DE LHOMME EN TANT QU'ÊTRE SOCIAL
.Monseigneur,
Messieurs.
Quand Dieu eut fait l'homme, et qu'après l'avoir animé du souffle de la vie, il eut encore répandu dans son àme la lumière et la justice, la lumière de la vérité et la justice de la charité, il s'arrêta, s'il est permis de parler ainsi, pour regarder son ouvrage ; et voyant les yeux de l'homme s'ouvrir, ses oreilles écouter , ses lèvres trembler du premier frémissement de la parole , ce limon enfin qu il avait touché de sa main puissante, devenu une créature sensible et raisonnable, il demeura pensif, comme si quelque chose eût manqué au chef-d'œuvre qu'il venait de produire. En effet, le mystère de notre création n'était pas à son terme ; Dieu se recueillait une seconde fois pour mettre à notre nature le sceau d'une perfection plus grande, et d'avance il exprima son dessein en se disant à lui-même : Non est bonum esse hominem solum, — // n'est pas bon que V homme soit seul (1).
(i) Genèse, chap. 2, vers. 18.
Pourquoi n'ëtait-il pas bon que l'homme fût seul? En quelle manière cessa-t-il d'être seul? Tel est, Messieurs, l'objet que je propose à vos méditations, et où vous verrez que la société est le troisième don primitif que Dieu nous ait fait, le troisième moyen qui devait nous servir à l'accomplissement de nos destinées.
Aucun être n'est seul. Soit que nous regardions au-dessus ou au-dessous de nous, en Dieu ou dans la nature, nous voyons partout la pluralité et l'association. Dieu, qui est un, n'est pas solitaire ; il renferme trois personnes dans l'unité de sa substance, et le monde inférieur, qui est divisé en une multitude innombrable de groupes différents, n'en présente aucun où la créature ait la solitude pour demeure et pour loi. A chaque degré de l'existence, nous retrouvons le nombre et l'union, c'est-à-dire la société. Le nombre sans l'union ne serait encore que l'isolement ; mais lorsque des êtres distincts par l'individualité, semblables par nature, viennent à se prêter leur vie, à se pénétrer réciproquement, à agir les uns sur les autres par de mutuelles relations, alors il y a société, et tel est l'état de toutes les créatures inférieures à l'homme ; tel est l'état, sous un mode plus parfait, des personnes divines dans le ciel. Cherchez, Messieurs, à vous représenter un être absolument solitaire, c'est-à-dire n'ayant de ressemblance et de rapports avec rien, vous ne créerez dans votre imagination qu'un fantôme abstrait, sorte de Dieu-néant, parce qu'il serait à la fois infini et vide, infini faute de bornes, vide faute d'activité. L'isolement est la négation de la vie, puisque la vie est un mouvement spontané, et que le mouvement suppose des relations ; bien plus encore est-il la négation de l'ordre, de l'harmonie, de la beauté, de toute perfection et de toute béatitude, puisqu'aucune de ces choses ne saurait se concevoir sans la double idée de pluralité et d'unité. La pluralité sans l'unité est le désordre positif ; l'unité sans la pluralité est le désordre négatif. Dans le premier cas, le lien manque aux êtres; dans le second, les êtres manquent au lien. Or, là où il y a désordre, il est évident que l'harmonie, la beauté, la perfection et la béatitude s'évanouissent en même temps. C'était donc avec justice que Dieu,
regardant l'homme dans la solitude de sa création, avait prononcé cette parole : Il ri est pas bon que l'homme soit seul.
Il est vrai que, par sa position intermédiaire entre le monde supérieur et le monde inférieur, l'homme corps et esprit se trouvait en relation avec la nature et avec Dieu ; mais cette double relation ne le laissait pas moins seul de son espèce, seul dans le rang qu'il occupait, sorte de stylite perdu entre la terre et le ciel. Encore que la nature eût suffi aux besoins de son corps, et Dieu aux besoins de son esprit, lui, privé de rapports avec des êtres de même forme et de même degré, n'eût pas suffi à la grandeur du poste qu'il était chargé de remplir. Son histoire eût été trop courte, ses périls trop bornés, ses vertus trop restreintes ; comme il avait un monde au-dessus et au-dessous de lui, il fallait que lui-même fût un monde, et qu'ainsi toutes les parties de la création, bien qu'inégales entre elles par leur place et leur essence, se répondissent dans une certaine proportion d'immensité. L'homme devait s'étendre sans se diviser, croître en nombre pour croître en union, et devenir dans la majesté du nombre et dans l'harmonie de l'union un théâtre de vertus tel que l'exigeaient la perfection de l'univers et la sienne. Circonscrit dans l'isolement, il n'eût eu que Dieu pour objet de ses devoirs ; membre d'un corps composé d'êtres semblables à lui, ses offices embrassent avec Dieu l'humanité tout entière. La loi de l'amour, résumé de toute justice, ne rayonnait plus seulement de la créature au créateur; elle animait de sa vie tous les orbes de la création.
Messieurs , ce grand ouvrage est sous nos yeux ; depuis soixante siècles, la société humaine a couvert de ses institutions le champ de l'histoire. Plus forte que le temps, elle a résisté à tous les désastres, et s'est constamment rajeunie dans les ruines où s'ensevelissaient les peuples usés. C'est elle qui a conduit notre enfance dans les hasards des émigrations primitives, et qui nous a partagé la terre. C'est elle qui, après nous avoir dispersés sur tous les rivages habitables, nous a rapprochés malgré la jalousie des déserts et les fureurs de l'Océan. C'est elle qui a bâti les cités célèbres, suscité les arts, fondé les sciences, propagé les letni. 15
très, élevé l'esprit de l'homme à la perfection, et donné à son cœur avec l'occasion de tous les sacrifices la gloire de toutes les vertus. Elle est enfin le mode permanent de notre vie terrestre, et si le voyageur, au fond des forêts ou sur les bords escarpés de quelques iles perdues, découvre des peuplades privées de toute civilisation, il y remarque pourtant encore quelques rudiments de l'état social, quelques restes ou quelques ébauches de relations, qui démontrent l'impuissance où est l'homme de vivre seul.
Et cependant qui le croirait? le dogme de la société n'a pas subi de moindres atteintes que les autres. Comme il s'est trouvé des sages pour nier Dieu, la création, la distinction de la matière et de l'esprit, la vérité, la différence du bien et du mal, il s'en est trouvé aussi pour soutenir que la société est une institution purement humaine, bien plus encore, une institution contre nature. On a voulu nous persuader qu'elle était la source de tous nos maux, et que notre décadence avait commencé le même jour que notre civilisation. Qui de nous, au temps de sa jeunesse, ne s'est pas représenté qu'il errait librement dans les solitudes du nouveau monde, n'ayant pour toit que le ciel, pour breuvage que l'eau des fleuves inconnus, pour nourriture que le fruit spontané de la terre, et le gibier tombé sous ses coups, pour loi que sa volonté, pour plaisir que le sentiment continu de son indépendance et les hasards d'une vie sans limites sur un sol sans possesseurs? C'étaient là de nos rêves. Notre cœur frémissait en se reconnaissant, si dans un livre célèbre, nous venions à tomber sur ce passage où l'homme de la civilisation dit à l'homme du dé- « sert : « Chactas, retourne dans tes forêts; reprends cette sainte « indépendance de la nature que Lopès ne veut point te ravir; « moi-même, si j étais plus jeune, je te suivrais. » Il nous semblait, en lisant ces paroles, les entendre nous-mêmes; notre âme oppressée s'envolait avec elles dans des régions idéales, et ne revenait qu'avec douleur au fardeau monotone de la réalité.
Étions-nous donc dans le vrai? Ce mouvement de notre âme hors de la société était-il une aspiration vers l'état primitif que Dieu nous avait fait, ou bien une révolte contre l'ordre établi en
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notre faveur par sa Providence? C était une révolte, Messieurs, un élan de légoïsme impatient des bornes que nous impose la communion universelle avec nos semblables, et faisant effort pour livrer l'univers à notre individualité toute seule. Tandis que dans le plan de la bonté divine le bonheur est le droit et le patrimoine de tous, nous cherchions à sortir de l'humanité pour nous retirer du partage des biens et des maux, et nous affranchir des de voirs qui résultent inévitablement d'un grand ensemble de relations. Nous haïssions dans la société la dépendance et le travail. La dépendance d'abord : car, la société n'existe que par l'unité ; l'unité se forme par des liens; les liens, quand il s'agit d'êtres intelligents, se changent en lois obligatoires pour la conscience et maintenues par la double autorité de la force publique et de l'opinion. C'est là un joug accepté de la vertu qui ne sépare point son sort du sort des autres, mais pesant à 1 egoïsme qui ne vit que pour lui, et c'est pourquoi la solitude étant destructive de toutes les lois, parce qu'elle Test de tous les rapports, 1 egoïsme aspire à la solitude pour échapper à la dépendance. Il ne hait pas moins le travail, autre conséquence de l'état de civilisation. Quelques hommes perdus sur un territoire immense vivent à peu de frais. La nature abandonnée à elle-même fournit à leurs besoins, et 1 isolement diminuant en eux l'attrait qui reproduit la vie, leur nombre ne s'accroît qu'avec une lenteur qui n'inquiète jamais leur oisiveté. L'homme social au contraire, a une paternité féconde comme son cœur; il voit, sous la bénédiction de Dieu, la famille se changer en tribu, la tribu en cité, la cité en nation ; les tentes s'abritent derrière des murailles ; les territoires se déterminent par des bornes ; la nature manque devant les flots de l'humanité. Il faut que l'art supplée à son défaut d'espace et de vigueur. Il faut qu'un travail assidu seconde les inventions de l'art. Des métiers innombrables sollicitent les bras de lhomme, et les bras de l'homme à leur tour sollicitent les métiers. Nos veines ne se remplissent que du fruit de nos sueurs. Chaque goutte de notre sang est achetée de la terre au prix d'une vertu. C'est plus qu'il n'est nécessaire pour effrayer légoïsme, et pour
lui persuader que l'ordre social n'est qu'une imposture dans un martyre. Je ne le réfute pas, Messieurs, je vous explique seulement comment il se fait que le dogme chrétien de la société ait des contradicteurs et des ennemis. Dépendance, travail, ces mots sont durs, je ne puis le nier, et qui ne les accepte pas est nécessairement en révolte contre la réalité des choses humaines.
Il y a peu de jours, Messieurs, vous avez gravé sur les monuments de votre capitale cette inscription mémorable : Liberté, égalité, fraternité. C'est bien, en effet, une partie de la charte primitive qui a uni les hommes entre eux et fondé le genre humain; mais ce ne Test pas tout entière. C'est la Charte des droits, non celle des devoirs. Or, l'homme vivant en société ne peut pas plus se passer de devoirs que de droits. Si la liberté lui est nécessaire pour rester une créature morale, pour ne pas être étouffé dans les étreintes d'une domination exagérée et injuste, l'obéissance lui est nécessaire aussi pour se soutenir, à l'aide d'une loi commune et sacrée, au foyer vivant qui le fait une nation. Si l'égalité lui est nécessaire pour ne pas déchoir du rang où Dieu l'a placé par une origine qu'il partage avec tous ses semblables, la hiérarchie lui est nécessaire aussi pour ne pas tomber, faute d'un chef et d'un commandement, dans l'impuissance de la dissolution individuelle. Si la fraternité lui est nécessaire pour qu'un sentiment de confiance et d'amour élargisse les liens étroits de l'ordre social, pour que l'humanité demeure une grande famille issue d'un père commun, la vénération lui est nécessaire aussi pour reconnaître et affermir l'autorité de l'âge, la magistrature de la vertu, la puissance des lois en ceux qui en ont le caractère, soit comme législateurs, soit comme souverains. Ecrivez donc, Messieurs, si vous voulez fonder de durables institutions, écrivez au-dessus du mot de liberté le mot d'obéissance, au-dessus du mot d'égalité le mot de hiérarchie, au-dessus du mot de fraternité le mot de vénération, au-dessus du symbole auguste des droits le symbole divin des devoirs. Je vous l'ai dit ailleurs : le droit est la face égoïste de la justice, le devoir en est la face généreuse et dévouée. Appelez-en au dévouement, afin
que le dévouement vous réponde, et que votre édifice triomphe des passions ardentes qui, depuis l'origine de la société, ne cessent d'en conjurer la ruine.
La société humaine n'est pas seulement haïe pour elle-même, à cause des vertus civiles qu'elle impose, elle l'est encore par une autre raison qu'il importe que vous sachiez. Dieu qui a été le fondateur de la société, en est le conservateur. Il la maintient par la force de son nom, qui s'y est perpétué sous la garde des traditions dogmatiques et des observances religieuses. Nul peuple n'a pu vivre sans ce nom vénéré ; nulle cité ne s'est bâtie que sur la pierre angulaire du temple. Et c'est en vain que limpie espère abolir la mémoire de Dieu tant qu'il n'aura pas aboli la société qui en a le dépôt, et qui vit de ce trésor héréditaire de l'humanité. La société humaine et la société religieuse sont deux sœurs nées le même jour de la parole divine, l'une regardant le temps, l'autre l'éternité, distinctes par leur domaine et par leur fin, mais indissolublement unies dans le cœur de l'homme, s'y soutenant l'une par l'autre, tombant ensemble, se relevant ensemble, bravant ensemble par leur commune immortalité la haine qui les poursuit toutes deux. Ne perdez pas ce point de vue, Messieurs, si vous voulez vous rendre compte du levain d'anarchie qui soulève U cœur de l'homme contre la société. La société n'est pas autrechose que l'ordre, et l'ordre a en Dieu sa racine invulnérable. Quiconque n'aime pas Dieu a par cela seul une cause permanente d'aversion contre l'état social qui ne saurait se passer de Dieu.
De là vient que les époques anti-religieuses produisent infailliblement des théories anti-sociales. Vous l'avez vu au dernier siècle. Tandis que les docteurs d'une génération légère livraient au ridicule Jésus-Christ, la Bible et l'Eglise, d'autres écrivaient, d'une plume non moins hardie, contre la société humaine. On exaltait l'état sauvage comme l'état primitif de l'homme et incomparablement le meilleur; on exhortait à y retourner, l'arc et la flèche en main, les efféminés gentilshommes des délices deTrir;non. On démontrait pour le moins que la société s'était formée
par un contrat volontaire, et l'on recherchait avec une gravité qui n'était que trop formidable, les clauses de ce fabuleux contrat.
Faut-il, Messieurs, vous prouver que l'ordre social n'est ni une institution contre nature, ni une institution facultative? IVous sommes loin des temps où s'agitaient ces questions puériles en elles-mêmes, mais que rendait considérables la décadence de la monarchie où elles étaient traitées. Aujourd'hui que cette monarchie a disparu dans une tempête, et que l'époque de reconstruction a succédé à celle des ruines, les intelligences se préoccupent bien plus des problèmes économiques de la vie sociale que des circonstances de son origine et des causes premières de son établissement. C'est pourquoi je me bornerai au peu de mots qui sont nécessaires pour confirmer rationnellement le dogme de la société tel que le professe la doctrine catholique.
Une chose est naturelle lorsqu'elle est conforme a la constitution réelle d'un être. Or, l'état social est évidemment conforme à la constitution de l'homme, puisque partout et toujours il a vécu en société. On nous oppose, il est vrai, les peuplades sauvages de l'Amérique et d'un grand nombre d'îles semées dans l'Océan ; mais ces peuplades elles-mêmes, quoique dépourvues de civilisation, vivent encore dans des rudiments informes de communauté. Ce sont des branches détachées par accident de la grande souche humaine, et qui privées de la sève des traditions, soustraites à la loi de l'enseignement oral, végètent aux confins extrêmes de la sociabilité sans avoir rompu le dernier anneau qui les y retient. Que la vérité et la charité les cherchent au bout du monde; que la parole de l'Evangile, apportée par les nuées du ciel, vienne à tomber sur la glèbe inculte de leur âme, vous les verrez tendre la main à l'apostolat, couvrir leur nudité, enfoncer la charrue dans le sol de leurs forêts, s'assembler sous larbre et le signe d'une croix , et courber leur front devant la présence invisible du Dieu dont ils ne connaissaient plus qu'un souvenir aussi incertain que leur vie. Vous ne l'ignorez pas, l'Océanie voit aujourd hui s'accomplir ces merveilles , et les îles fortunées de
Mangaréva envoient jusqu'à nos vieux continents le baume virginal d'une civilisation qui retrouve un berceau dans les ruines du désert.
Je ne veux pas dire que le sauvage passe aisément ni toujours à l'état de perfectionnement social • non, Messieurs, c'est là une œuvre difficile qui coûte du temps,. une suite de circonstances heureuses, et qui, à cause de cela, est rarement couronnée de succès. On n'arrache pas en un jour une population tout entière à la torpeur d'une oisiveté invétérée et au libre épanchement des passions. Il suffit qu'on l'ait fait, ou même qu'on Tait commencé, pour que l'état sauvage cesse d'être une objection contre le tempérament social de lhomme. L'Iroquois ou le Huron n'est pas civilisé, mais il est apte à le devenir, et s'il ne le devient pas tout seul, à l'aide de ses forces propres, c'est par la même raison que le sourd est muet. Nul n'est à lui-même son initiateur ; tout homme ou toute tribu sorti de la société, qui est la grande et universelle initiatrice, ne saurait y rentrer que par un législateur qui lui apporte du foyer commun la vérité, la justice, Tordre, le dévouement. Il n'est pas besoin de courir à l'Océan pacifique pour y trouver le sauvage ; quiconque repousse la tradition sociale par des passions sans frein est un sauvage volontaire, d'autant plus dégradé qu'il touche à la source du vrai et du bien. Vous avez rencontré , Messieurs , de ces êtres tombés par leur faute au-dessous de la civilisation, et assurément vous n'avez rien conclu de leur misère morale contre la dignité de notre nature et contre sa sociabilité. L'exception n'a jamais détruit une règle, et ici il n'y a pas même d'exception. Le sauvage est à l'homme civilisé ce qu'un avorton est aune plante qui a reçu un développement régulier ; il témoigne par sa difformité même en faveur du type normal dont il n'a pas atteint la plénitude.
L'homme vit donc socialement en vertu de sa constitution native; il est naturellement sociable, et par suite naturellement social. Ce n'est pas un contrat facultatif qui l'a mis en société ; il est né en société. Et s'il arrive qu'il en sorte par un accident funeste qui le sépare de la souche commune, il lui est impossible
d'y rentrer de lui-même sous la forme d'un contrat ou dune délibération. Il végète dans cet état jusqu'à ce que l'homme civilisé vienne toucher sa main, et le relève par la souveraineté fraternelle de la parole au rang d'une intelligence éclairée de Dieu. Car, c'est Dieu qui a été le premier initiateur du genre humain à la vie sociale, et qui, après avoir déposé dans ses entrailles avec la vérité et l'amour le germe du rapprochement mutuel, lui a donné la première impulsion. La vérité et l'amour sont la base de l'ordre social ; partout où se rencontrent des âmes qui en ont reçu le don, le principe de la société existe en elles et tend à les unir. Mais ce principe peut être assoupi ou dégradé ; c'est pourquoi il exige, tout préexistant qu'il soit, une intervention initiatrice, qui l'éveille, s'il est assoupi, qui le purifie, s'il est dégradé. En sorte que ces deux choses sont également vraies, que la société est naturelle à l'homme, et que cependant elle est d'institution divine. Elle est naturelle à l'homme, parce que l'homme, être intelligent et moral, a reçu dans sa création le germe intelligible de la vérité et de l'amour ; elle est d'institution divine, parce que c'est Dieu qui, le premier, a mis directement l'homme en possession active de la vérité et de l'amour, et qui, le premier aussi, lui a donné lieu d'appliquer la vérité et l'amour dans des relations de semblable à semblable, d'égal à égal.
Il est temps que nous assistions à ce moment suprême du drame de la création, et que nous voyions la société humaine surgir sous la main bénie à qui nous devons tout.
Quand Dieu eut prononcé cette belle parole : // n'est pas bon que V homme soit seul, l'Ecriture nous dit qu'il fit descendre sur l'homme, notre premier père, un sommeil profond et mystérieux. C'est que Dieu, en quelque sorte, craignait d'être troublé par le regard de l'homme pendant le travail sublime auquel il se préparait; il ne voulait pas qu'aucune autre pensée que la sienne intervînt dans l'acte qui allait donner la pluralité à l'homme sans détruire son unité. Car, tel était l'œuvre que sa souveraine puissance se proposait d'accomplir. Prenant pour exemplaire de la société humaine l'ordre éternel de la société di-
vine, il entendait qu'il n'y eût pas seulement unité morale clans les relations de l'homme à l'homme ; mais que ces relations prissent leur source dans une unité substantielle, imitatrice autant que possible du lien qui rassemble les trois personnes incréées dans une ineffable perfection. L'humanité devait être une par la nature, par l'origine, par le sang, et ne former de tous ses membres, au moyen de cette triple unité, qu'une seule âme et qu'un seul corps. Ce plan était conforme au but général de Dieu , qui était de nous créer à son image et à sa ressemblance, afin de nous communiquer tous ses biens ; il était digne de sa sagesse autant que de sa bonté, et quand je songe qu'une vulgaire impiété a pu rire de l'acte magnifique qui en fut la réalisation, je me sens pris d'une pitié profonde pour l'abaissement où tombe l'intelligence qui méconnaît celle de Dieu.
L'homme était donc aux pieds de son créateur et de son père, enivré de l'inertie d'un sommeil surhumain, ne sachant rien de ce qu'on méditait sur lui, et Dieu le regardait en pensant. Fallait-il diviser cette belle créature pour la multiplier? Fallait-il créer à côté d'elle une image d'elle-même, sans autre communauté que la similitude, et faire sortir le genre humain d'un premier homme associé à un second ? C'eût été détruire l'unité dans la racine même d'où elle devait fleurir. Il y eût eu deux sangs, il n'en fallait qu'un. Il fallait que l'humanité tout entière sortît d'un seul homme, que la pluralité vivante jaillit de l'unité vivante, et que l'homme multiplié sans division reconnût dans son semblable, émané de lui, les os de ses os et la chair de sa chair (1). C'est avec cette pensée que Dieu s'incline vers l'homme, et qu'il va le toucher : mais où le touchera-t-il? Le front de l'homme, où repose avec son intelligence le siège éminent de sa beauté, se présentait naturellement à la main créatrice, et semblait appeler la bénédiction nouvelle qui allait descendre sur nous. Dieu ne le toucha point. Si belle faculté que soit l'intelligence, elle n'est pas le terme de notre perfection ; calme comme la lumière, froide
(t) Genèse, chap. 2, vers. 23.
comme elle, ce n'était pas du point qui lui correspond dans l'architecture extérieure de l'homme, que Dieu devait susciter le miracle de notre pluralité consubstantielle. Il connaissait un endroit meilleur; il y posa la main. Il la posa sur la poitrine de l'homme, là où le cœur marque par son mouvement le cours de la vie, là où toutes les saintes affections ont leur retentissement et leur contre-coup. Dieu écouta un moment ce cœur si pur qu'il venait de créer, et arrachant par une pensée de sa toute-puissance une partie du bouclier naturel qui le couvre, il forma la femme de la chair de l'homme, et son âme du même souffle qui avait fait Târne d'Adam.
L'homme vit l'homme. Il se vit dans un autre avec sa majesté, sa force, sa douceur, et une grâce de plus, nuance délicate, qui ne lui présentait une dissemblance que pour établir entre les deux parties de lui-même une plus étroite fusion. Premier regard de l'homme sur l'homme, quel fûtes-vous? Premier instant nuptial de l'humanité, qui vous dira? Nous ne chercherons pas à vous le peindre, Messieurs, nous ne diminuerons pas dans une vaine poésie la solennité de ces noces dont Dieu fut le consécrateur ; mais imitant l'austère simplicité de l'Ecriture, nous vous dirons ce qu'elle nous a dit.
Après donc que Dieu eut conduit à l'homme sa compagne, selon l'expression des saintes pages, il prononça sur eux en ces termes la bénédiction d'une inépuisable fécondité : Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre (l). Et avec ces paroles, efficaces comme toutes les paroles de Dieu, l'homme reçut le don de produire et de perpétuer le miracle de la diffusion de son être dans des rejetons personnellement distincts de lui, mais uns avec lui par la forme et par le sang. L'humanité était fondée, et l'homme en qui elle venait de l'être, l'homme roi, époux, père, portant dans son sein l'innombrable postérité de ses fils, entonna l'hymne du premier hyménée, le chant du premier amour, la loi de la première famille, la prophétie de toutes les
(0 Genèse, chap. 1, vers. 28.
générations. Écoutons-le, Messieurs, écoutons notre ancêtre parlant à sa race au nom de Dieu ; écoutons la première parole de l'homme qui ait traversé les siècles et qui ait enseigné le genre humain. Voici, dit-il, Vos de mes os et la chair de ma chair ; celle-ci s'appellera vierge parce quelle a été tirée de V homme : c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans une chair (1). Telle est la loi de la famille, de la société, de la civilisation -, tel est l'oracle qui réglera à jamais le sort de l'humanité. Tout législateur qui en méprisera le commandement ne fondera que la barbarie ; tout peuple qui s'en écartera n'atteindra point 1ère de la justice et des saintes mœurs. C'est de la constitution de la famille que dépendra dans tous les âges le progrès ou la décadence de la société, et la constitution de la famille, signée de Ihomme et signée de Dieu, est écrite dans la charte dont vous venez d'entendre la proclamation. La femme ne sera point l'esclave de l'homme; elle en sera la sœur, Vos de ses os, la chair de sa chair,- partout où on la dégradera de ce rang, l'homme sera dégradé lui-même ; il ne connaîtra point les pures joies du véritable amour. Assujetti à la domination des sens, la femme ne lui sera qu'un instrument de volupté ; elle ne lui parlera point de Dieu avec l'autorité de la tendresse, elle n'adoucira point son cœur par le charme constant du sien, elle ne polira point sa vie par la délicatesse innée de son geste et de sa voix. Le seuil domestique, symbole de la servitude, au lieu de rappeler à l'homme les heures saintes et fortunées de son passage terrestre, ne lui rappellera que l'inconstance de ses plaisirs, que la dureté de ses passions.
Mais la femme ne sera point seulement la sœur de l'homme en vertu de la communauté d'origine ; elle en sera l'épouse, elle lui apportera dans la virginité de son corps et de son âme un don inestimable, un don que l'homme ne pourra plus recevoir d'une autre, tant que la mort n'aura point rompu le serment qui en
(i) Genèse, chap. 2, vers. 2ô el 24.
aura été le prix. La femme, dit Adam, s'appellera vierge ,• cest pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s attachera à son épouse, et ils seront deux dans une chair. Ils seront deux et non davantage; ils seront deux jusqu'à ne plus être qu'une chair, et comme la mort dissout ,1'unité de la chair, la mort seule aussi détruira l'unité du mariage, source de la vie. Si la fragilité du cœur humain oublie cet ordre, s'il ose élever l'adultère jusqu'à la sainteté du mariage, en profanant celle-ci, la femme n'existera plus ni comme épouse ni comme mère ; l'enfant issu de ses entrailles par une imparfaite union ne reconnaîtra plus en elle qu'une victime déshonorée, et dans ses propres jours que le fruit d'une égoïste paternité.
Ainsi, alliance fraternelle de l'homme et de la femme, alliance exclusive et indissoluble , où l'homme cependant exerce l'autorité principale, parce qu'il est la souche d'où sa compagne a été prise, et qu'elle lui a été donnée par Dieu, selon le langage de l'Écriture, comme une aide semblable à lui (l) : telle est la constitution régulière de la famille hors de laquelle il n'y a plus qu'oppression de la femme et de l'enfant, affaiblissement du sens moral, substitution de la volupté à l'amour, de l'égoïsme au dévouement, enfin barbarie ou décadence, selon l'âge des nations où s'est introduit le mépris des lois fondamentales de la société. La société n'est que le développement de la famille; si l'homme sort corrompu de la famille, il entrera corrompu dans la cité. Si la cité veut détruire la famille pour se régénérer, elle substituera un ordre factice et contre la nature à l'ordre établi de Dieu , et elle tombera dans le double abîme d une tyrannie sans mesure et d'une effrénée dissolution. Ce sera le grand chemin de la mort.
La société n'étant que le développement de la famille, les lois générales qui régissent la famille régissent aussi la société. De même qu'au foyer domestique la femme est sœur de l'homme, le citoyen au forum est frère du citoyen ; de même que l'homme
(0 Genèse, chap. 2, yers. 18.
n'appartient qu'à une femme, le citoyen n'appartient qu'à une nation ; de même enfin que la femme et l'enfant doivent au père obéissance et respect, le citoyen doit obéissance et respect au magistrat de la cité. Si de la cité nous jetons nos regards sur le genre humain, nous y reconnaîtrons, malgré la différence du langage, des mœurs et de la physionomie, le concile dispersé d'une seule race, l'épanouissement d'une seule tige, et nous dirons à chaque homme : Tu es mon frère ; à chaque nation : Tu es ma sœur; à tous, quels que soient leur couleur, leur histoire et leur nom : Voici l'os de mes os et la chair de ma chair. Nous ne retrouverons plus, il est vrai, dans le genre humain l'unité d un seul père, une obéissance commune, un respect unanime : cet ordre a été brisé. Les champs de Babylone ont vu les branches de l'homme se rompre en éclats, et nos ancêtres se dire en un langage confus l'adieu d'une séparation qui subsiste encore. Mais 1 heure de l'unité préparée et commencée par le Christ semble approcher ; les montagnes s'abaissent , les mers s'abrègent: l'humanité chrétienne ayant à sa tète le vicaire de Dieu pousse devant elle et éclaire de sa supériorité désormais assurée les peuples qui n'ont point encore adoré la parole régénératrice de l'Évangile. Le goût de la paix retient l'cpée dans le fourreau ; un langage de fraternité s'échange d'un bout du monde à l'autre ; le nègre siège avec le blanc dans les grandes assemblées des nations : tout présage aux esprits attentifs une ère de rapprochement et le siècle où s'accomplira, sans détruire la variété ni la liberté des peuples, l'antique prophétie qui nous annonce un seul pasteur pour un seul troupeau (l).
Je m'arrête, Messieurs, devant cette magnifique espérance qui doit consoler tous ceux que préoccupe l'avenir du genre humain. Pourquoi faut-il qu'encore ici je rencontre le rationalisme' pour adversaire de vérités qui intéressent à un si haut point la dignité de l'homme et son bonheur? Non content d'avoir présenté l'état social comme un état contre nature, le rationalisme
(OÉvang. de saint Jean, cliap. 10, vers. 1C.
eu a attaqué la constitution sous trois rapports considérables : il a nié l'unité de la race humaine, l'unité du mariage et son indissolubilité. Je ne me préoccuperai point des deux dernières erreurs, ayant eu déjà l'occasion d'y toucher dans la Conférence où nous traitions de l influence de la société catholique sur la société naturelle quant à la famille, et je me bornerai à confirmer en quelques mots l'unité substantielle qui fait du genre humain une famille issue d'un seul amour et d'un même sanç.
Il semble, Messieurs, qu'au siècle où nous vivons, siècle où les idées d'égalité et de fraternité exercent un empire général, s'il est un dogme qui dut échapper à la négation, c'était le dogme qui ramène à l'unité tous les peuples dont se compose le genre humain. Mais le rationalisme croyait prendre ici la vérité chrétienne en flagrant délit contre les documents de la science, et il ne pouvait manquer cette occasion de la compromettre clans les esprits qui attachent plus de poids à l'apparence des faits qu'à l'évidence des lois. Il s'efforça donc d'établir la diversité absolue des races humaines par l'étude comparée des dissemblances profondes qui en distinguent les plus importants rameaux. Ces dissemblances ne sauraient être niées ; l'ignorant les découvre comme le savant. Le Malais, le Mongol, le nègre, ont des traits caractéristiques qui ne permettent de les confondre ni entre eux ni avec l'homme d'Europe. Cela est vrai. Toute la question est de savoir si la différence est substantielle ou n'est qu'un accident, si elle constitue une nature séparée emportant une origine propre, ou si elle n'est qu'une nuance causée dans un type primitivement uniforme par des circonstances de temps, de lieux, de mœurs, et même par des événements fortuits dont l'effet et l'empreinte se sont ensuite perpétués.
Il est incontestable que des variétés sensibles s'introduisent dans des êtres de même genre et de même lignée ; c'est le résultat de deux forces qui retiennent la vie dans un juste équilibre, la spontanéité et limmutabilité. Sans la spontanéité, c'est-à-dire sans un mouvement propre el original, les êtres demeureraient dans le moule monotone d'une uniformité ingrate ; sanslimmuta-
bilité, ils perdraient sous le coup de leur action individuelle le type de leur vraie organisation. Ils sont donc à la fois libres et contenus; ils se modifient sans se dénaturer. Telle est la cause de ces changements de physionomie qui ne portent aucun nom lorsqu'ils ne se perpétuent pas, et qui s'appellent des variétés lorsqu'ils sont assez forts pour se transmettre et se maintenir. Car, de même que la forme primitive de l'être vivant résiste à toutes les mutations, la forme secondaire ou acquise peut participer aussi de ce privilège lorsque les causes qui l'ont produite se sont invétérées et ont passé en quelque sorte jusqu'aux racines de la vie. Le père ou la mère, et quelquefois tous les deux ensemble, communiquent à leurs enfants les traits et l'expression qu 'ils ont eux-mêmes reçus de leurs auteurs. Si ce vestige héréditaire disparait promptement dans les familles de peu de distinction, il acquiert une persistance opiniâtre dans les races plus fortement trempées, qui veillent davantage sur leur sang. Il est surtout remarquable dans la physionomie particulière à chaque peuple, quelque rapprochement de climat et de mœurs qu'il y ait entre eux. Le Français, l'Anglais, l'Allemand, lltalien, l'Espagnol, qui se touchent sur un sol de peu d'étendue, qui s'abreuvent des mêmes eaux et du même soleil, qui adorent le même Dieu, qui ont été mêlés par une communion ininterrompue de douze à quatorze siècles, tous ces peuples ont un type de ligure qui leur est personnel, et qui les fait reconnaître à l'instant par l'observateur le moins attentif. S'il en est ainsi entre des corps de nation soumis à l'influence d'éléments communs, que sera-ce de ceux que séparent la distance, la lumière, la chaleur, la nourriture, les croyances, les habitudes, toutes les causes enfin matérielles et spirituelles qui agissent sur la vie et y déterminent de profondes modifications? Et si la dissemblance de deux peuples européens n'accuse pas la diversité de leur première origine, comment la dissemblance du nègre et du blanc accuserait-elle autre chose que la diversité de leur histoire religieuse, politique et naturelle ? Ce qui fait l'homme, c'est une âme intelligente unie à un corps doué de certaines proportions.
Or, le nègre n'a-t-il pas l'âme du blanc, et n'a-t-il pas son corps? Oui dira que l'âme du nègre n'est pas humaine, et que son corps n'est pas humain ? Et si l'âme du nègre est humaine, si son corps est humain, n'est-il pas un homme? Et s'il est un homme, qui l'empêche d'avoir eu le même père que nous?
Aussi, Messieurs, une loi physiologique, promulguée par 1 illustre Cuvier, a décidé la question. Il est acquis à la science que tous les êtres vivants qui s'unissent entre eux, et dont la postérité demeure indéfiniment féconde , appartiennent à la même nature et remontent à une souche primordialement unique. Dieu n'a pas voulu, afin de maintenir les grandes lignes de la création, que les êtres d'origine et de genre divers pussent, au moyen d'alliances capricieuses, confondre tous les sangs. Sil arrive que ce fait irrégulier se produise, il obtiendra bien de la fécondité trompée un premier résultat; mais il n'ira pas plus loin, l'ordre reprendra immédiatement son empire, et la stérilité punira le fruit d'un commerce réprouvé par la volonté du créateur. Or, Messieurs, cet anathème n'atteint pas l'union du nègre et du blanc; leurs serments reçus au pied des mêmes autels, sous l'invocation du même Dieu, obtiennent dans une postérité indéfinie la gloire d'un acte légitime et saint. Bien plus, les deux sangs se reconnaissent ; le plus pur élève à sa splendeur celui qui avait contracté une altération ; de degré en degré, d'alliances en alliances, toute disparité s'évanouit, et les fils d'Adam se retrouvent, comme il y a soixante siècles, dans les traits fraternels de leur père commun.
Arrière donc ces tentatives honteuses d'une science fratricide ! arrière les voix qui ne respectent pas 1 inviolable unité du genre humain ! Saluons plutôt, chrétiens, saluons de loin, la face tournée vers tous les vents du ciel, nos frères dispersés par la tempête sur des rivages si divers. Nous, qui avons le mieux conservé 1 incarnat primitif de notre création, qui avons reçu avec une plus douce influence de la lumière naturelle un meilleur partage de la lumière incréée; nous, les aînés de la vérité et de la civilisation, saluons nos frères que nous n'avons précédés que
pour les conduire, que nous n'avons surpassés que pour qu'ils nous égalent un jour. Saluons en eux notre unité passée et nôtre unité future, l'unité que nous avions en Adam et celle qui nous attend en Dieu. Touchons la main du Malais et du Mongol; touchons la main du nègre ; touchons la main du pauvre et du lépreux. Tous ensemble, unissant nos biens et nos maux dans une immense et sincère fraternité, allons à Dieu, notre premier père. Allons à Dieu qui nous a préparés du même limon, qui nous a vivifiés du même souffle, qui nous a pénétrés du même esprit, qui nous a donné la même parole, qui nous a dit à tous : Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre, et soumettez-vous-la. et présidez. Lui seul peut nous bénir; lui seul peut nous ouvrir une ère véritable de liberté, d'égalité et de fraternité. Sans lui, c'est en vain que vous gravez ces mots sublimes sur le front de vos monuments. Ils avaient été gravés, il y a trente siècles, sur les tables du Sinaï par un doigt plus puissant que le vôtre, et cependant les tables du Sinaï sont tombées des mains qui les portaient et se sont brisées au pied de la montagne. C'est que leurs lois étaient écrites sur la pierre et non dans le cœur de l'homme. N'écrivez donc pas les vôtres sur la pierre, écrivez-les avec le doigt de Dieu dans votre propre cœur, afin que de là elles parlent au cœur de tous et s'y assurent une durable immortalité.