jamais tressailli de joie en découvrant dans l'histoire ou dans la nature quelque chose qui vous a paru marqué du signe anti-chrétien? N'avez-vous jamais battu des mains quand on vous disait • Voici un argument contre Jésus-Christ? Demandez, et il vous sera donné ,• cherchez, et vous trouverez >• frappez, et il vous sera ouvert (l) : telle est la première condition pour arriver à la foi. Le soleil s'arrête en vain au plus haut du firmament, si la lumière n'est pour nous qu'une raison de lui refuser nos regards. Enfin, Messieurs, une troisième cause de l'incrédulité est la dépravation des mœurs. Je ne veux pas dire que toutes les faiblesses de notre malheureuse chair soient en obstacle à la foi, puisque la foi est elle-même le principe de la chasteté, et que Jésus-Christ a prononcé contre les pharisiens cette divine parole : Les femmes que vous appelez perdues vous précéderont dans le royaume du ciel (2). Il y a un vice humble, un vice qui se connaît, qui se méprise, qui frappe sa poitrine : je ne dirai pas qu il est cher à Dieu, mais Dieu peut le guérir, comme il a guéri Madeleine. Il y a, au contraire, un vice empoisonné d'orgueil, un vice qui lève la tète, qui rit et se moque : celui-là Dieu le hait, et il est un obstacle presque invincible à la foi, parce qu'il est la réunion de deux perversités qui s'excluent par nature et dont la rencontre ôte à Tàme les dernières ressources du bien. Déjà l'orgueil tout seul est si insupportable à Dieu, qu'il préfère le vice humble à la vertu superbe : que sera-ce du vice enorgueilli? Or, rien n'est moins rare que cette lamentable disposition du cœur : esclave que l'on est des plus vils penchants et des plus honteuses pratiques, on se drape dans

(1) Saint Matthieu, chap. 7, vers. 7.

(2) Saint Matthieu, chap. 21, vers. -31.

la fierté d'une conscience sans reproche ; on en appelle à son honneur, à sa probité, à son génie, et Ion couvre du nom de faiblesses aimables la prostitution de tous ses sens à la volupté. On emploie un demi-siècle à pervertir autour de soi l'ignorance de la jeunesse et la beauté de la vertu, et après avoir précipité dans l'abjection nombre d'âmes dont on ne daigne pas même respecter les ruines dans sa mémoire, au lieu de dire à Dieu comme saint Pierre : Seigneur, retirez-vous de moi, parce que je suis un homme pécheur (l), on se plaint du peu de lumière que Dieu a mis dans ses œuvres, et on lui impute le malheur qu'on a de ne pas le connaître et de ne pas le servir. Croyez-vous, Messieurs, que des miracles sont dus à de telles plaintes , et qu'il y ait faute à Dieu de ne répondre que par le silence et l'endurcissement ? Oh ! oui, les femmes que nous appelons perdues nous précéderont dans le royaume du ciel, parce que presque toutes ont été victimes avant d être mercenaires, et que du fond de leur abaissement, il leur arrive de lever vers Dieu ce regard doux et humble qui est plus qu'un remords, s'il n'est pas encore une vertu. Dieu les entendra; il entend le moindre soupir sincère, et il achève toute larme que l'on commence pour lui. Mais l'orgueil de l'ignorance, l'orgueil de la science, l'orgueil du vice, il les méprise tous trois ; il les attend au jour où les anges chanteront une seconde fois, en présence de tout l'univers assemblé, l'hymne du Dieu fait homme : Gloire à Dieu au plus haut du ciel, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (2) !

Messieurs, je ne terminerai pas sans donner une pensée à la grande semaine dont nous allons célébrer les douloureux souvenirs. Ce fut la semaine de notre salut, et ce l'est encore aujourd'hui. Du haut de cette croix que l'Eglise vient de couvrir d'un voile, non pour nous la cacher, mais pour nous en rendre le deuil plus présent et plus amer, voilà vingt siècles que la vérité, la justice et l'amour crient vers vous. Ecoutez-les enfin, et ne

(1) Saint Luc, chap. 5, vers. 8.

(2) Saint Luc, chap. 2, vers. 14.

dédaignez pas une si grande patience dans une si grande lumière. Vous que 1 âge avertit des choses sérieuses, écoutez le conseil du temps qui s'ajoute pour vous à la voix de Dieu. Vous à qui la jeunesse promet de longues heures de grâce, écoutez ce qu'il y a de plus tendre pour vous dans l'appel sanglant de la Passion. Il est écrit qu'après l'arrestation du Sauveur, lorsque tous ses disciples l'eurent délaissé, on vit un jeune homme qui le suivait par derrière enveloppé d'un linceul sur son corps nu. Les gardes se jetèrent sur lui pour l'arrêter, mais il leur abandonna le linceul et s'enfuit de leurs mains. Ce jeune homme, Messieurs, c'était vous ; c'était la jeunesse qui devait naître un jour du christianisme, non plus déshonorée par des vices sans espérance, mais sujette à des séductions puis à des retours, conservant dans le mal la curiosité du bien, incapable de persécuter le juste et le suivant de loin dans les ombres du monde avec de sympathiques pressentiments. Tels vous étiez au soir de la Passion, dans ce jeune homme, votre précurseur, tels vous êtes aujourd'hui. Vous êtes nus, vous portez le linceul de la mort et du péché, et pendant qu'au pied de cette chaire, vous écoutez incertains la parole sans tache de la vie, peut-être que la Providence va mettre sur vous cette main bénie qui a fait et qui cherche lhomme : ah ! je vous en conjure, ne la fuyez pas, laissezlui votre linceul en lui rendant votre cœur.

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