DU SACREMENT
Monseigneur,
Messieurs,
La prophétie ne suffît pas au commerce surnaturel de l'homme avec Dieu. Elle éclaire l'intelligence en l'élevant à des pensées que ne lui inspirerait pas le spectacle des choses finies ; mais l'intelligence n'est qu'une partie de l'homme et dépend, pour se mouvoir, d'une faculté qui la mette en branle et qui est le ressort premier de tous nos actes, bien qu'elle subisse à son tour l'influence des doctrines déposées dans l'entendement, je veux dire la volonté. La volonté est le principe de l'activité libre. Si elle s'arrête dans l'orbite de la nature tandis que l'intelligence est portée plus haut, il y aura désaccord dans les tendances de notre être, et l'œuvre de la communion divine ne s'accomplira point. Il faut que la volonté reçoive un élan surnaturel en même temps que l'intelligence subit une illumination du même ordre, et qu'ainsi toutes nos facultés marchent ensemble à la conquête et à la pleine possession de l'infini. C'est pourquoi l'Esprit de Dieu, qui est appelé \ Esprit de vérité (l), est appelé aussi X Esprit de force (2), et Jésus-Christ en le pro-
(t) Saint Jean, chap. 14. vers. 17.
(2) Actes des Apôtres, chap. 1, vers. 8.
mettant à ses apôtres le leur annonçait sous cette double forme, l'une de lumière, l'autre de puissance ou vertu. Et sans aucun doute, dans l'action prophétique, cette double effusion ne manque pas d'avoir lieu; la grâce illuminative renferme aussi une grâce attractive, mais qui, suffisante pour aider la volonté, ne l'est pas pour y fonder le règne constant de la justice, de la vie et de l'amour divins. De même que Jésus-Christ après avoir révélé à ses apôtres le mystère de l'Evangile et commencé en eux l'œuvre de la régénération, y mit le sceau par le don du Saint- Esprit qui devait les confirmer de sa force toute-puissante, de même toute àme déjà préparée par l'audition de la parole de Dieu doit recourir au sacrement pour y puiser la vertu vivifiante qui exalte la volonté et l'établit dans la plénitude des fonctions et des droits de l'ordre surnaturel.
Ouest-ce donc que le sacrement? Si je me bornais à vous dire ce qu'il est au sens religieux, peut-être ne m'entendriezvous pas; mais je suis sûr qu'en le considérant de plus haut, c'est-à-dire dans sa nature métaphysique et absolue, vous serez contraints de le respecter, si vous ne l'êtes pas encore de le pratiquer.
Je pose donc de nouveau cette question, et je me demande en un sens abstrait et général : Qu'est-ce que le sacrement?
Le sacrement, ainsi envisagé, n'est pas autre chose qu'un intrument , c'est-à-dire un organisme qui contient une force. L'idée de force est l'idée mère du sacrement, et il est impossible par conséquent d'en raisonner, si l'on ne sait avant tout ce que c'est que la force. Lorsque nous traitions de la prophétie, la question fondamentale était celle-ci : Qu'est-ce que la vérité? Quand il s'agit du sacrement, la question fondamentale est celle-ci : Qu'est-ce que la force ?
Il semble, Messieurs, qu'il est aisé d'y répondre ; car depuis que nous sommes au monde et à chaque minute de notre \:v. nous n'avons fait et nous ne faisons que de la force ou de la faiblesse, et la faiblesse elle-même n'est qu'une force inférieure à ce qu'elle devrait être pour l'objet auquel nous l'appliquons.
Marchez-vous? c'est un déploiement de force. Vous asseyezvous? c'est le déploiement d'une autre force. Vous tenez-vous debout ? c'est encore de la force. Et il en est ainsi de tous nos actes extérieurs, de tous ceux qui s'accomplissent par les organes du corps. Les mouvements de l'âme, quels qu'ils soient, dépendent du même principe et suivent la même loi. Etes-vous courageux devant le péril ? c'est de la force. Etes-vous supérieurs aux séductions du monde et des sens? c'est de la force. Etesvous fermes dans vos résolutions? c'est de la force. Vous laissez-vous abattre au chagrin ou à la crainte ? c'est la force qui diminue en vous, et si vous ne la retenez par un effort contre vos impressions, la vie vous échappera lentement et douloureusement. La vie n'est qu'un tissu d'actions qui procèdent d'une force plus ou moins énergique, plus ou moins imparfaite, dont le foyer est à la fois l'âme et le corps.
Si de l'homme vous passez aux nations, vous n'y trouverez pas d'autre spectacle. Les nations commencent par un acte d'énergie, vivent du principe qui les a fait naître et meurent d'un épuisement physique et moral. Leur histoire dure autant que leur puissance, et leur puissance autant que cette force qui rassemble toutes les autres dans son essence et dans son nom, la vertu.
L'univers à son tour nous dit la même chose que l'homme et les nations. Tous ces orbes immenses qui en composent l'architecture obéissent à deux forces, l'une de projection qui les pousse en ligne droite, l'autre d'attraction qui les appelle au repos dans un centre immobile, et, se partageant entre ces deux impulsions contraires, ils décrivent cette courbe constante et glorieuse qui nous dispense, sans faillir jamais, la lumière, la chaleur, le temps, l'espace et l'harmonie.
Tout est donc force au ciel et sur la terre, parce que tout v est action, et la science, de quelque nature qu'elle soit, à quelque objet qu'elle s'applique, n'est occupée qu'à calculer des forces, les unes physiques, les autres morales, celles-ci mathématiques, celles-là métaphysiques ou abstraites, et enfin, pardelà tout monde et tout nombre, la spéculation la plus élevée m. 27
rencontre , sous le nom de Dieu, la force suprême, éternelle, infinie, immuable, d'où découle en chaque être, par une participation mesurée, le germe de l'activité. Rien, en conséquence, ne doit nous être plus intime et plus connu que la force. Et toutefois, Messieurs, précisément parce que la force est un élément premier de notre pensée, je ne puis vous la définir qu'imparfaitement, moins par son essence que par ses effets. Je vous dirai donc qu'elle est l'énergie de l'être retenant en soi l'existence au moyen d'un effort de concentration, ou la répandant au dehors au moyen d'un mouvement de dilatation. Tout acte de force se réduit à cela. Ou bien nous nous resserrons en nousmêmes, pour y ramasser notre vie et nous en donner la plus haute sensation possible, ou bien nous nous épanchons pour la communiquer à d'autres que nous, et, selon le degré de cette double tension , nous produisons plus ou moins le phénomène incompréhensible que nous appelons la force. La main contractée pour refuser est le symbole de la force de concentration ; la main ouverte pour consentir est le symbole de la force d'expansion ; et si vous rappelez dans votre esprit les actes perpétuellement renouvelés dont se compose la vie de l'homme et de la nature, vous n'y découvrirez rien qui ne se ramène à ce mouvement alternatif que notre cœur nous rend sans cesse présent au physique et au moral .
La force de concentration à son comble, c'est l'éternité. Celui-là seul la possède, qui, dans un moment unique, indivisible et absolu, éprouve en soi-même et à jamais la sensation infinie de l'être, et peut se dire : Je suis celui qui suis (l). La force d'expansion à son comble, c'est la création. Celui-là seul la possède qui, se suffisant à lui-même dans la plénitude de l'existence, peut appeler à la vie, sans rien perdre de la sienne, qui il veut et quoi il veut, des corps, des esprits, des mondes, et ainsi toujours, dans des siècles sans nombre et des espaces sans fin. Tel est Dieu.
(t) Exode, chap. 3. vers. 14.
Or, Dieu, en nous donnant l'être, nous a donné la force sans laquelle aucun être ne peut même se concevoir, et il nous l'a donné dans son double élément, l'un qui nous sert à durer, l'autre qui nous sert à nous propager ; l'un par où nous tendons à l'acte d'éternité, l'autre par où nous tendons à l'acte de création. Mais il y a entre Dieu et nous, sous ce rapport, une grande et capitale différence : Dieu possède par soi la force de concentration et d'expansion , tandis que nous ne l'avons que d'emprunt, par l'intermédiaire des instruments que la divine sagesse nous a préparés. Ainsi ferez-vous de vains efforts, êtres vivants que vous êtes, pour vivre du seul aliment de votre substance et du seul commandement de vos besoins. Fussiez-vous comme Ugolin, enfermés dans une tour, vos enfants à vos pieds, criant vers vous dans les tortures de l'inanition, vous hommes, vous pères, il vous sera impossible de tirer du plus énergique travail de votre âme autre chose que le désespoir ou la résignation. 11 vous faudra tomber d'impuissance sur le corps de vos fils tombés du même mal. Sans doute la force de votre volonté retardera plus ou moins cette catastrophe de la faim. L'âme soutient le corps aux prises avec la douleur et la mort, et on l'a bien vu dans les martyrs en qui l'assistance divine se faisait un jeu de braver les tyrans, et de surpasser le génie des supplices par le courage patient de la foi. Mais cette exaltation de la virilité, tout en étant le triomphe de la vertu, ne fait que la conduire avec gloire au tombeau ; il faut qu'elle succombe dans l'ordre matériel, et rende témoignage que nulle créature n'a par elle-même le droit ou le pouvoir de l'immortalité. La vie est en nous à condition de l'entretenir par autre chose que nous, c'est-àdire par l'intermédiaire des instruments à qui Dieu a communiqué la force de réparer la nôtre et de la soutenir. Si la nature ne nous portait comme une mère dans son sein, si elle ne nous préparait avec une intarissable fécondité le lait de la plante et le sang de l'animal, notre vie ne serait pas même un songe. Nous subsistons par la force invisible contenue dans un organisme visible, et le sacrement ou l'instrument n'étant pas autre chose,
il est nécessaire de conclure que nous subsistons par l'usage naturel et quotidien des sacrements.
Ainsi en est-il de la force d'expansion. S'il vous plait d'agir ail dehors sur l'être le moins capable de résister, vous ne le pourrez pas directement par un simple acte de vouloir. En vain direz-vous à ce grain de sable de se retirer de votre chemin, Dieu meut l'univers sans même lui parler ; pour vous, un atome brave vos commandements. Vous l'interpellez, vous lui dites : Tu m'importunes , va-t'en ! Il se tait et méprise vos ordres. Il faudra, si vous tenez à ce qu'il s'éloigne, recourir à votre corps qui est votre premier instrument ; il faudra que votre main se baisse jusqu'à terre, et chasse loin de vous le sable insolent qui a méprisé le désir et la puissance de l'homme. Mais le corps est un instrument limité ; pour peu que la résistance s'accroisse, la force qu'il contient ne suflit plus à votre empire ; besoin vous est de lui chercher du secours et d'ajouter à son action l'action étrangère du levier. Le levier lui-même devra grandir en proportion du fardeau qu'on l'appelle à soulever, et avec cet aide matériel posé sur un point d'appui, vous bâtirez vos palais, vos temples, vos tombeaux, tous ces monuments conçus par votre génie , mais exécutés par vos bras assistés d'un vil organisme. Vous pourriez même, disait Archimède, déplacer tous les mondes avec le levier, en lui donnant une longueur que déterminerait le calcul, et en lui trouvant un point d'appui qui portât le poids de sa niasse et l'effort de son mouvement.
Gloire à vous, Messieurs, maisgloireà vous, parce que vous savez vous assujétir des instruments capables d'élever jusqu'au ciel l'ambition de vos œuvres ! Sans leur secours, vous ne connaîtriez du firmament que ses apparences, de la terre que sa surface, de l'histoire qu'un vague et borné souvenir, de vous-mêmes que la limite étroite de vos facultés. L'instrument est toute votre force au dehors comme au dedans, dans l'ordre de l'expansion comme dans l'ordre de la concentration. Mais l'instrument et le sacrement étant la même chose, que dire, sinon que l'homme n'est rien que par le sacrement; que le sacrement est sa vie, sa puis-
sance, sa souveraineté, son immortalité? Je le dis, Messieurs, je le dis après ravoir prouvé, et afin que vous ne vous en étonniez pas, je souhaite d'en connaître la raison et de vous la révéler. Pourquoi donc notre force nous vient-elle du dehors? Pourquoi nous vient-elle d'une source inférieure à nous ou du moins pourquoi ne pouvons-nous soutenir et développer celle qui nous est propre qu'à l'aide d'une autre qui nous est étrangère, et qui est contenue dans les plus basses régions de la nature? Pourquoi, Messieurs? Est-il si mal aisé de l'entendre? Si nous possédions la force de concentration et d'expansion par nousmêmes, eomme cette double force est l'essence de la vie, nous aurions la vie en nous et par nous, nous serions à nous-mêmes notre subsistance et notre raison d'être, nous serions Dieu ; ou du moins, n'ayant pas conscience de l'action sourde et insensible par où Dieu nous verserait intérieurement la vie, nous nous persuaderions sans peine que nous l'avons en propre, et au lieu de nous élever par une humble reconnaissance vers l'auteur de ce magnifique don, nous nous arrêterions à nous comme à notre principe et à notre fin. Notre grandeur nous tromperait, et la nature n'étant plus sous nos pieds qu'une esclave spectatrice et passive, nous y puiserions la pensée qu'elle n'est pas distincte de l'homme, et nous adorerions en elle, par un panthéisme que justifierait son obéissance, la réverbération de notre souveraine majesté. Dieu était trop juste, il était trop père pour nous livrer à de si faciles orgueils ; il nous a faits le premier des êtres visibles, mais en nous avertissant de notre dépendance à son égard par celle où nous sommes de toute la création. Nous ne commandons qu'à la condition d'obéir ; nous ne vivons qu'en sollicitant la vie , nous n'agissons qu'à laide de la poussière qui souille nos pieds. Dieu, en nous donnant une âme plus grande que le ciel et la terre, ne lui a pas permis de vivifier à elle seule la glèbe du corps qu'elle habite et de lui communiquer une action égale à ses volontés. Il a mis entre nous et la force un intermédiaire ; il l'a cachée au sein de la nature, sous des formes que nous acceptons sans les comprendre, et dont l'usage néces-
saire n'humilie qu'à demi notre fierté, parce que nous avons la gloire de les découvrir, et que nous croyons en faire des serviteurs en constatant la loi par où nous dépendons d'eux. Mais puisque vous méprisez le sacrement surnaturel , connaissez du moins ce que vaut le, sacrement naturel. Vous, rois du monde, vous ne pouvez vivre qu'en mangeant , qu'en vous asseyant à une table pour y dévorer du sang, de la chair, des herbes disputées aux plus vils animaux, qu'en souffrant au dedans de vous une inexplicable transmutation de la matière inanimée en la glorieuse et vivante substance de l'homme. Vous, rois du monde, pour qui cette terre est trop étroite, vous ne pouvez poser deux pierres l'une sur l'autre qu'à l'aide d'une instrumentation qui soumet votre génie à quelque morceau de bois mort. Car, qu'est-ce qu'un levier? Un levier, c'est un bâton ! Oui, hommes superbes, mathématiciens, savants, artistes, pour fonder ce temple où je vous parle, vous avez eu besoin d'un bâton ! Votre pensée l'a conçu, mais c'est un bâton mis sur un bâton qui l'a élevé !
Et pourtant, quel est l'écolier de philosophie que l'idée de sacrement n'a pas révolté? Quel est le jeune esprit s'exerçant dans les mathématiques au calcul des forces, qui n'a ri du sacrement? Lui qui s'en sert chaque jour avec une imperturbable foi, qui marche entouré d'instruments, qui compte, pèse, mesure, regarde avec des instruments; lui qui se pâme d'aise devant une machine, et qui n'en voit jamais la collection dans les musées de la science sans un mouvement d'orgueil : lui, ce même homme, en passant devant une église ne peut s'empêcher de sourire à la pensée qu'il y a là des créatures raisonnables, usant de quelque chose qu'on appelle les sacrements. Eh ! mon Dieu, oui, Messieurs, le chrétien vit de sacrements comme vous en vivez, la religion a ses sacrements comme la science a les siens, et avant de l'en plaindre, il eût été juste de savoir si tel n'est pas le mode universel de la vie ; car il est dur de vivre par la chose même que l'on méprise le plus.
Si Dieu n'eût créé l'homme que pour le temps et l'espace, il
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ne lui eût donné que la force correspondant au temps et à l'espace, et les seuls instruments connus de nous eussent été des instruments naturels. Mais telle n'était pas la vocation de l'homme. Dieu l'ayant mis au monde par un motif de bonté, a voulu lui communiquer sa perfection et sa béatitude, d'abord indirectement sous une forme finie , représentative et énigmatique , qui constitue l'ordre de la nature ; puis directement, par une effusion plus élevée de lumière et d'amour qui préparât l'homme, au moyen de sa libre coopération, à voir et à posséder pleinement l'auteur de tout bien. En un mot, mot énergique et inouï, mais tiré de l'Ecriture et apporté jusqu'à nous par la tradition chrétienne, la fin dernière de l'homme est sa déification, c'est-àdire une union si étroite avec Dieu, que, sans détruire nçtre personnalité, elle doit nous rendre participants de la nature et de la vie divines. C'est ce que l'apôtre saint Pierre écrivait en ces termes aux fidèles de son âge : Simon Pierre, serviteur et apôtre de Jésus-Christ, à tous ceux qui ont rem une foi égale à la notre dans la justice de notre Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ. Que la grâce et la paix s accomplissent en vous dans la connaissance de Dieu et de notre Seigneur Jésus-Christ.... par lequel cette grande et précieuse promesse nous a été donnée de devenir participants de la nature divine (l). Et saint Paul écrivant aux Hébreux, leur disait : Nous avons été faits participants du Christ, si toutefois nous retenons jus qu à la fin le commencement de sa substance qui est en nous (2). Et à chaque page de l'Evangile la vie éternelle, c'est-à-dire la vie de Dieu, nous est promise comme la récompense de nos œuvres opérées dans ia foi et la consommation du plan divin sur nous. Or, la vie de Dieu consistant dans une force infinie de concentration, qui est l'éternité, et dans une force infinie d'expansion, qui est la charité créatrice, c'est cette double force infinie qui doit nous être initialement communiquée pour répondre, dès ici-bas, à l'appel
(i) Ib Épilre, chap. 1, vers. ! et suiv. (2) Chap. 3, vers. 14.
prodigieux de la toute-puissante bonté. Je n'ai pas à discuter cet appel, je l'ai fait et ne Feussé-je pas fait, qu'importe? Est-ce qu'il y a ici quelque âme qui accepte le temps et l'espace pour sa destinée? Est-ce que tous, croyants et incroyants, nous n'avons pas la foi que l'espace n'est pas notre horizon, que le temps n'est pas notre mesure, que nous allons plus loin et plus haut, et que la vie présente n'est que le portique douloureux d'un plus grand avenir? Oui, à part l'athée, et dois-je morne l'excepter? à part l'athée, il n'y a pas d'homme qui ne sente en lui un germe de divinité. Tous , à cause de cela, nous pouvons mourir pour nos idées et nos affections, pour la vérité et la justice, parce que, tout faibles que nous sommes, nous éprouvons en des rencontres une si vive impression du Dieu obscur qui est en nous, que la mort nous parait un mensonge et le devoir de mourir une immortalité.
Ah ! j'en remercie Dieu, qu'en ce mystère profond de notre union avec lui, il n'y ait de dissentiment entre nous que sur le mode et le degré ! Je l'en remercie; je l'en bénis ; je me sens à l'aise et glorieux de trouver un point dans l'espérance et dans l'infini par où, qui que nous soyons, anciens ou modernes, payens, musulmans, hérétiques, incrédules, nous nous rencontrons et nous nous comprenons une fois ! Salut , terre promise de l'homme, durée qui ne sera plus un commencement et une fin, substance incompréhensible qui nous portera sans croître ni diminuer, air, lumière, chaleur, respiration de notre âme, salut ! Nous ne vous entendons pas tous de la même manière, nous n'avons pas tous de vous la même certitude, mais nous en avons tous, jusque dans le désespoir du suicide, l'indéfinissable augure : et si vous êtes, si votre aurore vu de si loin ne trompe pas le cœur de l'homme, que pouvez-vous être que Dieu? Quelle autre terre, quel autre ciel, quel autre océan, si ce n'est Dieu, apporterait à notre esprit lassé une meilleure vision que la vision d'ici-bas? Oui, dès ici-bas, pour nous tous, Dieu est notre perspective, il est notre aliment ; même quand nous l'avons chassé, il habite encore en nous plaintif et consola-
leur, comme ces vents inconnus qui passent le soir au sommet dévasté des hautes montagnes et y remuent doucement quelque plante perdue que n'a jamais touchée la pieuse main du voyageur.
Dieu est notre avenir , ou nous n'avons pas d'avenir ; nous tomberons dans sa vie, ou nous tomberons dans la mort : c'est l'un ou l'autre. L'immortalité sans l'union intime avec Dieu est le rêve abstrait de la béatification, ou bien c'est le rêve adultère d'un matérialisme infini. Je ne pense pas que votre espérance soit descendue si bas, et par conséquent il faut que vous jouissiez de Dieu éternellement, si vous ne devez pas éternellement périr.
Jouir de Dieu, être en Dieu et avec Dieu, plongés dans son sein comme nous le sommes dans la nature, voilà la vocation de l'homme, et cette vocation ne peut nous avoir été donnée sans une force correspondante qui nous prépare, dès ce monde, à notre état final. Êtres destinés à une transformation dans Tinfini, nous devons puiser quelque part la semence efficace de ce divin changement. Comme la nature nous verse ses trésors pour entretenir notre vie terrestre, Dieu nécessairement nous verse aussi les siens pour nous élever jusqu'à sa vie, et, selon la loi générale de la communication des forces, c'est dans un instrument que l'énergie surnaturelle nous est présentée et s'incorpore à nous.
Jésus-Christ s'étant assis au bord d'un puits dans la terre de Samarie vit venir une femme qui s'apprêtait à y puiser de l'eau, et il lui dit : Femme, donnez-moi à boire. La Samaritaine lui répondit : Comment vous, qui êtes Juif, demandez-vous à boire à une femme de Samarie? Et Jésus lui dit : Si vous saviez le don de Dieu, et qui est celui qui vous dit : Donnez-moi à boire, peut-être lui eussiez-vous fait la demande vous-même, et il vous eût donne d'une eau vive. Cette femme, toute pleine des obscurités de l'homme, et qui nous représente si bien la misère de nos raisonnements, répondit à son interlocuteur : Vous n'avez point de vase pour puiser, et le puits est
profond,- où prendre z-vous cette eau vive dont vous me parlez? Jésus, ne se lassant point d'une miséricorde déjà deux l'ois repoussée, lui répartit : Quiconque boit de Veau de ce puits aura soif de nouveau, mais celui qui boit de Veau que je lui donnerai n'aura plus soif éternellement, et cette eau deviendra en lui une source jaillissante jusqu'à la vie éternelle (l). Telle est, Messieurs, la différence du sacrement de la nature au sacrement de la grâce : dans l'un et l'autre, la force est contenue dans un élément sensible ; mais le premier ne communique qu'une vie passagère, le second donne une vie qui jaillit dans l'éternité parce qu'elle nourrit l'âme de Dieu.
Nourrir l'âme de Dieu ! quelle expression, me direz-vous, et que peut-elle signifier de réel? On conçoit qu'un corps se nourrisse d'un autre corps, puisque tous les deux sont de même nature et composés de parties qui se divisent indéfiniment ; mais comment une substance simple, telle que l'âme, se nourriraitelle d'une autre substance plus simple encore, telle que l'essence de Dieu ? Messieurs , sans doute, un esprit ne se nourrit pas comme un corps ; toutefois ce n'est pas en vain que les langues bumaines ont la tradition de ces hardies figures, et qu'elles transportent à la vie spirituelle les opérations de la vie animale. L'être, en quelque rang d'honneur ou d'infériorité que Dieu lait établi, ne vit que de forces reçues du dehors, et l'acte émincnt par lequel il reçoit et s'assimile ces forces est l'acte même de se nourrir. Or , l'esprit reçoit et s'assimile des forces aussi bien que le corps, par conséquent il se nourrit; et si les forces qui le ravivent ou le soutiennent lui sont données de Dieu par une immédiate effusion , il est dit éloquemment et vraiment se nourrir de Dieu. Du reste, peu importe le mot, pourvu que la chose soit. Dieu, dans le sacrement surnaturel, communique à l'âme une force d'expansion qui la porte directement vers lui, et une force de concentration qui l'attache intimement à lui, et si vous êtes las de ces expressions dérobées aux sciences physiques, je
(i) Saint Jean. chap. 4. vers. 7 et suiv.
vous dirai avec la langue de saint Paul : Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum sanctum qui datus est nobis, — La charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs par l'Esprit saint qui nous a été donné (i). La charité, c'est-à-dire l'amour qui ne vient pas de la chair et du sang, mais de la beauté de Dieu présente à l'âme par la foi, la charité est cette force d'expansion et de concentration qui nous unit surnaturellement à Dieu. Par elle, nous nous élevons au-dessus des sens et de tout ce que le monde visible nous offre d'enchantements ; par elle, ayant une fois vu dans la figure du Christ la personnalité divine, nous y trouvons plus de goût, plus de paix, plus de joie, plus d'enivrement qu'en aucune chose créée, et comme les patriarches oubliaient sous la tente nuptiale la mort de leur mère, nous nous oublions et nous perdons nous-mêmes dans cet amour surhumain. Nous passons en Dieu, et l'étreignant au plus fort de nos entrailles avec une explicable certitude de le tenir, nous lui ravissons de sa vie en lui abandonnant toute la nôtre.
Qui de vous, ayant été aimé et supposant qu'on peut aimer Dieu, n'entend ce que je veux dire? Qui de vous n'a connu ce mouvement du cœur qui s'épanche et se retrouve en autrui? Même les créatures inanimées en ont l'instinctif secret; elles se cherchent et s'unissent par de sourdes affinités, et ces lois fameuses qui entraînent les corps célestes ne sont que la révélation sensible des forces qui nous meuvent en Dieu dans le mystère de la béatification initiale et de la béatification consommée.
Peut-être ne niez-vous pas ces forces , ni que l'amour à tous les degrés en soit le principe, mais vous vous étonnez que, dans l'ordre surnaturel ou religieux, elles nous soient communiquées sous une forme aussi humble, aussi peu en rapport avec elles que le sacrement. Dans le sacrement ou l'instrument naturel, me direz-vous, il y a proportion entre la cause et l'effet. Je prends un
(t)Épîlreaux Romains, chap. 5, vers. 5.
levier, je remue un corps, l'effet est naturel comme sa cause : mais quelle relation découvrir entre quelques gouttes d'eau versées sur la tète d'un homme et sa transfiguration en Dieu par la charité?
L'objection suppose, Messieurs, que dans le sacrement naturel il y a proportion entre la cause et l'effet : je le nie. Je soutiens qu'entre le levier et le corps mu par lui, il n'existe pas plus de rapport qu'entre l'eau qui baptise et l'âme purifiée par cette eau. En effet, qu'est-ce que le levier? je l'ai déjà dit, c'est un morceau de bois mort posé sur un autre morceau de bois mort qui lui sert de point d'appui. Cette définition n'est pas scientifique, mais elle ne peut pas se contester. Or, est-ce là, est-ce dans cet inerte organisme que gît la force qui soulèvera le fardeau? Pas le moins du monde. Le fardeau demeurera éternellement immobile si mon bras ne donne une impulsion au levier, et mon bras lui-même demeurera sans action si ma volonté ne lui commande de se mouvoir, et ne se raidit d'autant plus que l'obstacle de la pesanteur est plus grand. Où donc est la force? Elle n'est pas dans le levier, puisqu'il a besoin d'être mu par le bras ; elle n'est pas dans le bras, puisqu'il a besoin d'être mu par ma volonté : elle est clans la volonté qui meut le levier par le bras, c'est-à-dire dans une faculté de l'âme, dans l'esprit. Or, je vous le demande, quel rapport de nature y a-t-il entre l'esprit et le mouvement d'un corps?
Le levier tout seul ne pouvait rien, mon bras tout seul ne pouvait rien ; ils étaient l'un et l'autre inactifs, incapables, morts : un ordre de ma volonté, pesant sur mon bras, a pesé sur le levier, qui à son tour a imprimé au corps une irrésistible impulsion. Et vous trouvez cela simple! et vous dites que l'effet est de la même nature que la cause ! Pour moi, je dis que la cause est spirituelle, l'effet matériel, et qu'ainsi la proportion dont vous vous flattez est aussi étrangère à l'instrument physique qu'à l'instrument religieux.
Mais voici bien autre chose. 11 est vrai, ma volonté a mu le bras, qui a mu le levier : cependant elle ne pouvait rien sans
la coopération du levier et du bras. Si ma volonté, tout active quelle soit, n'eût pas eu ces instruments à sa disposition, c'est en vain qu'elle eût tendu ses ressorts pour communiquer un mouvement. La force est en elle, et néanmoins la force ne peut jaillir d'elle que par un instrument qui ne l'a pas ; la cause vivante et première dépend dans son action d'une cause inerte de soi. Que le levier se retire, que ce morceau de bois mort pesant sur un morceau de bois mort, refuse son concours à la volonté, celle-ci se torturera dans d'impuissants désirs. L'esprit a besoin de la matière, comme la matière a besoin de l'esprit ; le miracle est réciproque, l'effet devient cause et la cause devient effet.
Encore, Messieurs, n'ètes-vous pas au terme de cette étrange complication de mystères. Si, tandis que la volonté agit sur l'instrument, celui-ci vient à doubler de longueur, sa force se double à l'instant même, sans que l'âme ait fait un autre effort, et ainsi indéfiniment jusqu'à pouvoir soulever tous les mondes, selon qu'Archimède s'en vantait. L'instrument qui n'est pas le principe de la force, la multiplie sans mesure ; il reçoit l'initiative de l'esprit et lui rend en échange un accroissement de sa puissance qui épuise tous les calculs. Entendez-vous cela ? Entendez-vous que la force, partie de la volonté, passe dans un bâton et s'y augmente par cela seul que le bâton croit en longueur? Quel rapport y a-t-il entre l'immobilité de l'âme et le progrès de la force, entre un principe qui demeure au même point et une conséquence qui se développe incessamment à l'aide de quelque chose d'inerte et de mort?
Après cela, soyez libres de déclamer contre l'eau du baptême ; demandez-vous, tant qu'il vous plaira, comment un peu de matière appliquée au front d'un homme le soulève de terre jusqu'à Dieu. Quand même je l'ignorerais, la nature m'a préparé contre la science de trop faciles représailles pour m'en inquiéter. Mais je ne l'ignore pas : je comprends que la forée est essentiellement spirituelle, qu'elle réside dans la toute-puissante volonté de Dieu, comme dans son principe premier, et que de là elle desni. 28
fcend sur chaque créature pour lui communiquer le mouvement et la vie, selon des lois déterminées, et dans une mesure d'où résulte Tordre universel. Je comprends que l'esprit souffle où il veut comme il veut, et qu'il ne lui est pas plus difficile de faire sortir un saint d'une goutte d'eau qu'un monde d'une parole. Je comprends que sous cette action du vouloir divin, la poussière cherche la poussière, la plante s'échappe de son germe, l'animal dévore et s'assimile sa proie, l'âme agisse sur le corps, le corps sur l'âme, l'astre sur l'astre, et que l'univers tout entier, dans ses plus vils atomes, réponde par une force à chaque main qui le touche et lui demande secours. Dieu est tout en toutes choses, jusque dans la liberté qui le repousse ; car cette liberté est son œuvre, et il la maintient au péril du mal qu'elle engendre malgré lui. Sans la liberté, le monde ne serait qu'un mécanisme; la liberté, fofee suprême, lui donne en l'être qui la possède la propriété de soi, le gouvernement, la responsabilité, un vrai commerce avec Dieu, commerce dont la prophétie et le sacrement sont à la fois la preuve et le moyen. La prophétie révèle à l'homme libre la vérité directe sur Dieu et lui en inspire la foi ; le sacrement verse dans son âme le ferment d'une charité qu'aucune image tirée de la création ne serait capable d'y faire naître et d'y entretenir. L'un et l'autre, si faibles qu'ils soient dans leurs apparences, sont le fondement de la vie divine au sein de l'humanité et y résistent depuis soixante siècles à l'unanime conjuration des forces créées. Tout a été fait contre, tout a été vain. Aux démonstrations de la science, aux rêves brillants du génie, aux coups d'épée des potentats, aux arrêts des magistratures, aux soulèvements de l'opinion, les enfants de la foi et de la charité ont répondu ces deux mots : Dieu nous a parlé, Dieu nous a bénis ! La mort les a trouvés fermes sur ces deux ancres, et leur sang n'a été qu'une prophétie et un sacrement de plus. On se riait de la parole et de l'eau, ils y ont ajouté leur sang et prouvé au monde que ce n'est pas si peu de chose qu'un fluide répandu. La parole est de l'air mis en mouvement : mais quand l'âme y entre, elle devient éloquence, justice, vérité.
Que sera-ce quand Dieu s'y met? L'eau est de l'hydrogène mêlé d'oxigène : mais quand le génie de l'homme y entre, elle devient vapeur, célérité, commerce, puissance, civilisation. Que sera-ce quand Dieu s'y met? Gloire à Dieu, qui est demeuré si grand dans de si faibles moyens !
Messieurs, j'aurais encore à vous dire comment la grâce prophétique et sacramentaire, comment la vérité et la charité surnaturelles furent données à l'ancêtre de toute notre race : mais l'ordre de nos Conférences m'arrête ici pour une année. Nous les rouvrirons l'an prochain par cette question, et immédiatement après, connaissant tout le plan de l'homme sur Dieu, ayant scruté les dons qui lui furent faits par l'intermédiaire de la nature et les dons plus hauts et plus directs qu'il reçut de la grâce, nous nous arrêterons devant ce magnifique chef-d'œuvre de la divine bonté, non plus pour l'étudier dans ses dons mais dans ses actes. Nous le verrons aux prises avec la liberté, dépositaire en elle de son propre sort et du sort de toute sa descendance, maître de tout perdre, maître de tout bénir, conduisant enfin dans son cœur le drame pieux et sanglant de nos communes destinées. C'est là, sous les ombrages vierges de l'Eden primitif, que je vous donne rendez-vous. C'est là, dans l'ignorance du mal et dans la gloire toute jeune de Dieu, que nous retrouverons notre premier Père : et nous, ses fils, qui préjugeons trop à nos malheurs quelle sera l'issue de tant d'innocence en tant de félicité, allons chacun à nos œuvres, et puissions-nous, dans une année, rapporter ici moins de remords que de souvenirs, moins de fautes que de vertus, une àme capable d'entendre la chute de l'homme et digne de la réparer !
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