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DE L'HOMME EN TANT QU'ÊTRE INTELLIGENT

Monseigneur

Messieurs,

Nous connaissons déjà deux termes du mystère des destinées ; nous savons quel est notre principe et notre fin. Mais cette science, tout importante qu'elle soit, est loin de nous suffire. Que Dieu soit la source dont nous sortons, que notre but soit d'atteindre à sa perfection et d'obtenir sa béatitude, c'est beaucoup d'en être assurés ; cependant il reste à nous diriger dans cette route périlleuse dont Dieu occupe les deux points extrêmes ; car si nous en ignorons les secrets, nous courons risque de nous égarer dans nos propres voies et de descendre vers la mort , au lieu de nous élever vers celui d'où procède toute vie, toute perfection, toute félicité. Quel est donc le chemin que nous devons suivre? Est-il tracé? Le connait-on avec certitude?

Vous ne pouvez en douter, Messieurs ; Dieu, qui nous a révélé notre principe et notre fin, a dû nous révéler aussi le moyen d'aller de l'un à l'autre, sans quoi son but à lui-même, qui était de satisfaire sa bonté en se communiquant aux créatures, n'eût pas été réalisé. Ici, nous quittons l'Univers pour concentrer no-

Ire application sur l'homme en particulier; car c'est lui qui nous intéresse d'abord, et d'ailleurs en recherchant les sentiers que Dieu nous a ouverts pour monter vers lui , nous rencontrerons sans cesse le reste de la création nous disputant ou nous frayant le passage, et la théologie de l'homme, en vertu de l'unité qui coordonne et rapproche toutes les parties de l'œuvre divine, se mêlera constamment à la théologie de l'Univers. Mais l'homme lui-même, au dedans de sa propre nature, est un être infiniment complexe. Par sa pensée, il appartient à l'ordre intellectuel; par sa volonté, à l'ordre moral; par son union avec ses semblables, à l'ordre social ; par son corps, à l'ordre physique ; par son âme tout entière, à l'ordre religieux : et sous tous ces rapports, il a reçu des moyens d'arriver à sa fin, qui est la perfection et la béatitude. Il faut donc, pour démêler à fond le dernier pli de ses destinées, l'envisager lui-même et successivement comme être intelligent, moral, social, physique, religieux, et nous rendre compte, sous ces divers aspects, des voies que la sagesse éternelle lui a préparées et où il doit marcher pour ne pas périr. La carrière sera longue, Messieurs; elle embrassera non-seulement les dernières Conférences de cette année, mais toutes celles qui suivront jusqu'au dernier jour où Dieu me permettra de vous instruire. En un mot, le principe et la fin de l'homme nous étant connus, nous n'avons plus rien à faire, pour épuiser la doctrine, qu'à vous exposer dans leur suite historique et dogmatique les moyens donnés à l'homme pour atteindre sa fin.

Je commence à l'heure même, et c'est l'homme en tant qu'être intelligent qui me servira d'exorde.

L'intelligence est la faculté de connaître. Connaître, c'est voir ce qui est, et voir ce qui est, c'est posséder la vérité; car, la vérité n'est pas autre chose que ce qui est , en tant qu'il est vu de l'esprit. D'où il résulte que la vérité est l'objet de l'intelligence, et que la fonction de l'intelligence est de rechercher, de pénétrer, de retenir la vérité, de vivre d'elle et pour elle; là est sa perfection et sa béatitude. C'est d'abord sa perfection : car, en dehors du vrai, l'esprit est à l'état d'ignorance ou d'erreur; il ne voit pas

ou il voit mal, et dans l'un et l'autre cas, il est privé de son objet et de sa fonction. Il est comme l'œil qui regarde sans découvrir ou qui découvre ce qui n'a pas de réalité, organe inutile et mort dans le premier cas, instrument faux et dangereux dans le second.

Mais si la vérité est la perfection de l'intelligence, on peut affirmer sans autre preuve qu'elle en est aussi la béatitude. Car celle-ci est une conséquence inévitable de celle-là. Dès qu'une faculté s'unit à son objet, dès qu'elle accomplit sa mission, elle arrive au repos parce qu'elle arrive au but, à un repos glorieux parce qu'il est légitime, plein de joie parce qu'il a été fait de Dieu sur l'exemplaire de ses propres opérations, où tout se termine au ravissement. Ainsi l'intelligence, en recevant la lumière de la vérité, s'y repose, s'y complaît, s'y exalte, est heureuse enfin selon la nature de la vision qui l'illumine et la remplit. Tous les jours, Messieurs, nous éprouvons cette béatification de l'entendement. Il n'est pas jusque dans les plus basses régions de la nature, un être ou un phénomène, si imperceptible qu'il soit, si indifférent qu'il paraisse, dont la découverte ne nous cause une sorte de magique éblouissement. Vous savez tous 1 histoire de ce grand géomètre qui, après avoir lutté de longs jours contre un problème qui arrêtait son génie, en pénétra tout à coup le secret pendant qu'il était au bain. Ravi à lui-même, il se leva et la démence de l'enthousiasme lui étant jusqu'à la pensée de sa nudité, il parcourut Syracuse en s'écriant : Je l'ai trouvé ! Je l'ai trouvé ! C'est la vive image des saintes noces de l'esprit avec la lumière intelligible, lorsque l'homme s'est rendu digne de cette immatérielle alliance par une vie qui diminue lassujettissement de sa double nature à l'ordre inférieur. Ces belles joies dépendent tout ensemble de la grandeur de l'esprit et de la grandeur des idées qui l'inondent ; elles croissent avec les rivages de l'intelligence et avec le cours lumineux qui y creuse son lit.

Quelquefois l'esprit est grand sans que la lumière le soitalors se produisent ces tristesses mystérieuses dont vous avez pu remarquer l'empreinte sur le front généreux de plusieurs de vos

contemporains. Victimes du doute, ils ont bu à la coupe de la science sans boire à celle de la vérité. Ils ont étudié les siècles, interrogé les mers, suivi l'orbite des astres; rien ne s'est soustrait à la perspicacité de leurs méditations, et pourtant un voile est demeuré devant eux qui ne leur permet pas d'aller au fond de ce qu'ils voient et de se rendre compte des clartés de leur propre vie. La lumière même leur est ténèbre; chaque découverte leur apporte un abîme de plus, et comme le laboureur qui enfonce le soc dans les champs de Thèbesou de Babylone, heurte à tout moment d'inexplicables ruines, ainsi ces puissants investigateurs des mondes, à chaque sillon qu'ils tracent dans l'immensité des choses, soulèvent du sein même de la science de grandes et douloureuses obscurités. Ils n'ont ni la paix de l'ignorance, ni la paix de l'erreur ; ils voient trop pour ne pas savoir, trop peu pour connaître, et quelque grand que soit le crime qui leur cache la vérité, ils ont du moins l'honneur d'être malheureux de ne pas la posséder.

Mais si après ces longs tourments du doute, le voile se déchire enfin, alors l'intelligence reçoit un de ces coups dont aucune langue ne saurait peindre le voluptueux supplice. Alors Augustin se lève, et trouvant pour la première fois l'amitié même importune, il va répandre son âme dans un torrent de larmes solitaires. Lui, perdu dans le vain amour de la gloire et des créatures, voit s'évanouir en un instant tous les charmes qui ont trompé sa jeunesse. La vérité l'emporte; rien ne le touche plus dans les plaines azurées de la Lombardie, dans les promesses de la renommée, clans les serments plus doux des cœurs égarés ; il part, tenant à la main sa vieille mère, et déjà dès le port d'Ostie, il regarde la solitude obscure, croit-il, qui va le dérober pour jamais à l'admiration du monde comme aux songes de sa vie passée. Pleurs des grands hommes, sacrifices héroïques, vertus nées d'une seule heure, et que les siècles ne peuvent plus détruire, vous nous enseignez le prix de la vérité ! Vous nous prouvez qu'en effet elle est la perfection et la béatitude de l'intelligence !

Cest pourquoi, Messieurs, l'un de nos plus redoutables crimes est de trahir la vérité et de travailler contre elle ; car, cest haïr notre premier bien, c'est nous frapper au sommet d'où descend notre gloire et notre félicité. Qu'est-ce que l'homme sans l'intelligence, et qu'est-ce que l'intelligence sans la vérité? Si vous lui ravissez l'intelligence, il n'est plus que le roi découronné du monde animal ; si, lui laissant l'intelligence, vous lui enviez le don de la vérité, c'est lui creuser un abîme aussi profond que l'infini, le tourment d'une faim qui ne sera jamais rassasiée, une aspiration qui n'aboutit qu'à saisir des ombres dans un vide immense et trompeur. Quoi de plus affreux que ce sort ! quoi de plus criminel que d'en être le volontaire instrument ! Aussi, le mensonge fut-il toujours abhorré du genre humain, et même en choses où la légèreté paraîtrait excusable, il attire aux lèvres, qui se le permettent, un infaillible mépris. Nous ne pardonnons pas à l'homme qui, possédant le vrai, y substitue sciemment la parole adultère de l'erreur. Combien moins Dieu et l'humanité pardonnent-ils à ceux qui se lèvent de dessein formé contre les plus saintes doctrines que nous aient léguées les âges, et qui, désespérant de les vaincre par une pacifique discussion, s'arment contre elles de toutes les ressources de la ruse et de la violence ! On l'a vu trop souvent, et il ne faut jamais perdre l'occasion de protester contre ces lâches conjurations de la force ; on a vu des pouvoirs institués pour la conservation de tous les droits et de tous les biens, déclarer une guerre ouverte au premier des droits, qui est celui de connaître, au premier des biens, qui est la vérité. Jaloux de l'empire qu'elle exerce, et qui est, en effet, le plus grand qui soit au monde, ils s'efforcent de la détrôner pour asseoir à sa place et à leur profit le règne des intérêts et des passions. Tout leur va mieux que la vérité; ils acceptent tout excepté elle, ils protègent tout excepté elle, ils donnent la liberté à tout excepté à elle. Ils la poursuivent si exclusivement, avec tant d'art et de persévérance, qu'ils la font reconnaître à cette marque même, et que leur persécution devient un signe de certitude qui la présente aux adorations légitimes de toute la terre.

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