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DOUZIÈME CONFÉRENCE

PAR M. AXENFELD.

Jean 1¥ier et les Sorciers.

Choix du sujet. — Intérêt que l'étude do la sorcellerie offre au médecin.

(( Pourquoi Wier ? Pourquoi les sorciers 1 — Que vient faire ce nom presque ignoré, perdu au milieu de toutes les gloires de la Renaissance? Et quel rapport peut-on établir entre la médecine et la sorcellerie ?»

Voilà, messieurs, des questions que plusieurs d'entre vous ont dû se faire, en présence du titre hétéroclite qui annonce la conférence de ce soir; aussi je sens combien j'ai besoin tout d'abord de justiGer, sinon d'excuser le choix de mon sujet.

C'est vrai; Jean Wier n'est pas ce qu'on nomme^ un peu prétentieusement à mon avis^ « un prince de la science » : c'en est un bourgeois, tout au plus un notable. Mais cet homme, d'un génie médiocre, eut l'esprit singulièrement courageux; il eut le culte de la raison en un temps où les plus sages extravaguaient, et la passion de

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la justice quand, autour de lui, les meilleurs étaient injustes et féroces. Bon sens, bon cœur, voilà tout le mérite de Jean Wier, et c'est assez pour mettre comme une auréole à cette figure de second plan. D'ailleurs les figures de second plan ont plus d'importance qu'on ne leur en soupçonne; quelques-unes personnifient mieux, caractérisent plus intimement une époque que telle illustration de premier ordre.

Autrefois, messieurs, on écrivait l'histoire de France par les rois; quand on avait raconté la vie de tous les souverains, depuis Dagobert jusqu'à Louis XVI, on se tenait pour satisfait; à bien plus forte raison si l'on y avait joint quelques récits de batailles ou de conquêtes. Mais un jour on s'aperçut que dans l'histoire ainsi faite on n'avait tenu compte ni du progrès des idées, ni du perfectionnement des institutions, ni du changement des mœurs, en un mot qu'on avait perdu de vue l'objet le plus essentiel de cette étude, savoir : la marche de la civilisation, l'état des esprits dans les générations qui se succèdent; et alors il a fallu tout recommencer sur nouveaux frais.

Nous risquerions de môme de lire bien mal et bien superficiellement les annales de la médecine, si nous y cherchions seulement la biographie de nos systématiques, de nos inventeurs, de nos polémistes. Que de choses il nous resterait à explorer ! Gomme nous serions désireux de savoir encore ce que la généralité des médecins pensait, sentait, disait à telle époque donnée, — quelle influence la médecine a subie de la part du milieu social environnant, — quelle action elle a exercée à son tour. A tous ces points de vue, j'espère vous montrer que la vie et l'œuvre de Jean Wier offrent un réel et très-vif intérêt.

Quant à la sorcellerie, son nom fait sourire aujourd'hui. Qu'en reste-t-il en effet? De la cendre de bûchers, de la

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poussière déjuges; rien. A peine si dans les campagnes quelque « désempicasseur )> se laisse prendre en flagrant délit de médecine ou de vétérinaire mystique; ou si, dans les salons, se rencontre un médium donnant aux badauds du liigh-life des séances de métaphysique amusante. Voilà à peu près, avec le somnambulisme et les tables parlantes, les derniers vestiges de ce qui fut autrefois une puissance redoutable. Et toutefois, môme aujourd'hui, oîi la sorcellerie ne prétend plus guère à notre croyance, elle appelle encore notre curiosité et mérite notre attention.

Quand ce ne serait d'abord qu'à titre de calamité mémorable ! L'échafaud en permanence pendant plus de trois cents ans; des êtres humains sacrifiés par dizaines, par centaines de mille, — c'est quelque chose; cela place la magie sans trop de désavantage à côté des épidémies les plus meurtrières et des guerres les plus glorieuses. La fonction du médecin, partout et ^toujours, n'est-elle pas de compter les morts et de faire le total des souffrances endurées?

Il y a plus : notre science, comme la plupart des autres, peut gagner quelques données utiles à ces recherches rétrospectives. On trouve des parcelles d'or dans cette gangue impure. Souvenons-nous que la chimie a eu pour débuts les illusions et les duperies du Grand- Œuvre; que l'astrologie des devins a préludé à l'astronomie des savants. Et la pathologie également, la pathologie mentale surtout, feuillette avec profit les vieux grimoires. Un médecin de nos jours, M. Calmeil, a composé un livre excellent qui, sous le titre de Recherches historiques sur la folie, ne fait autre chose que résumer la plupart des procès de sorcellerie (livre qui, je ne crains pas de l'avancer, eût eu jadis les honneurs d'un auto-da-fé...). Par exemple, je suis moins convaincu, malgré l'affirmation d'un illustre écrivain, que les sor-

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cières aient eu une grande part dans la fondation de notre thérapeutique, bien qu'on s'accorde à leur attribuer la connaissance de quelques calmants, et spécialement des solanées vireuses.

Puis, quel spectacle, messieurs, quel enseignement dans ces erreurs si fortement enracinées, dans ces vérités si lentes à éclore, dans ces abstractions d'inoffensive apparence qui aboutissent tranquillement à des atrocités, dans ces syllogismes qui se hâtent vers la conclusion suprême : le meurtre légal! — En vérité, le Moyen- Age et la Renaissance dansent devant nous la danse des ilotes; ils sont faits pour dégoûter de tous les fanatismes. Époques maudites, où personne n'était dans son rôle; ni le théologien qui exterminait au nom de l'Infinie Miséricorde; ni le juge qui appliquait sans trouble un code de sang abrogé

depuis plus de mille ans; ni le médecin Ah, l'on

souffre (car, à quoi bon l'histoire, si elle ne consacre la solidarité du bien et de l'honnête à travers les siècles, et si les fautes des aïeux ne deviennent pas le regret des arrière-neveux?), on souffre cruellement de voir la main du médecin (ou du barbier, n'importe !) dans la main du bourreau ; de voir que sa robe noire traîne pêle-mêle, hideusement, avec la robe rouge du tortionnaire; que son stylet explorateur marque d'avance les victimes pour les poinçons et les tenailles ! Mais aussi on pousse un profond soupir de soulagement quand on aperçoit un médecin, — notre Wier, — au premier rang de ceux qui se révoltent enfin au nom de l'humanité, qui osent nier un crime impossible, qui osent flétrir une justice inique, réfuter une sagesse idiote, démasquer une piété sacrilège. Homme vraiment héroïque ! Ce qu'il a fallu à Wier d'audace pour se lancer dans cette aventure, et de bravoure pour la mener à fin, nous avons une peine infinie à le comprendre, nous, hommes du

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XTX^ siècle. Essayons donc, par la pensée, de nous reporter au xvI^

îï.

Dichôlomie Ihéo-démohiaque (manichéisme), croyance générale au xvi« siècle. — Consé((iierices d* ceite doctrine.

La tâche n'est pas facile; la Renaissance, dont on vous a montré les beaux côtés, touche, par d'autres, au Moyen- Age, et le continue. C'est une période de transition, de crépuscule, avec des sommets qui rayonnent, mais encore toute plongée dans les ténèbres. Quand on cherche à s'orienter dans cette ère disparue, on n'y réussit qu'après bien des efforts. Il y a tel de ses événements qu'on dirait arrivé sur une autre planète, tant les faits, les hommes, le langage nous sont devenus étrangers; c'est à se demander si les dates ne nous trompent pas, tant ce passé parait lointain, perdu dans l'extrême barbarie. Et pourtant, c'était hier; les années de i|uelqûes vieillards mises bouta bout atteindraient au xv!*" siècle.

Entre toutes, l'histoire de la sorcellerie vous cause ce malaise douloureux, cette sorte de stupeur mêlée de pitié. On se croirait en proie à quelque affreux cauchemar. Rien n'y manque : la durée, fastidieuse au point de sembler interminable, — le grandissement fantastique des aspects, — l'impossible devenant un jeu, — l'abshrde cessant de faire objection, — tout s'y retrouve, jusqu'à l'érotisme; un érotisme monstrueux et vague, vague jusqu'à la nausée. Par moments, l'homme s'éveille à demi, se tâte et se rassure, ayant conscience qu'il rêve. Ou plutôt, non, ce n'est pas un rêve, c'est un véritable accès de délire. Les populations comme les individus semblent condamnés à traverser cerlaines périodes mor-

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bides : elles ont eu la lèjDre, heureusement guérie aujourd'hui; la syphilis, en voie de disparition; au xvi® siècle, la vésanie. Sans cela, sans ce grain de folie que les superstitions régnantes mêlaient môme aux plus nobles et aux plus claires intelligences, comprendrait-on, je vous le demande, qu'im Fernel, Fernel, le deuxième ou troisième Hippocrate, comme l'appelaient ses contemporains, dans son livre De abditis rerum caiisis, ait pu entasser doctement tant de sornettes ! qu'un Ambroise Paré raconte les exploits d'un diable domicilié dans le canal rachidien d'un de ses clients ! qu'un Wier (oui, notre Wier lui-même !) dise avoir vu certain sorcier disparaître dans les airs, aux yeux du peuple assemblé, tenant la queue de son cheval, tandis que la femme du thaumaturge suivait, pendue au pied de son mari, et la servante aussi, accrochée aux jupons de sa maîtresse ! Notez que, pour comble de prodige, à l'heure même de cette ascension, d'autres avaient vu le magicien sortir paisiblement par l'une des portes de la ville.

Ne rions pas, messieurs; calculons plutôt, d'après ces exemples, combien la croyance au pouvoir de Satan devait être générale dans les masses. Des deux principes qui, d'après le mythe hindou, gouvernent notre monde, l'un, Ormuzd, le génie du bien, baissait partout, l'autre, Ariman, le génie du mal, était triomphant. C'est le malheur des systèmes dichotomiques que l'un des plateaux de leur balance, trop chargé, finit à la longue par tout emporter. N'est-ce pas ce qui est advenu au Brownisme? D'abord les maladies sthéniques et asthéniques devaient se partager fraternellement la nosologie; mais bientôt l'on ne connut plus que faiblesse directe ou indirecte, et les remèdes stimulants furent seuls en vogue. Et Broussais aussi admettait, pour la symétrie, l'irritation et l'ab-irritation; mais, qui se souvient aujourd'hui de l'ab-irritation? Dans la pensée

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niêiiu' (liiréroniiateiii', elle n'eut jamais ([u'une existence nominale^ et vous savez comment il réduisit la pathologie à la phlegmasie, et la thérapeutique à la saignée.

Au xvi^ siècle, régnait un dualisme que personne ne voulait avouer; manichéens en dépit d'eux-mêmes, les savants voyaient le bon et le mauvais principe en kitte, et c'était le mauvais qui était vainqueur. Sans doute, dans le langage officiel, Ariman passait pour n'être que le vassal d'Ormuzd, le vrai maître; mais en fait, lui seul gouvernait. Il était le Cardinal-Ministre de ce Roi; il était le (( marquis de Buonaparte )> qui conquérait l'Europe par autorisation spéciale de Sa Majesté légitime. Le consentement du ciel, (( une jyste permission de Dieu )>, voilà effectivement la seule restriction que cette doctrine blasphématoire apportait à l'omnipotence du diable, u Dieu permet » non-seulement que les hommes les plus austères soient tentés et succombent; que la femme, naturellement faible et crédule, et, de plus, désespérée par la perte de ceux qu'elle chérissait {maxime a mœrore)^ ne sache pas résister aux obsessions de Satan et finisse par se jeter dans ses bras; a Dieu permet» encore que le fœtus dans le sein de sa mère soit dédié aux enfers, et que l'homme leur reste acquis; qu'une vierge vouée aux autels soit, dans le sanctuaire même, séduite et «possédée » par l'Impur et cela en expiation de son «peu

de foi )); quelquefois en expiation du « peu de foi o d'«ne autre ! car la société étant responsable dans chacun de ses membres, la faute de Pierre pouvait être « ivstement » punie sur Paul. Ceci me rappelle la sentence de ce juge chinois qui condamne à mort un tailleur pour le vol commis par un cordonnier; comme excuse, la ville ne possédait qu'un seul cordonnier, et elle avait deux tailleurs.

Pour revenir, comment tous ces grands casuites n'ont-ils pas été choqués de la contradiction qui existe

entre ces deux idées : la permission de Dieu et la culpabilité de Satan ? Ariman est pris chassant sur les terres d'Ormuzd, bien; n'a-t-il pas son permis en bonne forme? n'est-il pas parfaitement en règle? de quel droit vient-on le traquer, l'injurier, lui faire subir les verbalisations de l'exorcisme? L'exorciste ne lui ménage pas les gros mots : « Tu diabole inaledicte ! liors d'ici^ esprit immonde ! Cesse de ravager mes prés, de t'abreuver aux sources. qui m'appartiennent !» — On n'imagine rien de pareil à cette anarchie : un tribunal qui sévit contre l'exécuteur de ses hautes œuvres ! la police prenant au collet ses propres gendarmes !

Ces efforts pour prouver l'impuissance de Satan ne font que mieux ressortir l'immense crédit dont il jouit. De plus en plus il s'empare de toutes les imaginations; il les séduit par la féerie, les terrifie par la nécromancie; il sait tout; il fait tout; il amuse tout le monde, filles et garçons, jeunes^ vieilles, car il est le galant universel, l'amant de celles qui n'en ont pas. Ce n'est pas sans raison que la légende , héritière du paganisme, lui a prêté les cornes et les pieds de bouc des sylvains. Gomme il gagne du terrain de jour en jour ! Autrefois, une prière, un nom sacré, un signe, un peu de sel suffisaient pour le mettre en fuite, et maintenant Yoyez-le entrer, la dague au côté, la toque à

plumes sur l'oreille, jusque dans l'église. Il est — que n'est-il pas ? — avocat, médecin, prêtre. Quoique Père du Mensonge, on l'admet à déposer en justice, et son témoignage est valable, plus valable que celui de l'évidence. Yoici un fait entre mille : une femme possédée du démon avoue avoir déterré un enfant récemment mort, et l'avoir mangé ; on la condamne au feu. Le mari réclame; il demande qu'au moins le fait soit vérifié. La fosse est ouverte, et le petit cadavre trouvé parfaitement intact. Mais le juge n'a garde de se rendre à

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cette preuve; il s'en tient à l'aveu de raccusée, et déf clarele corps de l'enfant une apparence produite par la ruse du démon. La femme fut brûlée.

Voilà, messieurs, où en était la raison humaine; voilà devant quel époiivantail mal fabriqué elle s'envolait efï'a^ rouchée, prise d'une aveugle peur. Il faut l'avouer, la Terreur du Moyen Age (et celle du xvi*' siècle en est la suite directe) ne ressemble pas aux autres : toutes les Terreurs sont inexcusables; celle-ci, de plus, est inintelligible. Elle renferme un élément particulier qu'on ne rencontre pas ailleurs, le comique. Les jeux du cirque^ les exterminations en masse, les incendies en bloc, sont féroces, mais jusqu'à un certain point, logiques dans leur férocité; tandis que ici, non-seulement le sentiment intime est indigné, mais encore le sens commun outragé. C'est navrant, et c'est drôle; impossible ^^ garder son sérieux; le supplice du chatouillement s'y mêle à tous les autres supplices.

Puissance du démon. — Diablerie active et passive. — A. Diablerie active (sorcellerie) : 1° savante ; 2° populaire. — Quinze crimes reprochés aux sorciers ; dijc crimes contre la Divinité.

Essayons, messieurs, de jeter un coup d'œil synthétique sur la Diablerie de ces époques-là. Pour cela, il nous faut d'abord la distinguer en active et passive.

La première comprend l'ensemble des arts chimériques qui se proposent, en faisant intervenir le démon, d'éluder les lois immuables de la création; de réaliser les rêves de l'humanité-enfant : la richesse sans le travail, le savoir sans l'étude, les voyages sans le déplacement, la domination sans le mérite; en un mot, le résul-

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tat sans l'effort, tel est le but de toute sorcellerie. Mais il y a la sorcellerie des savants et celle des ignorants. Comme type de la première, prenez le Faust de Goethe, le docteur Faustus, philosophe, astronome, chimiste, inventeur, ne demandant à Méphistophélès que la révélation du vrai, dont la recherche a fatigué sa patience sans éteindre son ardeur. Comme type de la sorcellerie ignorante, populaire, prenez les vieilles barbues que Shakspeare, dans son Macbeth, fait danser et prophétiser sur la bruyère déserte. Ces deux types, d'ailleurs, se tiennent par une évidente analogie; l'un descend de l'autre en droite ligne : il est visible que la cuisine infernale parodie le laboratoire, et que le chaudron où cuisent, dans du venin de crapaud, le doigt coupé d'une courtisane, les lèvres d'un juif et le foie d'un Turc, simule à sa manière les cornues et les alambics de l'alchimie.

Parmi les représentants de la sorcellerie savante, il y en eut d'illustres : Albert le Grand, Raymond Lulle, Arnaud de Villeneuve, Roger Bacon, Cardan, etc.; et, il faut bien le dire, ces hommes éminents étaient euxmêmes complices de leur réputation satanique. Leur vanité s'accommodait assez d'une légende ajoutée à leur renommée. Loin de chercher, comme les maîtres de nos jours, à initier le lecteur aux secrets de leurs travaux, de lui faire part, au besoin, de leurs tâtonnements et de leurs indécisions, ils aimaient à se grandir par le mystère afin d'en mieux imposer à la foule qui « veut être trompée )>. Autrement, pourquoi Arnaud de Villeneuve appellerait-il l'alcool a de l'eau qui brûle »? pourquoi Raymond Lulle, décrivant la marche de je ne sais plus quelle préparation mercurielle, parlerait-il de lions verts et rouges, de dragons et de serpents, et de sang humain? pourquoi Roger Bacon, entre la mention du soufre et celle du salpêtre, ingrédients de sa poudre ex-

plosiblc, intcrcalcrait-il ces mots qui n'ont de sens dans aucune langue : Luru Vopo Vir Can Ut rie t !

Mais laissons-là les magiciens hommes de science : en petit nombre et protégés par l'amitié des princes, ils étaient rarement inquiétés, plus rarement encore jugés. Le véritable aliment des procès, le pain quotidien de l'inquisition, c'était la sorcellerie populaire. Yous ne vous attendez pas à me voir décrire les pratiques sans nombre de cet art imaginaire; il me suffira de dire que parmi les empiriques qui s'y livraient, il y eut sans doute des gens aussi mal intentionnés que naïfs, sincèrement convaincus de la puissance de leurs maléfices, et des trompeurs exploitant la crédulité des autres. N'en est-il pas ainsi dans toutes les aberrations pseudo-scientifiques?

Mais il y eut surtout la foule de ceux qu'on accusait faussement, ou qui faussement s'accusaient eux-mêmes d'abominables forfaits commis avec l'aide du démon, et c'est à ceux-là que nous devons nous arrêter plus longtemps. Empruntons à un auteur de l'époque l'énumération des crimes qui leur sont imputés. Il compte quinze chefs d'accusation capitale, quinze, pas moins; et il gémit de voir que ces hommes et ces femmes qui ont mérité quinze morts ne puissent mourir qu'une seule, rien qu'une seule pauvre petite fois.

Premier crime : « Ils renient Dieu. »

Deuxième : a Ils blasphèment Dieu, n

Troisième : a Ils adorent le diable... »

(N'admirez-vous pas comme moi cette méthode de multiplication? Gerdy, disséquant les propriétés vitales, et parvenant à tailler cinq modes de sensibilité dans un seul sens, a-t-il jamais fait preuve d'un plus subtil talent d'analyse?)

Quatrièmement. Ils font un pacte avec le diable. C'était là un point fondamental, la pierre angulaire du réquisitoire. Le pacte entre le démon et le sorcier pouvait

être tacite ou exprès. Dans le premier cas, il suffisait d'une invocation, même d'une simple formule de coutsentement, moins que cela, d'un juron. Par exemple : une fille, à la table de ses parents, fait des façons pour goûter d'un plat; on insiste, elle résiste; enfin elle se résigne, disant « qu'elle mangerait donc au nom du diable »; incontinent le diable entre, avec les aliments, dans le corps de la demoiselle, pour n'en plus sortir.

Il fallait un peu plus de cérémonies 'pour établir la paction expresse, vrai contrat, spécifiant les avantages accordés, stipulant le prix convenu, et signé avec du sang que l'on tirait du doigt, du nez ou d'ailleurs, — (et les sorciers avaient l'imprudence de garder chez eux, ou même sur eux, cette pièce qui pouvait si facilement les perdre) ! — Quant à Satan, il ne signait pas ; il marquait ses affidés avec le bout de l'auriculaire, et la place où sa griffe s'était une fois imprimée devenait insensible ; on la reconnaissait toujours à ce caractère. Les « marques du diable » se rencontraient en diverses régions du corps, quelquefois aux parties les plus cachées. Mais, soit dédain ou confiance, quelques-uns des adeptes échappaient à la formalité compromettante de l'estampille.

Cinquièmement : (( Les sçrciers vouent leurs enfants à Satan»; chose horrible Ce qui l'est encore davantage, c'est que d'avoir été voué h Satan, dès l'enfance, et même avant l'enfance, pendant la gestation, mérite également la mort... Mais n'anticipons pas.

Sixièmement :V infanticide avant le baptême, à l'aide de grosses épingles enfoncées dans le criâne des nouveaunés. Sprenger, le farouche et candide Sprenger, l'un des auteurs du Marteau des sorcières ^ un homme à qui le ciel veuille avoir pardonné en faveur de l'ineptie sans bornes dont il l'avait doué ! Jacques Sprenger affirme qu'une seule sorcière avait par ce procédé tué quarante et un

enfants. Elle s'en vantait elle-même. En faut-il davantage pour affirmer l'authenticité du chiffre?... ^

Septième crime : Les enfants étant promis h l'enfer dès le ventre de leur mère, il s'ensuit que l'influence divine ne peut gagner de vitesse l'influence diabolique, que l'eau baptismale arrive trop tard pour laver le signe de la perdition, et que celui-ci est ineffaçable. D'après cela, comme je vous l'ai fait pressentir, la sorcière est coupable d'avoir infligé la damnation à un innocent. Et l'innocent? Coupable aussi. De quoi? Du crime commis par la sorcière !

Huitièmement : Les sorciers font de la propagande ; racoleurs infâmes, non contents de servir Satan, ils « attirent encore à sa cordelle » le plus possible de gens inofiensifs.

Neuvièmement : a Ils invoquent le diable et l'ont constamment à la bouche »; or, il est défendu de prononcer en vain môme le nom de Jéhovah.

Enfm^ dixième accusation : l'inceste... Je me demande s'il y a quelque chose de fondé dans ce qu'on insinue à cet égard. L'excès de la misère, comme le dit Michelet, expliquerait-il réellement ces unions contre nature des mères avec les fils, qu'on prétend avoir été fréquentes parmi les sorciers, c'est-à-dire dans la classe la plus pauvre? Je ne puis me résoudre à le croire, ayant vainement cherché un fait bien précis, bien détaillé, qui donnât consistance à cette opinion, et n'ayant trouvé le plus souvent, en guise de preuve, que ces deux vers de Catulle :

Nam magus ex maire cum gnato gignatur opporlet Si ver a est.,...

(La restriction vaut la peine d'être notée)

Si vera est Persarum impia relligio.

La belle autorité, au surplus, qu'un poëte^ et un poëte comme Catulle, en un sujet pareil !

Suite des crimes reprocliés aux sorciers : cinq crimes contre les houiines.

Ici, messieurs, il nous faut faire une halte. A ce dixième numéro finissent les crimes de lèse-divinité imputés aux sorciers, et commencent leurs crimes sociaux. Dictinction de la plus haute importance et qui marque, à proprement dire^ la séparation de la justice d'autrefois et delà justice d'à présent; limite précise et désormais infranchissable que le progrès des temps a heureusement tracée entre les faits de conscience, échappant à toute pénalité humaine^ et les actes délictueux ou criminels, seuls punissables au nom de la société. Or, parmi les actes de cette sorte, il en est cinq dont la sorcellerie avait à rendre compte aux tribunaux. Je m'empresse de l'ajouter, de ces cinq nouveaux chefs d'accusation les uns sont de pure fantaisie, les autres d'une gravité telle, que d'eux-mêmes ils appellent toute la sévérité des lois... Qu'un homme ait agi à l'instigation d'Astaroth ou de Belzébuth, qu'est-ce que cela peut ajouter à sa criminalité? J'admettrais plutôt qu'il y a là une circonstance atténuante, puisque dans cette hypothèse l'inculpé descend au rang de complice ou de simple instrument.

Quoi qu'il en puisse être, ces cinq nouveaux chefs d'accusation, examinons-les à leur tour. Les voici :

1° Meurtre de jeunes enfants ou d'adultes, que l'on mangeait après les avoir réduits en bouillie et rendus (( quasi potables » . Quand le cadavre n'était pas dévoré, on en utilisait la graisse pour fabriquer les pommades

JEAN WÎÉR Et LES SÔftClÉhS. ^^1

el les (( oignements magiques)). Faute de vivants, on prenait les morts.

2° Empoisonnements et maléfices. On trouvait fréquemment chez les sorcières des poudres qu'elles avaient coutume de jeter sur les gens ou de mêler aux aliments ou de semer sous les portes, et qui agissaient à la manière des toxiques les plus délétères. Étaient-ce donc des poisons? Nullement. Où serait, je vous prie, la malice du Malin, s'il avait recours î\ l'arsenic ou au vitriol? Non, ces poudres étaient parfaitement inoffensives ; le juge y reconnaissait les substances les plus neutres et les plus vulgaires; toutes leurs vertus, elles les empruntaient SLU pacte conclu entre le sorcier et le démon. Et, par une conséquence admirable, moins la preuve du poison pouvait être faite, plus elle était accablante. Car enfin, l'innocuité absolue de ces poudres entre des mains pures impliquait l'impureté avérée de mains entre lesquelles elles étaient vénéneuses. Voilà qui s'appelle raisonner.

Quant aux maléfices, il y en avait de bien des sortes : maladies étranges, rebelles aux moyens ordinaires de traitement, délire de possession, stérilité, etc. Mais l'un des maléficps les plus détestables et dont les hommes d'alors^ et les femmes encore plus, se plaignaient avec amertume, c'était VaiguUlette nouée. Vous savez ou devinez ce que cela veut dire; médecins, vous avez observé les caprices, les défaillances auxquels la fonction génésique est sujette, et vous comprenez avec quelle facilité a dû se répandre la croyance à ce genre de sortilège : l'imagination cherchait au dehors et au-dessus ce qui était en elle-même.... Quelqu'un n'a-t-il pas dit que l'amour (et cela est surtout vrai de l'amour physique) (( naît de tout et meurt de rien i)?Le maléfice était chargé d'expliquer ces disparitions inexplicables. Ajoutez qu'il pouvait être partiel, agir dans les rapports du mari avec

la femme, non avec ia maîtresse, qu'il était tantôt permanent et tantôt temporaire ; bref, excusant tout, l'impuissance aussi bien que l'infidélité, il constituait, en somme, une ressource précieuse.

3° et U°. Autres griefs : Les sorciers font périr le bétail ; ils causent des famines et des pestes ; ils suscitent des orages... Quand un savant théologien duxvi'' siècle osa soutenir que la grêle était œuvre de Dieu,, on trouva l'assertion téméraire à l'excès, tant on croyait savoir pertinemment que la grêle était fabriquée par Satan, à la demande expresse des sorciers. On connaissait môme le procédé fort simple usité dans cette fabrication : il consiste à frapper avec une baguette, en prononçant certaines paroles, sur une flaque d'eau ou.... d'urine! — Pour la pluie, il y a une distinction à faire entre celle qui est de Dieu, vivifiante et fécondante, et la pluie qui est du diable, celle-là inondant et détruisant tout. Cette opinion éclectique paraissait parfaitement rationnelle.

Mais faire delà grêle, c'est déjà créer; que disait-on, que Satan a toute puissance sur terre, « hormis la puissance créatrice »? que l'enfer est une sorte de Belgique contrefaisant les productions du ciel, mais n'inventant pas pour son propre compte ? Il y a là contradiction, ce semble, et combien elle est plus choquante encore quand on voit les sorciers accusés d'avoir fait, non plus des météores, mais des chenilles, des punaises, des grenouilles, voire de gros serpents !

5° J'ai réservé pour la fin les accusations relatives au sabbat et aux scènes de débauche qui s'y passaient. On a écrit des volumes là-dessus; je me bornerai à quelques mots, vous renvoyant aux auteurs et principalement à Michelet. Le Sabbat, d'après la légende du Moyen- Age, était une fête périodique où sorciers et sorcières se rendaient en foule, les uns à dos de monstres variés, les autres à cheval sur le manche d'un balai ; ceux-ci en ^eur

forme naturelle, ceux-là métamorphosés en animaux. Ils arrivaient des points les plus éloignés avec la rapidité de l'éclair^ grâceaux propriétés transportatives de leurs aoignements » . L'assemblée étant en nombre, le culte du diable déployait toutes ses pompes irreligieuses : hommage à Satan (et quel hommage ! imaginez le plus humiliant de tous!), présentation des nouveaux membres de l'association, banquet, chants, danses, a la face hors le rondeau ï), ei, comme couronnement, promiscuité de tous les convives : les hommes, les femmes et les démons formaient autant de groupes qui se mêlaient dans un dévergondage, comment dirai-je ? intrinsèque et extrinsèque. Les sorcières, les vieilles surtout, étaient les favorites des démons; les sorciers avaient également « copulation charnelle » avec eux, — car le diable, suivant les besoins, savait changer de sexe, être mâle ou femelle. Incube ou Succube. — Ce qui résultait de ces débauches d'Ariman n'est pas positivement connu. Les uns disent : rien; qu'elles étaient toujours stériles. D'autres nous apprennent que c'est là l'origine de ces enfants affreusement précoces, qui viennent au monde dentés et chevelus, le corps difforme et tout bossue de tumeurs, et qu'on appelait les « Enfants du diable». On discutait à leur propos des questions de paternité fort délicates. D'après une opinion ingénieuse et généralement reçue, le diable, ne sachant pas créer, commençait, sous la forme de Succube, par dérober la semence d'un sorcier, et s'en servait ensuite sous la forme d'Incube; si bien que le père des Enfants du diable n'était pas le diable lui-même, mais celui dont il avait dérobé le bien ! Rien de plus minutieux que les détails donnés par les sorcières sur le concubitus dœmowJm, en réponse aux interrogations sans fin dont les inquisiteurs, dans leur insatiable curiosité, accablaient ces malheureuses. Ou apprenait ainsi que loin de goûter quelque plaisir, elles

/iOO (CONFERENCES HISTORIQUES.

avaient beaucoup souft'ert; que l'organe du diable est pointu et écailleux, que son sperme est a très-fort froid et glacé ))... (Une particularité qui me frappe, c'est que les femmes qui, de nos jours, s'accusent d'avoir subi les embrassements des démons, en parlent tout autrement : la douleur a fait place à des sensations agréables, et ce qui, autrefois, était si froid paraît aujourd'hui littéralement brûlant !) — Je ne terminerai pas sans mentionner l'interprétation dépoétisante qui a été donnée du sabbat par quelques auteurs; selon eux, ces réunions, si tant est qu'elles aient existé, étaient sans doute des bals masqués très-licencieux; la sensation de liquide fioid s'expliquerait par des douches vaginales, et ils vont jusqu'i\ reconnaître dans le corps pointu, l'extrémité de l'instrument qui servait à administrer ces douches. Permettez-moi de ne pas insister davantage sur ce sujet scabreux... Aussi bien ai-je fini ce qui concerne la sorcellerie proprement dite ou diablerie active.

R. Diablerie psiisixe : 1* Possession; 2" Obsession.

Si maintenant nous passons à la diablerie passive, à la sorcellerie, non plus pratiquée, mais imposée ou subie, nous y trouvons d'abord toutes les maladies dites de possession; maladies que vous ne connaissez que de nom, messieurs, mais sur lesquelles dissertaient encore longuement les auteurs du xvii'' et même ceux du xviii^ siècle. Lisez Willis, lisez Frédéric Hoffmann, lisez de Haen : non-seulement vous trouverez dans leurs ouvrages les affections démoniaques décrites comme parfaitement réelles, mais vous apprendrez à l'aide de

JEAN AVIER ET LES SORCIERS. ZiOl

quels signes on les dilïerencie des afleetions naturelles qu'elles peuvent simuler...

Les maux attribués aux sortilèges n'étaient autres, pour la plupart, que des atteintes de catalepsie, de syncope, de délire, de coma, de somnambulisme, états morbides qui n'ont pas cessé, même aujourd'hui, de dérouler nos théories médicales; mais si, nous, nous y voyons des énigmes, les praticiens d'alors y voyaient des mystères ; ils disaient : maladies diaboliques, comme nous disons : maladies nerveuses. La magie comblait sans difficulté toutes les lacunes de l'étiologie classique et avait une excuse toujours prête pour les insuccès de la thérapeutique usuelle. Le diable a bon dos : maleficium pallium inscitiœ, disait un satirique du temps.

Parmi les particularités de ces maladies démoniaques, il en est une que je dois vous signaler, en raison de la valeur considérable qu'on y attachait pour le diagnostic de leur origine surnaturelle ; c'est le rejet par la bouche, ou la sortie par d'autres parties, de différents corps étrangers : aiguilles, fragments de verre, cheveux, lambeaux d'étoffe, etc. Les sceptiques les plus déterminés s'arrêtaient stupéfaits devant une semblable perversion des fonctions ingestives et égestives, et il en est bien peu qui y aient soupçonné la part de la fraude et de la simulation, ou qui y aient reconnu cette aberration mentale qui porte certains individus à avaler les objets les moins assimilables; encore moins songeait-on à étudier le mode très-simple suivant lequel des corps pointus et déliés peuvent parcourir et traverser impunément les tissus vivants.

A côté de la Possession figure l'Obsession, c'est-à-dire l'état des personnes qui, tentées et harcelées sans cesse par le démon, commettent, bien à contre-cœur, les plus grandes infamies, qui vont au sabbat, mais parce qu'on les y traîne.. . Prenons garde, messieurs ; cette contrainte,

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cette résistance ne suffiront pas toujours pour faire absoudre le patient. On vous dira bien : « L'obsession ! mais les saints l'ont éprouvée ! Elle diffère autant de la sorcellerie que la captivité de la servitude, autant que rétreinte du lutteur de l'embrassement d'un ami, autant que (de combat d'une vierge forcée » diffère de la prostitution.» — C'est au mieux; mais toutes ces métaphores indulgentes s'évanouiront quand on en viendra aux faits. Alors le langage changera ; alors le doute succédera à la pitié, et au doute la haine, ou plutôt la crainte. «Est-on sûr que la victime ait assez résisté? Plus ferme dans sa croyance, elle eût tenu bon jusqu'à la fin, probablement. Pour avoir été brisée, elle était donc bien fragile!:.. En vain allègue-t-elle les hallucinations, les persécutions diaboliques, les masques d'innocence ou même de sainteté que Satan emprunte quelquefois. Le mirage n'excuse pas l'erreur. Éprouver de pareils troubles est déjà digne de mécréance; car le diable sait choisir, et ne s'attaque guère qu'aux âmes faciles à gagner. » Et c'est ainsi que par degrés, la faiblesse devenant un péché, le malheur une faute, la maladie un crime, les accusés voyaient se fermer sur eux la dernière porte qui leur restât ouverte. Plus d'une fois l'obsession démoniaque a été punie à l'égal de la sorcellerie active la mieux avérée.

Au surplus, ne prenons pas trop à la lettre la différence que nous avons établie tout à l'heure entre la diablerie active et passive. Bien souvent il devenait impossible de distinguer l'une de l'autre. Et, tenez, dans le fameux procès de Girard et de la Cadière, en 1730 (j'insiste sur cette date, 1730 ! ), il est arrivé au public et aux juges de changer plusieurs fois d'opinion : tantôt on disait que l'enchanteur Girard avait ensorcelé la Cadière, et tantôt que la Cadière, par ses maléfices, avait failli damner Girard ; tant i est difficile, partant d'une donnée

fausse, de rencontrer même un semblant de certitude !

Instruction des procès de sorcellerie : 1* les Indices et les Témoignages.

Vous pouvez juger, par ce que je viens de dire, de la lourdeur des charges qui pesaient sur les prévenus, et de la peine qu'ils devaient avoir à soulever cette montagne. Ils ployaient sous les superstitions amoncelées de plusieurs siècles. Aussi était-il rare qu'un procès de ce genre n'eût pas pour conclusion un arrêt de mort. — Permettez-moi d'entrer dans quelques détails pour vous montrer combien cette terminaison était difficile à éviter.

Et d'abord, la sorcellerie étant un crime exceptionnel {crimen exceptum), c'est-à-dire : le seul soupçon de ce crime suffisant pour mettre hors la loi celui qui en était l'objet, qu'était-il besoin d'user envers lui, envers ce réprouvé, de la justice ordinaire, si lente, si patiente, si hérissée de formalités?.. Une information sommaire, un interrogatoire substantiel, et que la question abrégeait encore au besoin, devaient suffire. Ballottée un certain nombre de fois du juge au bourreau et du bourreau au juge, la sorcière finissait par échoir au bourreau et par lui rester. Point d'avocat..., du moins une bulle d'Innocent VIII le recommande en termes exprès : elle exige que tout se passe simplement^ gravement, sans bruit {absque strepitu advocatorum). Que ferait ici un avocat? voulant sauver sa cliente, il irait jusqu'à mettre en doute la possibilité des maléfices, des voyages nocturnes, des copulations avec les démons et d'autres points de doctrine également respectables ; et ce faisant, sans gagner son procès, il risquerait de perdre son âme.

kOU CONFERENCES HISTORIQUES*

Donc, supprimons la défense. Quant au jury, il devait ^tre mi-partie laïque et ecclésiastique; quelquefois ce dernier élément le composait à l'exclusion de l'autre ; les inquisiteurs appréciaient la gravité des faits, et ils invoquaient le bras séculier pour punir, citra sanguinis effusionem... vieille formule pleine de clémence dont on avait fait, par une altération imperceptible, celle-ci : ciRCÂ sanguinis effusionem.

Le bûcher était prêt; la sorcière y montait par plusieurs degrés : par les indices et les témoignages, — par l'interrogatoire et les épreuves, — par l'aveu de son crime. Au bout de cette ascension, rapide ou lente, mais forcée, elle rencontrait la mort , la mort sous trois formes d'une horreur croissante : brûlée après strangulation; — étranglée après avoir «aucunement senti l'ardeur des flammes »; — brûlée vive. Mieux valait escalader d'un bond cette échelle que s'attarder à des protestations d'innocence, car toute tentative pour reculer s'escomptait en souffrances atroces et inutiles. a Ah ! misérable Gaïa (Gaïa, stryge, lamie, sont synonymes de sorcière), « pauvre insensée, s'écrie Frédéric Spee, — et cela encore en 1631, près d'un siècle après Wier ! — a quel était donc ton espoir? Que n'as-tu déclaré, aussitôt mise en prison, que tu étais coupable? As-tu donc envie de mourir plusieurs fois, pouvant en être quitte pour une seule mort? Suis mon conseil, dis tout de suite que tu es sorcière, dis-le, et meurs ! » Ce conseil terrible, émané d'une âme si honnête, est ironique dans la forme seulement; au fond il est parfaitement sage, parfaitement pratique, et l'on doit déplorer que les sorcières ne s'y soient pas conformées plus souvent. Suivons, en effet, ces infortunées depuis le moment de leur arrestation jusqu'à celui de l'exécution, et nous verrons ce qu'elles gagnaient à se débattre entre les mains nexo râbles qui les tenaient. Et d'abord, prenons-les au

moment où le tribunal recueille contre elles les indices et les témoignages ; c'est le prologue du drame qui, de péripétie en péripétie, aboutira à son dénouement toujours le môme.

Les indices propres à établir une « violente présomption de sorcellerie » étaient nombreux. La rumeur publique faisait planer des soupçons sur telle ou telle : elle avait regardé un voisin de travers, et le voisin était tombé malade; elle avait caressé un enfant, et l'enfant avait succombé ; on l'avait vue dans l'étable un soir, et le lendemain la vache perdait son lait; que faisait-elle, seule, à errer dans les champs, le jour où les blés ont été hachés par la grêle?... L'attention des juges étant ainsi éveillée, on examine de plus près cette femme, et l'on note avec soin tout ce qui peut corroborer les soupçons.

D'abord le no7n. Oui, messieurs, le nom. A la vérité, Del Rio, célèbre inquisiteur et brave homme, à ce qu'il semble^ déclare que c'est là un abus. Un nom, dit-il, se donne et ne se choisit pas; l'enfant n'est pas libre de refuser... (l'enfant l'est-il donc davantage quand ses parents le vouent à Satan avant sa naissance ? Mais ce rapprochement, Del Rio ne songe même pas à le faire). D'après cela, aux yeux de certains juges, c'était probablement un tort de s'appeler Payen^ ou Sarrazin, ou Bûcher, ou encore de porter un de ces noms de guerre que le diable prenait dans ses amourettes, comme Verdelet, Joly-Bois, Soute-Buisson. Avec des philologues de la force de ces dominicains qui faisaient dériver fœmina de fides minor (moindre foi, d'où tentation plus facile), vous sentez que les étymologies pouvaient mener loin.... Je ne puis m'empêcher de remarquera ce propos qu'en fait de noms les inquisiteurs n'étaient pas toujours très-heureux. Et, par exemple^ on reconnaît le verbe torquere, torturer, dans Torqucmada, à moins

ÛOO CONFÉRENCES HISTORIQUES.

qu'on ne prononce à la française : Turquemède, auquel cas, et cela ne vaut guère mieux^ on y trouve Turc et Mède, c'est-à-dire les deux nations les plus infestées de sorcellerie. Et dans le malencontreux participe Grillandus, autre nom d'inquisiteur^ n'y a-t-il pas comme le verbe griller qui se conjugue ?

En second lieu, la pâleur. Bien observé, l'anémie devait, en effet, être fréquente parmi les sorcières.

Viennent ensuite : la laideur, attribuée principalement aux fréquentes transformations en bêtes que le diable leur imposait; — l'extrême malpropreté; — la pauvreté ! car Satan promettait beaucoup et tenait peu : les écus d'or qu'il jetait, au sabbat, dans le tablier de la sorcière, se changeaient au retour en feuilles sèches. Et combien en voyons-nous journellement de ces pauvresses qui, avec le bégaiement de la paralysie, parlent de leurs trésors, de leurs palais, de leurs millions, tout en végétant dans le dénûment le plus sordide !

Le sexe : pour mille sorcières il y avait à peine un sorcier.

Le costume : voyez, disaient ces fins cliniciens, habiles à fonder leur diagnostic sur un détail qui échapperait à une sagacité vulgaire, — voyez comme la vieille a l'habitude d'abaisser son voile sur sa figure; c'est qu'elle cache la marque diabolique imprimée sur son front.

Vâge i la plupart des sorcières étaient aussi vieilles que repoussantes; quelques-unes cependant étaient jeunes et même jolies ; dans le nombre, on trouvait aussi, par exception, des enfants et de grands vieillards.

Vhérédité : toute fille de sorcière est elle-même suspecte de sorcellerie.

Ajoutez à cela le goût de la solitude, les bizarreries de conduite, les fréquents changements de résidence, etc.

Les indices avaient pour complément les témoignages. Contre les sorcières tout le monde pouvait déposer; les plus proches parents, les enfants contre leur mère, ceux qui se disaient complices, ceux qui se prétendaient victimes d'un maléfice et qui notoirement n'en avaient ressenti aucun effet; en un mot, tous ceux dont le témoignage eût été récusé en toute autre circonstance.

Une fois en possession de ces premiers éléments, et la « violente présomption » étant suffisamment établie, on procédait à l'arrestation et à l'interrogatoire de l'accusée. Les sbires la saisissaient par derrière, afin d'éviter ses ongles et ses crachats, et la traînaient au pied du tribunal. La voici en face de ses juges. On l'observe attentivement. Est-elle calme? C'est l'endurcissement dans le mal , peut-être la secrète espérance d'être secourue par son infernal amant. Se trouble-t-elle , se met-elle à frissonner, à pleurer? Signes évidents d'une conscience bourrelée. « Si elle ne se sentait coupable, qu'aurait-elle à trembler de la sorte? De quoi la menace-t-on d'abord ? D'un simple emprisonnement. L'honnêteté n'a jamais peur de la justice.... » Dérision ! Intolérable hypocrisie !

Messieurs, tout récemment, en France, une femme a avoué un parricide dentelle était innocente. Comment? C'est qu'on l'avait mise au cachot ! Et qu'est-ce qu'un cachot de France, au xix^ siècle, en comparaison de ces ténèbres, de ces infections que Sprenger, dans son beau style cicéronien, appelle carceris squalores? Écoutez comment en parle un auteur de la Renaissance... Je n'ai pu le lire sans émotion; la pesante naïveté de l'écrivain, sa mélancolie où ne se mêle aucune indignation, ajoutent encore à l'impression que font naître ces lignes :

<( D'aucuns sont assis par un grand froid, que les » pieds leur gèlent et se détachent, et s'ils réchappent, » ils demeurent estropiés pour la vie ; d'autres, en

^lOS CONFÉRE^CLS HISTORIQUES.

» l'obscurité, sans une lueur de soleil^, ne savent jamais » s'il fait jour ou nuit ; et, parce qu'ils ne peuvent remuer )) pieds ni mains, ils sont mangés par la vermine et les )) rats. Ils sont mal nourris, joint que le bourreau et ses » valets, à toute heure, les raillent et les injurient. Ils )) ont des pensées lourdes, de mauvais rêves, des frayeurs » continuelles. Aussi voit-on pareilles gens, de patients, » sensés et hardis qu'ils étaient auparavant, devenir » moroses, impatients, mal courageux et demi-fols ; et » a-t-on bien raison de dire : tout prisonnier malheu- )) reux. »

Ces pourrissoirs-là — ne croyez pas que d'y enfermer la sorcière fût un acte de sévérité, — c'était la détention, rien de plus. La rigueur est ajournée; elle aura son tour (patience !) plus loin, dans la chambre du bourreau... Mais, dès à présent, qu'il soit permis de réclamer en faveur de la faiblesse humaine ; qu'on veuille bien trouver la peur légitime et la poltronnerie de mise; qui donc aurait le droit d'imposer à l'innocence l'obligation exorbitante de l'héroïsme?

Suite du procès : 2' l'interrogatoire et les épreuves; 3" les aveux.

L'interrogatoire commençait. Il fallait se hâter de l'ébaucher dès la première audience, avant que le diable (quel manque de respect envers celui qu'on nommait pourtant le Prince du monde !), avant que le diable ait eu le temps de communiquer avec l'inculpée, de lui dicter les réponses, de lui porter secours. Première question: a Croyez-vous aux sorcières?» La réponse était souvent négative, a Alors, répliquait Tinterrogant, comment se fait-il qu'on en ait brûlé un si grand nombre?»

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Je ne sache rien qui marque mieux la dégradation des caractères et l'abêtissement des intelligences que ce captieux dilemme. Vous le retrouverez dans la plupart des démonographes de l'époque, pour qui la sorcellerie est démontrée jusqu'à l'évidence, par « infinis procèz, jugements, condemnations, exécutions » . Il faut bien que le châtiment devienne une preuve du crime; autrement ne serait-il lui-même criminel? Une fois entré dans une pareille voie, qui donc s'avouera qu'il a fait fausse route, et retournera en arrière? Non, on avance toujours, il le faut; on enfonce de plus en plus dans cette vase sanglante !

Cette première question était suivie d'une série d'autres^ presque toujours les mêmes, sur les maléfices reprochés à la sorcière, sur ses accointances avec les diables, sur le nom et les attributs du diable particulier qui lui accordait ses faveurs, etc. Quand les réponses laissaient place au doute, on avait la ressource des épreuves.

Épreuve par la balance^ fondée sur la prétendue légèreté des sorciers ; on dut y renoncer, vu la rareté du fait physique, ou plutôt l'ennui de toujours recourir à un artifice pour en simuler l'apparence ; — Épreuve par reau, celle-là basée sur les modifications qu'on avait imaginé de faire imprimer par le diable au poids spécifique des stryges. Malheureusement on ne s'était pas entendu d'avance sur les résultats que devait fournir cette docimasie d'un nouveau genre, si bien que dans telle province d'Allemagne toute sorcière devait surnager, et que dans telle autre elle devait toujours aller au fond de l'eau.

J'en passe quelques autres, abandonnées aussi promptement et pour des motifs analogues ; mais je dois dire un mot de V épreuve par le stylet^ parce qu'elle reposait sur un fait intéressant de physiologie morbide, bien dé-

chu aujourd'hui de son origine diabolique : je veux parler de Vanesthésie. Ce phénomène, commun dans les névroses, très-marqué dans quelques-unes, où il s'exagère jusqu'à une impassibilité absolue, explique plusieurs faits (j'allais dire plusieurs symptômes) reprochés aux sorciers ; c'est encore ce phénomène qui rend compte de la contenance si particulière qu'ils avaient pendant les tourments de la question ;, c'est enfin la constatation de l'anesthésie qui fait l'objet de l'épreuve dont il me reste à vous entretenir. Une tige d'acier pointue étant enfoncée dans la peau, et cela successivement dans diverses régions du corps et à des profondeurs variables, on reconnaissait le stigmate du démon {stigma on sigillum diabolï) à l'insensibilité des points piqués; quelques-uns ajoutent (mais cela était contesté avec raison) : au défaut d'écoulement de sang. — Je sais bien que là où cette insensibilité faisait défaut;, on était assez habile pour faire croire qu'elle existait; que le stylet savait glisser ou appuyer; qu'on le présentait intelligemment par le côté mousse ou le côté aigu ; qu'il y avait des stylets réductibles comme des poignards de théâtre.... Mais ces fraudes ne doivent pas nous empêcher de reconnaître dans l'anesthésie un fait réel et fréquent chez les sorcières. Une fois ce fait constaté, toutes les dénégations des inculpés venaient se briser contre une conviction inflexible; c'était comme le prélude de la torture, et c'en était la justification. L'aveu du crime était au bout.

L'aveu! C'est là ce qu'on guettait avec une avidité mêlée d'inquiétude. Interrogatoire par suggestion, promesses mensongères de pardon, menace de peines temporelles et éternelles, question ordinaire et extraordinaire, toutes ces pressions delà souffrance morale et physique qu'on entassait sur l'esprit de l'accusé, n'avaient qu'un but, un seul : faire jaillir de sa bouche l'aveu! Et cela se comprend ; en des accusations aussi invraisemblables et

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suivies de punitions aussi sévères, l'aveu du criminel c'était — l'absolution des juges.

Ceux-ci éprouvaient parfois de grands mécomptes, compensés, il est vrai, par de bien douces satisfactions. S'il y avait parmi les sorcières des femmes stoïques de qui les plus affreux tourments ne pouvaient tirer une syllabe, ou qui se rétractaient d'une séance à l'autre, il y en avait aussi de craintives à qui les seuls préparatifs du tourmenteur c( arrachaient la vérité ». Il y en avait d'autres encore qui, de leur propre mouvement, allant au devant de l'interrogatoire, débitaient avec des détails infinis le conte fantastique du sabbat et le reste. C'était là la confession bénévole, la meilleure et la plus probante de toutes. Quand elle ne sortait pas spontanément, eh bien, on y aidait un peu. Que de choses il fallait pour faire perdre |à la confession de la sorcière la tenace épithète de bénévole, et pour faire admettre qu'il y avait eu torture ! Se voir à l'entrée du cachot que vous connaissez, avoir le chevalet devant les yeux, et « le maître » tout prêt à vous y boucler ; prévoir une mort affreuse, et si même on l'évite, se savoir déshonorée pour toujours, placée pour la vie sous la surveillance de la haute police ecclésiastique, tout cela n'est pas de la torture ! Bientôt on s'enhardit plus encore ; à force de prodiguer la douleur, on la méprise — chez les autres ! — à tel point que la privation absolue de sommeil devient une simple mesure de précaution; que les abominables pratiques de l'hydrothérapie judiciaire figurent tout au plus parmi les moyens d'intimidation ; on en vient môme par la suite à y faire rentrer la pendaison par les bras pendant de longues heures; le martellement de la crête du tibia « que l'homme le plus robuste ne peut supporter sans crier »... Non, tout cela n'est pas encore la torture, la vraie torture, et une confession obtenue à ce prix peut encore être dite ((bénévole» ! Qu'est-ce donc alors qu'on appelait les grands tourments? Je vous laisse

à deviner ce que ces mots expriment de mamelles arrachées, de jambes carbonisées, d'articulations disjointes, d'os brisés jusqu'à en faire « yssir la mouelle ».

L'usage était de ne pas donner plus de trois fois la question, et de ne pas la faire durer au delà d'une heure chaque fois. Jacques Sprenger est d'avis que si l'on y revientdès le lendemain, les deux séances ne doiventcompter que pour une, en raison de l 'intervalle trop court. Mais Del Rio soutient, contre lui, que cela n'est pas de jeu; que reprendre les manipulations du jour au lendemain, ce n'est pas continuer^ c'est positivement recommencer. Sachons-lui gré de tant de modération.

Je n'insisterais pas davantage, messieurs, si les procès-verbaux de la torture , véritables archives de la douleur physique, ne fournissaient plusieurs renseignements importants au point de vue du médecin. Ces expériences ignobles ne doivent pas être perdues pour les physiologistes. Elles nous apprennent que plus d'une fois, au grand désappointement des juges, la souffrance qu'on voulait immense, se trouvait nulle, soit que l'énergie du désespoir donnât aux victimes la force de garder le silence, soit que la suractivité des centres rendît indifférentes les impressions reçues à la périphérie nerveuse, soit enfin qu'il existât à cette périphérie môme, et à une profondeur exceptionnelle, un état morbide dont je vous ai déjà parlé, l'anesthésie. D'autres fois, 3LU summum de la douleur, quand l'accusée poussait le cri le plus aigu, on la voyait soudainement s'endormir d'un sommeil profond, léthargique, et la voilà indifférente à tout ce qu'on fera d'elle, muette, comme morte. Qu'était-ce que tout cela? C'était le charme de taciturnité^ don spécial fait par le diable à la sorcière. On la fouillait avec soin, et si l'on trouvait sur elle quelque psaume, quelque amulette, quelque anneau, la théorie était tenue pour démontrée ; ne trouvait-on rien,

on en était quitte poui* dire que le charme de taciturnité avait été conleré... verbalement.

En opposition avec ces accusées qui ne parlaient pas assez au gré des magistrats, il y en avait d'autres parfaitement explicites, et quelques-unes fatigantes par leur loquacité ; celles-là surtout méritent de fixer nos regards , elles forment dans la sorcellerie un groupe à part et singulièrement caractéristique. Tantôt agitées, le visage en feu, le geste pathétique, les vêtements en lambeaux, elles vociféraient à tue-tête; tantôt abattues, désespérées, murmurant des discours à peine intelligibles, elles s'accusaient amèrement, accusaient les voisins et voisines, les prêtres, les princes, s'avouaient indignes de vivre; elles se savaient rejetées du sein de Dieu, acquises à Satan ; elles voyaient et entendaient le démon, elles le sentaient au dedans d'elles-mêmes; ayant mérité le dernier supplice, elles craignaient seulement de ne pas mourir assez tôt, de vivre longtemps en proie aux mêmes infamies, de rester seules sur la terre alors que

la mort aurait tout anéanti Plus d'une se suicidait en

prison.

Quoi ! lorsque la sorcière s'offrait ainsi en holocauste, qu'elle débitait ce roman à travers mille extravagances, mille obscénités, des puérilités sans nom, avec un rire stupide ou efi'ronté, blasphémant et balbutiant des prières, quoi ! personne ne se trouvait là pour apostropher les juges enfouis dans leurs robes d'hermine et prêtant l'oreille avec de grands airs capables, et pour leur dire : «Mais, malheureux, vous ne voyez donc pas que cette femme est folle » ?

Si, messieurs, il s'est trouvé un homme qui a dit cela, et cet homme, c'est Jean Wier.

Ce n'est pas, certes, que même avant Wier, d'autres ne l'eussent pensé et dit. 11 y avait des légistes, comme Alciat ou Ponzinibius, qui contestaient le droit de pu-

UiU CONFÉRENCES HISTORIQUES.

nir de mort les prétendues chevauchées à travers l'espace; — des rieurs, comme Rabelais, qui plaisantaient à tout propos (( le grand diol d'enfer » et ses suppôts des deux sexes; — des sceptiques, comme Montaigne^ mal édifiés par les exemples dont on avait voulu les rendre témoins, et déclarant que c'était «mettre ses conjectures à bien haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif» . Mais toutes ces voix et bien d'autres encore s'étei gnaient sans écho. Ce qu'elles disaient, Wier eut l'audace de le crier tout haut, de toute la force de son indignation, et il ne fallait rien moins pour faire retourner toutes ces têtes ae juges pétrifiées par la routine.

Wier eut le mérite de soulever un épouvantable tumulte 'on l'appela a l'avocat des sorcières, le médecin athéiste, libertin et naturaliste. » A la bonne heure; le charme de taciturnité était rompu enfin !

Honneur, dirons-nous, à ce médecin que l'humanité inscrit au nombre de ses bienfaiteurs; à « l'athéiste » qui s'empara d'une cause vaincue , déplaisante aux dieux ! au « libertin » et au «naturaliste » qui, voyant ces femmes horribles, rasées de la tête aux pieds pour l'épreuve du stylet, toutes molles d'épanchements sanguins, râlant, disloquées par la torture, n'eut ni peur ni dégoût quand le bourreau n'osait approcher, et qui s'opiniâtra dans je ne sais quelle passion généreuse pour ces vieilles damnées ; car pour lui elles avaient une beauté : l'innocence; elles avaient un attrait irrésistible : celui d'une persécution imméritée et de la faiblesse impuissante à se défendre.

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