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III

Mais aussi, Messieurs, ne vous étonnez pas si la vérité prend <le ses oppresseurs, un jour ou l'autre, de terribles vengeances. Comme on n "en peut ruiner l'autorité sans frapper dans ses rapines l'entendement humain, il arrive tôt ou tard qu'une sorte <ie délire pousse les hommes hors de toute crainte et de tout respect, et les précipite à bras tendus contre tout ce qui est. C'est le jour des représailles; jour prophétisé par saint Paul lorsqu'il écrivait aux Romains : La colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre l'impiété et V iniquité de ces hommes qui retiennent la vérité de Dieu dans V injustice (1). Alors pâlissent les rois et se troublent les royaumes ; la nuit se fait dans Babylone; Balthazar voit la main qui le condamne, et l'épée de Cyrus n'attend pas au lendemain. Ce n'est pas de l'histoire que je fais, Messieurs; non, ce n'est pas de l'histoire. Ouvrez vos yeux : nous sommes à Babylone, et nous assistons au festin de Balthazar.

Dois-je vous demander pardon si j'ai laissé aller mon âme aux émotions d'un temps si fertile en hautes leçons? Ai-je trahi les intérêts de la vérité, en vous montrant dans les catastrophes rie notre siècle le rôle vengeur qu'elle y joue? Si je l'ai fait, que In vérité et vous me le pardonnent, et remontons ensemble aux régions pacifiques où rien de terrestre ne se mêle à la contemplation des causes et des lois.

La vérité, je viens de l'établir, est la perfection et la béatitude de l'intelligence, et puisque Dieu, en nous créant, a voulu nous communiquer la perfection et la béatitude, j'en déduis cette conséquence, qu'il nous a communiqué la vérité. Et c'est, en effet, ce que nous enseigne la doctrine catholique. Si nous l'écoutons, elle nous dira que Dieu, en nous mettant au monde, n'a pas abandonné notre esprit au hasard de ses propres découvertes, mais qu'il la illuminé dès le principe d'une connaissance telle que la vérité habitait réellement en lui. Quelle était cette connaissance primitive qui, sans être infinie, était pourtant la veto Chap. 1, vers. 18.

rite? Cette question nous ramène à la définition que je vous ai donnée dès le commencement de cette Conférence. La vérité, vous ai-je dit, est ce qui est, en tant qu'il est vu de l'esprit. Nous nous sommes arrêtés là sans poser cette autre question, que nous ne pouvons plus maintenant éviter : qu'est-ce donc que ce qui est? Entendons-nous par là le ciel, la terre et les mers? Est-ce là ce qui est? Mais quoi ! le ciel, la terre, les mers, l'humanité même, tout ce que nous voyons est empreint d'un tel caractère de changement et de bornes, que nous n'y reconnaissons rien de la grandeur renfermée dans ce mot puissant : être. Les langues humaines ont épuisé leur énergie pour exprimer le néant des choses visibles, et quelle que soit la bonne volonté de l'orgueil pour glorifier le théâtre où il s'agite, tout ce qu'il peut faire de plus en faveur de l'univers, est d'y découvrir une ombre de l'Etre, et par conséquent une ombre de la vérité. Où donc est l'Etre? où est ce qui est? Ah! je le pressens déjà, et même je le sais. L'Etre est l'unité absolue, éternelle, infinie, la pluralité sans division, l'Océan sans rivages, le centre sans circonférence, la plénitude qui se contient elle-même, la forme sans figure ; le tout enfin, hors de quoi tout ce qui est n'est plus qu'un fait et un don. Mais en disant cela, Messieurs, qui ai-je nommé? J'ai nommé celui qui a dit de lui-même : Ego sum, qui sum, — Je suis celui qui suis (t). J'ai nommé celui qui a dit encore : Ego sum veritas, — Je suis la vérité' (2). J'ai nommé Dieu. Voilà l'Etre, et voilà la vérité. Dieu seul est la vérité, parce que seul il est l'Etre ; il n'a pas la vérité, comme si elle était quelque chose d'étranger à lui, mais il est substantiellement et personnellement la vérité, parce qu'il est l'Être se possédant lui-même, parce qu'il est à la fois et par un seul acte l'œil qui voit, l'objet qui est vu et la vision. Oui le connaît connaît tout ; qui ne le connaît pas ne connaît rien. Que connaitrez-vous, en effet, hors de lui? Les phénomènes de ce monde, leurs lois, la composition et la décomposition des corps, la science de la pous-

(t) Exode, chap. 3, vers. 14.

(ï) Évang. de saint Jean, chap. 14. vers. 6.

sière. Et que dis-je? la science de la poussière! vous n'irez même pas jusque-là ; car, pour y atteindre, il vous faudrait pénétrer au moins la raison dernière d'un atome, et où la trouverez-vous si vous ignorez Dieu, qui est le principe et la fin de tout?

De là partent, Messieurs, ces plaintes des plus grands esprits sur la misère de la science, plaintes si éloquemment exprimées par Salomon, l'un d'entre eux, lorsqu'il disait : J'ai vu tout ce qui se fait sous le soleil, et voilà, tout y est vanité et affliction de l'entendement (l). C'est qu'en effet, la vérité n'est pas sous le soleil, elle est au delà ; elle est en Dieu, sans lequel l'homme ne connaît rien, ni la terre, ni le ciel, ni le présent, ni l'avenir, ni l'homme, pas même son propre cœur. Et plus il apprend sans Dieu et hors de Dieu, plus il agrandit, avec le cercle de ses investigations, celui de ses doutes et de ses tourments. Au contraire , celui à qui Dieu est révélé se trouve du même coup au centre et à la circonférence des choses ; il en voit le germe initial, le développement, le terme, la raison; ne sùt-il rien du détail, il mesure l'ensemble, et sa pensée repose en paix dans la double joie de la connaissance et de la certitude. En un mot, Dieu, étant la vérité, est l'objet propre de notre intelligence, il en est la perfection et la béatitude ; et lorsque je vous disais tout à l'heure que, dès l'origine, il nous avait fait le don de la vérité, c'était vous dire que, dès l'origine, il s'était révélé à nous.

J'en lis une belle confirmation dans la première page de l'Evangile selon saint Jean : // y eut , dit l'évangéliste , un homme envoyé' de Dieu, qui s'appelait Jean... Il n'était pas la lumière, mais il vint pour rendre témoignage à la lumière. Celui-là était la lumière véritable qui illumine tout homme venant en ce monde (2). En effet, s'il existe une lumière souveraine, mère de tous les esprits, son premier acte, quand ils viennent au monde, doit être de les éclairer, et elle ne peut les

(1) Ecclésiaste, chap. 1, vers. 14.

(2) Chap. 1, vers. 6, 8 et 9.

éclairer qu'en leur faisant connaître leur principe, qui e*t Dieu , leur lin, qui est Dieu ; la vérité, qui est Dieu. Si elle ne le faisait pas , quel moyen auraient-ils d'accomplir leur destinée en tendant à leur fin ? Ils n'en auraient aucun. Et ainsi la vérité ne leur est pas due seulement à titre de perfection et de béatitude de l'intelligence, elle leur est due en outre comme le premier et nécessaire moyen sans lequel, ignorant le but même de leur vie, il leur serait impossible d'y marcher, plus impossible encore d'y parvenir. C'est donc justement que la doctrine catholique fait de la vérité, c'est-à-dire de la connaissance de Dieu, un des dons primitifs de l'homme, le point de départ, et je dirais, la colonne milliaire de sa destinée.

Ici, Messieurs, que nous opposera le rationalisme? Vous allez l'apprendre.

Il y a dix-huit siècles, un proconsul romain appela devant lui un accusé, et, après l'avoir regardé attentivement, comme un homme qui avait en sa personne quelque signe remarquable, il lui adressa ces brèves paroles : Tu es le roi des Juifs? L accusé répondit : Mon royaume n'est pas de ce monde,' si mon royaume était de ce monde, mes ministres eussent combattu pour que je ne fusse pas livré aux Juifs ,• mais, maintenant, mon royaume n'est pas de ce monde. Le proconsul reprit : Donc tu es roi? L'accusé répondit : Vous dites que je suis roi. Pour moi, je suis né et venu au monde pour rendre témoignage à la vérité. Le proconsul se leva en disant : Qu'estce que la vérité (1) ? Ce mot terrible, Messieurs, est le même que le rationalisme nous adresse encore aujourd'hui lorsque nous lui parlons de la base même de toute foi et de toute connaissance ; il nous dit comme le Romain : Qu'est-ce que la vérité? Et il doit nous le dire sous peine de ne pas protester contre le fondement même de tout l'édifice religieux, qui est l'idée du vrai en soi. Or, comment ne protesterait-il pas jusqu'à ce point? Comment accorderait-il à la vérité le droit de s'affirmer sans

(i) Évang. de saint Jean. chap. 18, vers. 3ô. 36, 37, 38.

être contredite? Comment ne s'efforcerait-il pas de creuser sous elle un abîme aussi profond qu'elle, et de faire de l'intelligence une faculté sans certitude et sans autre objet qu'une insaisissable énigme ? C'eût été de sa part trop de faiblesse ou de désintéressement. Il n'a pas commis cette faute, il est allé droit à la question qui précède toutes les autres, et tandis que l'univers publie les œuvres de la vérité, que les siècles redisent son nom, que les esprits la contemplent, que son action se perpétue par l'évidence et par la foi à travers toutes les races bumaines, le rationalisme, opposant à ce triomphe le sang-froid d'une partie de ses sages, a demandé tout haut et sans crainte : Qu'est-ce que la vérité ? Il n'a pas nié, car nier fermement, c'est encore affirmer. Il n'a pas dit : il n'y a rien; mais, y a-t-il quelque chose? Il n'a pas dit : je ne sais pas ; mais, que sais-je? En un mot, il a levé contre la vérité absolue l'arme glacée du scepticisme absolu.

Faut-il l'écouter , Messieurs ? Faut-il faire à la raison qui s'abdique l'honneur de l'entendre et de lui répondre? Oui, écoutons-la ; sachons ce que l'intelligence effrayée de Dieu, peut faire pour s'anéantir, de peur de l'adorer. Le scepticisme raisonne ainsi : L'homme voit clans son esprit quelque chose qu'il appelle des idées, les unes secondaires et déduites, les autres primordiales, sans principe générateur, et qui constituent le fondement inscrutable de sa raison. Toutes les conclusions ultérieures de l'entendement jaillissent de cette source première , où l'analyse discerne sans effort les notions de l'être, de l'unité, de l'infini, de l'absolu, de l'ordre, de la justice, qui toutes ensemble prennent le nom auguste de vérité, et un nom plus auguste encore, celui de Dieu. Voilà le fait. Mais de ce que l'esprit a de telles idées, s'ensuit-il qu'il y ait hors de lui des réalités qui y correspondent? Ce n'est pas l'esprit lui-même qui est l'être, l'unité, 1 infini, l'absolu, l'ordre, la justice ; ce n'est pas non plus ces choses que l'esprit aperçoit directement. Il n'en voit que l'ombre, si l'on peut parler ainsi, et le mot même d'idée, à considérer son origine, ne veut dire qu'une image. Mais qui nous répond que l'image soit exacte, ou même soit produite par un objet réel0

Comment l'intelligence, qui est bornée, serait-elle le miroir de l'infini? Comment contingente, relative, faillible, serait-elle le miroir du nécessaire, de l'éternel, du juste, du parfait? Où est la preuve que la vision idéale ne vous trompe pas et qu'elle soit autre chose que le songe permanent d'un être passager? Nous croyons qu'il n'en est rien, mais nous le croyons sans nous le démontrer, et nous essaierions vainement d'établir cette démonstration ; car toute démonstration suppose des principes d'où elle part, et ce sont les principes mêmes de l'entendement qu'il s'agit de vérifier. L'homme rencontre là un obstacle invincible; il peut bien remonter le Nil de sa pensée jusqu'aux éléments qui en commencent le cours ; plus haut, il se perd dans une contemplation qui ne lui rend que la répétition stérile des idées qu'il emploie pour s'élever au delà. L'esprit devient un écho qui se répond ce qu'il se parle, et sa voix, en paraissant lui revenir de plus loin, n'ajoute à son impuissance qu'une illusion.

Je ne crois pas, Messieurs, que le scepticisme ait rien dit de plus fort que ce que vous venez d'entendre ; il l'a dit peut-être d'une manière plus scientifique, c'est-à-dire plus obscure, mais non pas avec plus d'énergie et de sincérité. Et je confesse d'abord qu'il est impossible de démontrer les idées premières qui forment comme la substance intime de notre raison. Si on pouvait les démontrer, elles ne seraient pas premières; il y en aurait d'autres qui le seraient, et la même difficulté se présenterait pour celles-ci. On ne démontre que ce qui est une conséquence, et non pas ce qui est un principe. Or, notre intelligence, étant la faculté d'un être fini, ne peut être éclairée que par une lumière dérivée, une lumière qui commence à un certain point et se termine à un autre, une lumière qui ait un principe et une fin. A l'état de principe, la lumière est un axiome ; à l'état de fin, elle est un mystère . Tous les deux, l'axiome et le mystère, sont indémontrables, mais l'axiome à cause de sa clarté, le mystère à cause de son obscurité. De même que l'obscurité du mystère est insurmontable, la clarté de l'axiome est irrésistible, et ainsi l'entendement, aux deux extrémités de l'horizon qu'il embrasse, rencontre

une limite où se brise sa puissance et où cesse sa liberté. Il ne peut rien contre la splendeur des vérités premières, et rien contre l'ombre des vérités dernières ; il s'épuise devant celles-ci, et cède fatalement à celles-là. Cest pourquoi le scepticisme absolu est un effort contre nature, qui n'aboutit qu'à se mentir à soi-même, et à mettre les actes de l'homme en contradiction perpétuelle avec les raisonnements du sage. « S'il va, dit Pascal, une impuissance de prouver, invincible à tout le dogmatisme, il y a une impuissance de douter, invincible à tout le pyrrhonisme. » Nous ne prétendons pas davantage. Car, qu'est-ce que la certitude, sinon l'impuissance de douter ? Qu'est-ce que la certitude rationnelle, sinon le ravissement d'une évidence qui enchaîne l'esprit? Le scepticisme, il est vrai, s'élève contre l'évidence des idées primordiales ; il l'accuse d'être purement subjective, c'est-à-dire, pour parler français, de ne pas aller jusqu'à la vision de l'objet que représentent les idées. Mais qu'importe, si cette évidence nous persuade naturellement et invinciblement de la réalité des choses dont les idées sont la représentation. Il n'y a que Dieu, qui étant l'être, l'unité, l'infini, l'absolu, l'ordre, la justice, confonde dans sa vision le sujet et l'objet, le sujet qui voit, et l'objet qui est vu. Pour nous, Messieurs, qui possédons la vérité sans être la vérité, nous n'avons d'autre moyen naturel de la voir et d'être certains de sa présence que la lumière où elle nous apparaît, lumière médiatrice qui s'identifie avec notre esprit, et qui, s'imposant à lui comme partie de lui-même, ne lui laisse pour douter que la ressource d'un suicide d'autant plus impuissant qu'il ne s'accomplit jamais.

Du reste, on peut avouer qu'il n'y a rien à répondre au scepticisme absolu ; parce qu'il n'y a rien à répondre à qui fait de ses idées, de sa parole, de son doute même, un objet de doute. Répondre, c'est supposer une réalité, ne fût-ce que celle de l'objection ; or, le sceptique détruisant toute réalité, son objection s'abîme avec lui dans le néant qu'il se creuse. Se taire est assez devant une ombre ; vivre est assez contre un mort. D'autant plus, Messieurs, que le scepticisme n'est que la maladie d'un petit

nombre d'esprits dépravés , qui , malgré toute l'énergie de leur orgueil et toute la gloire de leurs aberrations , n'ont jamais pu échapper au châtiment de la solitude. L'universalité des intelligences a constamment dédaigné leurs sophismes ; elle a cru, d'une foi incorruptible, à la réalité du vrai. Que voudriez-vous de plus? L'erreur n'est quelque chose que par l'adhésion des hommes ; là où l'humanité n'est pas dans une certaine mesure, il ne reste à l'erreur que du bruit dans un tombeau. C'est un fantôme qui voudrait faire peur, et deux rires en font justice, le rire de Dieu et le rire du genre humain. Cela suffît à Dieu, cela suffît au genre humain, et cela me suffît à moi-même.

Toutefois, Messieurs, si le scepticisme absolu n'est qu'une chimère sans importance, il n'en est pas de même d'une autre sorte de scepticisme, qui, s'attaquant à la vérité de moins haut et n'en contestant pas la base première, produit un état sérieux de l'intelligence dont il est nécessaire de nous occuper. Le scepticisme absolu met en doute les notions primitives qui composent le fond de la raison humaine, et par conséquent l'idée même de Dieu ; le scepticisme relatif ou imparfait leur donne son adhésion, mais il refuse sa foi à certaines conséquences qui en dérivent, et qui embrassent la nature et les actes divins. Le scepticisme absolu est l'athéisme sous une forme négative ; le scepticisme imparfait n'implique qu'une ignorance des attributs et des opérations de Dieu. Dieu existe pour lui, mais sans qu'il se rende compte de ce qu'il est, de ce qu'il fait, de ce qu'il veut. C'est l'incroyance vulgaire, et ce mot même nous avertit qu'il ne s'agit plus d'un état rare et chimérique, mais d'un état trop réel, où l'homme, loin d'abdiquer son intelligence, y puise au contraire des forces pour résister à la vérité, c'est-à-dire à Dieu. Or, Dieu, avonsnous dit, s'est manifesté à l'homme dès son berceau, non pas en une manière incomplète, mais autant que le requérait la nécessité où nous étions de connaître notre principe, notre fin, et les moyens d'y parvenir. Comment donc une partie de l'humanité ignore-t-elle Dieu, ou est-elle par rapport à lui dans un doute qui ne lui permet pas d'apprécier et d'accomplir ses véritables

destinées ? Est-ce la faute de l'homme ou la faute de Dieu ? Il faut que nous le sachions, sous peine de laisser dans votre esprit des nuages d'autant plus douloureux, que notre but et le vôtre en ce moment est de vous instruire des voies intellectuelles que Dieu nous a ouvertes pour monter jusqu'à lui.

Je le répète donc, le scepticisme imparfait, tel que je l'ai défini, et où languissent tant de créatures raisonnables, est-il l'ouvrage de Dieu ou l'ouvrage de l'homme ? Est-ce Dieu qui a été avare de la lumière, ou l'homme qui s'est retiré d'elle? Cette question, pour être résolue, exige que nous recherchions sous quel mode et dans quel mesure Dieu a primitivement communiqué la vérité au genre humain.

Dieu sans contredit pouvait se montrer à nous face à face, dans toute la clarté de son essence, et, en ce cas, le scepticisme n'eût jamais paru sur la terre. Tout voile étant abaissé, le vrai, qui n'est que la nature divine, eût pris de notre intelligence une irrévocable possession. La lumière intelligible, au lieu de nous apparaître entre l'axiome et le mystère, c'est-à-dire avec un principe et une fin, se fût levée pour nous dans la plénitude ineffable de sa propre immensité. L'évidence eût été de l'extase, la certitude eût pris le caractère de l'immutabilité, la vérité fût devenue la vie éternelle de notre esprit. Mais cet état, loin d'être dans le plan divin notre état originel, était précisément le terme suprême où nous étions appelés. Je vous en ai déjà dit la raison. Je vous ai fait voir, en vous exposant l'ordonnance générale de l'univers, que Dieu, conduit par sa bonté, voulait nous communiquer sa perfection et sa béatitude, et que la béatitude, donnée sans la condition préalable du libre arbitre, nous eût ravi îe mérite et la gloire de la perfection. D'où il suit qu'un état d'épreuve devait précéder l'état final de la béatification, et cet état d'épreuve , fondé sur le libre arbitre , renfermait nécessairement la possibilité de croire ou de ne pas croire, d'admettre ou de repousser la vérité, c'est-à-dire la liberté de l'entendement. Or, la liberté de l'entendement était incompatible avec la vision directe de l'essence divine, et par conséquent il fallait que Dieu se voilât

devant nos regards, et fût tout à la fois pour nous un Dieu caché et un Dieu connu, caché sans envie, connu libéralement.

Mais comment voir ce qui ne se voit pas? Comment connaître ce qui ne tombe pas directement sous l'œil de l'esprit ? Si cette difficulté n'eût pu se résoudre, le plan de Dieu dans la création n'eût pas été réalisable. Aussi, pouvait-elle se résoudre. Dieu avait dans sa propre nature l'exemplaire d'une double vision, la vision intuitive et la vision idéale. Présent à lui-même par la vision intuitive, il découvrait par la vision idéale les choses qu'il devait un jour créer. Ces choses évidemment ne faisaient point partie de son essence sous leur forme positive et réalisée; il ne les voyait donc pas en lui sous cette forme substantielle ; il ne les voyait pas non plus hors de lui avant de leur communiquer l'être qui leur manquait. Où donc et comment les voyait-il, sinon, ainsi que je viens de le dire, par voie d'image, de représentation, sous cette forme intelligible et mystérieuse que nous appelons une idée? Saint Thomas d'Aquin pose cette question : « Y a-t-il en Dieu des idées ? » Et il répond : « Oui ; car le monde n'ayant «■ pas été fait au hasard, mais par l'action de l'intelligence divine, « il est nécessaire qu'il ait préexisté dans l'intelligence divine « une forme ou ressemblance du monde, et cette forme ou res- « semblance est l'idée même (l). »Or, si Dieu voyait le monde sensible par la vision idéale, pourquoi l'homme n'eût-il pas vu le monde divin par le même genre de vision? Pourquoi, sans découvrir la substance même de l'être, de l'unité, de l'infini, de l'absolu, de l'ordre, de la justice, toutes choses qui sont Dieu sous différents aspects et sous différents noms, n'en eût-il pas reçu l'idée dans son esprit, et avec l'idée une connaissance distincte, qui méritât d'être appelée la vérité? Pouvons-nous dire que nous n'entendons pas ce que c'est que l'être, l'unité, l'infini, l'absolu, l'ordre, la justice? Et si nous l'entendons, si c'est là même le flambeau qui illumine tout le reste au dedans et au dehors de notre âme, pouvons-nous accuser Dieu de ne pas nous avoir éclairés, et de n'avoir jeté au défi) Somme, première partie, question îri. nrl. 1.

vaut de notre vie que la pâle et incertaine lueur des choses visibles? Oui, tout en se cachant, c'est-à-dire en laissant un voile sur le fond substantiel de son être, Dieu s'est pleinement livré à nous par l'impression exacte de sa ressemblance dans la chair vive de notre entendement. Il y a creusé des sillons lumineux, et semé d'une main généreuse ce germe incorruptible du vrai que l'enseignement, la réflexion, l'expérience et le cours même de l'âge développent incessamment, jusqu'à ce que nous arrivions, sauf notre faute, à la maturité divine, à ce moment glorieux où l'image de Dieu, pleinement formée en nous, brise l'enveloppe qui la recouvre, et rejoint dans l'immortalité le type ineffable qui fut son père et qui reconnaît son fils.

Ce n'est donc pas le défaut de lumière qui précipite dans le scepticisme une partie des hommes, et les retient hors de la vérité, c'est l'abus de leur libre arbitre. Les ténèbres où ils perdent Dieu sonî des ténèbres volontaires ; Dieu se montre, et ils le fuient ; Dieu est l'objet présent de leur intelligence, et ils aiment mieux faire de leur intelligence un sépulcre ou un chaos que d'adorer l'astre qui y resplendit. Ils abandonnent ce soleil intérieur, le seul véritable, pour courir après la magie obscure et impuissante de l'univers matériel, auquel ils demandent la joie de l'apostasie dans l'orgueil d'une fausse science. Et pourtant l'univers, tout borné qu'il soit, tout pâle et muet qu'il se lève en face de notre pensée, est lui-même rempli de Dieu. S'il n'en est pas la ressemblance, il en contient du moins un vestige, un linéament ; de l'hysope au cèdre, de la rosée du matin à l'étoile du soir, la nature entière est un reflet de la puissance, de la bonté et de la beauté divines. Dieu qui, dans le corps de l'homme, a associé la matière aux plus subtiles opérations de l'esprit, a voulu, dans le corps du monde , l'associer à la révélation que son propre esprit fait perpétuellement au nôtre. A chaque rayon de la lumière idéale correspond un rayon de la lumière sensible ; à chaque vision du monde incréé une vision du monde créé ; à chaque voix de l'un une voix de l'autre. Mais l'homme sépare ce que Dieu a uni ; illuminé, à cause de sa double

substance, par une double clarté, il ne remarque pas que toute.-; deux se rassemblent dans un seul foyer, comme notre double substance se termine à une personnalité unique, et scindant la vérité par un divorce qui la détruit, il oppose la révélation du dehors à la révélation du dedans, la nature à Dieu, la matière à l'esprit. Ou du moins il dédaigne la lumière supérieure comme une sorte d'apparition vague dans un horizon mal déterminé, tandis qu'il s'attache à la lumière inférieure comme à la seule qui ait un caractère précis et positif. Dès lors, tout ce qui se rapporte à Dieu, à ses attributs, à ses actes, s'obscurcit dans cet entendement adultère ; encore qu'il ne descende pas jusqu'au scepticisme absolu, il ne discerne bien que ce qui frappe les sens, et le vrai n'est guère à ses yeux que ce qui porte le sceau d'une palpable et grossière réalité.

Y aurait-il donc, Messieurs, y aurait-il, en effet, plus d'ombres dans l'esprit que dans le corps ? Est-ce le monde sensible qui l'emporte en clarté sur le monde intelligible? Est-ce la terre qui, de préférence au ciel, est le grand illuminateur de l'homme, et Dieu se serait-il trompé dans la construction de notre être jusqu'à sacrifier la partie qui se rapproche de lui à celle qui se rapproche du néant?

Vous ne le pensez pas ; la doctrine catholique nous affirme le contraire, et la plus simple observation du jeu de nos facultés nous démontre qu'elle a raison. En effet, la science même naturelle, c'est-à-dire celle qui ne s'occupe que de l'ordre visible, ne saurait subsister sans l'emploi des notions qu'elle puise dans l'ordre invisible ou métaphysique. Dépouillez l'homme de ces principes féconds; ôtez-luiles idées d'être, d'unité, d'étendue, de force, de rapport, que sera l'univers pour lui? précisément ce qu il est pour l'animal, un spectacle. Il le regardera sans penser à autre chose qu'à le regarder ; loin d'en pénétrer les lois, il n'aura pas même le pressentiment confus de ce que c'est qu'une loi. Être purement instinctif, ne rendant rien au monde de supérieur au monde, il restera silencieux devant lui, et jamais sa main, conduisant de loin les astres, ne leur tracera d'avance la route inénr. 10

\itable qu'ils suivent sans ia connaître. C'est l'esprit qui répand la lumière sur l'obscurité de la nature; c'est l'esprit qui découvre la liaison et la cause des phénomènes; c'est l'esprit qui mesure, qui calcule, qui analyse, qui définit, qui dicte des ordres à la matière, qui démêle enfin dans ce labyrinthe le fil que Dieu y a laissé, et par où il le tient encore suspendu à la volonté qui le créa. Mais l'esprit sans l'idée n'est qu'un flambeau inallumé, et lidée sans un germe semé d'en haut, plus grand et plus clair que tous les mondes, n'est-elle même que le reflet impuissant de la nature sur une faculté qui n'a rien à lui répondre parce qu'elle ne possède rien. Le matérialisme a beau nous dire que la sensaiion devient une idée en tombant dans l'intelligence • c'est comme si l'on disait que la limite , en entrant clans le vide, devient de l'infini. La sensation, à cause de l'union intime de l'àme et du corps, peut éveiller la semence intelligible qui repose au fond de ! esprit; elle peut la tirer d'une sorte d'abstraction solitaire, qui n'est pas en rapport avec la constitution d'un être à la fois spirituel et matériel : mais il lui est impossible de donner à l'esprit ce qu'elle n'a pas, ni de recevoir de l'esprit ce que lui-même n'aurait pas non plus. Deux clartés se fortifient en s'unissant; une lueur ne devient pas le soleil en passant par les ténèbres.

C'est donc par un abus même des forces de l'ordre intelligible et divin, que l'homme se sépare des hautes régions de la pensée pour s'ensevelir dans la science des phénomènes terrestres. Il tire de son intelligence des trésors de savoir et d'harmonie; il les jette à profusion sur le monde ; puis, le contemplant revêtu de cette beauté sublime qu'il lui a faite, il croit que c'est le monde qui l'a éclairé, qu'en lui seul est la pleine certitude, que lui seul mérite l'honneur d'une culture assidue, et reléguant Dieu sur un trône inaccessible, il ne tarde pas aie perdre de vue, à l'oublier, à le méconnaître, à ne plus avoir de lui qu'une notion vague et sans résultat. Ainsi se forme le scepticisme imparfait, de la prédominance volontaire de l'ordre matériel sur l'ordre idéal.

Mais il en est une autre cause que je ne dois pas vous taire,

et dont l'exposition achèvera de vous faire connaître les moyens dont Dieu s'est servi pour initier notre intelligence à la perfection et à la béatitude de la vérité.

En déposant en nous la semence idéale ou intelligible, en nous mettant par nos sens en rapport avec les phénomènes et les lois de l'univers, Dieu nous avait éclairés par une double révélation, l'une intérieure, l'autre extérieure. C était beaucoup; mais enfin il ne s'était pas communiqué à nous personnellement, en tant qu'il est la vérité; nous ne l'eussions connu, s'il en fut resté là, que par l'intermédiaire de la nature et des idées, c'est-à-dire indirectement. Il voulut aller plus loin, et sans nous montrer toutefois son essence, établir entre notre esprit et le sien des rapports personnels. Il nous parla donc. C'est un point fondamental de la doctrine catholique, qu'une parole de Dieu fut, dès l'origine, versée dans l'humanité, et qu'elle n'a cessé d'y vivre et de s'y répandre, soit pure, soit altérée, comme un écho immortel de la vérité; écho souvent affaibli, souvent corrompu, mais renaissant de ses ruines à travers les générations, et nous rappelant avec l'éloquence de la perpétuité l'existence de Dieu, sa nature, ses actes; comment il est le principe, la fin, le moyen, la clef de nos destinées. Des traditions communes à tous les peuples et à tous les siècles attestaient de tout temps cette révélation orale faite primitivement au genre humain ; la parole humaine elle-même, constamment transmise par voie héréditaire, et ne iaissant entrevoir ni historiquement ni logiquement la possibilité d une origine par voie d invention, rendait aussi témoignage à la réalité d'une parole antérieure et divine dont la nôtre était issue. On avait découvert dans les forêts l'homme descendu à l'état d'animalité par suite d'un abandon précoce qui l'avait soustrait à tout enseignement. La parole n'était plus sur ses lèvres qu'un son vague et inarticulé, qu'un cri barbare indiquant la présence des sensations et incapable de transmettre des idées. Tous ces faits confirmaient la page de l'Ecriture qui nous montre Dieu parlant avec l'homme, et achevant par l'effusion de la lumière orale ce qu'avait commencé en lui le don de la lumière intelligible et de la

lumière sensible. Mais il était réservé à notre époque d'acquérir de cette vérité une démonstration aussi merveilleuse qu'inattendue. Vers la fin du dernier siècle, un prêtre français, touché du malheur de ces pauvres créatures qui naissent privées de la parole parce qu'elles naissent privées de l'ouïe, circonstance qui atteste encore l'étroite liaison du mystère de la parole avec le mystère d'un enseignement préalable; un prêtre, dis-je, touché du sort des sourds-muets, consacra sa vie à les tirer de leur douloureuse solitude, en cherchant une expression de la pensée qui pût aller jusqu'à la leur, et arracher enfin de leur poitrine si longtemps fermée le secret de leur état intérieur. Il y parvint. La charité, plus ingénieuse que l'infortune, eut ce bonheur d'ouvrir les issues que la nature tenait fermées, et de verser en des âmes obscures et captives la lumière ineffable, quoique imparfaite, de la parole. Le bienfait était grand, la récompense le fut davantage. Dès qu'on put pénétrer dans ces intelligences inconnues, l'investigation n'y découvrit rien qui ressemblât à une idée, je ne dis pas seulement à une idée morale et religieuse, mais à une idée métaphysique. Tout y était image de ce qui tombe sous les sens, rien de ce qui tombe de plus haut dans l'esprit. La sensation y était prise en flagrant délit d'impuissance; que dis-je, la sensation ? L'intelligence elle-même, quoique douée delà semense idéale de la vérité, quoique assistée de la révélation du monde sensible, l'intelligence apparaissait dans les sourds-muets à l'état de stérilité. Des hommes déjà mûrs d'âge, nés dans notre civilisation, qui ne l'avaient jamais quittée, qui avaient assisté â toutes les scènes de la vie de famille et de la vie publique, qui avaient vu nos temples, nos prêtres, nos cérémonies, ces hommes, interrogés sur le travail intime de leurs convictions, ne savaient rien de Dieu, rien de l'âme, rien de la loi morale, rien de l'ordre métaphysique, rien d'aucun des principes généreux de l'esprit humain. Ils étaient à l'état purement instinctif. L'expérience a été répétée cent fois ; cent fois elle a donné les mêmes résultats ; c'est à peine si, dans la multitude des documents publiés jusqu'à ce jour, on aperçoit quelques doutes ou quelques

dissidences sur un fait aussi capital, qui est la plus grande découverte psychologique dont puisse se vanter l'histoire de la philosophie. Quoi donc ! la pensée avait-elle reçu dans la parole un auxiliaire si indispensable, que, sans son secours, l'homme était condamné à ne pouvoir sortir du règne des sensations? La parole était-elle, pour toutes les opérations de l'intelligence, le point ou le moyen de jonction entre l'âme et le corps? Notre double nature exigeait-elle cette sorte d'incarnation de ce qu'il y a de plus immatériel au monde, ou bien Dieu avait-il voulu nous faire comprendre la dépendance de notre esprit en le rendant incapable de se féconder sans l'action extérieure de l'enseignement oral. Quelle qu'en soit l'explication, il était constant que l'homme ne parle qu'après avoir entendu parler, et qu'il ne pense qu'après que les idées contenues dans la parole ont éveillé le germe intelligible déposé au fond de son entendement. S'il ne possédait pas ce germe intelligible, c'est en vain que la parole passant à travers l'ouïe irait solliciter son intelligence; il ne l'entendrait que comme un son et non comme une expression, comme un son vide et non comme une expression vivante de la vérité. Mais l;i vérité préexiste en lui, à la manière dont l'arbre préexiste dans sa semence, et dont la conséquence préexiste dans son principe. De même que l'enseignement postérieur fait éclore en chacun de nous une multitude innombrable de déductions renfermées dans les idées premières, mais dont notre esprit n'avait pas conscience; de même, l'enseignement initial fait apparaître à notre œil intérieur les idées premières elles-mêmes. Vous trouvez naturel, Messieurs, que la parole vous révèle les mathématiques, bien que vous les possédiez tout entières dans les notions primordiales d unité, de nombre, d'étendue, de pesanteur : pourquoi vous semblerait-il étrange que la parole vous fit apercevoir aussi les notions d'unité, de nombre, d'étendue, de pesanteur, qui sont la base des mathématiques? L'un des phénomènes n'est pas plus singulier que l'autre ; peut-être même est-il plus aisé d'entendre le sommeil intégral et profond d'une faculté que rien d'analogue à elle n'a encore remuée, que d'entendre pourquoi cette faculté

une fois mise en exercice s'arrête dans sa voie, et attend que la parole lui manifeste de simples conséquences de ce qu'elle voit clairement. Toujours est-il que le fait est incontestable, et que la parole est le moteur primitif et nécessaire de nos idées, comme le soleil, en agitant par son action la vaste étendue de l'air, y produit la scintillation brillante qui éclaire nos yeux.

Il suit de là, Messieurs, que la doctrine catbolique est dans le vrai lorsqu'elle nous montre Dieu enseignant le premier homme, soit en faisant jaillir la vérité de son intelligence par la percussion du verbe, soit en lui annonçant des mystères qui surpassaient les forces de l'ordre purement idéal, ainsi que nous le verrons plus tard. En effet, puisque l'homme ne pense et ne parle qu'après avoir entendu parler, et que, d'une autre part, les générations humaines viennent aboutira Dieu, leur créateur, il s'ensuit que le branle premier de la parole et de la pensée remonte à l'heure de la création , et a été donné à l'homme qui ne possédait rien par celui qui possédait tout et qui voulait lui tout communiquer. Une fois ce mouvement imprimé , la vie intellectuelle a commencé pour le genre humain, et ne s'est plus arrêtée depuis. La parole divine, immortalisée sur les lèvres de l'homme, s'est répandue comme un fleuve intarissable et divisé en mille rameaux à travers les vicissitudes des nations, et conservant sa force aussi bien que son unité dans le mélange infini des idiomes et des dialectes, elle perpétue au sein même de l'erreur les idées génératrices qui constituent le fond populaire de la raison et de la religion. Si la liberté humaine en vicie l'enseignement, ce n'est que d'une manière limitée ; ses efforts n'atteignent pas jusqu'aux dernières profondeurs de la vérité. La parole, par cela seul quelle est prononcée, porte dans son essence une lumière qui saisit l'âme et se la rend complice, sinon pour tout, du moins pour les principes fondamentaux sans lesquels l'homme s'évanouit tout entier. Ainsi, Dieu, par l'effusion de son verbe continué dans le nôtre, ne cesse de promulguer l'évangile de la raison, et tout homme, quoi qu'il fasse, est l'organe et le missionnaire de cet évangile. Dieu parle en nou* malgré nous; la

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bouche qui le blasphème contient encore la vérité, l'apostat qui le renie fait encore un acte de foi, le sceptique qui se rit de tout se sert de mots qui affirment tout.

Cependant, Messieurs, si le scepticisme absolu est impuissant contre la révélation de la parole, il n'en est. pas de même du scepticisme imparfait ou vulgaire. Celui-ci ne désavoue pas la raison humaine ; il n'en conteste que certaines applications relatives à l'ordre supérieur qui ne tombe pas sous nos sens. Il rejette, en particulier, tout rapport personnel entre Dieu et nous au moyen de la parole ; il veut que nos idées jaillissent par ellesmêmes des sources vives de l'entendement, et en supposant que la parole soit nécessaire à leur émission intime, il ne reconnaît à . cette merveilleuse opératrice aucun caractère traditionnel et divin. Dieu n'a point parlé à l'homme; l'homme s'est parlé tout seul. Il est le fds de ses œuvres, et tout ce qu'il possède de vérités, il le doit au bonheur de ses propres investigations.

Je viens de réfuter ce système qui est la pierre angulaire du rationalisme, et qui vous explique l'aveuglement où vivent loin de Dieu tant de créatures destinées à le connaître et à l'aimer. Dieu nous a donné la lumière sous trois formes qui se complètent l'une par l'autre, la forme intelligible, la forme sensible, la forme orale ou traditionnelle. Or, le rationalisme n'admet que les deux premières, et repousse avec la tradition la certitude invincible qui se trouve en des dogmes affirmés par Dieu. Il ouvre à ses adeptes le champ d'une spéculation sans limites, où les mieux disposés n'apportent cependant qu'une intelligence imparfaite, obscurcie par des préjugés de naissance et d'éducation, viciée plus dangereusement encore par la domination des sens sur l'esprit. Mais tous ces obstacles fussent-ils surmontables, il resterait encore le plus grand de tous, qui est l'ordre établi de Dieu dans la communication qu'il a faite à l'homme de la vérité. Si l'homme était un esprit pur, il verrait la vérité dans la lumière intelligible sans le secours d'aucun élément sensible. Si étant une unité composée de corps et dame, il n'avait pas été destiné à entretenir des rapports personnels avec Dieu, il eût vu

probablement la vérité dans la combinaison de la lumière intelligible et sensible, indépendamment de toute tradition orale. Mais il est à la fois esprit et matière, et de plus, appelé à vivre en société avec Dieu ; c'est pourquoi la vérité lui a été communiquée sous un mode triple et un, correspondant à sa nature et à sa vocation. Veut-il penser comme un ange, il ne le peut ; toujours quelque image de l'extérieur intervient clans ses plus subtiles opérations. Veut-il penser comme l'animal, il ne le peut non plus ; la hauteur de ses spéculations le relève dans l'acte même où il se dégrade, et tout en concluant qu'il n'est que matière, il prouve qu'il est esprit. Veut-il enfin penser comme un être séparé de Dieu , indépendant de tout rapport personnel avec lui, appuyé sur sa seule raison, il le peut sans doute, mais ce n'est qu'en perdant aussitôt l'équilibre de l'intelligence ; il cherche, il hésite, il se trompe, et lors même qu'il met la main sur la vérité, les nuages qui la couvrent et l'horizon qui la restreint lui ôtent l'espérance de soulever à lui seul l'immense fardeau de la terre et du ciel. L'histoire de l'esprit humain en offre à chaque page une surabondante démonstration. Deux philosophies s'y disputent l'empire ; la philosophie religieuse ou traditionnelle, et la philosophie rationaliste ou critique. La première, même lorsqu'elle est mêlée d'erreurs, asseoit les esprits et fonde les peuples; la seconde, même lorsqu'elle affirme une portion du vrai, détruit ce que l'autre a édifié.

En un mot, Messieurs, Dieu, qui est la vérité, s'est fait connaître à nous par trois révélations qui n'en sont qu'une, les idées, l'univers et la parole. Quiconque brise ce faisceau, trouble et divise la clarté qui illumine tout homme venant en ce monde; il se condamne à une ignorance que le savoir ne fera qu'agrandir: il vivra au hasard comme un être qui n'a ni principe ni fin, parce qu'il se sera ôté à lui-même avec la vérité, c'est-à-dire avec la connaissance de Dieu, le premier moyen qui nous ait été donné pour accomplir notre destinée, laquelle est de tendre à Dieu, et d'obtenir, en l'imitant, la perfection de sa nature et la béatitude de son éternelle vie.

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