VIII
Esquisse biographique. — Henricus Cornélius Agrippa, de Neltersheim. — Principaux ouvrages de Wier,
Joannes Wierus ne s'appelait pas Wierus, ni même Wier; il s'appelait Weiher, ou Weier^ ou Weyer (car au xvi^ siècle l'orthographe n'avait pas la fixité qu'elle a aujourd'hui), et suivant la mode du temps, il avait fait subir à son nom un double changement : il l'avait estropié pour le latiniser, puis il l'avait traduit. C'est ainsi qu'il en avait fait d'abord Wierus, et ensuite Piscinarius, Weiher en allemand voulant dire vivier.
Né à Grave sur Meuse, en 1515, l'année même oij vint au monde son grand contemporain Vésale, il est mort en 1588, à l'âge de soixante-treize ans par conséquent, et je m'étonne de trouver dans un de ces ouvrages la date de 1592, qui est celle de l'invasion de la suette en Allemagne. Il était d'une famille plébéienne et trèshonnête, honestissimo domo natus, comme il le dit quelpart avec fierté à un prince qui étalait devant lui ses nombreux titres. Son maître était le célèbre Agrippa (Henri Corneille Agrippa, de Nettersheim), que la plupart d'entre vous, s'ils savent leur Pantagruel, se souviendront d'avoir rencontré sous le pseudonyme transparent de Her Trippa; c'est au magicien Her Trippa, que Panurge « se conseille » au sujet de son mariage, et c'est lui qui le met si fort en colère par ses sinistres prédictions. Singulier personnage que cet Agrippa, encore plus savant que ridicule. La caricature que Rabelais nous en a laissée est d'une ressemblance étonnante; rien n'y a été négligé, ni l'étalage de fausse science, ni l'immense érudition historique, ni la surdité aggravée
k\C) CONFÉRENCES aiSÎOKtOuEâ.
par la distraction, ni les besicles, ni môme les infortunes conjugales du docteur. La vie d'Agrippa est une suite d'aventures. Il naquit à Cologne, en 1^86. Nous le voyons d'abord professeur de cabbale, à Dole en Bourgogne, commentant devant un auditoire choisi le livre de Reuchlin : De verbo mirifico. Chassé de France, il passe en Angleterre, puis en Italie. Soldat, il sert dans les armées de Maximilicn ; avocat, il défend à Metz une paysanne accusée de sortilège qu'on allait brûler; il la sauve, mais est obligé de quitter la ville. Pendant quelques années, il se livre à Fribourg, en Suisse, à la pratique de la médecine. Mais bientôt il retourne en France, et y est attaché en qualité de médecin-astrologue, à la cour de Louise de Savoie, mère de François I". Ayant refusé de faire Thoroscope de la reine et réservé les laveurs des constellations pour le connétable de Bourbon, il reçoit son congé. On le perd de vue; mais il reparaît à Cologne, cette fois historiographe de l'empereur d'Allemagne. De nouvelles peccadilles l'obligent à de nouveaux voyages : il rentre encore une fois en France, mais arrivé à Grenoble, il y tombe malade et meurt (1535).
On a d'Agrippa deux ouvrages, dont l'un est la réfutalion de l'autre: De occulta /jhilosop/na, oi De incertitudine et vanitate scient iai^um.
Dans le premier, il fait preuve d'une crédulité extrême : l'astrologie, l'alchimie et surtout la cabbale lui paraissent les éléments indispensables pour la constitution de la médecine; on croirait lireParacelse ; — dans le second, il abjure ses anciennes erreurs ; mais, sans mesure dans sa critique, comme il l'avait été dans son enthousiasme, il rejette la vraie science avec la fausse, et ses déclamations font songer aux boutades de Jean-Jacques Rousseau.
C'est cet homme, très-suspect suivant les idées de son époque, qui avait été le maître de Wier, et l'on recoimaît sans peine son intluence directe dans les écrits
JEAN WiKtl ET LES sôRCrïins. Ii\i
de rélève. Celui-ci n'en parle jamais d'ailleurs qu'avec respect et reconnaissance. A vingt ans, privé de ce guide et livré à lui-même, Wier se rendit en France pour y étudier la médecine ; il se fixa d'abord à Paris, le quitta pour séjourner quelque temps à Orléans, mais y revint pour terminer ses années scolaires. Après avoir été reçu docteur, il entreprit divers voyages : il visita l'Afrique, où les sorciers tunisiens (les théraphim) lui donnèrent à réfléchir; plusieurs contrées d'Orient, l'île de Candie, et revint enfm dans son pays natal. Là il vécut et mourut, archiatre d'un principicule, le duc Guillaume, seigneur de Glèves, Juliers et Berg, qui se trouvait être un des hommes les plus éclairés de son temps. Il vécut et mourut fort tranquille (quoi qu'en aient dit quelques historiens), grâce à l'amitié puissante qui le protégeait contre toute persécution et même contre toute tracasserie de la part de ses ennemis.
Wier a publié deux volumes d'observations qui ne manquent pas de valeur : sur le scorbut ; — sur la fièvre quarte^ — sur Vhydropisie, — sur V occlusion du col utérin, et à ce propos il donne la description el le dessin d'une sorte de spéculum qu'il appelle specillum; — sur la suctte anglaise ; la grippe (toux pestilentielle), diverses inflammations épidémiques: pneumonies, pleurésies, angines; — sur une maladie appelée vareni, et dont je ne suis pas parvenu à me faire une idée bien nette ; — sur la passion iliaque observée chez la duchesse de Tecklembourg, etc. Il a, comme un autre, fait son traité De morbo gallico. La colère lui a fourni la matière d'un volume [De irœ morbo) : c'est une de ces machines médico-littéraires fort goûtées des gens du monde, où la faiblesse des notions physiologiques se dissimule sous un grand luxe de citations en vers et en prose.
Mais l'œuvre capitale de Wier, l'œuvre qui a fondé sa célébrité et où il a mis tout ce qu'il avait de lucidité de coxF, HisT. — 1865. 27
tête, de bonté de cœur, d'érudition, de verve, et son meilleur latin, c'est le livre : De prœstigiis dœmonum et incantationibus ac veneficiis , en six parties, dont je vous demande la permission de vous donner au moins les titres :
La première partie traite du diable, de son origine, de sa chute, de sa puissance ;
La seconde, des magiciens infâmes;
La troisième, des sorcières ;
La quatrième, des maladies de possession, ou plus exactement de ceux qu'on croit atteints par les maléfices des sorcières {De lis qui lamiarum rnaleficio affecti putantur).
Dans la cinquième partie, il passe en revue les moyens mis en usage pour la guérison des possédés.
Dans la sixième, il examine les peines à édicter en matière de sorcellerie, soit contre les magiciens malfaisants, soit contre les stryges impuissantes {De lamiarum impôt entia).
Un livre à part, intitulé : De lamiis, et dont un chapitre est consacré à Vabstinence simulée {De commentitiis jejwiiis), forme le complément du De prœstigiis, et sert à en résumer les conclusions les plus importantes.
Le tout forme un ouvrage d'un caractère multiple, comme l'auteur l'expUque lui-même dans une longue préface en forme d'épitre dédicatoire, un ouvrage à la fois théologique, juridique, philosophique et médical. Les passages de l'Écriture et l'exégèse des textes hébreux ; les discussions de droit et les commentaires sur le code pénal ; les considérations sur les facultés de l'âme, notamment sur le pouvoir de l'imagination; les observations cliniques..., s'y succèdent, s'y côtoient, s'y pressent, s'y mêlent, au hasard d'une plume intarissable. Je n'entreprendrai pas d'analyser devant vous ces sept cent et quelques pages in-quarto. Permettez -moi seule-
ment de vous donner en peu de mois la substance de ce vaste recueil, et cela me sera facile, si j'ai réussi, comme je le crois, à bien comprendre le sentiment général sous l'empire duquel le livre a été composé.
Un premier point à bien noter, c'est que Jean Wier n'est pas ce que nous nommerions aujourd'hui un libre penseur, un esprit fort. Dès la première ligne, il rejette l'opinion des péripatétiques qui nient des démons ; il croit au diable et aux arts magiques ; il y croit sincèrement, d'une foi solide (je vous en ai donné une preuve en commençant, j'en produirais au besoin cent autres). C'est bien à tort que l'historien Gurt Sprengel a prétendu le contraire. Quand Wier raconte les stratagèmes de Satan, ce n'est pas une concession qu'il fait à ses adversaires pour mieux les battre ensuite, ce n'est pas une feinte de polémiste ; non, ce qu'il dit, il le pense. C'est qu'on ne naît pas impunément au xvr siècle, et qu'à moins d'une vigueur d'esprit bien rare, on ne rejette pas d'une seule secousse le joug de la superstition commune. — Wier, n'admettant pas la réalité de la sorcellerie et écrivant ce qu'il écrit, serait plus grand comme savant, je l'accorde, mais il serait moins grand comme homme; je l'admirerais davantage, je ne l'estimerais pas autant. Qu'il eût menti avec tant de persistance et le long d'un si gros volume, eût-il menti dans l'intérêt de la vérité, cela ferait tache à son caractère; mais aussi cette imputation ne résiste pas au plus léger examen.
Non que Wier manquât de perspicacité, qu'il ne fût môme très-habile à démasquer les supercheries de toute sorte. Dans un cas donné, il saura, en vrai médecin, se défendre contre l'illusion et fera toucher la fraude du doigt. Ainsi, chez une femme qui prétend vomir des bandes d'étoffe, introduites journellement dans son estomac par le diable, Wier commence par remarquer l'ab-
4^0 CONFERENCES rilSTÔRïOUÉS.
sence de tout contenu gastrique mêlé aux substances ainsi rejetées ; il en conclut qu'on veut le tromper, et bientôt il arrive à démontrer à l'assistance que la prétendue possédée cachait elle-même dans sa bouche les corps étrangers, qu'elle recrachait ensuite avec des efforts simulés. — Ainsi encore il découvre les ruses d'une petite mendiante, Barbara, qui disait vivre depuis des années sans prendre de nourriture et sans vaquer à aucune fonction naturelle. Cette enfant commençait à se faire une assez fructueuse célébrité, le sénat de la ville d'Unna lui ayant délivré un certificat de surnaturel. Wier la loge chez lui, la surveille, ainsi que sa sœur aînée, Élisa, qui l'accompagne, et parvient à prouver à tous que cette merveilleuse abstinence n'est qu'une comédie; que le jeune prodige volait des aliments ou s'en faisait apporter par Élisa, qu'il appelle son Habacuc, du nom du prophète qui portait à manger à Daniel dans la fosse aux lions.
Ne méconnaissons pas chez "Wier ces excellentes tendances d'observateur. Tenons-lui compte également d'autres éclairs de scepticisme qui lui échappent par moments : comme lorsque, à propos d'un morceau de verre enchâssé dans la bague d'un gentilhomme et qu'on disait venu du fond des enfers, il s'étonne que le' verre ne se fût pas fondu à la chaleur des flammes éternelles! ou encore, au sujet de la distinction entre l'âme sensitive et l'âme rationnelle, lorsqu'il demande ce que cette dernière âme fait chez l'enfant qui n'en a pas encore, et qu'il répond : elle
se promène sans doute [spaciatur) Le scepticisme
commence à poindre, mais la crédulité est encore bien grande, et c'est à peine si Wier est en avance de son siècle. Seulement, il y a une théorie, une théorie à lui, qui lui permet jusqu'à un certain point de concilier, non sans quelques grosses contradictions, vous le pensez bien, son attachement aux idées régnantes avec ses
JEAN WlliK ET LES SORCIERS. U%i
aspirations au progrès, sa tête avec son cœur, la diablerie avec l'humanité. Cette théorie qui donne la clef de la conduite et des écrits de Wier, la voici telle qu'elle me paraît se dégager clairement de l'ensemble de son œuvre :
Il existe des magiciens à qui un pacte avec Satan donne le pouvoir surnaturel du maléfice, et ceux-là méritent le plus sévère châtiment ; mais à côté de ces hommes, ou plutôt au-dessous d'eux, il y a une foule de personnes, de femmes surtout, qui, loin d'être les complices du diable, en sont les victimes : malades, malheureuses, délaissées, elles deviennent facilement la proie du grand p7'estigiatew\ qui remplit d'hallucinations et de rêves leur esprit mal affermi, et leur fait croire qu'elles ont commis des crimes dont elles sont absolument innocentes.
Cette théorie vous paraît de peu de conséquence ? Détrompez-vous; sa portée est très-grande. Si elle réserve comme punissable la sorcellerie savante (ou, pour l'appeler par son nom, la jonglerie, l'escroquerie), elle tend à exempter de toute poursuite la fausse sorcellerie, c'est-à-dire l'illusion, l'erreur, la folie. De la sorte, l'idée de la diablerie passive, de la possession, de l'obsession, l'idée d'une souffrance, en un mot, digne de pitié, se substitue à l'idée de la diablerie active, du maléfice, du crime qui appelle la répression. Et le progrès que cette théorie réalise est double : médical et juridique. D'abord, voilà la part faite à la maladie; pas assez large, à notre gré, puisque, dans la pensée de Wier, il y en a une autre encore à faire, la part du diable ; mais n'est-ce pas déjà un grand résultat que cette première revendication de la sorcière par la pathologie, cette première affirmation de son irresponsabilité ? N'est-ce pas surtout une vue juste et féconde, celle qui assimile la prétendue sorcellerie à la prétendue possession, comme deux variétés tout au plus d'un même délire, tan-
dis qu'auparavant im abîme les séparait, l'une devant être punie de mort, l'autre innocentée?
Il est regrettable que AVier ne se soit pas montré moins timide dans les corollaires qu'il déduit de ces données. Quelquefois il réclame l'acquittement pui et simple des accusées; le plus souvent il se contente de demander une commutation de peine : la réprimande publique, la confiscation des biens, l'exil. Mais avant tout, dit-il sans cesse, laissez-leur la vie sauve ! ne tuez pas ! ne torturez pas ! Et il ajoute : a Craignez-vous donc que ces pauvres femmes ne souffrent pas assez, que vous vous ingéniez à les faire souffrir encore? Pensez- vous qu'il y ait au monde une misère pire que la leur? Ah ! si elles vous paraissent mériter un châtiment, rassurez-vous : leur maladie suffit... «
Paroles profondément vraies : rien (j'en atteste les souvenirs de tous ceux qui ont observé ces sortes d'aliénés dans nos asiles), rien n'égale l'efi'roi et la terreur du délire de damnation, de cet enfer imaginaire que les malades portent au dedans d'eux-mêmes, qui ne leur donne de répit ni jour ni nuit, qui à chaque minute engendre quelque nouveau et plus cruel martyre, auquel enfin les malades cherchent à échapper par la mort volontaire, dans la persuasion que la réalité des peines éternelles doit être plus douce que cette horrible angoisse.
C'est dans la pitié que lui inspirent ces pauvresses, ces vieilles, ces folles {misellœ, aniculœ, înulierculœ^ vetulœ, dementotœ delusœ), qu'il puise l'énergie de son indignation et les invectives dont il accable les tribunaux de sang qui les jugent. Plus il est attendri^, plus il se révolte. Tant d'ineptie et de férocité le met hors de lui, et à tout instant il s'interrompt dans ses démonstrations pour lancer quelque apostrophe véhémente ou ironique à ces bouchers {carnifices)^ pour flétrir le sang-froid barbare de ces despotes à la turque {turcica tyrannis).
JEAN WIER ET LES SOllCIERS. U2Z
Effet produit par le livre De prœstigiis dœmonum. — Partisans et adversaires. —
Jean Bodin.
Grande fut la sensation produite par l'ouvrage de Wier. Elle est attestée par cinq éditions enlevées en quatorze ans, — chiffre considérable pour l'époque, — sans compter une traduction en allemand, de Fuglinus, et mieux encore par la sympathie et l'improbation également vives qui saluèrent son apparition. Des théologiens, des médecins, parmi les plus estimés de l'époque, écrivirent à l'auteur pour le féliciter. Quelques-uns, tout en adoptant la plupart de ses idées, comme Brentzius, persistaient cependant à distinguer entre le maléfice, qu'ils déclaraient, comme lui, imaginaire, etl'intention de nuire (conatus), qu'ils réservaient et qu'ils voulaient voir punie. (On trouve tout cela dans le recueil de lettres que Wier a publié sous le nom de Liber apologeticus). En somme, un doute salutaire était entré dans les têtes. Mais les adversaires ne manquèrent pas non plus, comme on devait s'y attendre. Ce fut d'abord un soi-disant prince de la Scala, champion maladroit de la superstition, dont notre auteur fit prompte justice. Ce fut Del Rio, qui, le prenant de haut, déclare nettement que si les médecins sont admis à donner leur avis, on ne brûlera plus personne. Ce fut Barthélémy à Spina, inquisiteur comme Del Rio, ne pardonnant pas aux juges les vains scrupules qui les arrêtent, depuis qu'ils ont lu le livre damnable De prœstigiis. « Il s'agit bien de savoir, dit-il, si les actes reprochés aux sorciers peuvent être prouvés ! Toute la question n'est-elle pas dans le pacte avec le diable?... »
J'en pourrais citer beaucoup d'autres encore dont le
WîU CONFÉRENCES HISTORIQUES.
blâme vaut un éloge. Mais j'ai hâte de vous faire connaître l'appréciation de quelqu'un de bien autrement considérable que tous ceux-là, de bien autrement compétent surtout : messer diabolus en personne. Voici ce qui appert de la déclaration d'une sorcière mise à la question, et dont le père à Spina s'est borné à recueillir les paroles : « Tout dernièrement, au sabbat, Satan )) vint en la figure d'un grand prince, et se tournant vers )) les stryges qui étaient là assemblées, leur dit qu'elles » pouvaient être tranquilles; qu'avant peu sa domination » serait assurée à jamais ; que les affaires du diable allaient )) à souhait : merci à Wier et à ceux de sa bande qui )) disent que tout cela n'est qu'imagination et mo- )) querie... »
Parmi les antagonistes de Wier, aucun assurément ne s'est montré aussi savant ni aussi acharné dans ses attaques quele célèbre Jean Bodin, l'auteur delà Démonomanie des sorciers, c'est-à-dire — car vous pourriez vous y tromper! — (( De la rage que les sorciers ont de courir après les diables, n II va sans dire que le grand philosophe prend en pitié le «petit médecin » qui se mêle de (t parler naturellement de choses surnaturelles... Incon- )) gruité notable! Sophisterie puérile! » Il faut voir comme il le renvoie à « l'hypostase des urines», l'impertinent qui conteste la culpabilité des sorciers, quand cette culpabilité est affirmée «par la loi des Douze tables, des jurisconsultes, des empereurs et de tous les peuples et législateurs, Perses, Hébreux, Grecs, Latins, Allemands, Français, Italiens, Espagnols, Anglais ! »
Bodin, l'érudit, l'économiste, le procureur du roi Henri III, en Anjou, a passé pour un esprit libéral : soit; mais c'était au fond un de ces hommes comme il en a existé de tout temps, bien qu'on n'ait songé que tout récemment à leur imposer un nom de famille ; c'était un Joseph Prudhomme : ferré sur les textes, ne
JEAN AVIER ET LES SORCIERS. /i25
transigeant jamais sur le décorum des principes établis, prêt à voir un scélérat en quiconque fait mine de les discuter, et par-dessus tout prenant la morgue pour le sérieux et détestant le rire comme une marque de perversité.Wier, en racontantcertains procès, qu'il qualifie trèsjustement de tragi-comédies, ne s'interdit pas toujours d'en faire voir le côté burlesque : c'est ce qui déconcerte le plus le farouche Bodin. a C'est la façon de Satan, s'écrie-t-il, de faire rire pour adoucir le comble d'impiété. >•
Dans sa Réfutation des opinions de Jean Wier, il débute par ce dilemme : Le livre De prœstigiis Qsi l'ouvrage d'un homme très-méchant ou très-ignorant. « Or, ajoutet-il charitablement, Wier n'est pas ignorant. » Partant de là pour arriver d'emblée à la diffamation, il n'hésite pas à déclarer sorcier lui-même celui qui veut faire absoudre les sorcières « à pur et à plain ». Et il le prouve : Wier est-il, oui ou non, le disciple de ce Cornélius Agrippa qui a écrit la /^/iz7o.so/)/«2>occM/^e? (Que, depuis, Agrippa ait fait un second livre : De la vanité des sciences^ qui dément et rétracte le premier, Bodin feint de ne pas le savoir). Est-il vrai, oui ou non, que ledit Agrippa possédait un chien noir? que ce chien répondait au nom de Monsieur? qu'à la mort du savant, cette affreuse bête, après avoir suivi le convoi funèbre, a disparu pour ne plus être retrouvée? Est-il vrai, enfin, que Jean Wier menait souvent Monsieur en laisse? Ce sont des faits, cela. Maintenant voici l'interprétation : Agrippa était un des plus insignes sorciers ; — le chien, c'était le diable luimême; — la laisse... Eh bien! la laisse, c'était» la cordelle de Satan. » De cette façon, le commerce de Wier avec Satan, pour avoir été un commerce médiat, n'en est pas moins parfaitement démontré.
Ce qui suffirait pour prouver l'extrême « méchanceté » de Wier, c'est le respect qu'il conserve pour le maître de
/i26 CONFERENCES HISTORIQUES.
sa jeunesse; ce sont les noms affectueux qu'il lui prodigue en toute occasion : Magister^ herus meus. Quelle abjection !
De plus, et « cela fait dresser le poil en la teste » de Bodin, Wier va jusqu'à reproduire, dans une invocation qu'il cite tout au long, les mots mômes dont a les plus méchants sorciers » se servent pour leurs enchantements.... Êtes-vous curieux, messieurs, de connaître ces mots? je vais commettre l'imprudence énorme de vous satisfaire : Ioth aglanabaroth el abiel ena thiel
AMASI SIDOMEL GAYES TOLONIA ELIAS ISCHIROS ATHANATOS YMAS HELI MESSIAS.
Autre abomination. Wier, sous le titre de Pseudomonarchia diaboli, donne une série de renseignements (qui rappellent beaucoup nos almanachs de médecine) sur les titres, la demeure, les heures de consultation, les spécialités diverses des démons; il ne mentionne pas moins de 72 princes, ducs, marquis et comtes, et 7 millions ^05 928 diables et diablotins « sauf erreur de calcul ».
Et ce n'est pas tout. Wier avoue, le malheureux, qu'un jour, en l'absence d'Agrippa, il a transcrit furtivement la Stéganographie de Trithème ; et qui ne sait que ce livre est tout rempli des plus exécrables formules magiques? (D'autres prétendent, il est vrai, que l'auteur, l'abbé de Trittenheim, aurait simplement inventé l'art de correspondre par chiffres. . .)
Wier falsifie la loi de Dieu; Wier outrage la Divinité. Oui, puisqu'il dit que le mot Maksepha de la Bible doit se traduire par venefica et non par malefica, dans ce verset : c( Tu ne laisseras pas vivre la sorcière {Maksepha). »
Qu'attendre d'un homme capable de pareilles noirceurs? Et faut-il s'étonner après cela s'il prend la défense des sorciers, ses collègues en Satan?
Mais aussi conime il se contredit piteusement! Comme
JEAN WIER ET LES SORCIERS. Ull
il est tout d'abord embarrassé pour déflnir ce qu'est une lamie, et réduit à dire ce qu'on prétend qu'elle est, et non ce qu'elle est en réalité; il définit le sens d'un mot et non la chose désignée ! Encore si, comme Pierre d'Apone, il avait le cynisme de déclarer que le diable n'est qu'un mythe. Mais non; il reconnaît la puissance des démons, il croit aux arts magiques, il raconte des prodiges dont il a été lui-même témoin ! (( Voyez, lui fait observer Bodin, quel cerveau léger vous êtes! » D'une part, vous contestez qu'il y ait des stryges, et de l'autre vous convenez que la Mer- Glace, les Monts-Alpes, et principalement la Savoie (vous ne vous doutiez guère, messieurs, que l'annexion eût incorporé à la France une véritable petite Thessalie !) sont les pays où l'on rencontre le plus de sorcières. Commencez donc par vous mettre d'accord avec vous-même !
Il vous faut, prétendez-vous, en une aflaire capitale, des preuves plus claires que la lumière du jour {luce mediana clariores, ce sont les expressions de Wier), et avant tout vous exigez que les faits incriminés soient au moins possibles. Qu'entendez-vous par possibles? Affecteriezvous d'ignorer que l'impossible, c'est-à-dire le surnaturel, est de l'essence môme de l'action diabolique? Quant aux faits, il suffira, je suppose, qu'ils soient certifiés par.. . Et Bodin se met en devoir de citer : saint Augustin, et Philippe le Péripatéticien, et Porphyre, et Jamblique, et Platon, etPsellus, etPlotin, et même Gaudentius Merula !
Si Wier veut ranger parmi les hallucinations la lycanthropie, et généralement les métamorphoses d'hommes en bêtes, Bodin lui coupe la parole en s'écriant : «Et Nabuchodonosor qui fut bœuf ! » S'il essaye d'expliquer par l'égarement de l'esprit... et des mains, le concubitus dœmonum: « Oubliez-vous, lui dit Bodin, le commerce
^28 CONFERENCES HISTOIUUUES.
des fils de Dieu avec les filles des hommes? o — Vainement AVier, meilleur anatomiste que théologien, énumère-t-il les organes indispensables à la perpétration de l'œuvre de chair, et montre -t-il tout ce qui manque au Principe du mal pour y réussir : — Bodin trouve l'objection indécente et passe outre.
Mais c'est quand Wier plaide la folie, qu'il reçoit un démenti complet et formel. Vous dites qu'elles sont folles, ces femmes? mais « on n'en brûle jamais de furieuses «.Et de quelle ruse, de quelle discrétion, de quelle prudence ne font-elles pas preuve envers le juge qui les interroge ! Elles sont mélancoliques, suivant vous? D'abord, — et ici le philosophe ne craint pas de faire une excursion sur le domaine médical, lui qui tout à l'heure gourmandait si vertement le médecin de se mêler de métaphysique, — d'abord sachez que l'humeur mélancolique est celle qui tempère toutes les autres et qui donne la sagesse. Ce n'est point par là que les femmes pèchent communément. Un observateur dont l'autorité est grande en ces matières, vu le vaste champ d'expérience sur lequel il opérait, le roi Salomon, affirme que sur mille hommes il y a un sage, et que sur mille femmes pas une seule ne mérite ce nom. Et Hippocrate, que vous devriez mieux connaître, vous apprend de son côté que les femmes, tant qu'elles ont leurs fleurs^ ne sont sujettes à aucun des maux que la mélancolie ou atrabile engendre : nia la folie, ni à l'ulcère du poumon, ni à l'épilepsie... Vos compatriotes, les Allemandes, ont-elles le tempérament mélancolique? Vous savez bien que non ; et cependant les sorcières sont en nombre parmi elles. Enfin, celles que nous menons tous les jours au bûcher sont « saines et gaillardesoetn'ont, je vous en réponds, nulle (( opilation de la rate » .
Les hypothèses émises par Wier au sujet des fameuses
JEÀiV WÎER ET LES SORClEftS. /j^Q
(t graisses magiques » sont ruinées avec la môme verve, et souvent avec beaucoup d'à-propos. Wier admettait que des substances très-actives (parmi lesquelles on voit avec intérêt figurer le hachich, sous le nom de hieran-luc que lui donnent les Orientaux; c'est Vhanebane, cannabis, des Français...), que de véritables poisons, dis-je, entraient dans la composition de ces onguents ; il pensait que l'absorption d'un narcotique par la peau était peut-être tout le secret du transport à travers les airs et des autres illusions dont les sorcières parlaient comme d'autant d'événements réels : à l'appui, il avait cité l'histoire d'un Italien qui , pour assister au sabbat , prenait le soin de s'administrer lui-même le soir un suppositoire médicamenteux Bodin, ici, est très-fort : il fait
ressortir la difficulté de se procurer la plupart de ces substances ; il oppose la diversité de leur action connue à l'uniformité presque constante des visions qu'on voudrait leur attribuer ; il insiste sur le choix médiocrement heureux des frictions comme moyen de les faire absorber. De même et avec autant de justesse, à mon avis, lorsque Wier fait intervenir ces effets toxiques pour expliquer l'insensibilité des sorcières pendant les tourments de la question, Bodin lui objecte qu'une anesthésie ainsi obtenue ne permettrait pas de brûler (( tout le cm?' )) sans que la femme s'en émeuve, ainsi qu'on en voit fréquemment des exemples.
Et il continue ainsi, longtemps, patiemment, ne se lassant pas, plein de science et plein de fureur, profitant de toutes les contradictions de son adversaire, de toutes les imperfections, de toutes les lacunes de sa doctrine, et montrant qu'elle ne saurait soutenir la comparaison avec la doctrine régnante, simple celle-là, tout d'une venue, harmonique, comme le sont les pures fictions... Puis, quand il a fini de vaincre, quand il a établi avec une égale solidité et les repas d'enfants morts, et la
Zi30 CONFÉRENCES HISTORIQUES.
fabrication des lempôles, il s'épanche dans une péroraison presque éloquente à force de haine ; il se prend à gémir sur l'insolence impunie de ce « méchant » qui défend les êtres les plus exécrables de l'univers ; il s'accuse même, ■ — le pauvre homme ! — il s'accuse « d'avoir escript peut-être trop aigrement; mais est-il possible à l'homme qui est tant soit peu touché de l'honneur de Dieu, de voir ou lire tant de blasphèmes sans entrer en juste colère? »
Tel est le combat livré à Wier le méchant, par Bodin le bon, par le même Bodin qui vante la douce habitude où sont les Perses de tuer leurs sorciers par l'écrasement de la tête entre deux pierres « qui est le genre de mort le plus cruel entre tous ».
Honnête, honnête Bodin !
J'ai cru devoir reproduire avec quelques détails cette argumentation, d'abord parce qu'elle nous a permis d'examiner de plus près l'ouvrage même de Wier ; puis aussi parce que l'impartialité l'exigeait : après l'avocat des sorcières, c'était à l'accusateur de parler. Vous avez entendu maître Bodin, faisant fonction de ministère public, en ses conclusions. Vous savez aussi comment la postérité a jugé entre ces deux hommes. Ce qui donne à leur débat un intérêt puissant, supérieur même à l'objet discuté, c'est qu'il va là comme un écho du choc subit et grandiose qui retentit au xvi*" siècle, quand l'âpreté des vieilles mœurs se trouva face à liicc avec la tolérance moderne; quand la tradition, avec son bagage d'autorités, se heurta à l'esprit d'examen et de contrôle universel ; quand enfm l'ancien monde vint se briser contre le monde nouveau.
Ce qui manquait à l'ouvrage de Wier. — Conclusion,
J'ai dit que le De prœstigns avait produit une impression violente ; pour rester dans le vrai, je dois ajouter que l'influence de ce livre a été peu considérable, si Ton en juge par ses résultats immédiats. La brèche par où Wier était si vaillamment entré devait, après lui, engloutir encore Reginald Scot, Cornélius Loos, Dietrich Flade, Frédéric Spee, Balthazar Bekker, Christian Thomasius, et bien d'autres, qui ont expié plus ou moins chèrement l'avance qu'ils avaient prise sur leur époque. Tant d'efforts ont été nécessaires, et, en dépit de leur nombre, nous voyons le fantôme sinistre de la démonolâtrie, avec son cortège de bourreaux et de martyrs, revenir jusqu'en plein xviii'' siècle ! Wier avait pu, par son intervention personnelle, par son exemple, par ses écrits, obtenir quelques adoucissements de peine ; il avait réussi à dessiller les yeux de plus d'un homme de bon vouloir ; il avait interrompu la quiétude jusque-là profonde des brûleurs de sorcières; mais nous sommes obligés de reconnaître que son action n'a été ni aussi durable, ni aussi décisive qu'on aurait pu l'espérer. Pour quoi, messieurs? C'est ce que je vais essayer de dire, et je le dirai en toute franchise, estimant que l'historien, — fût-il historien pour une heure seulement, — a toujours mieux à faire que des panégyriques.
Ce qui a manqué à Wier n'est certainement pas l'amour du progrès; non, mais c'est la curiosité scientifique. On peut affirmer que moins homme de bien et plus homme du métier, moins philanthrope et plus médecin, il eût été plus utile, eût obtenu davantage. Supposons un moment
que tout (l'abord et de parti pris, Wier eût renoncé à toute controverse de théologie et de droit, — et il n'était pas difficile de lui prédire un échec complet sur ce terrain où ses adversaires devaient l'ensevelir sous une avalanche de noms et de textes! — supposons-lui assez de sangfroid, d'indifférence s'il le faut, pour se détacher de toute préoccupation, môme humanitaire, et se renfermer d'autant plus strictement dans les questions dépure médecine; qu'au lieu de défendre les sorcières en avocat, il les eût observées en pathologiste... quelles lumières inattendues n'eût-il pas tirées de ses recherches! quelle force de persuasion tranquille à convertir les plus réfractaires ! Il eût fait comme celui qui prouvait le mouvement par un argument sans réplique : en marchant. C'est alors que les sorcières fussent apparues aux yeux de tous ce qu'elles étaient réellement : des malades ; leurs crimes eussent pris le nom de symptômes, et dans les registres des tribunaux on n'eût vu autre chose que de vastes recueils de faits cliniques...
La maladie ! Elle est là, visible, palpable, barrant le chemin à chaque pas, et bien souvent Wier passe à côté ou à travers, sans même l'apercevoir.
Ainsi, la tradition reproche-t-elle aux sorcières de vouer leurs filles aux enfers dès le berceau, ou même dès avant la naissance. Wier se contente de nier; mais sous ce travestissement fabuleux, il ne sait pas reconnaître l'énoncé du grand fait de l'hérédité morbide, de cette vérité : que la vésanie, comme d'autres maladies nerveuses, se transmet d'une génération à celle qui la suit.
Lorsqu'on répète autour do lui que la fille d'une sorcière, ainsi damnée avant de naître, ne reçoit cependant que vers l'âge de la nubilité son initiation définitive, Wier n'entend pas davantage le sens à peine caché de cette allégorie; il n'y soupçonne pas l'immunité si remarquable de l'enfance à l'endroit de la folie, oppo-
.iKAN WiKU KT i,KS SoRCJEKS. /iHU
séo à l'invasion pius fréquente du mal, une fois la menstruation établie.
Il voit les théologiens s'ingénier ;\ expliquer comment l'Ame de la femme, plus faible et moins croyante que celle <le l'homme, évite moins aisément les embûches des mauvais esprits; Wier s'empare de cette ccncession comme d'un motif d'excuse en faveur de l'inculpée; il s'etlbrce de convaincre Satan de dol; encore un peu, et il réclamerait reconventionnellement des dommagesintérêts pour sa cliente. L'intention est bonne assurément; mais il eût mieux valu encore démontrer en thèse générale que les femmes ont une extrême disposition aux atfections nerveuses quelles qu'elles soient; non point seulement à la démonomanie, mais aussi à l'hystérie, mais aussi à la chorée, mais aussi aux douleurs d'estomac et de côté...
Il lui eût été facile de faire voir que les chagrins, les émotions vives, toutes les perturbations morales dont on disait qu'elles détachent la femme de Dieu pour l'affilier au diable, sont précisément les causescommunes, journalières, d'un grand nombre de névroses, aussi bien des névroses sensitives et motrices que de névroses intellectuelles ou affectives.
Et ainsi du reste. Si Wier avait inscrit au compte du délire sensoriel tout ce qui y appartient, s'il y avait fait e.ivivQ'c toutes les illusions, toutes les hallucinations de la vue, de l'ouïe, du toucher, de l'odorat, du goût, en un mot toutes les perceptions sans objet dont les confessions des sorcières sont le long exposé, quelle part eûtil réservé encore à l'immixtion matérielle du démon au sein de l'organisme? Aucune; la pathologie eût tout absorbé, et le palhologiste i^e lût épargné le chagrin de se contredire en tirant de prémisses erronées une conclusion irréprochable.
coNF. flisT. — 1865. 28
h^U CONFÉRENCES IIISTORTOUES.
Wier sait fort bien que les sorcières ont le cerveau dérangé, et nul avant lui n'avait autant et si ha])ilement fait ressortir le décousu de leurs discours, l'inconsistance de leurs allégations, les démentis qu'elles se donnent sans cesse à elles-mêmes. Mais, chose singulière et significative, tandis qu'il profite de tous les indices d'insanité mentale propres à atténuer la culpabilité et àmitiger le châtiment, il n"a nul souci d'approfondir en elle-même et pour elle-même la perturbation morbide dont il est témoin. G'esttoujours l'avocat qui prime le médecin : peu lui importe l'histoire de la folie, s'il a de quoi prouver que la raison est absente. Aussi, comme conséquence de ces notions incomplètes, qu'arrive-t-il? C'est que les objections le trouvent désarmé. On lui dira que parmi les femmes déclarées folles par lui on n'en trouve pas ((( on n'en brûle pas!») de furieuses, mais beaucoup en revanche qui parlent sensément, avec suite, avec aplomb, avec esprit môme, et Wier ne saura que répondre ! Il ne dira pas que la fureur, c'est-à-dire l'agitation maniaque, est la moins folle des folies, et certainement la plus curable ; que cet entier bouleversement des facultés, où le vulgaire croit voir le maximum de la maladie, en est le minimum, tandis que le délire partiel, calme, convaincu, coordonné, logique à sa manière, dénote une vésanie profonde et souvent inguérissable.
De même pour la marche des accidents. Qu'est-ce que ces périodes alternantes où, suivant la version populaire, Satan saisit ou lâche ses victimes, sinon l'intermittence ordinaire du délire à récidives? Qu'est-ce aussi que ces époques, les unes maudites, les autres bénies, qui se succèdent, et pendant lesquelles la môme femme est tantôt en proie aux tourments de l'enfer, tantôt en possession de toutes les joies célestes ? qu'est-ce, sinon le passage de certains délires cycliques d'un mode à un autre : de la concentration à l'expansion, de la dépres-
sionàrcxallalion, de l'angoisse à la hcatitudc? Toutes ces choses, Wier eût pu eu donner une interprétation simple et physiologique. Et les circonstances accessoires seraient venues se grouper naturellement autour des faits principaux: la pâleur, cette anémie qui marche de front avec les grands désordres du système nerveux, et cela si fréquemment qu'on l'accuse volontiers d'en être l'origine ; — la malpropreté, l'incurie spéciale des aliénés que la négligence de l'homme lucide n'égale que bien rarement; — le vagabondage sans motif et sans but; — même ce besoin de nuire, d'accuser, de détruire, cette méchanceté toujours inassouvie qui se traduit par des agressions dangereuses du malade contre lui-même et contre les autres, qui en fait souvent la plus h plaindre et. la moins sympathique des victimes... Puis encore : l'ancsthésie (bornée quelquefois, disent les actes, au côté gauche du corps), fournissant la marque du diable à l'épreuve du stylet et le charme de taciturnité pendant la question ordinaire et extraordinaire; — les attaques hystériques de syncope, de sommeil, de catalepsie, de convulsions qui viennent dérober les malheureuses à la vue de leur supplice; — les coups qu'elles se portent à elles-mêmes par suite des visions qui les accompagnent jusque dans leur cachot et qui les assaillent principalement pendant la nuit; — le suicide, enfin, qui les délivre de persécutions imaginaires en même temps que de tourments trop réels.. .
Il n'est pas jusqu'au traitement mis en usage qui n'eût pu concourir à la démonstration. Car s'il est vrai que les prières, les jeûnes, les pèlerinages, les exorcismes, étaient le plus souvent inefficaces ou nuisibles, il faut convenir qu'ils devenaient utiles quelquefois. N'en est-il pas ainsi de tout ce qui émeut fortement les malades, les incite à réfléchir, à peser sur la partie atteinte de leur intelligence, de tout l'efibrt de l'intelligence saine
/lof) CONFÉRENCES HlSÏORIOTJES.
qui leur reste ?I1 y a eu des succès pour les terriculamenta qu'on employait autrefois dans les maisons de fous; il y en a eu pour la persuasion, la menace, le persiflage, ressources variées du traitement moral ; il y en a eu pour les opérations simulées, entreprises dans le but d'extraire du corps des aliénés des insectes et des reptiles qui n'y
ont jamais existé Certaines lectures ont opéré des
miracles : le docteur Macario, par exemple, a réussi à délivrer un jeune homme des spectres et des larves qui le harcelaient, en lui donnant à méditer l'article Démonomanie, d'Esquirol, inséré dans le Dictionnaire en 60 volumes.
C'eut été beaucoup déjà que Wier eût ainsi converti des chefs d'accusation, aboutissant à un décret d'infamie ou de mort, en autant d'éléments convergeant vers un diagnostic médical; que, suivant patiemment l'enchaînement des faits, il fût parvenu à alléger la situation du poids d'une responsabilité inadmissible. Alors, loin de faire horreur, la sorcière eût fait pitié; alors plus d'un magistrat se fût dit sans doute, avec le philosophe, qu'en un tel désarroi intellectuel et moral, quand même elle aurait commis un crime, « elle était digne de l'ellébore et non de la ciguë... »
C'eût été beaucoup, ce n'eût pas été assez.
11 restait encore à Wier à s'élever du fait pathologique qu'il avait sous les yeux à l'idée plus compréhensive de la maladie, et de la maladie individuelle à remontera la maladie sociale. Permettez-moi de bien expliquer ma pensée.
Rien de moins accidentel que la folie. Quelques exceptions mises à part, même quand elle éclate avecla soudaineté d'un traumatisme, — cherchez bien, et vous reconnaîtrez qu'elle vient de plus loin qu'il ne semble, qu'elle se rattache à des conditions paihogéniques anciennes, congénitales ou acquises, ou évidentes ou inaperçues;
JEAN WIER ET LES SORCIERS. U'àl
que d'ordinaire la cause occasionnelle y a moins de part que la prédisposition; que c'est une maladie, en un mot, plus en racine qu'en tige. Soyons toujours en garde contre le début absolument inopiné d'une affection mentale: en scrutantle passé, — par delà la chute sur la tête, ou le choc moral, ou le travail excessif, ou l'accouchement, ou telle autre circonstance fortuite dont le délire sembleétre la conséquence directe, — nous découvrirons un ensemble de conditions organiques préexistantes bien autrement importantes. Ces conditions, il nous les faut chercher k la fois près et loin : dans l'individu lui-même, — dans ses collatéraux, — dans ses ascendants, — dans le développement incomplet de son système nerveux, — dans les atteintes antérieures, violentes ou légères, quelquefois imperceptibles, de maladie, où la sensibilité, où la motilité auront déliré avant l'intelligence, — dans les diathèses, immanentes à l'organisme à la manière des tempéraments eux-mêmes, et comme eux transmissibles par voie de filiation; — peutêtre dans quelqu'une de cesdiathèses toxiques, telles que l'alcoolisme, qui ne le cèdent guère aux autres en ténacité... Voilà dans quel sens on aimeraità voirWier diriger ses investigations, et voilà malheureusement ce qu'on cherche en vain au milieu des anecdotes dont son ouvrage est surchargé. Recomposant en médecin la biographie de ses folles, il ne se fût pas borné à raconter leurs visions et à les expliquer par un « vicedel'imaginalive;)) car dans ce trouble d'une faculté, il eût reconnu un simple fragment, arbitrairement isolé par lui d'une série de faits qui se tiennent et se commandent ; et même le désordre actuel, avec tous ses éléments constituants, n'eût été encore pour lui qu'un épisode qui, pour être compris, exige la connaissance de ce qui a précédé et quelquefois de ce qui va suivre. ..
La première conséquence qui se fut dégagée de sembla-
hZS CONFÉREECES HISTORIQUES.
bles études eût été celle-ci :1a forme du délire est ce qui importele moins; la Théomauicetla Démonomanie, distantes judiciairement detout l'intervalle qui sépare l'acquittement de la peine capitale ; théologiquement detout le gouffre qui sépare l'élu du damné..., en pathologie ont la même signification, une valeur identique. Que l'extatique reçoive la visite des anges, ou que le sorcier subisse les accointances des démons, c'est à peine s'il y a là matière à créer deux espèces 'du genre.
Mais ce progrès accompli, ayant achevé cette première ascension qui de la constatation du délire mèneh la connaissance de là folie, Wier avait encore à déterminer une autre inconnue. Il lui restait à signaler la cause ou les causes qui tout ensei*nble multipliaient le nombre des sorcières et imprimaient à leurs divagations une certaine uniformité (moins grande que ne l'ont dit des témoins intéressés, mais encore surprenante). De ce double fait ils ont trouvé la source dans les superstitions qui régnaient; dans la terreur universelle à laquelle toutes les classes de la société, depuis les plus instruites jusqu'aux moins éclairées, payaient un si large tribut; dans la funeste contagion de l'exemple. Wier assistait, sans qu'il s'en fût jamais rendu compte, à une véritable épidémie, analogue à celles qui ont été vues bien des fois depuis, et comme on en voit encore, qui le croirait? même de nos jours. (Consultez à cet égard la trèS'intéressante relation de la maladie de possession de Morzine, observée par le docteur Constans.) Après avoir sévi en France et en Italie, cette épidémie avait gagné l'Allemagne, où elle exerçait des ravages inouïs, enfantant d'autant plus de victimes qu'on lui en immolait davantage, croissant en proportion môme des rigueurs qu'on déployait pour y mettre un terme. En ce temps-là, les monomones ou pseudo-monomanes mettaient en scène les démons, comme les /jersc^cw^d^ d'aujourd'hui font in-
JEAN WIER ET LES SORCIEllS. /|39
tervenir la police secrète, la chimie, l'électricité. C'est toujours au fonds commun des idées en circulation que les fous empruntent la substance de leurs conceptions délirantes. Et quand une société tout entière est travaillée par une sourde fermentation ou que de grands événements éclatent, la Réformation au xyi*" siècle, la Révolution au xviii^, attendons-nous à voir s'accroître le nombre des insensés, et en même temps à les voir se copier les uns les autres. La folie est alors comme une lave qui s'épanche; les moules qu'elle rencontre sur son passage, elle les remplit, elle s'y fige et en garde la forme. C'est l'époque qui a façonné les têtes sur un même modèle; vienne le délire^ il se ressemblera à peu de choses près dans toutes. Ajoutez à cela l'influence inexpliquée mais incontestable de l'imitation; grâce à l'imitation^ chaque stryge reproduisait les symptômes observés chez ses compagnes, comme font tous les jours les hystériques de nos salles, et l'on a vu plus d'une fois la démonomanie gagner l'exorciste lui-même, s'apprêtant à chasser le diable, ou le juge en train de le condamner au feu!
Si Wier avait su apprécier tous ces faits avec justesse, que par un de ces rnagnifiques élans du génie qui devancent l'observation des siècles, il eût eu la prescience des résultats où nous sommes arrivés après un long labeur, certainement les prosélytes ne lui eussent pas manqué, — et plus encore que partout ailleurs, il en eût fait parmi les médecins, ses confrères, gens d'un esprit rassis pour la plupart, peu enclins aux rêveries, et qui de tout temps ont préféré les faits simplement et prosaïquement vrais à toutes les poésies du merveilleux. Mais il n'en fut pas ainsi. Wier n'apportait guère que des assertions, et ne sut faire partager ses convictions qu'au plus petit nombre. Ceux-là même qui sejoignaient à lui pour demander indulgence aux juges, refusaient
t\UO CONFÉRENCES HISTORIOUES.
(le le suivre dans les inlerprctations qu'il donnait de la sorcellerie et des sortilèges. Je ne puis me défendre d'une certaine impatience rétrospective, quand je lis dansÉraste (Érastc était l'ami de Wier) le passage suivant:» L'ouvr^ge sur les stratagèmes des démons, longtemps attendu, vient enfin de paraître; je l'ai parcouru avec avidité, et ma déceptionaété grande; je n'y ai pas trouvé un seul argument que je n'eusse réfuté par avance, ce qui me fit taire ce raisonnement : Si un homme de cette valeur, et plus versé que nul autre en ces matières, n'a rien pu découvrir, après un travail de plusieurs années, qui infirmât tes opinions ou confirmât les siennes, c'est que, évidemment, la cause que tu soutiens est la bonne, w
Mais prenons garde que le désir du mieux ne nous rende ingrats envers le bien; n'oublions pas de quels faibles moyens Wier disposait, quels obstacles il avait à vaincre. Quand il aurait conçu dans toute son ampleur le programme de ce qui est devenu par la suitela pathologie et la médecine légale des aliénés, comment s'y serait-il pris pour remplir ce programme, même parliellement? Souvenons-nous qu'il n'observait guère la folie qu'au pied des échafauds; pas de clinique; pas d 'asiles pour ces misérables que la charité n'avait pas adoptés encore... S'il n'a pas été donné à Wier de formuler les vérités dont ses successeurs nous ont assuré la paisible possession, au moins ne lui contestons pas la gloire, gloire impérissable, de les avoir pressenties. Respectons, aimons en lui le frère aîné de Pinel qui fit tomber les chaînes des insensés, le précurseur de ces maîtres, élèves de Pinel, qui ont disputé à la guillotine tant de têtes malades et fait inscrire dans le Gode le droit de l'aliéné à l'assistance.
Et maintenant, cela suffit-il? Devons-nous croire que sur la question des délits et des peines, la plus solen-
nelle des questions sociales — et toutes aboutissent aux intimités de la physiologie, et ont droit à notre examen — la science n'ait plus rien à dire désormais? Tant s'en faut; seulement le dernier pas qui reste à faire, le plus décisif, est aussi le plus rude à franchir. Aujourd'hui l'on ne tue plus personne pour un crime fantastique comme la magie, ni même — immense progrès! — pour un crime avéré, s'il a la folie pour excuse ; mais on continue à tper, avec une tranquillité parfaite, le criminel non aliéné, parce que, hors le délire, la liberté moralesembleindiscutable, etquenulleinsanitén'estadmise là où manque le désordre de la pensée. La volonté est libre, tel est le dogme... Or si vous vous trouvez jamais en présence d'une de ces âmes mal venues, nées difformes, de ces consciences frappées de cécité et de surdimutité congénitales, vous vous demanderez avec inquiétude si réellement l'axiome peut se passer de preuves; si la conception métaphysique du libre arbitre n'appelle pas, commeles fictions du mysticisme, le contrôle d'une observation sévère et méfiante; si, en définitive, l'une prétend plus justement que l'autre aux sacrifices que nous lui faisons, y compris celui de la vie humaine. Et quand vous entendrez dire de certaines natures scélérates que leurs mauvais instincts se sont révélés dès l'enfance, que le démon de la perversité les poursuit, que ce sont des anomalies, des monstres vomis par l'enfer, il vous semblera reconnaître dans ce langage comme un écho de celui que parlaient le Moyen Age et la Renaissance. L'idée de prédestination^ de fatalité, d'asservissement que ces mots expriment (ou plutôt qu'ils trahissent), peut-elle se concilier avec celle de liberté absolue? n'implique-t-elle pas l'enchaînement de la volonté, ou tout ou moins l'absence de cet équilibre idéal, où l'on imagine les résistances proportionnelles aux impulsions, la raison aux
/|/l2 CONFÉRENCES HISTORIQUES.
penchants? Que devient la terrible uniformité du jugement en face de l'aptitude infiniment inégale des individus pour le bien et pour le mal? Là, messieurs, là est la circonstance atténuante universelle^ et comme premier bénéfice, elle devrait rendre la personne humaine sacrée, môme sous ses aspects les plus repoussants.
Mais ces parias, types dégradés de l'espèce, déformations à peine reconnaissables de l'être normal, qui se sentira jamais le courage de les regarderde près et en face? Qui? Le médecin; l'homme qu'aucune laideur ne fait reculer et quia désappris tous les dégoûts. Peut-être parmi les jeunes esprits à quij'ai l'honneur de m'adresser en ce moment, s'en trouvera-t~il un qui se laissera gagner h l'attraction de cet imposant sujet d'étude; peut-être un médecin nous montrera-t-il un jour à quelles conditions primordiales de l'organisme se lient le vice et le crime, qui sont commeladiathèse etla maladie morale; d'après quelles lois ils s'associent aux défectuosités intellectuelles ou physiques ou s'en isolent ; pourquoi les influences éducatrices les mieux dirigées n'en peuvent toujours préserver, pas plus que l'hygiène ne décide à elle seule de l'éclosion ou de l'avortement des germes morbides innés. La vérité qui se dégagera de ces investigations, c'est qu'en définitive l'infirmité la plus haïssable est aussi la plus digne de pitié...
Ces conclusions peuvent vous paraître téméraires. Elles nevisentàrien moins qu'à reléguerhors de toute appréciation judiciaire les problèmes délicats, complexes, souvent insolubles de la responsabilité, et à mettre à la place de la vindicte publique la seule obligation pour la société de se défendre contre les dangers qui la menacent. Mais dût cette pensée vous paraître trop hardie, j'ai voulu vous la dire tout entière. S'il me fallait le patro-
JEAN WIER ET LES SORCFERS. Uh^
nage d'une autorité du passé pour faire absoudre ma franchise, eh bien, je me réclamerais de notre vieux Jean Wier, qui, à ses risques et périls, attaqua une croyance séculaire, entourée du respect de tous, où il ne voyait, lui, qu'un préjugé à combattre.