‹ ConférencesChapitre 9 sur 17 · DU DOUBLE TRAVAIL DE L HOMME · texte numérisé non relu

DU DOUBLE TRAVAIL DE L HOMME

m 0> seigneur.

Messieurs,

Il me resterait à vous entretenir de l'état où Dieu eréa l'homme en tant qu'être physique, puis en tant qu'être religieux. Sous le premier rapport, il le doua d'immortalité ; sous le second, il le prépara au partage de la vie divine elle-même par un don que la doctrine catholique appelle la grâce, c'est-à-dire le don par excellence. Ce devrait donc être là l'objet présent de votre attention. Mais ayant plus tard à traiter devant vous du mystère de la résurrection des corps, je réserve pour ce momenttout ce qui concerne limmortalité extérieure de l'homme ; et quant à sa vocation au partage de la vie divine par l'effusion de la grâce, c'est une matière trop vaste pour y toucher dans un jour qui va clore nos Conférences de cette année. Je la réserve donc aussi, et je suis amené dès lors à la parole qui termine dans 1 Écriture le récit de la création. Cette parole est singulière; la voici: Dieu acheva au septième jour l'œuvre qu'il avait faite, et il .se reposa de cette œuvre au septième jour : il bénit le septième jour el le déclara saint, parce qu'en ce jour là il avait cesse de créer et défaire son œuvre (l).

(i) Genèse, chap. 2. vers. 2 et ô.

Par où vous voyez, Messieurs, que le monde n'avait pas été l'ouvrage d'un instant, mais que Dieu l'avait produit dans un ordre progressif distribué en six époques que l'Ecriture appelle des jours. Je ne m'arrêterai pas à vous exposer cet ordre qui est connu de vous, ni à le justifier. La science s'en est chargée depuis un demi-siècle; chacune de ses découvertes est venue à l'improviste constater la profondeur de la cosmogonie biblique, et enfin les entrailles de la terre mises à nu par de tardives investigations ont révélé dans l'état de leurs couches superposées la réalité de la formation successive qui est la base du récit de la Genèse. Il a fallu reconnaître ou que Moïse était inspiré de Dieu, ou qu'il possédait quinze siècles avant 1ère chrétienne une science qui ne devait éclore que trois mille ans plus tard. J'aborderais volontiers ce magnifique triomphe de notre foi si la nature de mes travaux me permettait d'y ajouter le poids d'une autorité personnelle, et s'il n'exigeait pas pour paraître tout ce qu'il est des développements scientifiques mieux placés dans un livre que dans la chaire sacrée. Je me borne donc à ce fait incontestable, que la cosmogonie chrétienne est désormais assurée du respect de quiconque ne méprise pas le témoignage des plus authentiques réalités. Mais ce témoignage, qui suffit pour confondre les injures de l'esprit, ne suffit pas pour satisfaire son désir de savoir. Il se demande encore pourquoi Dieu a créé le monde graduellement, pourquoi il a en quelque sorte diminué sa puissance pour restreindre son action. On conçoit que le temps soit nécessaire à une cause finie; on ne conçoit pas le service qu'il rend à une cause qui peut tout par elle-même. Comment Dieu s'est-il rabaissé à la mesure d'un ouvrier vulgaire? Comment a-t-il pris, quitté, repris son œuvre? Comment s'est-il reposé ? Toutes ces idées sont étranges, et en les voyant unies au premier acte qui nous a révélé Dieu, à l'acte de la création, l'intelligence vacille, et demeure sous le poids d'un inconsolable étonnement.

Messieurs, j'ose vous dire que votre instinct vous trompe, et qu'il n'y a rien de plus grand en Dieu que son abaissement. Oui, Dieu s'est abaissé dans la création, comme nous le verrons plus

tard s'abaisser dans l'incarnation et la rédemption ; il s'est abaissé, parce qu'il travaillait pour nous et non pas pour lui, parce que la force et la grandeur ne se communiquent jamais mieux qu'en descendant. Oui, Dieu n'avait pas besoin du temps pour auxiliaire de son éternité. Oui, aucun motif tiré de lui-même ne le portait à diviser en six périodes la formation de l'univers, et à attendre du concours des siècles ce qui dépendait d'un acte de sa souveraine pensée. Mais s'il était indifférent pour lui d'agir vite ou lentement, il ne l'était pas pour l'homme. Destinés dans notre passage sur la terre à un travail qui ne finira qu'avec elle et avec nous, il nous importait de connaître la loi générale du travail, et Dieu, en posant hors de lui l'opération d'où devait découler toute opération ultérieure, a voulu que sa manière de procéder contint et révélât pour toujours la règle de notre propre activité. Cette règle, en effet, ne s'est jamais effacée de la mémoire du genre humain. Elle a survécu au naufrage des plus saintes traditions, et on en retrouve le vestige dans le partage du temps usité chez la plupart des peuples anciens et nouveaux. Mais afin de comprendre en quoi elle consistait, quel était son but et son importance, il est nécessaire de nous Fendre compte du travail même de l'homme.

Ce mot de travail semble éveiller une idée incompatible avec l'état primitif où Dieu nous avait placés, état de perfection et de bonheur que je vous ai dépeint, et qui emporte avec soi l'image d'un repos accompli. Le travail n'est-il pas une fatigue? n'est-il pas un châtiment imposé à l'homme par suite d'une prévarication qui l'a fait déchoir des prérogatives de son état premier? Et d'ailleurs, avant que cette catastrophe eût altéré l'harmonie de nos facultés et attiré sur la terre la malédiction divine, quel eût été pour nous l'objet d'un travail, soit du corps, soit de l'esprit? Ces réflexions, Messieurs, me prouvent d'autant plus la nécessité où je suis de définir exactement le travail demandé à l'homme par le vœu de sa création.

Travailler, c'est faire. On peut faire avec peine; mais la peine n'est pas de l'essence du travail. Son essence se résume dans ce

mot énergique et glorieux : Faire. Or, vous ne pensez pas que Dieu, qui a tout fait, eût destiné l'homme à une immortelle oisiveté. L'être le plus infime, en venant au monde, y apporte une mission qui correspond à la fin pour laquelle il a été créé, mission ou fonction qu'il accomplit par un travail. Le ver de terre luimême fait quelque chose : il remplit une tâche ; il coopère à un but ; il appartientenlinà la milice sacrée des créatures utiles. Comment l'homme, élevé si haut par ses facultés et parla place qu'il occupe dans l'univers, n'eùt-il reçu d'autre fonction que celle d'un stérile désœuvrement? Il n'en pouvait être ainsi, et ce n'était pas le langage d'un repos oisif que Dieu tenait à l'homme en lui disant, à l'heure de sa naissance : Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre . et soumettezvous-la , et commandez au.v poissons de la mer, au.v oiseaux du ciel, et à tous les animaux qui se meuvent sur la terre (l). Ce n'était pas une leçon d'oisiveté qu'il lui donnait en amenant en sa présence, selon le récit de la Genèse, tous les animaux de la création pour qu'il les nommât d'un nom qui exprimât leur nature et qui demeurât le leur à jamais (2). Enfin, lorsqu'il l'introduisait dans un séjour appelé par l'Ecriture le Paradis de volupté, ce n'était pas pour s'y endormir dans le sommeil de l'inaction; car il est dit que Dieu l'y plaça pour le travailler et le garder. — ut operaretur et custodiret illum (3). JN unissez donc pas dans votre esprit l'idée de la perfection du bonheur, ni même l'idée du repos, avec celle de l'inoccupation ou de l'oisiveté. Avant que Dieu se fût donné dans la création et le gouvernement du monde un emploi digne de tous ses attributs, il était déjà l'activité infinie ; il produisait en lui-même, par une éternelle action, le Verbe qui lui parle toujours, l'Esprit-Saint qui répond à tous les deux ; il énanchait entre trois, par une fécondité aussi ancienne que lui, l'unité d'une essence dont ce mouvement intérieur est la perfection, la béatitude et le repos. Loin que l'idée de faire, qui

(1) Genèse, chap. 1, vers. 28.

(2) Ibidem, chap. 2, vers. 19.

(3) Ibidem, chap. 2, vers. 15.

est celle du travail, soit incompatible avec la notion d'un état heureux et parfait, elle est l'élément nécessaire qui constitue tout ce que nous savons de cet état ; car, penser c'est faire, vouloir c'est faire, aimer c'est faire, et apparemment on ne rejetera aucun de ces actes de la définition du bonheur et de la perfection.

Placé au centre des choses créées, appartenant par son âme au monde supérieur des esprits, par son corps au monde inférieur de la nature, ayant la terre pour passage et Dieu pour fin, l'homme se devait par un double travail à une double fonction. Sa première fonction était de tendre à Dieu qui lui avait donné la vérité pour le connaître, la charité pour l'aimer, la participation de sa propre vie pour perspective et pour terme, mais aussi avec tous ces dons celui delà liberté, qui, en l'élevante la gloire d'une personne maîtresse d'elle-même, lui permettait de répudier sa fin légitime, et ouvrait devant lui la carrière honorable mais périlleuse de la vertu. Là était son premier travail, le grand travail de l'homme. Si pur qu'il fut dans son âme et dans son corps, il était libre; il pouvait s'éloigner de Dieu et périr. La prière, la réflexion, la vigilance, un soin perpétuel de son cœur lui était nécessaire pour ne pas déchoir de la splendeur virginale où Dieu l'avait créé.

Notre état présent, Messieurs, renferme d'autres difficultés qui ne nous laissent aucun doute-sur la grandeur du travail spirituel imposé au genre humain. L'abus de la liberté a couvert de ruines toutes les parties de notre être ; notre intelligence s'est obscurcie; notre amour s'est affaibli ; la lutte du bien et du mal a pris avec le développement des générations un caractère de profond deur effrayant. Dieu, sans disparaître du milieu de nous, y a trouvé des ennemis conjurés contre sa mémoire, et employant à la détruire toutes les ressources de l'esprit et des passions, lin est pas de tradition qui n'ait été niée, pas de devoir qui n'ait été outragé, pas d'établissement divin qui n'ait subi le siège d'une impiété désespérée; et si Dieu est demeuré visible dans toute la suite des âges, s'il règne encore sur la postérité de sa première créature, ce n'est qu'au prix d'un combat plein de larmes et de sang. Vous assistez,

Messieurs, à cette guerre divine, vous en faites partie, et vainqueurs ou vaincus, je n'ai rien à apprendre sur le prix douloureux de la vérité.

Encore si nous n'avions que le travail de l âme ; si lhomnie pouvait tendre vers Dieu un regard libre de tout autre soin, une main affranchie de tout autre fardeau ! Mais il n'en est pas ainsi. Dès l'origine, une fonction et un travail d'un ordre différent nous avaient été confiés. Dieu, pour ne pas laisser sans emploi les forces du corps par qui nous tenons au monde inférieur, nous avait appelés au partage de son gouvernement temporel. Il nous avait donné la terre à garder et à féconder, non pas d'abord au prix de nos sueurs, mais par une administration qui tenait de l'empire et ajoutait à nos autres prérogatives la gloire d'un utile commandement. La terre obéissante nous rendait en échange dune culture royale et bénie une substance nécessaire au soutien de notre viagère immortalité. J oilà, nous avait dit Dieu, je vous donne pour nourriture toute plante qui porte sa graine et tout arbre qui porte ses fruits (t). Ce commerce réciproque de la nature et de l'homme n'avait rien primitivement qui fut un obstacle aux rapports de notre âme avec Dieu. L ame y trouvait plutôt un aliment spirituel, une source de joie qui rejaillissait sans effort jusqu'à son auteur. Mais cet état ne dura point , et vous savez ce qu'est devenu pour la postérité d'Adam le travail temporel. Une malédiction est descendue sur lui; la terre, qui s'inclinait sous nos désirs, nous refuse tout ce que nous ne lui payons pas d'avance en sueurs et en gémissements ; elle nous mesure ses dons avec une avarice que rien ne peut fléchir, avec une incertitude que rien ne peut désarmer. La presque totalité du genre humain, le front courbé vers elle, l'implore par un dévouement assidu, et n'en recueille, pour récompense que le pain amer d'une étroite pauvreté. Or, la pauvreté du corps entraine aisément celle de lame ; elle crée des servitudes qui enlacent de leurs plis et replis toutes les facultés humaines, et les

(i) Genèse. thaj>. I. vers. 29.

plongent, en les étouffant, dans un état voisin de la mort. L'homme descend vers l'instinct de l'animal ; il oublie, sous la préoccupation de ses besoins matériels, son origine et sa fin ; il jette au vent la vie divine dont le germe est en lui, et ne se soucie plus que de forcer la terre à lui rendre les biens de l'éternité.

N'en accusons que nous-mêmes, Messieurs ; Dieu n'est pas responsabledenos fautes et de nos aveuglements. Il les avait prévus sans doute, et je vous ai dit pourquoi, malgré cette prévision, il ne nous avait pas refusé le bienfait de la liberté. Mais, puisqu'il les avait prévus, sa sagesse et sa bonté lui commandaient de venir à notre aide et de régler par une loi première, fondamentaleet imprescriptible, le rapport du travail temporel au travail spirituel, tous les deux nécessaires à l'humanité, l'un comme le principe de sa vie divine, l'autre comme le principe de sa vie terrestre ; tous les deux devant réciproquement se limiter sans se détruire, et se limiter dans une équitable proportion. Or, qui l'aurait découverte et qui 1 aurait posée cette proportion, si Dieu ne l'eût fait? Oui aurait eu la science pour déterminer le temps que l'homme devait à son âme et celui qu'il devait à son corps? Oui aurait eu l'autorité pour obtenir dans une matière si contestable la sanction d'un respect universel? Oui aurait arraché l'homme à la tyrannie de sa propre cupidité, et à la tyrannie non moins à craindre de la cupidité d'un plus fort que lui ? C'est dans la question du travail que toute servitude a sa racine ; c'est la question du travail qui a fait les maîtres et les serviteurs, les peuples conquérants et les peuples conquis, les oppresseurs de tout genre et les opprimés de tout nom. Le travail n'étant pas autre chose que l'activité humaine, tout s'y rapporte nécessairement; et selon qu'il est bien ou mal distribué, la société est bien ou mal ordonnée, heureuse ou malheureuse, morale ou immorale. Nous en avons aujourd'hui, Messieurs, une preuve que les plus aveugles sont obligés de comprendre. De quoi le monde s?émeut-il depuis vingt ans? quel est le mot des guerres civiles auxquelles nous assistons? N'est-ce pas ce mot : Organisation du travail? N'est-ce pas cet autre mot : livre en travaillant ou mourir m. 15

e» combattant? Et si nous remontons la chaîne des révolutions historiques, leur trouverons-nous jamais, quel que soit leur nom, une autre cause première que la question du travail? Les migrations des peuples, les invasions de Barbares, les guerres serviles, les troubles du forum, tous les grands mouvements humains se rattachent directement ou indirectement à cette terrible question qui renaît de ses cendres avec une opiniâtre immortalité. C'est Taxe où tournent les destinées du monde.

Et par conséquent, la première loi religieuse et civile, c'est la loi du travail. Or, qui devait, qui pouvait la poser? Oui le devait, sinon celui qui ne doit rien à personne, mais qui, sétant fait par amour le père des esprits, a voulu être la lumière où ils puisent leur direction? Qui le pouvait, sinon celui qui a créé Pâme et le corps de l'homme, qui connaît leurs besoins, qui a pesé leurs forces, et qui seul a le secret des limites parce qu'il n'en a point? Il était juste que, dans l'acte de la création, Dieu promulguât toutes les bases de l'ordre physique, moral et religieux, et qu'il les promulguât par des faits assez puissants pour que leur souvenir en portât le commandement jusqu'aux dernières générations. La parole n y eût point suffi ; pas plus à l'origine des choses qu'au Sinaï et au Calvaire, Dieu ne s'est contenté de la parole pour édicter ses lois. 11 les a constamment gravées dans des faits d'une éloquence plus durable que l'airain. La croix du Calvaire, les tables du Sinaï, les flots du déluge, les jours de la création, sont les quatre grands monuments de la législation divine ; monuments impérissables qui subsistent après tant de siècles aussi vivants que le premier jour. La eroix du Calvaire couvre les cinq parties du monde; les tables du Sinaï se lisent aux mêmes lieux que couronne la croix ; les flots du déluge ont laissé leur empreinte des Alpes au Caucase, du Caucase à lHymalaya, de lHymalaya aux sommets des Cordilières ; et les jours de la création , religieusement conservés dans les couches du globe, font revivre sous le choc de nos charrues cette magnifique loi du travail qui a précédé toutes les autres, et qu'il faut enfin vous montrer de plus près.

Déjàvotis en avez entendu les termes : Dieu, est-il dit, acheva au septième jour l'œuvre qu il avait faite, et il se reposa de cette œuvre au septième jour : il bénit le septième jour elle déclara saint, parce quen ce jour-là il avait cesse de créer et de faire son œuvre. Telle est la proportion du travail temporel au travail spirituel, du travail du corps au travail de lame, selon que Dieu l'a déterminée par l'exemple souverain de sa propre opération . Et certes, Messieurs, si la question eut dépendu de l'homme, on peut affirmer qu'elle n'eût pas été résolue de la sorte. Maintenant même que nous connaissons la loi, sommes-nous capables de nous l'expliquer? Pourquoi le nombre sept exprime-t-il la totalité des deux genres de travaux? Pourquoi le travail spirituel ne doit-il s'élever qu'à la septième partie du travail temporel? Pourquoi celui-ci est-il de six jours continus, et non pas d'un temps plus court ou plus long? Y a-t-il dans les forces du corps rien qui nous indique cette juste mesure? dans les relations du corps et de l'âme, rien qui nous conduise à cette proportion de six à un? Ou bien, est-ce la nature qui nous la révèle par l'harmonie générale de ses lois? Non, Messieurs, ni les phénomènes de la nature, ni les nécessités du corps, ni les besoins de l'âme ne nous donnent les éléments d'une semblable induction. Lorsque les dictateurs rationalistes de la révolution française, par haine de toute origine traditionnelle et sacrée, voulurent effacer du calendrier d'un grand peuple l'antique période de sept jours, ils ne surent où prendre la base d'un calcul nouveau, si ce n'est dans la commodité d'un système de numération. Ils décrétèrent que la semaine serait de dix jours, afin d'introduire dans le travail comme dans les poids et mesures l'uniformité du mode décimal. Le citoyen français dut travailler neuf jours et se reposer le dixième, uniquement parce qu'on avait établi une semblable division dans toutes les choses de nombre, et qu'il est plus aisé d'aligner des chiffres par ce procédé que par tout autre. On ne s'inquiéta même pas de savoir si le corps de l'homme supporterait une telle aggravation de travail, et s'en fût-on préoccupé, il e>t manifeste que toute limite précise eût été le résultat d'un

choix arbitraire, et non le fruit de l'expérience ou du raisonnement.

Le nombre sept choisi par Dieu ne se rapporte à aucune convenance mathématique. Il ne se justifie pas non plus par le degré des forces du corps; car, on ne voit pas clairement, par exemple, que l'homme n'eût pas pu travailler sept jours et se reposer le huitième. C'est un nombre pris dans une région plus élevée que Tordre physique, et cela devait être, puisqu'il s'agissait de régler le rapport de deux sortes de travaux, dont l'un est matériel et l'autre spirituel. Evidemment, entre deux genres de choses aussi parfaitement diverses, le médiateur ne pouvait venir que d'un point qui dominât l'un et l'autre, c'est-à-dire l'âme et le corps. Or, Dieu seul domine tous les êtres qui composent la hiérarchie de l'univers, lui seul a dans son essence universelle et créatrice l'exemplaire de la leur, la raison de leur existence, la loi de leurs relations, le principe de leur harmonie. C'est donc en lui-même, dans les mathématiques supérieures ei mystérieuses de sa propre nature, que Dieu a choisi le nombre qui convenait au règlement de notre double activité. Aussi, n'est-ce pas seulement dans l'œuvre de la cosmogonie que ce nombre apparaît ; il joue un rôle considérable dans tout le reste des opérations divines, telles que l'Ecriture nous les a manifestées. Nous le voyons reluire dans les sept semaines d'années du jubilé hébraïque, dans les sept branches du chandelier de Jérusalem, dans les sept dons du Saint-Esprit, dans les sept sacrements de l'Eglise, dans les sept sceaux de l'Apocalypse, et dans une multitude d'occasions qu'il serait trop long d'énumérer. Presque à chaque page des saints livres, son importance nous est inarquée par l'emploi que Dieu en fait directement ou indirectement.

Bref, Messieurs, aux yeux de la raison pure, le nombre sept est un nombre arbitraire ; aux yeux de la raison éclairée par la loi, c'est un nombre divin ; aux yeux de l'histoire, c'est un nombre traditionnel; aux yeux de l'expérience, c'est un nombre qui a concilié les besoins et les devoirs du corps avec les besoins et

les devoirs de l'àme. Six jours de travail temporel ont sulïi à l'homme dans tous les temps et sous tous les climats pour gagner sa subsistance sans affaiblir ses forces, pour féconder la terre sans compromettre sa santé ni son bonheur; le septième jour consacré au repos dans le culte de Dieu lui a suflî pareillement pour rajeunir son âme, conserver la vérité, réchauffer son amour, marcher enfin paisiblement et joyeusement vers le terme auguste d'une créature bénie de Dieu. Quel que soit le jugement métaphysique que vous portiez sur cette mémorable division du travail temporel et du travail spirituel, il y a deux choses que vous ne pouvez nier : son universalitéet son efficacité d'autant plus remarquables, qu'on n'en voit pas rationnellement la cause, tout en étant forcé de conclure que cette cause existe quelque part. Voulez-vous rompre l'équilibre de l'activité humaine, engendrer l'avilissement des âmes, l'oppression des faibles, la cupidité de tous et la misère du plus grand nombre? Le voulez-vous? Il vous est facile : touchez à la loi du travail telle qu'elle a été promulguée par l'œuvre de la création ; augmentez le travail temporel ; diminuez par la violence ou la ruse le travail spirituel ; abandonnez l'homme à l'inspiration de sa convoitise et à la volonté de ses maîtres; faites cela et vous serez assurés d'en recueillir le fruit dans une génération qui vous satisfera si vous aimez la dégradation morale et physique de l'humanité.

Je dis la dégradation physique autant que la dégradation morale; car, l'observance du septième jour n'a pas été établie seulement dans une vue de sanctification religieuse, mais aussi et directement dans une vue de conservation terrestre. C'est pourquoi l'Ecriture se sert en même temps de deux expressions remarquables : elle dit que Dieu s'est reposé le septième jour, et qu'il l 'a sanctifié. Et comme le but de Dieu était de nous tracer par son exemple la règle de notre activité, il s'ensuit qu'il nous recommandait deux choses à la fois, le repos et la sanctification du septième jour. Et si vous en doutez, si vous ne croyez pas que Dieu tienne à si haut prix le bien-être équitable du corps de l'homme, éeoutez-le proclamant de nouveau par Moïse, au pied

du Sinaï, la grande loi du sabbat : Tu travaillera.? six jours : le septième jour est le sabbat, c'est-à-dire le repos du Seigneur ton Dieu : Tu ne feras aucune œuvre en ce jour-là, toi et ton fils et ta fille, ton serviteur et ta servante, et ton bœuf et ion âne, et tous tes animaux domestiques, et l'étranger qui est entre tes portes (1). Voilà la loi. Or, écoutez-en la raison que Dieu donne immédiatement : afin , dit-il , que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi (2). Et allant plus loin encore, il disait dans une autre rencontre à tout le peuple assemblé : Tu travailleras six jours ; le septième tu cesseras de travailler, afin que ton bœuf et ton âne se reposent, et que se rafraîchissent le fils de ta servante et l'étianger (5). Ici, Dieu stipule en faveur des animaux qui partagent le travail de l'homme : il les associe au bénéfice de sa miséricordieuse providence, et puisqu'ils se fatiguent avec la créature raisonnable, il veut que le repos de la créature raisonnable s'étende jusqu'à eux. Vous reconnaissez là, Messieurs, le cœur de Dieu, et si votre intelligence doutait encore tout à l'heure du sens temporellement philanthropique attaché par l'Ecriture à la loi du septième jour, il ne vous reste plus d'excuse devant des textes qui défient l'interprétation par leur clarté. Ecoutez cependant encore. Après que Dieu a recommandé à son peuple l'observance du sabbat au profit des plus pauvres et des plus laborieux, il termine par cette solennelle adjuration : S ouviens-toi que tu as servi toi-même en Egypte, rt que le Seigneur ton DUu t a tiré de là avec une main puissante et un bras étendu, et c est pourquoi il l'a ordonné d observer le jour du sabbat (i). Ainsi c'est en mémoire de la servitude d Egypte, et en la leur rappelant, que Dieu impose à la postérité de Jacob la charte du repos dans le travail, c'est-à-dire la charte première et fondamentale de toute liberté. Car, qu'est-ce que la liberté d'un homme attaché à la

(1) Dénier onome, chap. 5, vers. 15 et 14.

{2) Ibidem.

(3) Exode, chip. 2ô. vers. 12.

(i) Deuléronome. chap. 5. vers. 15.

glèbe d'un labeur sans rémission? Ou'est-ee que la liberté d'un corps qui ne se relève jamais vers la voûte du ciel, et la liberté dune âme qui ne se relève jamais vers la lumière de Dieu?

C'est à vous, Messieurs, c'est à toutes les générations des maîtres d'autrui que s'adressent ces formidables paroles qui retentissaient, il y a trois mille ans, dans les déserts de la Mer Rouge : Sourien*->toi que tu an serci toi-même en Egypte? Tous, dans nos aïeux, nous avons servi, tous, dans notre postérité , nous servirons en Egypte. C est en vain que nous portons sur nous les signes de l'affranchissement, et que nous demandons à l'avenir la fidélité qu'il refuse aux rois; nous sommes d'un sang que le travail servile a pétri, que le travail servïle pétrira de nouveau. Regardez dans vos mains la trace de la terre ; nous venons de la terre, et nous allons à la tërre.Tln'ya d'exception pour personne, pas plus pour l'enfant du palais que pour l'enfant de la cabane. Tôt ou tard la longue main de l'infortune nous ressaisit et nous ramène au travail obscur qui fut notre berceau. Et s'il était ainsi dans des siècles de stabilité, combien plus aujourd'hui que toute pierre angulaire a été détruite, et que nous bâtissons dans les orages de l'égalité le mouvant édifice de nos destinées. Ecoutez donc la parole qui vous rappelle la servitude de 1 Egypte, respectez dans vos frères vivant du service le service qui fut le vôtre et qui le redeviendra; Ne leur ravissez pas le jour de trêve qui leur fut préparé dès l'origine pour être la liberté de leur âme et de leur corps, et qui leur fut préparé avec une munificence que vous ne soupçonnez peut-être pas.

Car, remarquez-le, Dieu n'a pas fait du sabbat une institution privée, un jour à prendre au hasard par chacun de nous dans une suite quelconque de jours occupés. T\on, il en a fait l'institution sociale par excellence ; il a convoqué le genre humain au même jour et à la même heure par toute la suite des siècles, en l'invitant à se reposer, à se réjouir et à s'édifier en lui. Il a fondé, en un mot, une fête périodique et perpétuelle pour l'humanité. Car l'homme a besoin de fêtes. Retenu loin de la cité permanente qui est le terme de son pèlerinage, et portant au

cœur la mélancolie de l'épreuve et de l'absence, il a besoin de t sortir par des secousses de l'ombre monotone de sa vie. Il a besoin, comme Saùl, d'entendre le bruit de la barpe, ou comme David, de ma relier en cadence devant l'arche de Dieu. Mais qui donnera des fêtes au pauvre peuple de ce monde? qui lui donnera des palais, des statues, des peintures, des voix, des flambeaux? qui lui donnera des émotions dignes de lui, et cette joie rare où la conscience est ravie comme le cœur? Le peuple est pauvre et sans art ; il n'a rien de grand que lui-même et que Dieu qui le protège. Le peuple et Dieu se mettront ensemble, et ce sera la fête de l'humanité. Voilà soixante siècles que tous deux sont fidèles à ce rendez-vous, et qu'ils se donnent sans interruption cette fête qui ne coûte rien au peuple que de s'assembler, et à Dieu que de le voir.

Les législateurs des nations ont reconnu ce besoin populaire de jouissances communes et publiques ; ils ont cherché à le satisfaire par des pompes religieuses, par des spectacles, des triomphes, des jeux, des combats. Mais au lieu d instruire et d'élever l'homme, rien n'a servi davantage à le dégrader ; les passions les plus honteuses venaient chercher là des assouvissements applaudis. Le sang et la volupté s'y donnaient rendez-vous devant les saintes images de la patrie, et la publicité, mère de la pudeur, n'y était pour la multitude qu'une débauche de plus. C'est qu'en effet, les plaisirs de la foule tournent aisément vers tous les vices. Un politique célèbre a dit : « qui assemble le peuple l'émeut.» On pourrait dire avec non moins de vérité : qui amuse le peuple le corrompt. Dans les temps modernes, on a vu des législateurs rationalistes essayer de créer des fêtes pour remplacer celle du septième jour qu'ils avaient abolie. Ils n'ont réussi qu'à inventer des imitations de l'antique avec le ridicule de plus et le peuple de moins. Le sens public était devenu tropjusteettrop profond sous l'inspiration du Christianisme, pour accueillir ces puériles rénovations. Il a donc fallu, dans les grandes occasions de la vie civile, se borner à des divertissements vulgaires, et Dieu seul est demeuré en possession de donner au genre humain des solenni-

tes graves, qui le rassemblent, le remuent, l'améliorent et le reposent.

En est-il un seul parmi vous, Messieurs, qui n'ait été quelquefois touché du spectacle que présente une population chrétienne dans le jour consacré à Dieu? Les voies publiques se couvrent d'une multitude ornée de ses meilleurs habits ; tous les âges y paraissent avec leurs espérances et leurs peines, les unes et les autres tempérées par un sentiment plus haut de la vie. Une joie fraternelle anime les yeux qui se rencontrent; le serviteur est plus proche de son maître; le pauvre est moins éloigné du riche; tous, par la communauté du même devoir accompli et par la conscience de la même grâce reçue, se sentent plus étroitement les fils du même père qui est au ciel. Le silence des travaux .verviles compensé par la voix joyeuse et mesurée des cloches avertit des milliers d hommes qu'ils sont libres, et les prépare à supporter pour Dieu les jours où ils ne le seront pas. Rien d'austère n'obscurcit les visages ; l'idée de l'observance est modérée par celle du repos, et l'idée du repos est embellie par 1 image d'une fêle. L'encens fume dans le temple, la lumière brille sur l'autel, la musique remplit les voûtes et les cœurs, le prêtre va du peuple à Dieu et de Dieu au peuple ; la terre monte et le ciel descend. Qui ne sortira plus calme ? Qui ne rentrera meilleur? Oh! pour moi, Messieurs, jamais ce jour ne m'a laissé sans attendrissement, et même ici, dans cette capitale où tant d'âmes ne le respectent pas, je n'en vois jamais l'effet populaire >ans m'élever vers Dieu par une aspiration de reconnaissance et d'amour.

Tel est donc le sens, tel est le résultat de cette grande loi du travail que Dieu a voulu promulguer et consacrer dans l'acte même de la création. Après vous l'avoir interprétée, pourrais-je retenir un sentiment douloureux qui m'oppresse? Pourrais-je ne pas me plaindre à vous qu'il y ait un peuple chrétien qui méprise cette loi, et que ce peuple soit le nôtre? Est-ce bien la France qui méconnaît à ce point les devoirs les plus sacrés de l'homme envers l'homme? Est-ce elle qui déchire le pacte fon-

(lamentai de l'humanité, qui livre au riche lame et le corps du pauvre pour en user à son plaisir, qui foule aux pieds le jour de la liberté, de légalité, de la fraternité, le jour sublime du peuple et de Dieu? Je vous le demande, est-ce bien la France? Ne l'excusez pas en disant qu'elle permet à chacun le libre exercice de son culte, et que nul, s'il ne le veut, n'est contraint de travailler le septième jour. Car, c'est ajouter à la réalité de la servitude l'hypocrisie de l'affranchissement. Demandez à l'ouvrier s'il est libre d'abandonner le travail à l'aurore du jour qui lui commande le repos. Demandez au jeune homme qui consume sa vie dans un lucre quotidien dont il ne profite pas, s'il est libre de respirer une fois par semaine l'air du ciel et l'air plus pur encore de la vérité. Demandez à ces êtres flétris qui peuplent les cités de l'industrie, s'ils sont libres de sauver leur âme en soulageant leur corps. Demandez aux innombrables victimes de la cupidité personnelle et de la cupidité d'un maître, s'ils sont libres de devenir meilleurs, et si le gouffre d'un travail sans réparation physique ni morale ne les dévore pas vivants. Demandez à ceuxlà même qui se reposent en effet, mais qui se reposent dans la bassesse des plaisirs sans règle, demandez-leur ce que devient le peuple dans un repos qui n'est pas donné et protégé par Dieu. ISon, Messieurs, la liberté de conscience n'est ici que le voile de l'oppression ; elle couvre d'un manteau d'or des lâches épaules de la plus vile des tyrannies, la tyrannie qui abuse des sueurs de l'homme par cupidité et par impiété. Si la liberté de conscience était ici pour quelque chose, apparemment l'Angleterre protestante s'en serait aperçue; apparemment la démocratie des Etats- Unis d'Amérique s'en serait avisée : et clans quels lieux du monde le droit du septième jour fut-il plus respecté? Sachent donc ceux qui l'ignorent, sachent les ennemis de Dieu et du genre humain, quelque nom qu'ils prennent, qu'entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. Le droit est l'épéc des grands, le devoir est le bouclier des petits.

Il en est temps, Messieurs, arrachons de la France cette la-

mentable erreur qui n'a que trop duré. Aussi bien les tempêtes nous avertissent qu'il n'est pas bon de violer les commandements qui furent promulgués avec la création, renouvelés dans les foudres du Sinaï, et retrempés dans le sang du Calvaire. Oui est contre Dieu est contre l'humanité, et si quelques malheureux, armés de ce qu'ils appellent la raison, ne craignent pas de se faire ces deux ennemis, nous pouvons nous fier de la vengeance à l'avenir tout seul, à cet avenir qui est déjà le présent, et qui nous avertit tous de penser à nos fautes et de les combattre généreusement dans une salutaire réparation. La France le fera; oui, mon Dieu, la France le fera! Nous en avons l'augure dans le respect quelle vous porte au milieu des ruines qu'elle vient si soudainement d'accomplir. Elle écoutera les prophéties de l'expérience ; elle se relèvera vers vous par les difficultés de s'asseoir d'elle-même ; elle reconnaîtra pour principe de son salut cette belle parole que vous avez dite à tous les peuples du monde par Jésus-Christ, votre fils unique : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donne par surcroît (1). Entendez, mon Dieu, cette voix qui vous parle de la France, et lorsqu'une année descendue de votre éternité sur notre courte vie nous ramènera dans ce temple, faites que nous y retrouvions debout, plus fortes et plus glorieuses que jamais, la patrie et la vérité.

(i) Saint Matthieu, chap. 6, vers. 35.

NOTRE-DAME DE PARIS

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