NEUVIEME CONFERENCE
M. GUBLER, PROFESSEUR.
N^lviuM et l'iatrochimie.
Messieurs,
Dans la seconde moitié du xvi'^ siècle, une famille protestante quittait les environs de Cambrai pour aller chercher à l'étranger le calme et la sécurité. Cotte famille, qui devait donner naissance à l'une des plus grandes célébrités médicales, avait nom Dubois, ou Deleboë : l'orthographe reste indécise.
Mais si l'on tient compte des altérations que les noms propres subissent en passant par les différents dialectes locaux, et si Ton considère que cette famille était originaire du nord de la France, on comprendra sans peine comment le nom primitif de Dubois a pu devenir Delbois^ Del Boë, De le Boë, et môme De la Boë ; car chacun peut savoir que dans cette contrée les particules initiales de ou du ont été remplacées par la syllabe del. Ainsi, dans l'Artois, le Gambrésis et la Flandre française on rencontre des Delmont, Delpont, Delcour, Delcroix ou Delecroix et autres noms analogues, en grand nombre, qui rappellent les idiomes méridionaux et spécialement la langue d'Oc.
Loin d'indiquer une communauté d'origine entre les populations placées aux deux extrémités de la France, cette conformité singulière trouve, à mon avis, son explication dans l'intervention isolée ou combinée de deux circonstances étrangères à la question ethnologique. La première, c'est que l'article del existait primitivement dans la langue dCOil elle-même; la seconde, c'est l'établissement des Espagnols dans les Pays-Bas et le nord de la France. L'influence du fait historique a même pu être double en ce sens qu'il a pu en résulter soit la fixation d'une locution qui se perdait ailleurs, soit une véritable réimportation.
La domination espagnole, si prolongée dans les Pays- Bas, avait imprimé son cachet, non-seulement aux mœurs et au langage des habitants, mais encore aux traits de leur visage. Les conquérants, vous le savez, ont toujours procédé comme s'ils croyaient à l'excellence du principe du croisement des races. Aussi en Belgique, les bruns sont-ils en forte proportion parmi les habitants des villes; les femmes portent encore quelquefois la mantille, et le Castillan se trouve représenté dans la langue vulgaire par quelques mots à peine modifiés. C'est ainsi qu'en patois les prunes prennent le nom de ballostes, imité de celui de 6a//o^a5, appliqué aux glands doux. De mêm,e, les Espagnols semblent avoir communiqué aux idiomes du nord de la France, dans le Cambrésis, dans l'Artois et jusque dans la Picardie, certaines formes propres à leur langue. Telle est la cause, ou phitôt telles sont les deux causes auxquelles j'attribue l'altération qu'a subie le nom de Dubois en passant à Deleboë. Mais, en tout cas, il ne saurait subsister aucun doute sur l'identité étymologique des deux noms, ainsi que le prouve clairement leur équivalent latin. François Deleboë, dont nous allons raconter l'histoire, s'étant lui-même appelé Sylvivs, aussi bien que l'avait fait l'un
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de SCS nombreux homonymes^, Jacques Dubois, le fameux professeur libre dont les cours éclipsèrent un moment l'enseignement officiel de l'école de Paris.
Celte famille Deleboë ou Dubois, l'une des plus notables du Cambrésis, était unie aux plus puissantes maisons de la contrée. Ainsi nous trouvons parmi ses alliances les Senvvard, les d'Oisy, les Crèvecœur, noms historiques dont l'un, du moins, vous est parfaitement connu. Très-anciennement établie dans le pays, d'après Luc Schacht qui, écrivant en 1672 l'éloge de Sylvius, en fait remonter l'origine jusqu'à sept cents ans en arrière, c'est-à-dire jusqu'au x* siècle, elle s'était d'abord illustrée par la guerre. On cite, par exemple, un certain Laurent Deleboë qui avait fait merveille contre les ennemis du pays, ou plutôt du prince ; car à cette époque les princes, maîtres souverains, conduisaient les peuples à la guerre comme leurs meutes à la chasse. Le lustre jeté par lui sur sa maison s'était entretenu par les exploits d'une série d'autres membres, lels que les trois Jacob Deleboë, et brillait encore de tout son éclat sous Henri III, lorsque sa famille fut obligée de se disperser.
Il est probable que cet exil fut volontaire et qu'il eut pour motif la prise de Cambrai par le duc d'Alençon, et l'installation comme gouverneur de Jean de Montluc, seigneur de Balagny, l'un des persécuteurs les plus ingénieux et les plus zélés de l'Église réformée. Quoiqu'il en soit, à la suite d'une guerre désastreuse pour le pays et particulièrement pour sa famille, un Deleboë, qui portait le prénom de François, privé de la plus grande partie de ses biens, résolut de s'expatrier.
Mais où se réfugier? Dans les Pays-Bas, comme en Espagne, régnait la sombre et terrible inquisition. Au nord comme au midi, les protestants étaient molestés, traqués, torturés. De toutes parts, sur le continent, la guerre était en permanence ou menaçante ; et souvent
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la guerre religieuse, avec son caractère cruel, impitoyable. Seul, l'empire germanique, épuisé par la guerre de Cent ans, commençait à goûter les douceurs de la paix. Ce fut du côté de la patrie de Luther que se portèrent les regards des malheureux fugitifs.
François Deleboë se décida donc à mettre le Rhin entre lui et ses oppresseurs, et choisit pour résidence la petite ville de Hanau qui lui paraissait offrir plus de ressources pour le commerce. C'était un homme d'un caractère énergique et d'un esprit libéral, exempt de préjugés. 11 ne croyait pas déroger en faisant le négoce et en employant tous les moyens honnêtes pour élever sa famille qui était nombreuse; car sa femme, Jeanne Dellier, lui donna sept filles et deux garçons, dont l'un s'appelait Jacob et l'autre Isaac. Ces noms bibliques se retrouvent fréquemment dans les familles protestantes. Isaac, celui des deux garçons qui survécut^ était un homme fortement trempé, paraît-il, ayant des sentiments élevés, et, comme le dit l'historien de son fds, une nature primitive. Il épousa, en 1611, une demoiselle Anne de la Vignette, issue probablement, comme lui, de protestants émigrés. La fomille de cette dame était, du reste, l'une des plus considérables du Cambrésis. On cite parmi les noms de ses aïeux celui de Wiérambaud, fondateur de l'hôpital de Saint-Julien. C'est là un titre de noblesse qui en vaut bien un autre.
De ce mariage naquit, en 161^, l'homme illustre dont j'ai à vous faire connaître la vie et les mérites : François Deleboë, qui portait, vous le voyez, le même prénom que son grand-père. C'était un bel enfant et qui, dès ses premières années, se fit remarquer par la souplesse et l'agilité du corps, la grâce de l'esprit, le caractère docile et enclin au bien. Il était facile de deviner, ajoute Luc Schacht, que ce beau corps renfermait une âme d'élite. Isaac, son père, cultiva ces heureuses disposi-
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lions; il pensa qu'à défaut de fortune il fallait au moins que, par une excellente éducation, son fils se replaçât à la hauteur de ses aïeux. A l'âge où cesse d'ordinaire la direction maternelle, le jeune François fut envoyé à Sedan pour continuer son éducation. Ce choix était des plus judicieux, car cette ville, située aux confins de l'Allemagne, était à la fois protestante et française.
Il y avait alors en France un certain nombre de villes, la Rochelle, Montauban, etc., où l'existence des huguenots était plus particulièrement tolérée. Ces places de sûreté, comme on les appelait, avaient été octroyées par les Valois et la concession en avait été confirmée par Henri IV, un jour que le bon roi (l'un de nos meilleurs, en vérité), s'était souvenu de son origine et avait pu réaliser l'une de ses louables intentions. Dans ces villes, les protestants avaient le droit de se livrer à l'exercice de leur culte et d'établir des écoles pour l'enseignement de la foi nouvelle. C'était, du reste, la seule garantie que leur courage eût arraché au mauvais vouloir de nos rois. Sedan, l'une de ces places de sûreté, avait son académie protégée par les puissantes familles de Bouillon et de Turenne, toutes deux engagées dans la réformation. Cette académie, qui jouissait d'une brillante réputation pour l'enseignement des lettres, des sciences et aussi de la médecine, était dirigée vraisemblablement par des clercs, car il est dit que les professeurs étaient des hommes à la fois très-doctes et trèspieux.
Après avoir terminé ses humanités, François Deleboë fut rappelé dans sa famille et mis en demeure de se prononcer sur le choix d'une profession.
Ayant à opter entre le commerce, l'art militaire et les lettres, qui comprenaient aussi les sciences, il se décida, sans hésiter, en faveur des lettres et spécialement de la médecine, à la grande satisfaction de son voy,v. HisT.-~1865. !8
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père qui s'empressa de le renvoyer à Sedan pour y commencer ses études médicales.
François Deleboë avait déjà acquis des connaissances professionnelles très-solides; il avait, dit-on, dépassé tous les élèves de sa classe et ne pouvait trouver son pareil que dans ceux d'un âge plus avancé, lorsque, pour des motifs très-plausibles, il voulut se séparer de ses premiers maîtres. Il pensait qu'en s'abreuvant à une seule source il pourrait y puiser des erreurs et des préjugés dont il se débarrasserait difticilement plus tard, et résolut de visiter les principales académies du continent.
C'était alors le seul moyen d'entrer en rapport avec les savants étrangers. Il se publiait peu de livres et point de journaux, en sorte que les hommes livrés au culte de la science dans les diverses contrées de l'Allemagne, de la France et de l'Italie seraient demeurés presque totalement inconnus les uns aux autres s'ils ne s'étaient visités réciproquement. Voilà pourquoi l'habitude de faire son tour d'Europe était si répandue parmi la jeunesse studieuse et lettrée au temps de la Renaissance, et plus tard, c'est-à-dire à une époque où l'absence de routes et l'imperfection des véhicules rendaient les communications si difficiles entre des pays éloignés.
Il vint d'abord en France, mais on n'indique pas les universités qu'il y visita. Puis il alla en Belgique, dénomination qui s'appliquait alors à une contrée plus étendue que n'est actuellement le royaume de ce nom, et correspondant à peu près à l'ancienne division de la Gaule-Belgique, puisqu'on y comprenait Leyde et d'autres villes situées dans le Delta du Rhin. En dernier lieu, il parcourut F Allemagne.
Dans toutes ces universités, ce qui le préoccupa, ce furent les questions d'anatomie et de chimie; questions fondamentales, à son avis, puisque l'anatomie nous
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enseigne le contenant et que la chimie nous apprend h reconnaître le contenu. Il cultiva toujours avec la même ardeur ces deux sciences d'une importance capitale. Mais cela ne lui suffit pas. S'étant aperçu que pour comprendre le mécanisme si admira])lement compliqué de la machine humaine il fallait posséder des notions exactes sur toutes les choses de la nature, il s'appliqua désormais avec zèle à l'étude de la physique qu'il avait déjà commencée, ainsi qu'à celle de la zoologie et de la botanique.
Assez riche de son bagage théorique, François Deleboë se rendit à Bâle, où florissait une faculté de médecine, et, après de nouvelles et sérieuses études pratiques, il passa son examen de docteur avec tout lapparat usité* Le cérémonial était à peu près le même qu'à la faculté de Paris. Notamment les personnes présentes argumentaient, chacun à son tour, et le candidat était obligé de répondre à tous les arguments. Or, il arriva que nonseulement il répondit, mais qu'il le fit presque toujours victorieusement, et il fut consigné sur le procès-verbal qu'au demeurant, tant de la part des assistants que de la part des juges, il n'y avait pas eu de dissidences notables avec le candidat.
Ce fut le 16 mars 1637, à l'âge de vingt-trois ans, sous le rectorat de Théodore Swinger et le décurionat de J.-J. Debrun que, jugé digne d'être couronné du laurier d'Apollon, il reçut des mains du professeur Emmanuel Stupan les ornements professionnels : le chapeau, l'anneau et le livre, et qu'il fut admis avec le baiser de paix dans la cité médicale.
Dès lors notre lauréat devint un savant en us, c'est-àdire qu'il transforma son nom de Dubois en celui de Syluius.
On a tourné en ridicule ces noms latins dont se paraient autrefois les médecins et les philosophes. Cet
usage avaiL pourtant sa raison d'être. Les savants de la Renaissance et ceux du temps de la Réforme ne se nourrissaient, pour ainsi dire, que de livres latins; ils écrivaient en latin, la langue officielle était le latin ; il était donc naturel qu'ils prissent eux-mêmes des noms latins. C'est ainsi que les Lepois forment la dynastie des Piso; que Duchesne s'est transformé en Quercetanus^ et que les Dubois sont devenus tout naturellement des Sylvius. Toutefois, l'un de ces derniers y mettant plus de recherche s'affubla du nom grec de X?jlander. Mais ce n'était qu'une exception. La langue vulgarisée par la conquête romaine faisait à peu près tous les frais de ces déguisements sous lesquels les novices en littérature médicale ont tant de peine à reconnaître l'identité des personnages historiques. La difficulté est accrue, du reste, par ce fait que les écrivains du temps, plus soucieux que les modernes de la bonne latinité, ne se contentaient pas d'un simple changement de désinence, mais traduisaient, autant que possible, le nom propre dans la langue savante. Il y a deux ou trois cents ans, Rousseau se fût appelé Fulvius, tandis qu'un botaniste lui consacrerait aujourd'hui le genre îlousseauia (?).
Revenons à Sylvius.
Celui-ci, non content d'avoir acquis d'une manière si brillante le titre de docteur, et persuadé qu'il ne suffit pas d'être couronné de lauriers pour avoir la science infuse, demeura quelque temps encore à Bâle, afin d'acquérir par im travail assidu des connaissances plus approfondies dans les sciences afférentes à la médecine. Mais il fut bientôt mandé par son père pour exercer la médecine dans sa patrie d'adoption.
C'était un théâtre bien étroit pour une si vaste intelligence. Cependant, pour s'attacher un médecin de cette distinction, les magistrats lui avaient accordé le droit de cité (rappelons-nous qu'il était fils de réfugié); ils lui
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avaient en outre conféré diverses dignités et lui avaient alloué une indemnité pécuniaire pour les soins à donnei' aux malades pauvres de la ville. De tels avantages ne purent retenir Sylvius que ses talents appelaient à de plus hautes destinées. Après deux années d'exercice, le jeune praticien quitta Hanau et revint de nouveau en France. Son but, dit-on, était surtout d'entrer en relations avec ini homme très-savant, un grand philosophe, un médecin, un chimiste, un anatomiste, tout ensemble, dont la réputation et les écrits étaient parvenus jusqu'à lui. Par malheur, on ne dit pas le nom du phénix, et je ne vois pas quel professeur de la faculté de Paris pouvait mériter un éloge si pompeux. Riolan, qui vivait alors, portait dignement le surnom de prince des anatomistes, mais il n'était guère que cela. Au contraire. Descartes répondait mieux au signalement tracé par Luc Schacht, et j'ai lieu de croire que c'est à lui qu'il est fait allusion. Sylvius avait lu les écrits de ce grand philosophe et en avait profité ; il était donc naturel qu'il cherchât l'occasion de contempler en face ce génie supérieur que d'ailleurs il a dû renconter plus tard dans les rues d'Amsterdam, lorsque Descartes, inquiété pour défaut d'orthodoxie, fut obligé de gagner la Hollande, et plus tard la Suède, oii il mourut. Mais nous ne savons rien de précis là-dessus.
En définitive, Sylvius, chargé de butin et de science, revint à Leyde, m nostro Belgio, suivant l'expression des citoyens de la ville. Déjà une première fois il avait pu s'entretenir avec Adolphe Vorst et Van Heurne, deux professeurs de l'Université qui lui avaient plu et dans la conversation desquels il avait beaucoup appris. Sa sympathie pour ces deux hommes fut, dit-on, ce qui le ramena à Leyde. Je pense, moi, que pour un caractère de la trempe de celui de Sylvius il y avait de ce côté un attrait bien autrement puissant : c'était la Hollande
elle-même. Un territoire microscopique, mais une puissance européenne. Une poignée d'hommes, mais un grand peuple. Une nation qui, écrasée sous le poids de la plus colossale monarchie de l'Europe, est parvenue seule, à force d'audace et de courage, à conquérir son indépendance: en un mot, la Pologne et l'Italie de ce temps-là. Le spectacle d'un tel peuple était fait pour enflammer l'imagination d'un jeune homme au cœur généreux, à l'esprit chevaleresque. Sylvius s'arrêta donc a Leyde et s'y fixa pour y pratiquer la médecine.
Un cours d'analomie qu'il ouvrit à V Athénée ne tarda pas h attirer l'afiluence des auditeurs. Les élèves, au reste, faisaient honneur au maître. Pour n'en citer que deux, je vous rappellerai l'ingénieux Swammerdam et Jean Van Horne, l'un des anatomistes les plus distingués du temps, mort prématurément, mais non sans avoir laissé dos traces de son passage. Le succès de cet enseignement devint immense. Nul n'était censé savoir l'anatomic s'il ne l'avait apprise de Sylvius. Le cours d'anatomie attirait à Leyde une foule toujours croissante d'élèves et la réputation du professeur grandissait à proportion. Sur ces entrefaites, les amis qu'il avait à Amsterdam l'appelèrent dans cette capitale. 11 hésita d'abord; on insista. On lui fit entrevoir la certitude d'une grande clientèle, et conséquemment la satisfaction de se rendre utile à un plus grand nombre, sans parler des honneurs et de la fortune ; tant et si bien qu'à la fin il se laissa persuader.
Il partit donc pour Amsterdam vers l'âge de vingtsept à vingt-huit ans. Aussitôt son arrivée, il fut nommé médecin des pauvres par les diacres de l'Église gallobelge {gallo-belgica) ou wallonne : le mot ?rallon n'étant sans doute qu'une modification de ceux de G'halloued, Gallois et Gaulois, par la substitution du W au G, comme dans les mots Wilhelm et Guillaume.
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Dans cette capitale, il obtint un succès extraordinaire. On assiégeait, à proprement parler, sa porte ; sa maison regorgeait de clients et il n'y avait pas un cas grave pour lequel il ne fût appelé. 11 semblait, dit son panégyriste, que ce fût Apollon descendu de l'Olympe pour guérir tous les maux. : Cita, tutd, et jucundK Son zèle était infatigable, et il montrait pour les malades, principalement pour les pauvres, une commisération sérieuse, une politesse et une affabilité sans fadeur. Joignez à cela une science et une habileté hors ligne, une expérience déjà grande, une prudence et une circonspection qui ne furent jamais en défaut ; enfin, un sentiment profond du devoir, et vous aurez un ensemble de qualités qui se rencontrent rarement réunies chez un même praticien. Sylvius était, à juste titre, l'oracle d'Amsterdam.
Luc Schacht aurait cru son éloge incomplet, s'il n'avait pu ajouter un dernier trait, le plus brillant de tous, à la grande figure qu'il s'était chargé de peindre. Mais pour en saisir la valeur, un mot d'explication est indispensable. Naguère, en France, les médecins avaient la réputation, qu'ils commencentàne plus mériter, d'être, comme on dit, de « belles fourchettes. » Eh bien ! autrefois c'était inter pocula qu'il fallait chercher les praticiens de Leyde ou d'Amsterdam. Aussi Sylvius, que personne n'avait vu ivre, passait-il pour un modèle de sobriété tout à fait extraordinaire. Dans sa naïve admiration pour une telle vertu, son panégyriste s'écrie : Quis enim unqiiam Sylvium nostriim aut cbrium, aut a potu sordidum florâ LiberiPatris lûrgiusad^persum aut madidum vidit? Dans ce Libre Père, vous avez reconnu le patriarche Noé, ou le divin Bacchus ; dans la fleur humide, cette liqueur merveilleuse ou s'alimente l'esprit, où se perd la raison. Le grand mérite de Sylvius fut de se borner à l'usage, alors que l'abus était général dans les classes les plus éclairées de la société.
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H était au faite de la grandeur lorsqu'il saperçut que quelque chose manquait à sa félicité. Yers 1650 il épousa Anne de Ligne, fille d'Abraham et de Catherine de Willem, dont il eut deux enfants morts en bas-âge, et qui mourut elle-même en 1657.
La réputation de Sylvius allait toujours croissant, et l'opinion publique le désignait comme l'un des futurs professeurs de l'université à laquelle il avait déjà donné des gages si précieux de sa haute valeur et des services éminents qu'il était appelé à rendre. Il importe à la République, disait-on, de greffer des entes nombreuses sur ce tronc vigoureux. Les esprits étaient ainsi préparés quand la mort de Kyper vint fournir aux pères de la patrie, aux curateurs du palladium l'occasion d'appeler Sylvius à l'académie de Leyde. La lettre d'envoi est datée du mois de juillet 1658. Après en avoir pris connaissance, Sylvius la jeta de côté, en proie à un trouble et à une perplexité indicibles. D'où venait cette agitation? D'une joie folie sans doute, de cette sorte de délire de bonheur qui doit bouleverser un homme élevé magiquement, pour ainsi dire, au but de ses plus ardentes aspirations. Ou bien, peut-être, d'un vertige moral auquel n'échappent pas les esprits les plus forts en atteignant tout à coup ces hauteurs sublimes qui marquent le dernier ternie de l'ambition humaine. Non, messieurs, Sylvius avait des scrupules, et quels scrupules? Vous allez en juger.
D'abord un professeur, pensait-il, devrait posséder la science universelle; ou, s'il ignore quelque chose, il faut au moins qu'il paraisse tout savoir. Dès lors il est souvent entramé à donner le faux pour le vrai et à devenir un bavard [(jarrulm), un fantaisiste {quodlibeticus) plutôt qu'un savant sérieux et solide. 11 s'indignait à l'idée de glisser malgré lui sur cette pente dégradante. Il n'était pas moins effrayé des querelles et des disputes aux-
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quelles sont exposés les gens qui parlent en public, surtout quand les professeurs apportent des principes nouveaux et des idées nouvelles, ou bien quand ils déduisent des anciens principes des conséquences inattendues et paradoxales.
Enfin, il redoutait la rude et laborieuse servitude de la chaire. Car, si le médecin ne s'occupant que de clientèle conserve encore quelque tranquillité d'esprit, le professeur qui a charge d'âmes ne s'appartient plus, et sa liberté est à jamais perdue. L'agitation de Sylvius trahissait cette lutte entre ses entraînements passionnels et sa raison doublée d'une incroyable modestie. Quel est celui d'entre nous, messieurs, qui, arrivé au moment de recueillir, se laisserait arrêter par une telle défiance de soi-même? Cependant, chez Sylvius, la puissance du syllogisme, fondé principalement sur la donnée de son insuffisance^, faillit l'emporter. Par bonheur, les représentations de ses amis et de son beau-père le ramenèrent à une appréciation plus juste de ses forces, à un sentiment plus vrai de la situation. Il finit par accepter. Ce fut, bien entendu, un deuil dans Amsterdam, mais grande fut la joie qui régna dans Leyde.
Sylvius était, en effet, le modèle du professeur accompli. Beau et bien fait, il possédait en même temps la véritable éloquence, celle qui persuade par la clarté des principes, la netteté de la pensée et un parfum de conviction. Sa parole facile, mais nullement précipitée, pouvait être saisie et comprise même par les esprits un peu attardés. Il était bon, toujours à la disposition de ses élèves qu'il aimait beaucoup et pour lesquels il savait faire de grands sacrifices.
Afin d'abréger l'attente du public, Sylvius commença son cours aussitôt après les fêtes caniculaires. Il débuta par une leçon sur la connaissance de soi-même, dans laquelle il put déployer largement son esprit philoso-
282 GONFÉRENCKS HISTORIQUES.
phique et ses qualités oratoires. Aussi chaque fois qu'il monta en chaire, l'amphithéâtre était comble et l'auditoire, avide de cette manne céleste, demeurait suspendu aux lèvres de l'orateur.
Les étudiants affluaient de toutes parts : de Hongrie, de Moscovie, de Pologne, d'Allemagne, de Danemark, de Suède, de Suisse, de France et d'Angleterre et retournaient dans leurs provinces porter les doctrines de l'école et propager la réputation du maître. Ce qui a fait dire à Luc Schacht, dans un élan d'enthousiasme, que l'université de Leyde, semblable au cheval de Troie, faisait surgir sans cesse de nouveaux combattants armés de pied en cap. Aussi, c'était merveille de voir fleurir et s'accroître de jour en jour non-seulement la Faculté de médecine et l'Académie, mais la cité de Leyde, et cette prospérité inouïe était presque tout entière l'œuvre du grand Sylvius.
L'éclat d'une telle gloire ne pouvait manquer d'offusquer les albinos de la science. Il n'est que de pâles el ternes médiocrités qui puissent être envisagées par tous d'un œil calme et serein. Piètres savants, messieurs, que ceux dont personne ne médit ! Gomme c'était son droit, Sylvius eut ses détracteurs et même ses calomniateurs.
A côté de Leyde s'était élevée, en lôlZi, l'année même de la naissance de Sylvius, l'université de Groningue. Si l'école était jeune, en revanche, tous les professeurs étaient vieux, ce qui ne la fortifiait guère. Or, ces pèresconscrits de l'art étaient indignés de voir un si jeune homme déjà placé à la tête de la médecine hollandaise. Sous prétexte de discuter avec lui des questions scientifiques, ils cherchaient, sans y parvenir, à décrier ses idées et a noircir sa conduite. Les folliculaires s'étaient arrogé la pieuse mission de combattre de dangereuses nouveautés et de ramener Sylvius et ses adeptes au
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respect de l'autorité antique et de l'orthodoxie hippocratique. C'était un l'eu nourri de disquisitiones anti^ Sylvianœ dans lesquelles la violence des expressions le disputait à la pauvreté des arguments et qui blessaient le bon goût au moins autant que la vérité.
L'une de ces diatribes débutait par un misérable jeu de mots. En voici le titre : In Sylvam echo^ seii Sylvius seautontimorumenos [ot «utov Tt^opu/jicvoç, qui se punit soimême). On cherchait à prouver qu'il suffisait d'opposer le novateur à lui-môme pour démontrer qu'il était dans le faux. Mais le libelle le plus infâme est intitulé : Epistolœ dehortatoriœ ad Antonium Deusingium, Lovaniœ? lequel est censé avoir été imprimé à Louvain, bien qu'en réalité il soit sorti clandestinement des presses de Groningue. A peu près sur le môme niveau se place un certain Apollo redivivus en tête duquel, par une fiction conforme à la donnée générale de l'œuvre, le privilège était accordé au nom d'Apollon et signé des initiales L. de B. Comme il y avait à Groningue un professeur du nom de Louis de Bils, on supposa d'abord que celui-ci était l'auteur du/actum; mais ses amis n'eurent pas de peine à le disculper, par cette excellente raison que Louis de Bils, ne connaissant le latin que de réputation, n'avait pas pu écrire dans cette langue. De sorte que les contemporains firent retomber sur Deusing, l'ennemi le plus acharné de Sylvius, tout l'odieux de cette mauvaise action.
V Apollo redivivus portait un frontispice qui vous donnera une idée de sa teneur. On y voyait Mercure atteignant un satyre, l'entraînant par les cornes et lui criant : Dabis^ iinprobe.pœnas: coquin, tu me le payeras; et, de peur que l'allégorie ne fût pas assez transparente, on lisait plus bas :
Si promissa facit sapienfem barba ^
Quid obstat barbatus possif quin Caper esse Plato?
Sylvius, paraît-il^ portait toute sa barbe ; aussi disaiton : (( Si une barbe longue fait le savant, qui empêche que le bouc barbu ne soit Platon en personne? Or, vous savez, messieurs, que le bouc n'a jamais été l'emblème de l'amour platonique. C'est vous indiquer assez clairement de quels méfaits Sylvius était accusé. Mais c'était une pure calomnie. Non pas que je prétende que notre héros fût toujours un Scipion. Tant de vertu eût été peut-être difficile à cet homme que la nature avait comblé de ses dons : à ce professeur dont l'éloquence attirait la foule, et qui, jeune encore, était arrivé aux plus brillantes destinées. Cette auréole de gloire a dû éblouir et enflammer plus d'une imagination féminine, et je n'oserais répondre que la gravité du savant eût résisté invinciblement h toutes les séductions ; mais, somme toute, Sylvius était de mœurs irréprochables, et il demeure constant que ses accusateurs n'avaient obéi qu'à une basse jalousie.
Au reste, Deusing était coutumier du fait d'injures et de calomnies envers les savants les plus recommandables. C'est ainsi que dans son Œconomia corporis humani il attaque de la manière la plus inique à la fois et la plus virulente Gualter^ Charleton, Thomas Bartholin, François-Joseh Burr, Jean Pecquet et Gaspard Scott, au point que Olaiis Borrichius se crut obligé de prendre la i^lumc pour venger collectivement ces hommes distingués, dans un écrit publié à Hambourg (Hollande) en 1661, et portant cette indication : Ex autograplii» edente Benedicto Blottesandœo. Or, l'expression Bloltemnd^ latinisée dans le texte, se compose de deux mots danois qui signifient la vérité nue^ l'auteur voulant témoigner par là qu'il n'épargnerait pas les dures vérités et qu'il fallait, avant tout, démasquer un calomniateur hypocrite.
Quant à Sylvius, il se contenta de discuter les opinions scientifiques de ses contradicteurs soit dans la pré-
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face, soit dans quelques autres passages de ses œuvres. Il ne se défendit un peu plus vivement que dans son Epistola apologetica anti-deusingiana. Là, après avoir épuisé la dialectique, il lance à son ennemi ce trait sanglant : « Quel grand professeur que ce Deusingius, cette huitième merveille du monde, qui n'a jamais que cinq ou six auditeurs, y compris les Croates qu'il tient de la charité de ses collègues! Chaque année les élèves abandonnent ce professeur vétéran pour venir à moi, novice, apprendre la science, et de plus ils me restent, non-seulement les étrangers mais encore ceux de Groningue. » Le portrait n'était pas flatteur, mais il avait le mérite de la ressemblance. Sylvius confondit de la sorte le plus acharné de ses ennemis personnels. Il était réservé à l'avenir de venger trop tardivement sans doute sa méthode et ses doctrines.
Au reste, si l'envie n'était aveugle et implacable, les qualités aimables de Sylvius auraient désarmé ses ennemis. Cette bonté, cette affabilité du médecin pour ses malades, du professeur pour ses élèves, on les retrouvait dans toutes les circonstances de sa vie privée. Il les apportait également au Sénat; car, dans ces temps héroïques, messieurs, les médecins étaient quelquefois appelés à l'honneur de siéger au Sénat. De même avec ses collègues de la Faculté, Sylvius se montrait sincère, ouvert, amical pour tous, et chose rare, exempt de tout esprit de coterie. Sa conversation émaillée de fines plaisanteries, sans causticité, reflétait son âme pure et candide.
Mais, ce que je considère comme l'un des traits les plus remarquables du caractère de Sylvius, c'était son amour pour les pauvres. On a pu dire sans hyperbole qu'il les regardait comme ses frères. Non-seulement il les soignait gratuitement, mais il leur donnait sur sa propre bourse des médicaments de premier choix et des
CONFERENCES HISTORIOUES.
plus précieux, que souvent même il avait préparés de sa propre main. Aussi les indigents lui avaient-ils voué un véritable culte. Il n'était pas moins apprécié et admiré de tous les hommes éclairés de Tépoque. Les magistrats du pays comme les primats ou les princes étrangers ne manquaient jamais de recourir à ses conseils. Il arriva même, après sa mort, une missive expédiée de Paris qui le suppliait de mettre ses lumières et sa vaste expérience au service d'un prince dangereusement malade. Luc Schacht déclare solennellement qu'il a vu cette lettre; seulement, soit oubli, soit discrétion, il ne nous dit pas le nom du royal client. Je conjecture pourtant qu'il s'agissait du jeune duc du Maine. Au reste^, l'habile et consciencieux biographe n'avait que faire de ce détail. Son but était de montrer jusqu'où s'étendait la réputation de Sylvius et, s'il choisit entre mille l'exemple d'un prince français ayant à sa dévotion la plus célèbre Faculté du monde, c'est que cet exemple était le plus propre à mettre en relief la haute estime dans laquelle l'Europe tenait son héros. L'appel fait à Sylvius dans un cas où tout secours étranger paraissait superflu est, en effet, le plus bel hommage rendu à sa supériorité.
Après dix ans de veuvage (1667) Sylvius, qui n'était pas fait pour vivre seul, épousa Magdeleine-Lucrècc Scheltzer, femme d'une grande beauté qu'il aimait beaucoup et dont il eut une fille. Son bonheur fut de courte durée. En mars 1669, son épouse chérie succomba aune maladie épidémique qui désolait la ville de Leyde et sur laquelle Sylvius nous a donné des détails circonstanciés. Sa petite fille ne tarda pas à la suivre, et Sylvius frappé lui-même au mois de septembre faillit en mourir. La même année fut marquée par son élévation à la dignité de recteur de la Faculté, faible compensation à des pertes si cruelles.
L'épidémie de Leyde, qui avait déjà sévi en 1667, of-
SYLVIUS ET l'iATROCHIMIE. ^87
frail d'étroites analogies avec la fièvre typhoïde. Elle se rapprochait aussi h certains égards de l'aftcction épidémiqiie qui règne actuellement dans le nord de l'Europe, notamment à Saint-Pétersbourg et qui a désolé autrefois l'Angleterre et l'Irlande ; je veux parler de la fièvre à rechutes, ou relapsing fever. Sylvius désigne nettement cette forme en disant qu'il y avait des rechutes fréquentes et que la maladie était en quelque sorte intermittente; ce qui ne l'empêchait pas d'alfecter plus ordinairement une marche continue.
Remis de cette grave atteinte, Sylvius reprend ses travaux avec une volonté énergique et les continue encore pendant trois ans. Mais l'année 1672, si fatale à la patrie commune, devait être plus néfaste encore pour la ville dcLeyde.
Les Provinces-Unies, fidèles à leurs principes libéraux, donnaient asile à tous les réfugiés des autres nations et leur capitale était peuplée de Français qui ne goûtant pas suffisamment les douceurs de la monarchie absolue ou les bienfaits de l'intolérance religieuse, étaient venus s'y établir pour penser, parler et écrire en liberté. Louis XIV souffrait impatiemment ce foyer de mécontents aux portes de son royaume. Dans le concert de flatteries qui berçait sa vanité, le murmure désapprobateur venu d'Amsterdam, était comme une note discordante qui gâtait tout. Ce murmure à la longue échauffa les oreilles du grand roi qui résolut de châtier cette république ennemie de toutes les monarchies^ ainsi qu'on l'appelait dans le langage officiel. L'Angleterre l'y poussait. L'Angleterre, à qui l'essor de la marine et du commerce hollandais portait ombrage, n'était pas fâchée de voir éclater une lutte si disproportionnée et dont l'issue devait assurer sa prépondérance maritime. D'ailleurs la Hollande était d'autant moins en état de résister aux forces de la France que déjà elle était travaillée
288 r.ONFÉRENCES HISTORIQUES.
par un parti monarchique à la tète duquel se trouvait le prince d'Orange, celui-là même qui, sous le nom de Guillaume III, devait s'asseoir un jour svu' le trône de la Grande-Bretagne. Ainsi tout conspirait à la perte de la république naissante, menacée à la fois dans son indépendance par l'étranger et dans sa liberté par l'ennemi intérieur.
En effet, les hostilités venaient de commencer, les armes hollandaises avaient à peine essuyé leurs premiers revers, que le Grand Pensionnaire Jean de Witt et son frère Corneille tombaient assassinés par une population égarée et furieuse el que la république, dont ces grands citoyens étaient l'âme, exhalait avec eux son dernier soupir.
Le spectacle de ces crimes odieux et du naufrage des institutions libérales de la Hollande, les dangers du dehors, les commotions du dedans, tant d'événements douloureux, tant de fléaux qui soudainement s'étaient abattus sur ce malheureux pays, avaient violemment ébranlé Sylvius dont la santé déjà minée par les veilles, les travaux de l'esprit et les fatigues corporelles, ne put résister k de si poignantes émotions. Il tomba malade au retour d'un voyage à La Haye. L'affection, prise d'abord pour une simple fièvre catarrhale, revêtit en quelques jours un caractère de malignité, nous dirions aujourd'hui typhoïde, qui ne permit plus aucune espérance. Aussi, lorsqu'il fut appelé près du malade et interrogé par lui, Luc Schacht se crut-il obligé de faire l'aveu de ses inquiétudes. Sylvius, en cette circonstance, ne démentit pas son grand caractère : «Je comprends comme vous, lui dit-il, la gravité d'un mal aussi dangereux que celui auquel j'échappai il y a trois ans, mais cette fois-ci j'en mourrai. » Ce génie supérieur s'éteignit en effet le 14 novembre 1672.
Sylvius fut enterré dans le chœur de Saint-Pierre de Leyde, où il s'était préparé une tombe dès 1665.
SYLVius ET l'iatrochimie. 289
Son oraison funèbre fut prononcée le 19 décembre suivant par Luc Schacht, en présence des magistrats de la cité, des professeurs et des étudiants de l'université, réunis pour entendre ce dernier et éloquent hommage rendu à l'illustre professeur.
En jetant un regard sur cette grande figure, on est moins frappé peut-être des brillantes facultés intellectuelles que des hautes qualités morales. Enfant, Sylvius était docile et laborieux; adolescent, vous l'avez vu au seuil d'une carrière choisir librement et spontanément celle qui exige le plus de travail et le plus d'abnégation. Bientôt, à la recherche d'une patrie, puisque celle de ses aïeux lui était interdite, il fixe ses pas chez un peuple aux mâles vertus, qui, après avoir conquis son indépendance, marchait dans les voies d'une sage liberté politique et religieuse.
Et plus tard, lorsqu'emporté par le tourbillon de la pratique, il semble acquis à la clientèle dorée, Sylvius, passionné pour la jeunesse studieuse, se consacre à son instruction en même temps qu'à la culture de la science. Entraîné vers les malheureux, il visite les pauvres et les soigne avec un dévouement fraternel. Toujours à la poursuite d'un idéal élevé, toujours faisant le sacrifice de sa personne à l'intérêt général.
Je me plais, messieurs, à faire ressortir cette noblesse et cette générosité de sentiments.
L'esprit court les rues; on cherche les grands caractères: rara avis. Mais quand, par bonheur, les qualités du cœur et de l'intelligence se trouvent réunies chez ceux dont les noms appartiennent à l'histoire, leur biographie devient à la fois un enseignement et un exemple.
Vous connaissez l'homme : je vais essayer maintenant de vous initier à ses œuvres en même temps qu'à l'esprit scientifique dont elles portent l'empreinte.
Sylvius a fait avancer la science médicale dans toutes
290 CONFÉIŒNCES lUSTOUlQUES.
les directions. Il était anatomiste, physiologiste, thérapeutiste et môme clinicien. Nous rétiiclieions sous ces différents aspects.
On lui attribue la découverte de l'os lenticulaire. 11 a donné une description plus exacte des sinus de la duremère et dénommé les sinus latéraux ainsi que les postérieurs. L'un des premiers, il pratiqua sur l'encéphale des coupes transversales et dans différentes directions pour en faire mieux comprendre la structure. On lui doit la description du ventricule de la cloison et la connaissance de l'aqueduc qui porte son nom et qui fait communiquer ensemble le troisième avec le quatrième ventricule ou ventricule médullaire. Ses études d'anatomic comparée lui ont permis de montrer en quoi les tubercules quadrijumeaux diffèrent chez l'homme et les animaux. C'est encore h lui que remonte la division des glandes en conglomérées : groupe artificiel à fonctions diverses, et conglobèes qui servent à la fabrication de la lymphe, laquelle, dit-il, provient des restes des esprits animaux des différents viscères, des muscles, etc., en sorte qu'elle est aussi diverse que ses sources mêmes. Qui ne voit que par « ces restes des esprits animaux » il faut entendre la substance usée de nos organes?
En physiologie, Sylvius a fait des choses plus importantes. D'abord, il a parfaitement décrit le trajet du chyle et de la lymphe et fait voir que les vaisseaux blancs du foie, considérés à tort comme des chylifères, sont de véritables lymphatiques. Ensuite, par son enseignement et ses expériences, il a contribué puissamment à répandre et à fortifier la théorie harveyenne de la circulation sanguine. Lorsque Sylvius ouvrit ses cours d'anatomie, la controverse s'était emparée des immortels travaux de Guillaume Harvey et dans toutes les écoles la chaire retentissait des bruyantes attaques dirigéescontre l'illustre physiologiste. Hiolan s'était fait à Paris l'adversaire passionné
SYLVll s ET L'jATllOGHl.MIE. 291
de la nouvelle thcoi'ie du Motus circularis. Dans les autres universités, la résistance venait également des maîtres les plus autorisés. Tandis que ceux dont le siège était fait se refusaient à l'évidence, Sylvius avec sa justesse d'esprit et sa droiture d'intentions reconnut la vérité et l'cnsei^ gna. Il répéta les expériences île Harvey, ajouta des dis* positions nouvelles, destinées à rendre plus palpables les phénomènes circulatoires, et parvint de la sorte à faire passer sa conviction, non-seulement dans l'esprit des élèves, toujours ouvert au progrès, mais môme dans celui de quelques professeurs de bonne foi. C'est ainsi qu'il ramena l'un de ses éminents collègues Valœus et qu'il en fit l'un des plus vaillants champions de la grande vérité désormais acquise à la physiologie.
Le premier, je crois, Sylvius a reconnu le rôle sanguificateur de certains viscères appelés aujourd'hui glan* des sanguines. Il accorde aux glandes rénales {capsules surrénales) et trachéale [corps thyroïde) la faculté de produire une humeur particulière qui va se mêler au sang» Il en est de môme du thymus dont le véritable usage demeure inconnu et sur lequel Sylvius appelle l'attention des physiologistes.
Acceptant les résultats anatomiques annoncés par Malpighi sur la structure et les fonctions du foie, Sylvius fait cependant des réserves et se demande s'il ne peut pas remonter quelque chose desacmz dans les ramuscules de la veine-cave aussi bien que la bile coule des canalicules vers le tronc cholédoque et, par le pore biliaire, dans l'intestin* En d'autres termes, il considère, jusqu'à démonstration du contraire, le foie comme jouant le double rôle d'une glande sécrétoire et d'une glande sanguine. La découverte de la fonction glycogéniquc est venue lui donner raison.
Décrivant la rate, il remarque que cet organe tient au cerveau par les nerfs, au cœur par les ailère^,
292 CONFÉIVENCES 111ST01U(JU1«.
au foie par les veines; mais de conduit excréteur, point. La rate n'ayant rien d'analogue à l'uretère ni au canal cholédoque, il en conclut qu'elle ne peul rien distraire du sang et qu'elle ne saurait avoir d'autre usage que de modifier le sang lui-môme en introduisant une matière telle^ dit-il, qu'un ferment ou une teinture^ pour parler le langage des chimistes, laquelle matière facilite et accélère la transformation du chyle en sang. Pour ce qui regarde la physiologie de l'appareil splénique en particulier, je ne connais rien qui me satisfasse davantage. Quant à la doctrine générale des glandes hémato-poïétiqucs, ce passage la renferme explicitement. Cependant ces idées rationnelles excitèrent la verve railleuse des anti-Sylviens qui par dérision donnaient à l'auteur le surnom de patron de la rate. Loin de s'en fâcher, ce u titre, dit Sylvius, me flatte )) plus qu'il ne m'oifense ; car je pense avoir bien mérité » de la science si j'ai découvert et mis en lumière l'usage » vrai d'un viscère important. » Yous serez^ messieurs, de son avis.
Je trouve encore chez le père de l'iatrochimic une idée ingénieuse qui, comme la précédente^ semble avoir échappé à tous ses lecteurs, bien qu'elle révèle de sa part un rare talent d'observation et d'analyse. Il a fallu, vous le savez, arriver jusqu'à ces derniers temps pour assister à la distinction entrevue par Darwin et formellement établie par Gcrdy et M. Beau entre la sensibilité pour la douleur et la sensibilité tactile proprement dite. Encore peut-on se demander si la sensibilité douloureuse ne serait pas simplement la sensibilité tactile exaltée ou pervertie. Mais ce qui ne peut être contesté, selon moi, c'est que les impressions que nous recevons par les corps chauds ou froids sont essentiellement différentes de toutes celles qui arrivent aux organes du tact. Eh bien ! Sylvius a distingué le sens do la chaleur du
SYLVIUS ET l'iatroghimie. 293
sens tactile proprement dit. Il montre que la sensibilité pour la chaleur peut persister en l'absence de la sensibilité tactile ou malgré la perversion de cette dernière et qu'elle peut être abolie ou diminuée bien que le tact soit conservé. N'est-il pas étonnant qu'une notion si exacte et si bien formulée se soit perdue pendant deux siècles? Il faudra combler cette lacune en inscrivant la thermesthésie dans nos traités de physiologie.
En pathologie, Sylvius se montre observateur sagace, théoricien ingénieux, généralisateur éminent. Par exemple, on trouve déjà dans ses œuvres la mention des calculs d'origine muqueuse dans les glandes salivaires et la trachée artère. Ailleurs [De rnethodo medendi), il donne du même coup la théorie de l'infection purulente et celle de l'endocardite ulcéreuse. Selon lui, la vie n'est pas en péril par cela seul que le sang s'est arrêté dans un vaisseau, ni môme parce qu'il s'est transformé en pus, « mais^ dit-il, si ce sang altéré retourne dans la circulation, il infecte et corrompt tout le reste et le rend impropre à servir à la nutrition et à remplir ses autres usages, en sorte qu'il survient le tabès et la mort. »
Les altérations des urines sont admirablement décrites pour le temps dans le traité De cachexià et dans quelques autres passages. Il signale le diabète avec ses conséquences et l'on croit trouver en plusieurs endroits des détails descriptifs se rapportant aux urines albumineuses. Ne fait-il pas allusion aux urines mousseuses par excellence lorsqu'il parle du son ou de la crépitation que font entendre certaines urines? Ne s'agit-il pas d'albuminurie quand il insiste sur la permanence de l'écume et donne ce caractère comme signifiant la présence d'une matière catarrheuse ? Plus loin, il attribue les bulles persistantes à une humeur acide et salée qui remplit le sang, alourdit la tête et passe dans les veines. Il n'est pas jusqu'î\la doctrine de l'urémie dont on ne découvre les
'29^1 CONFÉnENOES JIISTORlQrES.
premiers indices chez Sylvius. Voici ses propres expressions ; Urina si non mfficienter secerncUw\ atque in san^ gxiine stagnet, noxas necessario adfert^ illumque inficit et qualitatibus viiiosis inquinat^ imdè nutritio fit vitiom^ hoc fist cacJiexia,
Au reste, Sylvius ne commet pas l'erreur de croire que l'urine soit une création de la glande rénale, Pour lui, les matières qui troublent les urines et s'en précipitent sont formées dans le sang et non dans les reins qu'elles traversent simplement ainsi que la sérosité {cum lotio tamen pcr renés transeuntes). Précédemment, il avait écrit dans le Traité de la peste : qne les qualités de l'urine sont diverses comme celles du sang d'où elles procèdent, môme à l'état de santé. Il a plus d'une fois montré h ses auditeurs que Turine diffère selon qu'elle a été sécrétée avant ou après le repas. La diflerence dépend du chyle introduit dans la circulation. Eh bien ! la médecine scientitique reprend et démontre actuellement ces propositions du père de l'iatrochimie.
Mais, messieurs, j'étonnerai beaucoup tous ceux qui n'ont formé leur opinion sur le grand chimiâtre que dans les articles de ses détracteurs, en leur apprenant que Sylvius est probablement le promoteur de l'ensei^ gnement clinique. Je n'ignore pas l'usage antique d'exposer les malades devant leurs demeures afin que chaque passant pût leur donner son avis. J'accorde même qu'il est arrivé plus d'une fois que de braves gens, bien intentionnés, mais fort ignorants, se soient consultés d'urgence sur le meilleur parti à prendre; mais, s'ils avaient la conscience de leur ineptie, le plus souvent, j'aime h le croire, ils ont dû se séparer en adressant une humble prière à Esculape ou bien à la déesse Hygie. Etait-ce de la clinique? Non. Je n'accorde pas davantage ce titre à l'enseignement donné à leurs adeptes par les prêtres d'Apollon. La clinique méthodique est une création
SYLVIUS ET l/rATROCHIMIE. 295
moderne, et notre héros en est certainement sinon l'unique inventeur du moins l'un des premiers instaura* teurs.
Ainsi qu'il nous l'apprend dans son E pitre apologétique anti'deusingienne , Sylvius , inaugurant une méthode (( inusitée à Leyde et probablement ailleurs » , menait pour ainsi dire par la main ses disciples dans les sentiers de la pratique médicale. Tous les jours il les conduisait dans le Nosocome public et chacun, procédant en sa présence à l'interrogatoire et à l'examen des malades, émettait sur le cas un avis motivé. S'il y avait dissentiment entre les élèves, le maître intervenait pour remettre les faits dans leur véritable jour, rectifier les erreurs d'observation ou de logique^ et formuler son propre jugement. Les jours suivants, il mettait en parallèle le traitement prescrit avec les modifications apparentes du mal et contrôlait les avis antérieurement énoncés a jusqu'à ce que, dit l'auteur, les malades rendus à la santé sortissent joyeux ; ou que, cédantà leur destin, ils mourussent, nous laissant leurs cadavres à examiner. )^ Dans ce dernier cas, la nécroscopie venait donner tort ou raison à qui de droit.
Sylvius, paraît-il, a ouvert dans ce but plus de trois cents sujets et, quoiqu'il soit venu après Mondini et Vésale, on peut à bon droit le considérer comme l'un des fondateurs de l'anatomie pathologique. Au reste ses dissections ont été fructueuses, car elles lui ont permis de tracer une description exacte de la lésion caractéristique de la phthisie pulmonaire « consistant en tubercules glanduleux, petits ou gros, augmentant avec le temps, aboutissant à la fonte purulente et héréditaires dans certaines familles. » Le clinicien consommé se révèle dans les passages suivants : a J'ai vu assez souvent, dit Sylvius, l'abus de l'esprit de vin et des liqueurs spiritueuses produire un ictère suivi d'ascite, et le plus souvent mnr-
tel.)) Yoilà, en deux mots, l'histoire de la cirrhose alcoolique. Ailleurs, il remarque que le mucus bronchique n'engendre pas facilement un son, « à moins que ce ne soit dans l'asthme, quand l'air traversant difficilement la pituite dans la trachée-artère produit un sifflement ». Si la découverte du bruit de succussion remonte à Hippocrate, il faut convenir pourtant que Sylvius a fait l'un des premiers de l'auscultation à distance.
Arrivons au point capital, c'est-à-dire à l'exposition de la doctrine iatrochimique, plus habituellement nommée chimâtrie ou chémiâtrie (de xw^'^^i chimie; I arptxyj, médecine), expression toujours prise en mauvaise part, et dont beaucoup de gens semblent vouloir oublier les racines afin de lui faire signifier: idolâtrie pour la chimie. C'est pourquoi je donne la préférence à la dénomination, d'ailleurs plus correcte, d'Iatrochimie.
Sylvius, persuadé que les éléments constitutifs de nos organes et de nos liquides sont semblables à ceux qui existent en dehors des organismes vivants et obéissent en partie aux mêmes lois, commence par établir autant que possible la composition chimique de nos humeurs, et s'efforce de comprendre à l'aide des actions moléculaires déjà connues de son temps les phénomènes normaux et morbides. Le principe est incontestablement juste, le but est plausible : il s'agit seulement de savoir comment le principe a été appliqué et jusqu'à quel point le but a pu être atteint.
Prenons quelques exemples. La bile est, pour Sylvius, uncomposé de beaucoup ôe se II ix (vieux dilué dsiusunepetite quantité d'eau et mêlé intimement avec de l'huile et de l'esprit volatil. Or, pour les chimistes modernes la bile n'est guère que cela, puisqu'elle peut être représentée essentiellement par du choléate de soude, c'est-à-dire par la combinaison d'un acide gras avec l'alcali de la lessive par excellence. De même Sylvius donne une idée passa-
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blement juste de la composition du chyle, de la salive et du suc pancréatique. Il va jusqu'à reconnaître l'étroite analogie de ces deux dernières sécrétions. « Pancreaticum succum naturalem nifiil vel parùm a saliva differre putnmus. )) Du reste, dans l'opinion de l'auteur,* la salive sert moins h humecter la bouche et le gosier qu'à provoquer dans l'estomac la confection d'un nouveau ferment. Ce rôle stimulant du liquide salivaire par rapport à la sécrétion gastrique est démontré par l'expérimentation récente.
Van Helmont avait imaginé les ferments. Sylviusdistinguenettementla fermentation de toute autre action chimique, accompagnée de dégagement de chaleur et de production de gaz. Il assigne à toute fermentation les conditions suivantes : le ferment, la matière fermentescible, de l'eau, de l'air, et une température moyenne. Nous ne dirions pas autrement aujourd'hui ; seulement, avec M. Pasteur, nous pénétrerions plus avant dans la connaissance de la nature des ferments et de leur mode d'action. Faisant à la chymification ou plutôt à la chylification^ c'est ainsi qu'il la nomme, l'application de ces données préalables, Sylvius établit que la digestion n'est autre qu'une fermentation, de même que la putréfaction n'est qu'une fermentation fétide. C'est, en effet, le dernier mot de la science. Maintenant, que Sylvius ait eu tort de faire résider uniquement le ferment dans la salive, j'en conviens; mais s'il n'a connu qu'une moitié de la vérité, il s'était avancé aussi loin que possible dans la bonne voie.
Sylvius est moins heureux quand il cherche à établir que le sérum sanguin, naturellement insipide dans l'immense majorité des hommes, est au contraire sous-salé chez la moitié environ des habitants de la Belgique. Certes, voilà une différence de race à laquelle la Société d'anthropologie n'eût pas songé, et dont la réalité ac-
tuelle ne saurait être admise par personne. Existail-elle au xvix'' siècle ? Le fait paraîtra tout aussi invraisemljlable, à moins d'admettre un reste ù' acrimonie chez ces incorrigibles Saxons qui, plusieurs fois battus et décimés, toujours frémissants sous le joug, furent enfin, pour leur punition, transplantés par Gharlemagne de la Ghersonèse Gimbrique dans les polders de la Flandre.
Ceci nous amène à parler de la doctrine des acres, si bafouée, si méprisée et pourtant si vivace, puisque les médecins lui empruntent encore quelquefois son langage.
Après avoir reconnu dans l'économie humaine l'existence des principes minéraux et des composés obtenus par la chimie, Sylvius fut conduit à penser que la présence ou bien l'excès relatif ou absolu de certaines matières devait jouer un rôle important dans les altérations de la santé! Il en résultait suivant lui l'àcreté des humeurs. Et, comme il avait remarqué que « tout ce qui est acre ou caustique (mordax), comme le feu est, soit un esprit acide, soit un sel lixivieux ou, pour parler comme Pline, une lessive (/ïx/y/«m) », il conclut à la division des acres en alcalins et acides,
Borner à ces deux classes les agents morbiflques, faire reposer toute la pathogénie sur l'intervention des seules substances acides ou alcalines dont l'affinité reste inassouvie et le pouvoir chimique redoutable, c'est assurément fonder sur une base étroite un système exclusif. Vouloir déduire toutes les explications de ces principes restreints, c'est se condamner à n'embrasser qu'une partie des faits ou bien à faire violence au plus grand nombre. Que Sylvius soit tombé dans ce travers ; que, plus d'une fois, après avoir dessiné son cadre, il ait cédé au besoin de combler par des dissertations théoriques le vide laissé par les résultats expérimentaux, je n'oserais le nier. Mais, en sacrifiant aux exigences du svstème
SYLVIUS ET l'iatrochimte. 299
il n'a jamais entièrement perdu de vue la saine observation, et ce serait h tort qu'on voudrait condamner en bloc tout ce qui ressortit à la doctrine de l'acrimonie.
Bien comprise, cette doctrine s'adapterait encore à plusieurs parties importantes de la science actuelle. Éloigner Taccessoire, c'est-à-dire les qualités alcalines ou acides des substances dont la présence ou l'excès caractérise certains états morbides, aussitôt la diathèse urique, les diabètes albumineux et sucré, l'hypérinosc et tant d'autres viennent se ranger à titre d'espèces dans la grande classe imaginée par Sylvius,
La doctrine des acres se prêterait sans effort à ces introductions, conformes à son principe, ainsi que le prouve le passage suivant de VEpître apologétique. Sylvius, se plaignant des mauvaises querelles qui lui ont été suscitées, constate que l'une des principales consiste h soutenir que tous les vices des humeurs se réduisent à la. pléthore et k la cacochy mie : c'est-à-dire à l'excès du sang ou de la lymphe. Et, de même que la saignée fait cesser la première, de même une évacuation séreuse est l'unique remède à la seconde. Cependant, ajoute Sylvius, il y a en outre V intempérie^ dont il faut tenir compte et que ne modifie pas une simple évacuation. Or cette intempérie, synonyme d'àcreté, défraie actuellement presque seule la chimie pathologique. L'idée iatrochimique est donc beaucoup plus large et plus rationnelle qu'on ne serait porté à le croire, si Ton prenait à la lettre les expressions favorites de son auteur.
En général, messieurs, pour bien saisir la pensée de nos prédécesseurs, il faudrait préalablement composer un glossaire fixant la valeur exacte des termes dont ils font usage. Souvent les mots primitifs traversent les siècles sans altérations grammaticales; mais l'époque et les idées régnantes en modifient le sens à ce point, qu'il suffit de leur attribuer leur signification récente
dans un texte ancien pour rendre ce dernier ridicule ou incompréhensible.
J'exprime ici le vœu que l'un de nos savants confrères, livré à l'étude exclusive de la littérature et de la philosophie médicales, nous donne un dictionnaire des variations de la langue technique, depuis son origine jusqu'à nos jours ; ce serait le meilleur moyen de rendre profitable à tous la lecture des anciens maîtres.
On a reproché au chef de l'iatrochimie d'avoir composé un roman sur les effets des acres acides et alcalins. Cependant il s'en faut que tout soit chimérique dans cette exposition, dont plusieurs chapitres viennent d'être justement réédifiés. Vacescence n'est-elle pas directement issue de l'acrimonie acide et l'assertion de Sylvius relativement à l'influence des acides des premières voies sur la production de l'épilepsie n'est-elle pas confirmée par des observations ultérieures?
A part certaines exagérations, la thérapeutique de Sylvius n'est pas davantage une œuvre de pure fantaisie. Les absorbants conviennent réellement aux cas pour lesquels ils sont recommandés et leur importance s'accroît tous les jours. De même, la médication- acidulé réussit dans les affections contre lesquelles il l'a préconisée. D'ailleurs Sylvius reconnaît d'autres indications que celles de corriger les acres les uns par les autres.
La saignée, les purgatifs, les sudorifiques, les corroborants, etc., sont des moyens qu'il mettait fréquemment en usage. Enfin, il a parfois oublié la dichotomie pour se rapprocher de la simple observation. C'est ainsi qu'il oppose aux diurétiques acides non pas les inévitables alcalins, mais les diurétiques aromatiques^ plus efficaces contre les hydropisies.
Au demeurant, Sylvius appartient à l'école des libres observateurs, plus soucieux de la réalité naturelle que de l'autorité magistrale. Rarement il invoque le nom d'Hip-
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pocrate ou de Galien ; mais, en revanche, il rencontre à chaque instant sous sa plume des faits nouveaux et des vues originales. A la lecture de ses œuvres, les érudits ni les ontologistes ne trouveront leur compte. Avec quel souverain mépris il parle des rhéteurs et des pédants de la médecine ! C'est aux cliniciens qu'il s'adresse et non aux docteurs de la chaire (doctoribus cathedralibus). Aux compilateurs de son temps il jette ces paroles dédaigneuses : « La plupart^ ignorant ce dont ils parlent en termes si obscurs et si confus, pensent avoir assez fait en citant les anciens et les modernes à propos de choses qu'ils ne comprennent pas. )) « Il y a pourtant, dit-il, cette différence entre les vrais et les faux savants : que les premiers sont utiles à la future république, tandis que les autres sont non-seulement inutiles, mais deviennent nuisibles en s'opposant à la vérité comme au bien général. »
Aux partisans de l'entité essentielle des maladies, il ne réserve que regrets et déceptions; car ses divers traités sont plutôt des chapitres de sémiologie ou de pathologie générale que des descriptions d'espèces nosologiques absolument distinctes. Pour rendre compte des troubles morbides, il n'imagine pas un ordre de choses entièrement nouveau, gouverné selon des lois exceptionnelles et pour ainsi dire métaphysiques; c'est à la physiologie qu'il demande ses explications. Quant à son étiologie, il l'emprunte aux agents naturels, aux conditions climatériques ou hygiéniques, invoquant la colère divine alors seulement que les causes observables lui font défaut.
Partout, la physiologie pathologique substituée avec avantage aux vagues conceptions des nosologistes et des animistes. « Nul ne fera de la médecine avec art, dit notre héros, s'il ignore les causes prochaines et éloignées des lésions de fonctions. Et, personne, à son avis, ne
oO'i CONFERENCES HlSTOllIOUES.
connaît ces causes s'il ne sait d'avance ies parties dans lesquelles les fonctions s'exécutent et les conditions de leur réalisation. L'anatomie est le fondement de toutes ces connaissances, n
La spécificité morbide est si loin de son esprit, que dans le l^raité delà peste Sylvius assimile les symptômes de la maladie aux effets qui seraient produits par le sel vo* latil ou un acide acre, notamment par l'arsenic. L'idée de comparer les maladies artificielles aux spontanées est donc de deux siècles antérieure à Hahnemann.
Tel est l'exposé sommaire des doctrines de Sylvius, souvent critiquées à juste titre, plus souvent attaquées à tort, parce que faute d'avoir la clef de sa langue on n'en comprenait pas l'esprit.
Homme d'initiative et de progrès, Sylvius a projeté la lumière dans toutes les voies de la médecine. Ne voir en lui que le père de la chimiâtrie, c'est désormais négliger sciemment plusieurs des grands aspects de cette imposante figure. Anatomiste habile, physiologiste ingénieux, pathologiste et clinicien profond, tour à tour analyste délicat ou généralisateur élevé, toujours observateur sagace, Sylvius a droit à toute notre admiration. Si l'erreur se mêle trop souvent à la vérité dans ses œuvres, soyons indulgents en souvenir de Tétat abject dans lequel la médecine végétait encore au commencement du XYii® siècle, lorsque Sylvius entreprit avec des moyens limités de nettoyer cette étable d'Augias^ ce bourbier d'ignorance, ainsi qu'il rappelle. Si, malgré sa profession de foi baconieiine, a Omnis veritas in medicinû et pkysicà ab expevientià », les inductions chimiques ont été quelquefois forcées, si les applications de cette science à l'art de guérir ont été prématurées, du moins l'auteur de l'iatrochimie a-t-il eu le mérite incontestable de doter la médecine d'une méthode rationnelle et féconde
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(|ui devait de nos jours porter tant et de si excellents fruits.
Avec les grands travaux accomplis récemment en chimie physiologique et pathologique, nous lui devons en partie les brillantes conquêtes de la physiologie moderne, les progrès plus modestes de la pathologie et jusqu'à l'avancement de la thérapeutique : but suprême de nos efforts.
J'aurais voulu, messieurs, pouvoir dérouler ici le tableau complet de l'évolution des idées iatrochimiques. J'en aurais trouvé l'origine dans les quatre éléments devenus pour Hippocrate, les types des quatre humeurs et des quatre tempéraments : dans la théorie du fuligosanguinis de Galien; dans les premières applications de l'alchimie à la médecine tentées par Rhazès le Grand. Nous aurions vu ces mêmes idées se développer durant la période de la renaissance des lettres et des sciences, revêtir une forme plus arrêtée dans l'enseignement et les écrits de Sylvius, se propager sous les successeurs de ce grand homme, à l'école de Leyde, et ses adhérents, dans les autres universités de l'Europe, puis s'éclipser un moment pour reparaître et resplendir davantage, à mesure que la chimie s'est perfectionnée et que la physiologie, resserrant de plus en plus le domaine des actes irréductibles aux lois de la nature physique, a fourni une base expérimentale plus large et plus solide à la médecine vraiment scientifique.
Mais l'heure me presse; à peine me reste-t-il assez de temps pour vous dire quelques mots de deux hommes remarquables à différents titres, et qui ont pris une part considérable au succès de la doctrine iatrochimique : je veux parler de Paracelsc et d€ Van Helmont.
Singulière destinée que celle de Paracelse ! C'est pour les uns, un ignorant arrogant, un charlatan effronté et dépravé. Pour les autres, un génie méconnu, un réfor-
mateur sublime, le Luther de la science. Pour moi, c'est un personnage étrange,
et qui n*a mérité
Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.
Une grande intelligence enveloppée de nuées obscures d'où s'échappent par intervalles des éclairs de raison et de bon sens : un esprit rempli d'audace et d'orgueil, toujours en révolte contre quelqu'un ou quelque chose; animé d'une haine instinctive contre toute autorité et possédé du besoin de la domination. A la fois tribun et despote.
Ardent à la controverse, Paracelse voyageait moins pour apprendre que pour lutter : pour enseigner que pour chercher des occasions de succès auprès de la multitude qu'il haranguait en langue vulgaire, sur la place publique. Ne respectant rien de ce qui est respectable, n'épargnant personne, disant pis que pendre des médecins et de leurs compagnies savantes « Academiœ latronumsimiles, » il était parvenu à se faire des ennemis nombreux et puissants contre lesquels sa popularité ne le protégeait pas toujours efficacement.
Dans ces conditions, il devait être et il a été mal jugé par ses contemporains. Au lieu de discuter ses opinions on lui reprochait durement son intempérance et ses habitudes crapuleuses. Mais qu'importe la matière du levier s'il nous aide à soulever le monde? Or^, c'est à Paracelse qu'est dû le premier entraînement vers l'application de la chimie à la médecine, c'est à lui que revient la distinction des médicaments spécifiques, distinction juste en un sens restreint. C'est lui encore qui a préconisé les quintessences, c'est-à-dire les principes actifs des drogues, dont les alcaloïdes végétaux sont devenus plus tard les types parfaits. C'est lai enfin qui a doté la thérapeutique de quelques agents minéraux, notamment du tartre stibié,
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èubstance héroïque dont lintroduction clans la pratique excita la réprobation des conservateurs d'alors et la bouillante indignation de Guy Patin. « Quelle honte ! dit ce railleur spirituel et caustique en parlant d'une réimpression des oeuvres de Paracelse, quelle honte qu'un si méchant livre trouve des presses et des ouvriers! » Nous savons maintenant ce qu'il faut penser de cette boutade.
Tout autre que Paracelse se montra Van Helmont. Sans chercher ni le fracas des controverses, ni l'enivrement des succès oratoires, le seigneur de Mérode goûta le plaisir moins amer des travaux du cabinet et du laboratoire. Ni frondeur, ni agressif contre les personnes, il vécut paisiblement dans sa retraite, livré aux spéculations d'un esprit ingénieux, transcendant môme, mais enclin au mysticisme.
Van Helmont adopta en partie les idées et la méthode de Paracelse, seulement il les accommoda à son génie. Paracelse ne voulait pas s'aventurer beaucoup au delà des choses sensibles. Van Helmont^, au contraire , ne demandait à l'observation qu'un thème pour le développement de sa pensée. Ses écrits, pleins de larges aperçus, de vues neuves et parfois bizarres, piquent la curiosité et soutiennent l'intérêt malgré l'obscurité fréquente de la pensée et les difficultés d'un langage abstrait, semé de néologismes. C'est là par exemple que nous trouvons pour la première fois le mot gaz, dont l'usage est devenu vulgaire dans toutes les langues du monde civilisé. On lira avec fruit le Traité de la Peste, où se rencontrent de singulières révélations sur l'origine de la syphilis; plusieurs passages où l'auteur parle delà sève animale, désignée sous le nom de latex, et des ferments dont il a conçu le premier l'existence, et surtout ceux où il fait à la médecine l'application des connaissances chimiques ayant cours de son temps ou introcoNF. HisT. — 1865. 20
duites par lui dans la science. Mais l'un de ses meilleurs titres de gloire est assurément d'avoir, avant tout le monde, employé la balance dans les expériences de physiologie végétale.
Si le génie ne nous avait pas habitués à de telles contradictions, on s'étonnerait de voir cette recherche d'exactitude mathématique chez un homme que son imagination transporta souvent dans les sphères de la métaphysique la plus nébuleuse. Veut-on la preuve de cette tendance ultra-spiritualiste? Je rappellerai que, partisan des générations spontanées, Van Helmont voit partout des archées ou esprits occupés à s'emparer des " débris de matière organique pour en faire le substratum 4e leur existence matérielle, à peu près comme les pagures abritent leur queue délicate dans les coquilles abandonnées.
Tels sont les deux principaux précurseurs de Sylvius. Il ne serait pas moins curieux de suivre les développements et les transformations de la doctrine dans les successeurs du chef de l'iatrochimie : Boerhaave, Thomas Willis, Oswald GroU et tant d'autres. Ce serait surtout un attrayant spectacle que celui de la perfection relative à laquelle sont parvenues certaines parties de la physiologie et de la médecine, grâce aux merveilleux progrès d'une science qui marche à pas de géant. Je renonce à vous en faire jouir; mais je ne puis me séparer de vous^, messieurs, sans répondre à quelques-unes des accusations générales portées contre les iatrochimistes.
On a prétendu qu'ils ne tenaient compte que des liquides de l'économie, réduisant les solides au rôle d'une cornue inerte. Rien n'est plus injuste. Sylvius comprenait comme nous l'importance des organes, ainsi que le prouvent ses opinions sur les glandes hématopoétiques et sur l'origine des humeurs provenant de la dénutrition.
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On a dit encore que, dans leur manière de voir exclusive, l'étiologie se bornait à une altération primitive et spontanée des liquides. Je m'en réfère sur ce point à la sentence de Paracelse : « Humores à morbis sunt, non morbi ab humoribus. »
Enfin, les écrivains qui se piquent de spiritualisme ont accablé les iatrochimistcs sous les épithètes de matérialistes et d'athées. La figure ascétique, la piété fervente et le mysticisme de Van Helmont protestent hautement contre cette accusation perfide.
Au reste, chimistes et chimiâtres ont été confondus dans les mêmes insultes, parce qu'ils sont en efïét solidaires les uns des autres. Guy Patin n'a-t-il pas appelé la chimie : a la fausse monnaie delà médecine »; n'a-t-il pas osé dire que la plupart des livres de chimie ne valent rien qu'à faire des enveloppes chez les épiciers : « Ut sint thuris piperisque cucullus » ? La chimie n'en est pour cela ni moins vraie ni moins prospère. Il y a longtemps que le bon sens public a fait justice de ces vaines déclamations des ignorants ou des rétrogrades.
Quant à l'iatrochimie, elle paraissait naguère condamnée sans appel; mais l'heure de la réparation a sonné ; et nous, qui sommes édifiés sur ses mérites et qui bénéficions de ses efforts, nous serions coupables d'une noire ingratitude en ne revisant pas le jugement inique du dernier siècle.
Non, messieurs, les prérogatives de Tâme ou de la vie n'ont rien à redouter de l'immixtion des forces moléculaires dans l'explication des actes qui s'accomplissent au sein des êtres vivants. Bien plus, ces phénomènes ne peuvent être compris qu'à Faide des connaissances physico-chimiques. Nous sommes déjà loin de ce temps où la chaleur animale passait pour une émanation directe du principe vital. L'admirable théorie de la calorification, émise par Lavoisier, a dissipé sans retour
cette illusion d'un autre âge. L'homme, au point de vue de la production de sa chaleur, est assimilable à une locomotive, disait ici môme, il y a vingt-trois ans, l'un de nos plus éloquents professeurs. Et cette vérité brille d'un éclat toujours plus vif à mesure que la science concentre sur la physiologie positive ses lumineuses clartés.
Le progrès, messieurs, est du côté des Dumas et des Lavoisier; vous n'y faillirez pas.