‹ Conferences historiques faites pendant l'année 1865Chapitre 15 sur 23 · DIXIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

DIXIEME CONFERENCE

M. TARNIER, PROFESSEUR.

Lèvre t.

Messieurs,

Les recherches historiques ont l'avantage incontestable de nous montrer clairement que les conquêtes de l'esprit humain sont incessantes, j'ose presque dire illimitées, et ce serait faire preuve d'un bien coupable aveuglement que de s'écrier : la science est aujourd'hui parfaite, elle a atteint ses dernières limites; on n'ira pas au delà. Chaque jour qui passe ou plutôt chaque effort est, au contraire, marqué par un progrès ; aussi nos devanciers nous ont laissé en héritage des travaux innombrables. Toutefois au milieu de nos richesses scientifiques on admire çà et là les chefs-d'œuvre de quelques hommes d'élite, qui ont eu le privilège de perfectionner notre art par des inventions réservées au génie. Parmi ces hommes, brille Levret, dont j'ai choisi la vie et plus encore les œuvres pour en faire le texte de cette conférence.

André Levret naquit à Paris, en 1703. Nous ne savons rien sur sa famille ; toujours est-il qu'il se destina de bonne heure à la chirurgie. Pour s'y préparer, il étudia

les lettres et les sciences, car l'article 12 des statuts du collège des chirurgiens était ainsi conçu : « On ne re- )) cevra aucun clerc ou écolier qu'il ne sache le latin, la » physique et les belles lettres ». C'était, vous le voyez, l'analogue de nos baccalauréats d'aujourd'hui.

A dix-sep tans, il entra comme élève, ou, pour me servir du terme alors en usage, comme clerc chez J. L. Petit. A cette époque, en effet, les élèves n'étaient pas comme aujourd'hui affranchis de toute tutelle, libres de suivre tel ou tel cours, de vivre en un mot chacun suivant son goût ou sa volonté ; le clerc, après avoir choisi un maître, s'attachait à lui, en recevait des leçons et demeurait pendant deux années dans sa maison. Durant ce temps d'apprentissage il faisait pour ainsi dire partie de la famille.

Une pareille situation était bien propre à faire naître une amitié réciproque entre maîtres et élèves ; Levret devint bientôt l'ami de J. L. Petit, qui stimulait son zèle en disant que bientôt le disciple dépasserait le maître. Ce jugement était sans aucun doute par trop modeste dans la bouche d'un J. L. Petit, mais il indiquait que déjà le nom de Levret était appelé à marquer dans la science.

Jamais l'amitié que J. L. Petit portait à son élève ne se démentit un instant; elle ne fit que croître avec les années, et quand il mourut (1750) il le fit son héritier pour une somme de ^0 000 livres.

C'était, à coup sûr, une bonne fortune que d'être l'élève de J. L. Petit; avec un tel maître Levret fit de rapides progrès; il fut bientôt reçu bachelier, puis licencié en chirurgie. Il nous apprend lui-même qu'à Tâge de trente ans il fut a successivement chirurgien externe de l'Hô- )) tel-Dieu de Paris et de la Charité ». Thibault était alors chirurgien en chef à l'Hôtel-Dieu, et Gérard à la Charité;

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ce fut donc sous leurs ordres qu'il lut chargé d'un service en qualité de chirurgien.

Son habileté fit quelque bruit, et il avait à peine trentetrois ans, quand Samuel Bernard, fameux financier du temps, distingua son mérite et devint son client. On ne peut parler de cette circonstance sans faire connaître des détails aussi honorables pour le financier que pour son médecin. Samuel se trouva attaqué d'hydropisie. Cette maladie dura trente-trois mois, et pendant ce long espace de temps Levret ne quitta pas le chevet de son malade,

Samuel reconnaissant voulut s'occuper de la fortune d'un homme avec lequel il contractait d'aussi grandes obligations; voyant sa fin approcher, il dit à Levret, qu'il lui léguait sa maison d'Auteuil toute meublée.

Ce legs était sans doute considérable, car la fortune de Bernard était évaluée à 33 millions de livres. Mais on fît observer à Samuel que Levret étant attaché à sa personne en qualité de chirurgien^ ce legs pourrait lui être disputé et que la loi n'autorisait ce dernier à recevoir que 300 livres de rente. — Eh bien ! je les lui fais, répondit Samuel, hypothéquées sur tous mes biens et réversibles jusqu'au dernier de ses descendants; et de la main à la main il donna, en outre, à Levret 100 000 livres en billets de fermes; somme considérable pour le temps.

Puissiez-vous, messieurs, rencontrer un protecteur aussi reconnaissant et aussi généreux que Samuel Bernard ! Grâce à lui, Levret était riche. Il en profita pour s'adonner sans distraction à l'étude de l'anatomie et surtout des accouchements; il commença dès lors des cours particuliers qu'il continua pendant toute sa vie.

A la même époque, il se lia d'amitié avec Louis, chirurgien en chef de la Salpêtrière. Cette liaison avait pour objet des observations et des expériences

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faites sur les cadavres. Aussi^, quand il décrit les présentations du fœtus, il dit : « Toutes les positions que 7> je viens d'exposer sont prises sur des sujets bien con- » formés et de grandeur naturelle, et j'ai trouvé pour » ce travail anatomique toutes les facilités nécessaires à » l'hôpital de la Salpètrière, où M. Louis a bien voulu » seconder mon zèle pour le bien public et le progrès » de l'art. » (Levret, Accouchements laborieux^ P^ige 136. Paris, 1770.)

Il avait trente-neuf ans quand il fut reçu maître en chirurgie. Bientôt après (en février \llx1), Lapeyvonie le fit nommer membre de l'Académie royale de chirurgie, qui brillait alors du plus vif éclat. Ce fut au mois de novembre de la même année qu'il y lut son premier travail : Observation sur une maladie vénérienne, suivie de gangrène du vagin et de l'orifice interne de la matrice.

On trouve cette indication bibliographique dans les manuscrits de l'Académie de chirurgie, qui contiennent quelques rares documents relatifs à Levret. Entre autres détails, on y remarque que les premières fois que son nom figure sur le compte rendu des séances de l'Académie, il y est orthographié de la façon suivante : Levrette. Évidemment on dut l'écrire au début comme on le prononçait; ce ne fut que plus tard que cette erreur fut corrigée. Écrivons donc Levret et prononçons Levrette, puisque telle était la prononciation du temps.

Le 27 juillet 17^5, il fut nommé adjoint au comité perpétuel de l'Académie. Ce fut même à cette occasion que pour la première fois son nom fut régulièrement écrit. Il estprol)able que cette rectification fut faite sur sa propre demande.

En 1747, il fît paraître la première édition de ses Observations sur les causes et les accidents de plusieurs accouchements laborieux. Il était maître en chirurgie, comme

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VOUS le savez, et chirurgien du roi eu son artillerie. Tel est le titre qu'il se donne. De nos jours, les chirurgiens de l'armée et de la marine qui s'occupent volontiers d'accouchements, ne font donc que suivre, peut-être sans le savoir, l'exemple d'un illustre devancier.

En 1760, l'accoucheur de la Dauphinc^ un nommé Jard, qui avait assisté à la naissance de Louis XVI, se trouva empêché par l'âge. Hévin, premier chirurgien du Dauphin, consulté par ce prince sur le successeur à donner à Jard, désigna Levret comme le plus digne. Il fut nommé, et depuis cette époque il porta le titre d'accoucheur de la Dauphinc.

Il fut dès lors très-recherché, comme aujourd'hui encore on recherche un homme mis en relief par certaines dignités. Toutes les dames de la cour voulaient être accouchées par lui. Je puis môme vous raconter une anecdocte de sa pratique : Une nuit, il fut mandé en toute hâte pour aller à Versailles. Il sort, trouve une voiture à sa porte, y monte sans défiance ; mais à peine y est-il installé qu'on lui bande les yeux et qu'on lui jette un voile sur la tête. Il y eut bien de sa part quelque émoi, mais il se rassura bientôt, car c'était un peu dans la mode du temps d'enlever ainsi les accoucheurs. Ce fut dans cet état qu'il arriva près de sa cliente qui avait elle-même le visage masqué. L'accouchement eut lieu, et quand Levret se retira, il dut encore se laisser bander les yeux et voiler la tête. En même temps on lui remit 2^000 livres ; ce qui acheva de le rassurer. A ce prix, plus d'un chirurgien se hasarderait peut-être à courir pareille aventure.

Malgré les soins d'une nombreuse clientèle, Levret trouvait le temps de travailler. Doué d'une ardeur infatigablCj il continuait ses publications, ses cours, et consacrait à l'étude tous les instants dont il pouvait disposer. J'aurai bientôt à vous parler de ses nombreux travaux.

Mk CONFÉRENCES HISTORIQUES.

Levret se maria deux fois. Devenu veuf une première fois, il épousa en secondes noces la nièce de sa première femme, malgré une assez grande disproportion d'âge. A cinquante-cinq ans il en eut une fille qu'il maria plus tard à un chirurgien du nom de Destremeau, qui n'est guère connu que pour avoir été son gendre A soixante ans il eut un fils; à cette occasion le roi Louis XV lui envoya un brevet de colonel pour le nouveau-né. C'était un grand honneur pour Levret, qui n'était qu'un simple roturier, de recevoir ainsi un brevet de colonel pour son fils, quand la noblesse seule pouvait prétendre à cette faveur. 11 alla remercier le roi, mais il lui rendit le brevet en disant qu'à son âge il n'espérait plus avoir d'autre fils, qu'il ne voulait par conséquent pas l'exposer aux chances de la guerre, et qu'il le destinait au parlement. Vous verrez bientôt comment ses projets furent trompés.

Pcrmettoz-moi de vous donner un autre détail sur sa vie. En feuilletant l'Almanach royal, on trouve qu'il demeura successivement rue des Petits-Champs, rue des Vieux-Augustins et enfin rue des Fossés-Montmartre. Le journal de Roux de 1771 contient aussi un petit avertissement dans lequel on lit : « M. Levret commencera » son quatrième cours sur les accouchements, en sa de- » meure, rue des Fossés-Montmartre, près la rue Mont- » martre, à côté du notaire». Ce luxe de détails dans l'indication d'une demeure peut vous paraître étrange, mais il ne faut pas oublier qu'à cette époque l'usage de numéroter les maisons n'existait pas, et qu'il fallait y suppléer par d'autres moyens. Ce que je veux surtout vous faire remarquer, c'est que le quartier Montmartre était alors le plus riche de Paris et que Levret y avait sa demeure. Quelle difi'érence entre lui et Mauriceau, qui vivait cent ans auparavant! Que de changements en (,'ent ans dans la fortune des chirurgiens ! La pre-

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mière édition des œuvres immortelles dcMauriccau porte en effet ce titre modeste : a par Maiiriceau, demeurant )) rue de la Huchette, au coin de la rue Zacharie, à l'en- )) seigne du Bon médecin . »

Levret mourut le 22 janvier 1780, à l'âge de soixante dix-sept ans. Tl laissait une grande fortune. Le souci des intérêts pécuniaires était cependant, paraît-il, aussi pressant au xviii^ qu'au xix^ siècle, car, après sa mort, on procéda sans retard à la vente de son cabinet. Elle se fit « le 17 avril et jours suivants », nous dit le catalogue que j'ai trouvé à la bibliothèque de la Faculté de médecine.

On y vendit quelques gravures et 800 bocaux d'histoire naturelle. C'était une collection complète qui montre le goût que le célèbre accoucheur avait conservé pour les sciences naturelles; ainsi se trouve expliqué son titre de membre correspondant de l'Académie de botanique de Gortone (voyez la dédicace de Didwt dans l'édition du Traité d'accouchements éa'^œtkQve.v),

On vendit aussi ses livres, dont l'énumération n'est pas longue, car elle ne comprend que la liste des accoucheurs célèbres depuis Ambroise Paré. Cependant Levret était un savant, presque un érudit ; aimant à orner, à enrichir ses travaux de citations exactes. Il est donc presque certain qu'une petite partie seulement de sa bibliothèque fut vendue et que le reste passa aux mains de son gendre.

Il possédait en outre une riche collection de pièces anatomiques. Sue nous apprend que dans les dernières années de sa vie, il en avait fait l'abandon à son gendre pour continuer ses cours d'anatomie et d'accouchements. Ce petit musée renfermait une pièce fort curieuse pour le temps : c'était le cadavre entier d'une femme, si bien embaumé et si bien préparé qu'à cette époque, où les dissections étaient fort difficiles, il servit

à l'éducation de plusieurs générations d'anatomistes. 11 avait même reçu des élèves le nom de Margot. Cette pièce principale et toute la collection d'anatomie fut vendue, à la mort de Destremeau, et le cadavre préparé par Levret lut acheté par un amateur de raretés et passa en Angleterre.

Quelques mois après la mort de Levret, dans la séance de l'Académie royale de chirurgie du 6 avril 1780, Louis faisait l'éloge historique du célèbre accoucheur. Vous savez tous avec quelle exactitude et quel talent Louis composait ses éloges. C'était une bonne fortune pour vous, c'était pour moi une tâche facile à remplir que de vous parler de Levret, si cet éloge nous était resté. Malheureusement il ne fut pas imprimé, et fut oublié dans les cartons de l'Académie de chirurgie, qui allait bientôt disparaître emportée par la Révolution. Les manuscrits de cette illustre compagnie furent, il est vrai, transportés à l'École de santé, et plus tard à l'AcadémJe de médecine, où nous les retrouvons aujourd'hui, mais dans ces pérégrinations l'éloge de Levret disparut avec beaucoup d'autres pièces importantes. C'est là une perte irréparable, car personne n'a écrit la vie de Levret, et ma tâche est plus difficile.

La famille de Levret n'est pas éteinte. Sur quelques indications qui m'ont été fournies par mon excellent maître, M. Danyau, j'ai pu retrouver ses descendants. Il avait laissé deux enfants, une fille qu'il maria, comme je vous l'ai dit, au chirurgien Destremeau, et un fils, Augustin Levret, qu'il destinait au parlement. Celui-ci, pour obéir aux vœux de son père, étudia le droit, mais la révolution déjoua tous ses calculs, et le futur avocat au parlement devint soldat de la République. L'uniforme militaire lui porta d'ailleurs bonheur; grâce à son courage, il fut bientôt nommé adjudant général des armées françaises. — Le général Augustin Levret eut

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lui-même un fils qui suivit, comme son père, la carrière des armes, où il s'éleva au grade de colonel d'étaL-major, et enfin un petit-fils, aujourd'hui garde général dans l'Administration des eaux et forêts. Je puis ajouter (pie tout fait espérer que le nom de Levret ne s'éteindra pas.

La famille du célèbre accoucheur possède et conserve, comme un précieux héritage, un portrait peint par Chardin en 17^6. Les yeux sont clairs, les traits réguliers, la tête allongée et coiffée d'une perruque suivant la mode du temps. On se sent, avant tout, attiré vers ce portrait par un air de bonté répandu sur toute la figure, qui ne manque cependant ni de dignité ni de distinction.

Après avoir dit tout ce que je sais de la vie de Levret, il me reste, messieurs, à vous faire connaître ses œuvres. Les ouvrages qu'il a laissés sont nombreux ; travailleur infatigable, depuis l'année 17/i2 jusqu'à sa mort, il n'a pas cessé d'écrire.

En 17^7 parut, nous l'avons déjà dit, un volume ayant pour titre : Observations sur les causes et les accidents de plusieurs accouchements laborieux. Ce livre contient plusieurs chapitres : le premier traite de V extraction de la tète de l'enfant se parée du co7'ps et restée dans la matrice. Gomment faire en pareil cas? Celse voulait qu'un homme robuste pressât sur le ventre avec les mains pour chasser la tête au dehors. Je ne m'arrête pas à réfuter une pareille pratique. AmbroiseParé,Guillemeau,Mauriceau, delaMotteavaient donné le conseil de perforer la tête et de l'extraire avec des crochets; différents tire-têtes avaient été imaginés; Amand avait conseillé de porter une coëffe autour de la tête et de s'en servir pour l'extraire. Tous ces moyens étaient dangereux ou insuffisants, et Peu avait pu dire sagement que le mieux est souvent d'attendre l'expulsion spontanée de la tête. Il est pénible, messieurs, en chirurgie, de se résigner à l'inaction. Levret crut qu'on

pouvait vaincre les difficuUés et il proposa un tire-tête à trois branches. Cet instrument se compose d'une tige courbe qui, une fois introduite dans la matrice, se sépare en plusieurs bandes qui entourent la tête de plusieurs côtés. Ce tire-tête paraissait très-bien imaginé, et Levret put en faire avec succès l'application sur le cadavre, en présence de Louis et de Soumain. Ce qui m'étonne davantage c'est qu'il ait réussi sur le vivant. Il y a loin en effet d'une opération faite sur le cadavre à une opération faite pendant la vie. Tel instrument qui fonctionne admirablement quand on le fait jouer dans une démonstration publique, devient inutile quand il faut l'appliquer dans l'utérus. Ici en elfet les difficultés dépendent presque toujours de la rétraction des fibres utérines ; c'est là un obstacle dont les inventeurs ne se rendent pas toujours un compte suffisant, et Levret n'a pas évité cette faute. Aussi son tire-tête est aujourd'hui abandonné.

Un autre chapitre des accouchements laborieux est consacré à l'enclavement de la tête. On désignait ainsi les cas dans lesquels la tête, poussée par les contractions utérines, s'engage dans le bassin plus ou moins complètement et y reste fixée sans pouvoir ni reculer ni avancer» Pareille cause de dystocie était bien grave et nécessitait souvent la crâniotomie avant que le forceps "eût été imaginé. Levret a donc rendu un éminent service en perfectionnant et en conseillant le forceps; c'est là un titre de gloire impérissable.

Le forceps avait été inventé vers la moitié du XVII*' siècle, par un Anglais du nom de Chambeiien. L'invention était belle, à coup sûr, mais la gloire de l'inventeur a été ternie par l'emploi qu'il en fit. Chambeiien, en eft'et, garda le secret de sa découverte et l'exploita autant qu'il put. Il ne la divulgua qu'à ses fils et à ses neveux, qui tous l'exploitèrent à prix d'argent. L'un d'eux vint

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à Paris en 1670, pour vendre ce secret dont il demandait dix mille cens, assurant qu'avec son instrument il se taisait fort de terminer tous les accouchements laborieux. Mauriceau lui donna à accoucher une femme chez laquelle le bassin était fort étroit, et pour laquelle il avait déclaré l'accouchement impossible. Chamberlen, ayant vu la malade, promit de l'accoucher très-assurément en moins d'un demi-quart d'heure. « Il se mit » aussitôt en besogne, dit Mauriceau, et au lieu d'un » demi-quart d'heure, il travailla durant plus de trois » heures entières, sans discontinuer que pour reprendre » haleine. » A bout de forces, il fut enfin contraint d'y renoncer et Mauriceau lui fit entendre «qu'il s'était bien )) trompé en croyant trouver autant de facilité à accou- » cher les femmes à Paris^ comme il avait pu trouver à )) Londres^ où il s'en retourna dèâ le lendemain. ))

L'invention de Chamberlen était cependant peu à peu divulguée; en 1721, Palfin venait en France et y montrait pour la première fois un modèle de forceps. Tous les accoucheurs français s'en occupèrent ; on le modifia, on le perfectionna, mais on lui laissa sa direction primitive : c'était encore une pince droite^ et on lui reprochait à juste titre de s'appliquer difficilement quand la tête restait élevée dans le bassin et de produire souvent la déchirure du périnée. Pour remédier à tous ces inconvénients, Levret eut l'idée de faire courber le forceps pour l'adapter à la forme curviligne des voies génitales. Dès lors l'instrument était parfait, aussi fut-il bientôt adopté par tout le monde.

11 avait de plus ajouté à son forceps une articulation mobile et une cannelure qui courait sur la face interne des cuillers dans le but de leur donner une prise plus solide sur*la tête de l'enfant. Ces derniers perfectionnements ont été jugés inutiles. Mais la courbure conseillée par lui, la nouvelle courbure, comme on l'ap-

pelait, n'a pas dispara et ne disparaîtra jamais. Chaque accoucheur peut à son gré attacher une grande importance à telle ou telle modification dans la construction du forceps, mais en réalité celui que nous employons tous est celui qui a été imaginé par Levret.

Une question d'amour-propre national se rattache à la courbure du forceps ; l'innovation a été jugée assez importante pour qu'on ait contesté à Levret le mérite de l'invention pour l'attribuer à Smellie. Dans une critique anonyme insérée dans le Journal des savants de l'année 17^9, (m reproche à Levret d'avoir décrit un forceps courbe qui n'aurait jamais été exécuté et qui n'existerait encore qu'à l'état de projet. L'accoucheur français répondit aussitôt en publiant un extrait des registres de l'Académie royale de chirurgie de Paris. Voici cet extrait : (c Séance du 2 janvier il kl. M. Levret a présenté à l'Aca- )) demie un nouveau forceps courbe imaginé pour déga- » ger la tête de l'enfant enclavée au passage et arrêtée » par les os pubis. Ce forceps est entaillé, de même que )) le forceps droit, à sa jonction, il a les dimensions )) toutes semblables, et il est évidé dans toute l'étendue )) des ouvertures qui sont à chacune de ses branches.

)) Le présent extrait a été délivré à l'auteur pour en n faire l'usage qu'il jugera convenable, par nous soussi- » gné;, secrétaire de l'Académie royale de chirurgie pour » les correspondances. A Versailles, le 1" août 1749. )) Signé, Hévin. » Cet acte doit mettre fin à toute question de priorité, car il établit nettement que l'invention de Levret remonte au 2 janvier 17/i7, et ce ne fut que plus tard que Smellie eut à son tour l'idée de courber le forceps.

En 1751 Levret lit paraître un nouvel ouvrage intitulé : Suite des observations sur les causes et les accidents de plusieurs accouchements laborieux. On regrette de trouver au commencement de ce livre un long chapitre consacré à

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l'obliquité de la matrice, que notre auteur regarde comme une cause fréquente de dystocie; il s'évertue en outre à démontrer que cette obliquité tient k l'insertion du placenta sur les parties latérales de l'utérus. C'est là une double erreur, mais elle est vite oubliée quand on lit la description de l'insertion vicieuse du placenta sur l'orifice de la matrice. Levret est, en effet, le premier qui ait fait l'histoire complète de cette cause si redoutable d'hémorrhagie. Après avoir rendu justice aux remarques, aux observations, aux travaux de ses devanciers, Mauriceau, Viardel, Portai, Peu, Amand, De la Motte, il indique de main de maître les signes et le traitement de cette hémorrhagie. Sa description peut encore aujourd'hui passer pour un modèle d'exactitude et de concision, et suffirait à elle seule pour illustrer son nom. J'en dirai autant des chapitres où il traite de l'enkystement du placenta, de la manière de délivrer, delà mort subite des femmes en couches par hémorrhagie, etc..

Obéissant à son génie inventif, il décrit encore dans cet ouvrage deux instruments nouveaux, son crochet à gaine et sa pince à faux germe. Le crocheta gaîne est destiné à faire l'extraction du corps de l'enfant, lorsqu'on n'a pu éviter l'arrachement de la tête ; il a sur les crochets aigus précédemment employés, l'avantage de porter une gaîne dans laquelle la pointe du crochet vient se cacher quand on fait des tractions sur le manche. Les organes maternels sont ainsi protégés contre toute blessure. Malheureusement il n'est pas toujours facile de faire pénétrer le crochet dans sa gaîne ; tous les crochets aigus, sans en excepter celui de Levret, sont donc aujourd'hui sagement abandonnés.

La pince à faux germe a eu un meilleur sort, elle fait encore aujourd'hui partie de notre arsenal chirurgical. Sa construction est de? plus simples, puisque c'est en quelque sorte un diminutif du forceps courbe, ayant un

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volume assez petit pour pénétrer au travers d'un ûrillce incomplètement dilaté et saisir le placenta qui reste si souvent dans la matrice après un avorlement. Bien rie paraît plus simple ni plus facile, cependant la pince à faux germe est rarement utile. Levret s'en est servi, il est vrai, avec avantage, mais il avoue lui-même que le succès a souvent été causé par le simple contact des cuillers sur le col utérin : « Cela doit paraître peu étonnant, ajoute- » t-il, parce qu'on sait qu'il suffit de faire la plus légère » violence à l'orifice de la matrice, pour occasionner sur- » le-champ la contraction de tout son corps.» En réalité, cet instrument est assez incommode à manier ; l'insuccès dépend de ce qu'une fois introduit dans la matrice il est difficile d'ouvrir les branches et de saisir le placenta; on retire donc la pince à vide. Je racontais un jour un échec de ce genre à mon maître le professeur P. Dubois, qui me consola en disant que depuis longtemps il avait renoncé à l'emploi de la pince h faux germe. Dans les cas ordinaires, rien ne vaut les doigts et surtout l'expectation ; la pince à faux germe doit cependant rester pour des cas exceptionnels que la clinique seule peut indiquer.

En 1753, Levret lit paraître un traité sur l'flr/ des accouchements, démontré par des principes de physique et de méchanique. Cet ouvrage n'est en réalité qu'un résumé très-succinct d'un cours élémentaire d'accouchements; aussi l'éditeur a soin d'avertir le public qu'il a été composé uniquement pour tenir lieu de cahier aux personnes qui vont chez l'auteur prendre part à ses instructions. 11 est rédigé sous forme d'aphorismes; on peut donc le regarder comme une imitation des aphorismes de Mauriceau que Levret a d'ailleurs placés à la fin de son propre ouvrage, en y ajoutant des commentaires. Il y aurait là une occasion bien naturelle d'établir un parallèle entre l'œuvre de Mauriceau et celle de Levret, mais je ne puis entrer dans

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lesdétailstlimeanalysedecegenre. Le traité d'accouchements dont je parle résume le plus souvent les différents mémoires déjà publiés par son auteur. On y remarque en outre une série de préceptes relatifs aux maladies des nouveau-nés qui, presque tous, sont fort judicieux. Je puis citer pour exemple le chapitre intitulé : De la vérole des enfants nouveau-nés. La question d'hérédité de la syphilis d'une part et de transmission des accidents secondaires d'autre part, si longtemps débattue, et jugée si diversement, y est déjà appréciée comme elle l'est aujourd'hui après un siècle d'hésitation. Quelques fragments empruntés au chapitre dontje m'occupe, en feront foi : « Il n'est pas moins incontestable que, lorsque l'en- » fant vient à naître sans que la mère se soit fait guérir, » il l'apporte en naissant.

» Quand la mère ne prend pas le parti de nourrir » elle-même, l'enfant communique la vérole à sa nour- )) rice, et l'on est obligé de lui administrer les remèdes )) que la mère aurait dû subir naturellement.

0 La vérole, qui ne se manifeste point au moment de )) la naissance de l'enfant, se déclare ordinairement )) dans la suite par des aphthes rongeantes qui se com- )) muniquent de sa bouche aux mamelons de la nourrice, » et qui y forment des chancres. »

Levret ne fut pas seulement un accoucheur, un spécialiste, pour me servir du terme aujourd'hui consacré; il étudia l'anatomie qu'il enseignait à ses élèves et la chirurgie qu'il pratiquait avec succès. Il publiaen un volume ses Observations sur la cure radicale de plusieurs polypes de la matrice, de la gorge et du nez. Le traitement des polypes remonte à une haute antiquité, et avant Levret on savait les arracher, les exciser, les lier. Mais on était fort souvent embarrassé pour porter la ligature dans les lieux profonds. C'est à vaincre cette difficulté que Levret consacra ses efforts. Persuadé que laligature était

tout aussi efficace que l'excision, qu'elle exposait moins aux hémorrhagies, il inventa successivement une série d'instruments qui lui permirent de porter une anse de fil soit sur le pédicule des polypes utérins, soit sur le pédicule des polypes naso-pharyngiens. Pour arriver à son but, il déploya une rare persévérance et imagina tout un arsenal d'instruments : un spéculum oris, différents serre-nœuds, des conducteurs pour la ligature, un ressort à boudin pour détruire les polypes muqueux du nez , dift'érents bistouris pour couper les adhérences des masses polypeuses avec la pituitaire, des ciseaux particuliers pour l'excision de la luette hypertrophiée, etc., etc. De tous ces instruments, la plupart ont été oubliés ; quelques-uns ont survécu et sont encore utiles, mais il faut dire que c'est le plus petit nombre.

Dans ses recherches sur les polypes, Levret montre complètement la tendance de son esprit ; avant tout il cherche à guérir; mais on peut lui reprocher de passer trop vite sur l'anatomie pathologique et sur la symptomatologie. Après avoir esquissé en quelques lignes, par exemple, les caractères des polypes naso-pharyngiens, il dit : u Une plus longue énumération ne serait pas difficile, » il en est des polypes et de toutes les maladies deshom- )) mes, comme de leurs visages; ceux-ci sont tous du » môme genre et de la même espèce, cependant en est-il » deux dont la ressemblance soit parfaite ? Il y a toujours )) quelques accidents qui les différencient ; mais cette )) même énumération deviendrait superflue^ et ne serait )) d'aucune utilité ; nous ferons donc mieux de nous attacher » à connaître quels sont les signes indicatifs de la possibilité )) de leur guérison. »

Son livre contient cependant d'excellentes observations qui montrent qu'il savait tenir compte de tous les symptômes, et qu'il avait reconnu que les polypes n'ont

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qu'un pédicule. 11 insiste même longtemps sur cette disposition d'anatomie pathologique dont il tira plus tard des arguments en faveur de la ligature.

Un autre mérite non moins grand de ce livre, c'est qu'on y trouve toutes les opinions discutées sans exclusion ; Levret y a même inséré le mémoire de Manne qui opérait ses malades par l'excision, après avoir fait l'incision préalable du voile du palais. (( Le livre de » M. Manne, dit-il, m'a paru très-intéressant; il contient » des faits admirables^ non-seulement par le caractère » des maladies qui en font le sujet, mais aussi par la » sagacité et la sage hardiesse qui mutuellement condui- » sirent l'observateur dans la cure de plusieurs de ses » maladies.

)) Ces mômes motifs m'engagent de continuer aujour- )) d'hui à me joindre à ce grand chirurgien pour trans- » mettre de nouveau ces faits singuliers à la postérité... » Afin que tout le monde y trouve son compte et que )) personne n'y soit lésé. »

En 17()6, parut V Essai contre l'abus des règUs générales et contre les préjugés. A chaque page de cet ouvrage on voit éclater le bon sens et le jugement exquis de l'auteur. Il y attaque sans merci et avep toutes les armes de la raison les préjugés qui embarrassaient l'art des accouchements. Quelle entreprise! En fut-il jamais de plus digne d'attirer l'attention d'un médecin et d'un chirurgien? Malheureusement la voix de Levret, comme celle de tant d'autres, n'a pas été entendue et la plupart des préjugés ont survécu.

Il s'élève d'abord contre l'nsage habituel de la saignée pendant la grossesse, et fait remarquer qu'il y a nombre de cas où elle est nuisible, surtout si la femme est pâle ou faible. Malgré ces sages conseils, il y a peu d'années encore qu'il était d'usage de saigner à peu près indistinctement toutes les femmes enceintes. Cette pratiqua

perd aujourd'hui chaque jour du terrain, mais il a fallu cent ans pour assurer le triomphe de la raison sur la routine. Ne désespérons donc pas de l'avenir quand une idée juste a quelque peine à se l'aire jour et n'est pas immédiatement acceptée.

Si la saignée était autrefois en vogue pendant la grossesse, en revanche on regardait l'usage des bains comme dangereux, et propre à produire des fausses-couches. Malgré Levret, ce préjugé persiste encore et nombre de femmes se trouvent bien étonnées qu'on leur pei'mette les bains pendant leur grossesse.

Puis vient une autre erreur sur la viabilité des enfants qui naissent à sept ou huit mois. Partout on croit, et vous l'entendrez répéter, que les enfants qui naissent à sept mois s'élèvent facilement, tandis que ceux qui naissent à huit mois meurent presque infailliblement. Cette erreur est singulière, mais on en trouve l'origine dans une ancienne théorie de physiologie. Voici ce que Levret dit à ce sujet : « Si la nature devait employer neuf mois )) à faire complètement son œuvre, l'enfant manquant » d'un mois, on aura plus de peine à le sauver que s'il » en avait neuf, et moins, que s'il n'en avait que sept.... )) Ce raisonnement, qui me paraît juste, détruit de fond )) en comble ce que le prince de la médecine avait établi » sur ce sujet, car il prétendait que l'enfant travaillant à » sept mois à faire sa culbute pour venir au monde à )) neuf, s'il venait à sept mois il pourrait vivre, mais que » s'il arrivait à huit mois il ne vivrait pas, parce qu'il )) n'aurait pas eu assez de temps de se remettre de sa )) fatigue : on a dû sentir depuis longtemps que cette » allégation était erronée, mais il n'est pas venu à ma ï) connaissance qu'on ait mis la vérité à la place de )) l'erreur, et c'est ce que nous comptons avoir fait. » Ces lignes contiennent sans aucun doute la vérité, mais les médecins seuls la connaissent, et c'est encore lettre

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morte pour le public, et quand il s'agit d'un accouche«»« ment prématuré artificiel, il faut livrer bataille pour démontrer que dans l'intérêt de l'enfant il vaut mieux provoquer l'accouchement à la fin du huitième mois qu'à la fin du septième.

Quand il parle de la lièvre de lait, il dit, avec la même exactitude, qu'elle n'existe pas toujours a puisque » si la femme qui est en couche se porte bien à tous égards )) quand le lait gonfle préalablement son sein, elle n'a ni » mal à la tête, ni altération, qui sont, comme on le » sait, deux symptômes inséparables de tout accès de » fièvre, surtout précédés de frisson. » Malgré ces sages remarques, la fièvre de lait est encore un article de foi parmi les nouvelles accouchées ; mais plus avancés que Levret, nous savons que non-seulement elle n'existe pas toujours, mais que souvent on trouve à sa place un véritable ralentissement du pouls.

Vous n'êtes pas non plus sans avoir entendu dire qu'à un premier accouchement la mère n'a pas de tranchées, que c'est le nouveau-né qui en est atteint, tandis qu'à un second accouchement les coliques sont pour la mère et non pour l'enfant. Ce préjugé, attaqué comme tant d'autres par Levret, n'est qu'à moitié faux, et c'est autant de gagné sur l'erreur. Les primipares sont en effet beaucoup moins exposées aux tranchées utérines que les multipares. Quant aux coliques que les nouveaunés ont ou n'ont pas, laissons les gardes-malades les expliquer à leur façon, il n'y a là heureusement danger pour personne.

Dans ses Essais .swr les préjugés, Levret aborde encore une foule d'autres questions au milieu desquelles il m'est impossible de le suivre. J'en ai assez dit, je pense, pour vous montrer qu'il y a profit et plaisir à lire ce livre.

Les œuvres principales de Levret sont réunies en quatre volumes, illustrés de belles gravures; tous ont eu plu-

rieurs éditions. On les trouve aisément, et j'aime àcroire qu'ils feront partie de vos bibliothèques.

On a de lui différentes autres publications; la plupart ont été reproduites dans ses livres, je dois cependant citer quelques mémoires dont je n'ai pas encore eu l'occasion de parler.

En '17/i8,il lut à l'Académie de chirurgie une observation fort curieuse sur une opération de fistule à 1 anus, suivie d'une hémorrhagie telle, qu'elle mit la vie du malade en danger. Levret ne put s'en rendre maître qu'en introduisant dans le rectum une vessie de mouton quil distendit en y injectant de l'eau froide.

Dans les mémoires de la môme Académie on trouve une observation de lui sur la hernie de la vessie, une observation sur le cancer du col chez une femme enceinte, un mémoire sur la délivrance, une observation de guérison d'hydrocèle par une injection de nitrate d'argent. Ce moyen a été rajeuni ou plutôt ressuscité dans ces dernières années, sans qu'on ait songé à son premier inventeur-.

Le Journal de médecine et de chirurgie de Roux, du tome XXXIII au tome XL, contient aussi différents mémoires sur les pessaires, sur le bec-de-lièvre, sur les déplacements de matrice, sur l'allongement hypertrophique du col. Ce dernier travail, tombé dans l'oubli, a été remis en lumière par les professeurs Stoltz et Depaul à propos du mémoire de M. Huguier sur le même sujet. Je citerai enfin une consultation médico-légale pour un accouchement dans lequel un chirurgien avait cru devoir couper le bras de l'enfant pour en rendre Textraction plus facile.

D'autres mémoires inédits devaient être publiés par les soins de Destremeau ; mais je crois que cette promesse n'a jamais été réalisée. A cette liste déjà longue, il convient d'ajouter encore quelques rapports qui

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sont disséminés dans les manuscrits de l'Académie royale de chirurgie.

Je suis loin d'avoir épuisé mon sujet. Ce que j'ai dit suffit pour montrer que Levret fut un travailleur infatigable : faisant des cours permanents, publiant des mémoires et des livres, s'adonnant à une nombreuse clientèle. II était savant et érudit, quoique sans prétentions. Comme beaucoup d'autres, écrit-il quelque part, je pourrais forger des mots avec une terminaison grecque, mais j'aime mieux me servir de la langue française qui sera bien comprise de tous mes lecteurs.

Il était l'homme du progrès ; avant tout ingénieux et inventif. Aussi il nous a laissé tout un arsenal d'instruments; peut-être même en a-t-il trop imaginé. L'invention du forceps courbe aurait suffi pour immortaliser son nom.

Ce qui le distingue principalement, c'est son bon sens, son jugement droit; il trouve toujours la meilleure raison et la plus simple pour détruire une erreur. Il était d'une très-grande bonne foi, rendant justice à tout le monde, à ses devanciers comme à ses contemporains, citant dans ses ouvrages tous les auteurs qui l'avaient précédé et faisant des citations exactes, ce qui est bien un mérite. Ainsi, à propos de la description de son forceps courbe, il fait l'histoire du levier de Roonhuysen et des forceps anglais, hollandais et allemand. Ce sont là autant de preuves de son amour pour la vérité.

Sauf une diatribe assez vive contre Deventer, il cite pour approuver ou louer et non pour attaquer. Mais il était singulièrement susceptible, peut-être même n'étaitil pas exempt de toute vanité; quand il était critiqué, il ne résistait pas au désir de répondre, de riposter, et souvent il le faisait avec une bien grande vivacité et avec ironie : aussi avons-nous de lui une Réponse à un anonyme, Réponse à Roèhmei\ Réponse à Sharp, Réponse à

Jourdain.... Son style est clair, correct, parfois élégant. Chose singulière et digne de remarque, en lisant ses ouvrages qui parurent de 17^2 à 1773, on y sent que la révolution de 89 approche. Partout on trouve sous sa plume les mots : patrie, nation, citoyen, concitoyens; on n'y rencontre pas une seule fois le nom du Roi ou celui de la Dauphine dont il était l'accoucheur.

Jamais accoucheur ne fut plus célèbre que Levret. Si nous recherchons la cause de cette renommée, nous trouvons qu'indépendamment d'un mérite personnel incontestable, i! eut le bonheur de vivre en un temps de réveil et de progrès dans la chirurgie. 11 hérita de l'élan qui animait tous les chirurgiens, et pour s'illustrer lui-même il n'eut qu'à diriger cet élan vers l'étude des accouchements, dont la connaissance était encore fort imparfaite. Cette double circonstance ^timula son zèle^ et sans vouloir amoindrir sa gloire, je dois vous montrer comment elle contribua à faire briller son nom d'un plus vif éclat.

L'art des accouchements a sur toutes les sciences médicales le mérite de l'ancienneté; mais c'est là un mérite de médiocre importance, car pendant de longs siècles l'obstétrique n'avait fait aucun progrès. On en trouve la raison dans les mœurs des différents peuples. Partout en effet les matrones avaient été en possession de l'art des accouchements; aussi bien enÉgypte qu'en Grèce et à Rome. On n'eut pas toujours, paraît-il, à se louer d'un pareil état de choses, car les Athéniens publièrent une loi qui défendait aux femmes et aux esclaves de pratiquer la médecine et les accouchements. Pour échapper à la loi, une nommée Agnodice se serait alors travestie en homme pour étudier et pratiquer les accouchements. La supercherie aurait été découverte et Agnodice condamnée. Les dames athéniennes s'insurgèrent contre ce jugement, et les magistrats furent contraints de révoquer leur sentence. Depuis cette époque.

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les ficcoiiciieiiienls turent pratiqués sans entrave par les femmes.

Pendant longtemps les mœurs s'opposèrent donc à ce qu'un homme fût appelé pour un accouchement. Dans les cas graves seulement le chirurgien était consulté et il faisait alors un peu comme il pouvait. La science a certainement perdu à un pareil état de choses, car les sages-femmes illustres sont rares, et plus rares encore celles qui amassèrent des matériaux qui puissent être consultés avec fruit.

Hippocrate avait, il est vrai, formulé tout ce qu'on savait sur les accouchements à son époque ; mais il fut à peu près copié par les médecins qui lui succédèrent. Je ne fais pas ici l'histoire des accouchements, je puis donc passer d'Hippocrate à Ambroise Paré, qui sut réveiller l'étude de la chirurgie et des accouchements. L'esprit humain alors en possession de l'imprimerie devait progresser sans jamais reculer. Guillemeau, élève d'Ambroise Paré, écrivit bientôt un excellent ouvrage sur les accouchements. Après Guillemeau vint l'illustre Mauriceau (16il7-1709), qui se livra exclusivement à l'étude des accouchements ; il fut le premier^ à proprement parler, qui mérita le nom d'accoucheur. A partir de ce moment, les accouchements furent étudiés et pratiqués par les hommes, et leur science s'établissait sur des connaissances exactes. .Ce fut en France surtout que l'obstétrique fut alors cultivée ; à côté de Mauriceau on trouve les noms de Viardel, Portai, Peu, Amand, Dionis, De la Motte, etc.

En même temps une révolution s'opérait dans les mœurs. Louise Bourgeois avait encore accouché Marie de Médicis, mais Louis XtV ne voulut pas d'une sage-femme; à l'instigation de Fagon, Clément fut choisi pour accoucher la dauphine ; ce fut donc lui qui, le premier, eut le titre et les fonctions d'accoucheur

de la cour. 1,1 accoucha encore madame de la Valière, puis madame de Montespan. Grâce à Louis XIV, il fut très-occupé à la cour, aussi le roi le récompensa dignement; il fut même ennobli en 1713.

Clément devint ainsi l'accoucheur à la mode ; il fit, de 1713 à 1720, trois voyages en Espagne pour y accoucher la reine. Ce n'était pas sans exciter la jalousie, que Clément occupait une si grande position; on trouve sur les quais un petit livre, portant la date de 1708, publié par un anonyme (qui s'appelait Hecquet), dans lequel on blâme fortement les mœurs du temps. Ce livre est intitulé : De Vindécence des hommes à accoucher les femmes.

Malgré les efforts d'Hecquet, la mode entraînait tout le monde, et les accouchements passèrent peu à peu des mains des sages-femmes à celle des chirugiens. A Clément, mort en 1729, succéda Jard, qui fut lui-môme remplacé par Levret, qui fut le troisième accoucheur de la cour.

Le revirement des mœurs appelait donc les hommes à l'étude de la tocologie, mais une autre cause contribua bientôt au développement de cet art. Au milieu du xviir siècle, il n'y avait encore aucun cours officiel d'accouchements. Ce fut Lapeyronie, président de l'Académie de chirurgie, qui, enl7/;3, fonda les deux premiers cours; l'un pour les sages-femmes, l'autre pour les étudiants.

Le cours des sages-femmes fut successivement fait par Puzos (17Zi3-1753), puis par Barbant (1753-1766); à Barhaut succéda Péan (1767-1773), puisDeleurye, élève de Levret. Deleurye professa de 1773 à 1790; il fut à son tour remplacé par Piet^ qui fut le dernier titulaire (1790- 1793).

La chaire créée pour les étudiants fui d'abord occupée par Gervais (17^3-1766). A sa mort Barbant quitta le cours

LEVRET. .'Î33

des sages-femmes pour celui des étudiants qu'il fit pendant quelques années seulement. Fatigué par une longue carrière, il laissa la survivance de sa chaire à Le Bas, qui professa de 1772 à 1793.

La création de ces deux chaires avait été une nouvelle cause d'émulation dans l'étude des accouchements, et cette émulation fut bientôt surexcitée par la rivalité de cours semblables institués par la Faculté de médecine.

La Faculté de médecine, jalouse en effet de l'activité du collège des chirurgiens, n'avait pas vu sans envie la création des deux chaires dont je viens de parler. En 1745 elle créa, à son tour, deux chaires d'accouchements qui furent toutes deux réservées aux sages-femmes. Il fut décidé, qu'à cause de la décence, les matrones et les aspirantes seraient seules admises à ces cours; il fut fait toutefois exception en favein^ des docteurs et des bacheliers, mais ils étaient tenus d'être en grand costume, c'est-à-dire en robe longue, bonnet et rabat.

Les deux professeurs nommés par la Faculté furent Bertin pour l'anatomie et Astruc pour la pratique des accouchements. Cet arrangement primitif a laissé une trace durable, car l'examen unique des sages-femmes est encore aujourd'hui divisé en deux moitiés : la première ou examen théorique porte sur l'anatomie des organes génitaux, la seconde ou examen pratique comprend l'accouchement proprement dit.

Astruc était érudit, mais il n'avait jamais pratiqué l'art qu'il était appelé à professer. Néanmoins, il crut devoir faire un livre qui commence par cette singulière préface : « J'annonce dès le frontispice de cet » ouvrageque je n'ai jamais accouché, et j'entreprends )) cependant de donner des leçons sur l'art d'accou- » cher »

Ainsi, au milieu du wiii*" siècle, deux institutions ri-

33/l CONFÉRENCES HTSTORTQUES.

vales créent tout à coup des cours d'obstétrique, et jusqu'en 1792 on compta quatre professeurs d'accouclienienls, deux au collège royal de chirurgie et deux à la Faculté de médecine. Mais la Révolution venait d'éclater, et les lois du 18 août 1792 détruisirent ces cours avec toutes les corporations savantes, enseignantes ou académiques.

Bientôt les guerres de la république faisaient de nombreux vides dans le corps des chirurgiens de l'armée ; on eut besoin de médecins, et en décembre 179^4 l'École de santé fut créée. On y institua deux chaires d'acjcouchements qui furent données à Alphonse Leroy Baudelocque.

Baudelocque mourut le 2 mai 1810. Ce fut à cette occasion que pour la première fois le concours, qui devait plus tard illustrer tant de noms, était appelé à donner un professeur à l'École de médecine.

Le concours avait déjà , il est vrai , été proposé en 1790, et l'École de santé, dans sa séance du 1*^'" mars 1795, avait môme déclaré que tous les remplacements se feraient par voie de concours. Mais cette décision n'avait jamais été mise en vigueur, et le ministre avait gardé le droit de nomination sur une liste de présentation. La chaire de Baudelocque fut cependant mise au concours en 1811. Flamand, Gardien, Maygrier, Desormeaux, Gapuron, Dufay, Demangeon, soutinrent la lutte. Désormeaux l'emporta sur ses compétiteurs et fut nommé. C'est un grand honneur pour lui d'avoir été le premier professeur nommé au concours. C'est là un fait qui doit être enregistré avec orgueil dans l'histoire des accoucheurs célèbres.

Cinq années après la nomination de Désormeaux, en janvier 1816, Alphonse Leroy mourut, assassiné dans son lit par un domestique qu'il avait renvoyé quelques jours auparavant. Quand il fallut le remplacer, l'École hésita.

LEVRET. V^yj

(Vêlait une cliairc (l'accoiiclienienb çfui élail. vacanlo, et on voulail. nommer un professeur de pathologie extern(^ C.ommeul faire? On eut reeours au système des mutations, et le professeur Pelletan, qui changeait de chaire pour la quatrième fois, consentit à prendre celle d'accouchements, mais à la condition expresse qu'il serait dispensé de jamais faire un cours sur un sujet qui lui était complètement étranger. Il fut donc convenu que son collègue Desormeaux serait chargé du cours des étudiants et du cours des sages-femmes. Rien n'a été changé depuis cette époque à cet arrangement, et c'est par le fait d'une mutation que le même professeur se trouve aujourd'hui chargé du cours théorique des étudiants et de celui des sages-femmes. Quant à [la chaire de Pelletan, nous allons bientôt voir comment elle fut transformée en chaire de clinique.

En novembre 1822, à la suite de quelques troubles qui avaient agité l'amphithéâtre, la Faculté de médecine fut supprimée. Elle fut réorganisée en 1823; quelques anciens professeurs furent rappelés. Parmi ces derniers il faut compter Desormeaux, mais Pelletan fut dépossédé de sa chaire d'accouchements pour laquelle il n'avait aucun titre. Cette disgrâce prouve que le système des mutations peut avoir quelques inconvénients, même pour les professeurs. Une chaire d'accouchements restait donc vacante; on en fît une chaire de clinique d'accouchements qui fut donnée àDeneux. Mais l'hôpital des Cliniques n'existait pas ; la nouvelle clinique toujours demandée ne fut jamais installée et Deneux ne professa jamais.

Desormeaux mourut subitement le 30 avril 1829. A sa mort, les agrégés réclamèrent le concours; leur demande ne fut pas écoutée et M. Moreau fut nommé en remplacement de Desormeaux.

En 1830, nouveau bouleversement. Deneux fut destitué avec les professeurs qui avaient été nommés en 1823.

M. Moreaii conservait sa chaire théorique, mais la chaire de clinique restait sans emploi. Elle fut mise au concours en 183i seulement, et M. P. Dubois fut nommé.

Vous savez maintenant la filiation des différents professeurs d'accouchements depuis l'année 1794. — L'une des chaires fut occupée successivement par Alphonse Leroy, Pelletan, Deneux et M. le professeur Paul Dubois.— L'autre chaire par Baudelocque, Desormeaux et Moreau. La liste est complète si vous y ajoutez les noms de vos deux maîtres actuels, MM. les professeurs Depaul et Pajot.

Je me suis laissé entraîner jusqu'à nos jours ; cette digression sera, je l'espère;, facilement pardonnée dans cet amphithéâtre; mais c'est de propos délibéré que je vous ai parlé de la création primitive des chaires d'accouchements et de leurs premiers titulaires. Vous y chercherez en vain le nom de Levret sans trouver l'explicalion de cette exclusion. Quand les deux chaires d'accouchements furent créées au collège royal de chirurgie, Levret, mieux que personne, pouvait y prétendre, mais il venait à peine d'être nommé maître en chirurgie. Ce fut probablement cette seule raison qui fit porter le choix de Lapeyronie sur Puzos et Gervais.

Levret n'eut donc pas de titre officiel, ce fut un simple professeur particulier. Son zèle suppléa à tout : pour rester à la tête de l'enseignement, il fit des efforts qui décuplèrent ses forces, et son talent, en éclipsant ses rivaux, brillait au profit de la science et de sa propre gloire. Les élèves de tous les pays venaient se grouper en foule autour de lui. Il savait leur inspirer son amour pour l'étude; ils recueillaient avec soin ses leçons, et M. Pajot a la bonne fortune de posséder un de ces cours manuscrits.

Levret méritait à tous les points de vue une pareille faveur; aussi que de témoignages de reconnaissance sont

LEVRET. 337

écrits dans les œuvres de ses élèves ! Parmi eux, je puis vous citer Rœderer, Deleurye, Crantz, etc. Ce dernier fit nfiême graver le portrait de son maître; c'est celui que vous trouvez en tête de quelques éditions. Il porte ces mots en dédicace : Viro, in artc obstetricia, celebri, germanœ amicitiœ tesseram ponit H. Crantz.

Ce que j'ai dit de Levret serait incomplet si je n'ajoutais pas qu'il eut ses détracteurs. Il fut attaqué avec acharnement par Alphonse Leroy, dont les livres contiennent l'énumération complaisante de toutes les erreurs qu'à tort ou à raison il croyait pouvoir lui reprocher. Il n'épargne que son caractère : « Ce n'est pas )) l'homme privé que j'attaque, dit-il, mais l'homme de » science, car je n'ai que du respect pour la personne » de M. Levret. » 11 fallait en effet qu'il fût inattaquable pour qu'Alphonse Leroy l'eût ainsi respecté !

Alphonse Leroy, par ses critiques acerbes, avait soulevé tout le monde contre lui, et Levret fut vengé par ses élèves et ses contemporains. « Il n'y a qu'un Alphonse » Leroy, dit Sue, qui ait pu avoir l'impudence de dire » hautement, que dis-je, d'imprim'er que M. Levret ne )) se doutait même pas du premier principe de l'art d'ac- ») coucher. »

Qu'on recherche^ en lui, l'homme, le savant, le profeseur ou le praticien, Levret est un modèle digne de vous être proposé! J'ai cru faire acte de justice en honorant sa mémoire dans cette conférence, et je serais heureux si j'avais réussi à vous inspirer le désir d'étudier ses œuvres.

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