‹ Conferences historiques faites pendant l'année 1865Chapitre 19 sur 23 · M. BROC A, PROFESSEUR · texte numérisé non relu

M. BROC A, PROFESSEUR

Celae.

Messieurs,

Je ne viens pas vous parler d'un homme, mais d'un livre, et aussi d'une époque. Celse, l'auteur de ce livre, nous est à peu près inconnu. Son nom ne nous est parvenu qu'altéré par les copistes. On ne sait ni où il est né, ni où il est mort. On suppose qu'il a vécu à Rome; c'est très-probable, mais ce n'est pas certain. On ne connaît ni sa famille, ni ses amis ; on discute sur Tépoque où il florissait, et, pendant que les uns le font vivre sous le second triumvirat, d'autres le font contemporain de Tibère, de Néron, et môme de Trajan. Voilà bien des incertitudes, et pourtant il en est une plus grande encore, car on ignore quelle était sa profession. Était-il médecin ou chirurgien, agriculteur, rhéteur ou philosophe ? Vivait-il dans les camps ou exerçait-il, auprès d'un prince du sang, les fonctions de secrétaire? Toutes ces hypothèses ont été soutenues, et de pareilles divergences ne prouvent qu'une chose : c'est qu'on ne sait

l\k(S CONFÉRENCES 11ÎSTOI\IOUES.

rien ou presque rien de positif sur la personne de Celse.

N'attendez pas, dès lors, que je puisse, en vous parlant de lui, vous raconter quelques-uns de ces épisodes intéressants qui donnent tant de charme à la biographie des hommes célèbres, et qui mettent si bien en relief leur caractère et celui de leurs contemporains. Loin que je puisse, sous ce rapport, combler les lacunes de l'histoire, je serai au contraire obhgé plus d'une fois de réfuter les assertions des biographes de Celse, et, au lieu d'augmenter la somme des notions que l'on possède sur lui, j'arriverai peut-être à la diminuer.

Le livre de Celse, J)e re medica^ est certainement l'un des écrits les plus remarquables de l'antiquité. Le style en est si pur, si correct,, que beaucoup d'auteurs ont appelé Celse le Cicéron des médecins. Ce livre résume, dans son élégante concision, l'ensemble des connaissances médicales et chirurgicales de l'époque qui a précédé celle de Galien. C'est, sous ce rapport, l'ouvrage le plus complet, le plus méthodique, le plus didactique que l'antiquité nous ait transmis. C'est un manuel, si vous voulez, mais un manuel merveilleusement composé, admirablement rédigé, et qui mériterait déjà, par cela seul, d'avoir sa place dans toutes les bibliothèques, quand môme ce ne serait pas la seule source d'informations qui nous soit restée sur un grand nombre de points de l'histoire de notre science. ParmJ les soixante-douze auteurs médicaux dont Celse a consulté et cité les ouvrages, il n'en est qu'un seul, Hippocrate, dont les écrits aient survécu au cataclysme du moyen âge. La plupart d'entre eux ne nous sont connus que par le livre de Celse, et il n'y a pas d'exagération h dire que près de la moitié de ce que nous savons sur l'histoire de la médecine et de ses progrès en Grèce, à Alexandrie et à Rome, pendant les quatre siècles qui ont suivi l'époque hippocratique^ nous a été conservé par Celse, et par Celse seulement.

CELSE. Ukl

11 n'en faudrait pas tant pour expliquer le succès extraordinaire que cet ouvrage a obtenu depuis la Renaissance. Jusqu'alors on en avait fait peu de cas^ — je vous dirai pourquoi tout à l'heure; — mais l'imprimerie naissante lui rendit justice. Il eut l'honneur d'être imprimé dès lZi78, cinq ans avant VArsparva de Galienet les ^/9/îo?7s??2esd'Hippocrate, et j'ai lieu de croire que les seuls ouvrages de médecine qui aient été imprimés avant celui-là sont le Canon d'Avicenne (1476) et un fragment d'Albucasis sur la préparation des médicaments (1471).

Aucun livre de science n'a été édité plus souvent que celui de Celse. Ghoulant, en 1824, en a cité cinquantecinq éditions latines^ sans compter quinze éditions dont il n'a pu constater l'authenticité, et sans compter un bon nombre de traductions dans la plupart des langues de l'Europe. La version française la plus ancienne est celle de Ninnin^ publiée en 1753, et plusieurs fois réimprimée. Depuis 1846 nous possédons une meilleure version, celle de M. Des Etangs. Si l'on s'en fiait aux apparences, on pourrait croire qu'il en a paru une troisième en 1824; mais cette prétendue traduction, malgré les signatures qu'elle porte^ n'est autre que la traduction de Ninnin avec quelques changements microscopiques, qui ont été faits probablement sans consulter le texte latin, — témoin le petit contre-sens de la première phrase du livre.

Celse a eu un grand nombre de commentateurs et d'historiens qui comptent parmi les savants les plus érudits des deux derniers siècles. Il serait trop long de vous les énumérer; mais je ne puis me dispenser de nommer au moins Rhodius qui, le premier, essaya d'écrire une vie de Celse (1639); — Van der Linden, qui revisa et épura patiemment le texte de notre auteur, en confrontant les manuscrits et les éditions, et qui corrigea

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plus de deiïx mille fautes commises par les copistes; — Almeloveen, qui mérita d'être surnommé Celse II par l'Académie des curieux de la nature; — Morgagni, qui en trente ans, de 1720 à 1750, écrivit, sous forme de lettres, huit dissertations critiques sur Celse, et qui en 1768^ déjà octogénaire, revint encore sur ce sujet, dont il s'occupait depuis près de cinquante ans; — et enfin Léonard Targa^ qui, plus persévérant encore, consacra entièrement soixante ans de sa longue vie à l'étude des manuscrits et des éditions de Celse. Un grand nombre de fautes qui avaient échappé à ses prédécesseurs furent corrigées par Targa, dont les deux éditions, publiées en 1769 et en 1806, sont considérées à juste titre comme les plus pures et les plus correctes.

J'aborde maintenant, messieurs^ l'examen critique des documents à Taide desquels on a essayé de constituer une biographie de Celse. Et d'abord, quel est son véritable nom ? Sur le titre de la plupart des éditions et de quelques manuscrits peu anciens, on lit : Avrelius Cornélius Celsus. Déjà Lecierc avait fait remarquer qu'Aurelius était un nom de famille et ne pouvait pas être employé comme prénom. Il est, en eifet, sans exemple dans l'histoire romaine que deux noms de famille, tels que Aurelius et Cornélius, aient été ainsi accolés l'un à l'autre. En outre, sur la plupart des manuscrits, le prénom de Celse n'est indiqué que par l'initiale A. — Lecierc avait conclu de là que le mot Aurelius avait dû être construit sur cette initiale par quelque copiste maladroit, dont l'erreur, reproduite par l'imprimerie, s'était ensuite perpétuée d'édition en édition. La prévision de Lecierc a été pleinement confirmée depuis par la découverte d'un manuscrit du Vatican, plus ancien que tous les autres, ei sur lequel est inscrit le véritable prénom de Celse, Aulus; et il résulte d'ailleurs des recherches de Bianconi que le prénom AtUm était très-

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commun dans la famille Gornelia, ainsi que le surnom Celsiis.

Ce surnom était très-usité à Rome. On connaît un grand nombre de personnages qui l'ont porté, et que l'histoire mentionne comme ayant brillé soit dans la médecine, soit dans la philosophie, le droit ou la rhétorique. Or, notre Gelse a écrit sur toutes ces choses, de telle sorte que ses biographes, égarés par la similitude des noms, ont pu le confondre avec des personnages très-divers par leur profession, par leur position sociale, et par l'époque où ils ont vécu.

On ne l'a confondu ni avec le philosophe épicurien Celsus, qui se rendit célèbre sous Marc-Aurèle par ses polémiques contre les chrétiens; ni avec le jurisconsulte Juventius Gclsus, qui fut condamné à mort pour avoir conspiré contre Domitien, et qui était à la veille d'être exécuté, lorsqu'il eut la bonne fortune d'apprendre dans sa prison la mort tragique de son empereur. Mais, à peu près à la même époque, vivait un autre jurisconsulte du nom de Gelse, et quelques personnes, le confondant avec notre auteur, ont fait vivre celui-ci jusque sous Trajan.

Gette erreur est grossière, car je vous montrerai bientôt que le traité De re medica est bien antérieur au règne de Trajan. 11 était plus excusable de confondre l'auteur de ce traité avec le médecin Apuleius Gelsus, qui fut célèbre sous Tibère, et dont le nom pouvait s'écrire par abréviation A. Gelsus, comme celui de notre Gelse.

Cet Apuleius Gelsus ne nous est pas connu par ses propres œuvres; on sait seulement qu'il forma deux élèves qui se distinguèrent dans des genres différents : L'un, ScriboniusLargus, écrivit un Traité de la composition des médicaments qui nous a été conservé ; l'autre, nommé Veclius Yalens, se rendit célèbre par ses amours avec l'impératrice Messaline. Pline est même parti de là pour

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flétrir, comme immorale, la profession de médecin. A ce compte, il en aurait pu lîétrir bien d'autres.

Il y a eu à RomC;, probablement vers la même époque, un autre médecin du nom de Gelsus. Il n'est connu que par une épitaphe très-importante au point de vue de l'histoire de l'enseignement médical à Rome. Voici cette inscription, d'après Gruter :

M. LIVIO GELSO TABVLARIO

SCHOLiE MEDICORVM

M. LIVIVS EYTYGHVS

ARCHIATROS OLL. D. IL

A M. Livius Celsus, secrétaire de l'Ecole des médecins, Varchiatre M. Livius Eutychus a donné deux urnes.

Celte inscription, qui nous révèle l'existence d'une École de médecine à Rome, ne porte malheureusement aucune date ; mais le mot grec archiatros nous reporte à une époque assez reculée. Il est certain, en effet, que ce mot lut promptement latinisé. Sur toutes les autres inscriptions romaines où il est question du même titre, on lit arcliiater et non arcliiatros. Les écrivains latins qui ont parlé des archiâtres se sont servis également de la terminaison latine. Enfin plusieurs auteurs ont fait mention d'un certain Andromachus, archiatre de Néron, arcliiater Neronis. Tout cela nous permet de croire que l'épitaphe de Livius Gelsus est probablement antérieure au règne de Néron.

Il ressort de cette inscription importante qu'il y avait quelque part à Rome, non pas une école officielle,, comparable à nos facultés de médecine, mais un groupe de médecins associés pour enseigner leur art. Jusqu'alors, cet enseignement avait été purement individuel.

Je dois vous parler enfin d'un dernier personnage qui

a poiio le nom de Cclsus cl qui, suivant le savant Bianconi, serait le véritable auteur du traité Dg re rnedica. Bianconi est un des érudits qui ont consacré le plus de temps et de soins à l'étude de Gelse. Les douze lettres qu'il a écrites sur ce sujet à Tiraboschi forment tout un volume, et sa dissertation latine sur l'époque oii Gelse a vécu, De Celsi œtote, est une œuvre des plus remarquables. Après avoir démontré,, et je pense avec succès, que son héros n'exerçait pas la profession de médecin, et qu'il écrivait dans les premiers temps du règne d'Auguste, il a pensé qu'un homme aussi éminent dans les lettres et dans les sciences avait dû occuper une position élevée, et être en relation avec les grands écrivains de cette époque, qu'on a appelée le siècle d'or de la littérature latine. Il s'est donc efforcé de prouver que notre Celse avait été l'ami d'Horace et d'Ovide, le compagnon et le secrétaire du jeune Tibère.

Il s'est basé principalement sur deux épîtres d'Horace 011 il est question d'un certain Gelsus, qui faisait partie de l'entourage de Tibère. Lorsque celui-ci n'était encore que prince du sang, Auguste, son père adoptif, qui se méfiait de lui, l'envoya guerroyer en Orient, peut-être un peu pour lui faire la main, mais surtout pour le tenir éloigné de Rome. Tibère, alors âgé d'environ vingt- deux ans, avait emmené avec lui, dans son expédition, ce qu'Horace appelle une cohorte littéraire. Dans cette cohorte figuraient Julius Florus, ami d'Horace, et un écrivain du nom de Gclsus, qui sans doute, dans l'origine, n'était pas en grande faveur auprès du jeune prince, car Horace, dans son épître à Florus (1. 1, épit. m), le malmena rudement en le traitant de plagiaire et en le comparant à la corneille d'Ésope ; mais bientôt, le plagiaire ayant fait son chemin et étant devenu l'ami particulier de Tibère, Horace le jugea digne à son tour de son amitié et lui adressa une de ses épîtres les plus

aimables (l. I^ épît. viii), qui se terminait pourtant par ce vers :

Ut tu fortunam, sic nos te, Celse, feremus.

Ce qui veut dire à peu près : Tâche de te maintenir en faveur^ si tu veux que je t'estime. C'est dans cette épître que nous apprenons que Celsus était secrétaire de Tibère : cornes sc?ibaque Neronis ; càrTihère, messieurs, s'appelait aussi Néron ; il portait deux noms qui devaient devenir également chers au peuple romain.

C'est à ce Celse-là que Bianconi attribue le traité De re medica; mais, par malheur pour cette hypothèse, Horace nous a donné les deux noms de son personnage, Celsus Aihinovanus, et non pas Cornélius Celsus ; et Bianconi, ordinairement si ingénieux, n'a pu opposer à cette objection décisive que des raisons sans aucune valeur.

Avouons donc, messieurs, que notre Celse n'a pas eu l'honneur d'être secrétaire de Tibère, et ajoutons que nous ne connaissons pas le premier mot de sa biographie.

Où est-il né? Cœlius Rhodiginus, écrivain de la Renaissance, rapporte que les habitants de Vérone revendiquaient Celse pour leur compatriote ; mais il ne dit pas sur quoi reposait cette prétention, qui n'a été acceptée, je pense, par aucun critique. D'un autre côté, plusieurs auteurs ont admis que Celse était Romain, mais toujours sans preuve, ainsi que le montre suffisamment cette phrase de M. Kunholtz (de Montpellier) : a Quoique » aucun document authentique n ait pu nous apprendre » encore où est né Celse, nous le regarderons, avec )) Rousseus et Fabricius, comme étant Romain. » Après de pareilles prémisses, il était permis d'attendre une autre conclusion.

Rhodius, son premier biographe, Ta fait vivre sous Néron et ses successeurs, jusqu'à Trajan. En trente ans,

de 68 à 98 après Jésus-Christ, il aurait vu nouf empereurs. Tl est bien vrai que Pline l'ancien, mort en 79, a commencé son XXIX*' livre en disant que personne encore n'avait écrit en latin sur la médecine. Il était naturel d'en conclure qu'à cette époque l'ouvrage de Gelse n'était pas encore composé. Mais, par une étrange contradiction, Pline a cité ce livre à trois reprises. En outre, Columelle, qui écrivait sous l'empereur Claude, vers l'an 42, a cité un très-grand nombre de fois le traité d'agriculture de Gelse.

Celse est donc antérieur à Claude, et, jusqu'aux recherches de Bianconi, l'opinion la plus répandue était qu'il avait écrit sous le règne de Tibère, parce que Columelle avait parlé de lui comme d'un homme de son temps {nostrorum temporum vir) ; mais Columelle était déjà vieux, — il le dit lui-même, — lorsqu'il écrivit son livre, et ses souvenirs pouvaient très-bien remonter jusqu'au siècle d'Auguste : cela nous laisse une grande latitude.

Si maintenant nous considérons l'ouvrage même de Celse, nous reconnaîtrons avec Bianconi qu'il a dû être écrit pendant la première moitié du règne d'Auguste. Le style, d'abord, de l'avis des meilleurs appréciateurs, est bien celui de la plus belle époque de la latinité. Celse, dans Tadmirable introduction de son premier livre, arrête son historique à Thémison, dont il parle presque comme de son contemporain, a Thémison , » dit-il, dans sa vieillesse, s'est écarté il y a peu de temps )) (nuper) de quelques-uns des préceptes d'Asclépiade. » Or Thémison, élève et successeur d'Asclépiade, qui mourut vers l'an 92 avant Jésus-Christ, ne peut guère avoir survécu plus de cinquante ans à son maître, ce qui place l'époque de sa mort au plus tard vers l'an /jO avant Jésus-Christ; et il est clair, dès lors, que Celse ne peut avoir écrit ni sous Tibère, ni môme dans la seconde

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moitié du règne d'Auguste. Ainsi raisonne Bianconi, et il n'y aurait rien à objecter à cette démonstration, si la date de la mort d'Asclépiade était suffisamment déterminée.

Mais voici un argument plus décisif. Comment se fait-il que Gelse, cet écrivain si érudit, qui a cité un si grand nombre d'auteurs et de praticiens, n'ait pas parlé d'Antonius Musa, médecin d'Auguste, de cet illustre, de cet immortel Musa, qui avait sauvé ou qui passait pour avoir sauvé les jours de l'empereur, et qui, en récompense, reçut les plus grands honneurs qu'on ait jamais accordés à un médecin, puisque le sénat lui octroya l'anneau d'or des chevaliers, et qu'on lui éleva, de son vivant, une statue auprès de celle d'Esculape? Si Musa n'eût été qu'un praticien célèbre et fortuné, on pourrait comprendre à la rigueur que Gelse, quoique écrivant après lui, l'eût passé sous silence; mais Musa fut un chef d'école: il reformata médecine de Thémison ; il institua une méthode que Pline appelle la médecine des contraires {conttYO'ia medicina), et qui devint bien vite à la mode lorsqu'on sut qu'elle jouissait des faveurs d'Auguste. L'omission de cette méthode et du nom de son auteur, dans un livre aussi complet que celui de Gelse, serait tout à fait inexplicable. Il y a plus; la maladie dont Auguste avait été guéri par Musa était une alfection du foie ; les remèdes chauds ayant échoué. Musa eut recours avec succès au traitement par l'eau froide. Or, Gelse, parlant du traitement des affections du foie (lib. IV, c. viii), après avoir dit à plusieurs reprises qu'elles doivent être traitées par les remèdes chauds, ajoute que rien n'est plus nuisible au foie que les choses froides, et qu'il faut s'en abstenir entièrement : Abstinendwn utique est ab omnibus frigidis ; neque enim res ulla magisjecur lœdit. Il est bien certain qu'il se serait exprimé autrement s'il eût écrit après la maladie d'Auguste. Le

traité De re medica est donc antérieur à cette maladie, dont les historiens ont indiqué la date, et qui eut lieu l'an 731 de Rome, c'est-à-dire l'an 22 avant Jésus-Christ.

Celse a pu écrire plusieurs années auparavant. Il est certain toutefois que son Traité de rhétorique est postérieur à l'an 29, où parurent les Géorgiques, puisque Quintilien (VIIÏ, 3) lui a reproché d'avoir critiqué le vers 357 de ce poëme.

Au surplus, messieurs, il est probable que Celse a écrit pendant longtemps, car il a produit un grand nombre d'ouvrages, ou plutôt de traités formant une sorte d'encyclopédie.

Cette encyclopédie comprenait d'abord un traité d'agriculture. De re ru^tica^ en cinq livres; puis le traité De re medica, en huit livres ; le traité de rhétorique, probablement en sept livres, venait immédiatement après. On ne sait dans quel ordre se succédaient les autres traités ; on n'en connaît même pas le nombre; on sait seulement qu'il y en avait un sur le droit, un autre sur la philosophie, un troisième sur l'art militaire.

Vous vous demandez peut-être, messieurs, si des ouvrages aussi nombreux et aussi divers sont bien du même auteur, ou s'ils ne seraient pas dus plutôt à plusieurs écrivains portant ce nom de Celsus, qui était si commun à Rome. Mais Columelle, Quintilien, Végèce, et tous ceux qui ont parlé de ces ouvrages, les ont attribués expressément à Cornélius Celsus. Columelle et Végèce ont dit l'un et l'autre que le Corn. Celsus dont ils parlaient était en môme temps l'auteur d'un traité de médecine. Quintilien a été plus explicite encore, comme je le dirai bientôt. Enfin Celse lui-même, parlant du traitement de la gale de l'homme (1. V, cap. xxviii,§ 16), conseille l'emploi d'une préparation de poix et de soufre, et renvoie, pour la manière de s'en servir, à son traité d'agriculture : sicut in pecoribus proposui.

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Au surplus, la première phrase de l'inlroduction du traité De re madica fait évidemment suite à son ouvrage d'agriculture : Ut alimenta snnis corporihus ngriciiltura, sic sanitatem aujris medicina promittit. En voici d'ailleurs la preuve directe: Columelle, dans le premier chapitre de son premier livre, dit que l'agriculture de Cornélius Celsus forme cinq livres. Or, sur le titre du plus ancien manuscrit du Vatican on lit : Anli Convd.ii Ce! si liber sexfuSy idemque medicinœ primus. Et enfin Greive rapport ■ que le manuscrit d'Alexandre de Padoue, qui ne comprend que le livre IV, se termine par ces m ts : Xrtium Cornet a Celsi liher nonus, idem medicinœ liber quartus expdcit féliciter. Gela paraît indiquer que l'encyclopédie de Gelse était intitulée : Artes. En tous cas, il est parfaitement certain que le livre 1 du traité de médecine faisait immédiatement suite au livre V et dernier du traité d'agriculture.

Que les autres traités dont je viens de vous donner i'énnmération soient du même auteur, c'est ce que prouve bien clairement un passage du dernier chapitre du livre XIll de Quintilien. Quintilien dit que Torateur doit posséder toutes les connaissances, et, pour montrer que cela est possible, il cite d'abord Caton le censeur, qui fut à la fois orateur, historien, jurisconsulte^ agronome, et, qui sur ses vieux jours^ cultiva avec succès les lettres grecques. 11 passe alors à Varron et à Gicéron, dont les connaissances étaient encore plus étendues, et il termine en ces termes : Quid plura, quum etiam Cornélius Celsus, mediocri vir ingenio, non solum de his omnibus conscripserit artibus, sed anrplius rei militaris et rusticœ etiam, et medicœ prœcepta reliquerit?

Quintilien^ vous le voyez, n'a pas flatté Gelse (il ne flattait que Domitien). L'hommage qu'il lui rend n'est donc pas suspect lorsqu'il reconnaît que cet « homme d'un génie médiocre » s'est fait connaître par ses écrits

comme nn savant universel. Ce passage a paru contradictoire; on a cru h. tort qu'il était altéré, et plus à tort encore on a essayé de le corriger. Quintilien juge que Celse est un génie médiocre parce qu'il n'a pas les mômes opinions que lui sur la rhétorique, et dans le fait, lorsqu'il le cite, c'est presque toujours pour le critiquer ; mais tous les témoignages s'accordent pour établir que les autres ouvrages de Celse n'étaient pas plus médiocres que son traité de médecine.

Je vous citerai d'abord Quintilien lui-même, qui, dans le premier chapitre du livre X, parlant de ceux qui ont écrit en latin sur la philosophie, nomme en première ligne Cicéron, puis Brutus, et en troisième ligne Celse, dont les nombreux écrits philosophiques, dit-il, ne manquent ni d'élégance ni d'éclat : So'ipsit non parum otulta Cornélius Celstis, scepticos secvtus, non sine culta et nitore. Et il range ces écrits philosophiques au nombre des ouvrages où l'orateur doit chercher le complément de son éducation.

Columelle loue bien plus encore le traité d'agriculture de Celse, qu'il cite continuellement. Il appelle Celse celeberrimus auctor (1. ÎII, c. xvii) ; il dit qu'il n'a pas moins mérité de louanges que Caton, Varron et Magon (l. I, c. i), et lorsqu'il lui arrive de le réfuter, c'est encore pour lui rendre hommage. « Je ne puis assez m'étonner, » dit-il quelque part (1. Il, c. ii), que cette erreur ait été » commise par Cornélius Celsus, cet homme qui connais- )) sait non-seulement Tagronomie, mais encore toute la » nature. » Il ne l'estime pas moins comme écrivain que comme savant^ témoin le passage suivant sur les abeilles : (1. IX, c. ii) « Il est impossible, dit-il, de sur- )) passer la science d'Hyginus (le maître de Virgile)^ les » ornements de Virgile et l'élégance de Celse. Hyginus )) a réuni les préceptes des anciens ; Virgile a orné le )) sujet des fleurs de la poésie ; et nous trouvons dans

» Celse un judicieux mélange de ces deux manières, o

Nous pouvons porter, messieurs, un jugement tout semblable sur son traité de médecine, qui ne se distingue pas moins par la forme que par le fond.

Quant au traité de l'art militaire. De re militari^ Végèce, qui écrivait au iv*" siècle, et qui fait autorité dans ces matières, en fait le plus grand cas. Il cite fréquemment Celse, jusque dans le titre môme de son ouvrage ; il le met au premier rang avec Caton, Trajan et Adrien, ce qui n'est pas un médiocre honneur, si l'on songe à l'importance que les Romains attachaient à l'art militaire.

Ainsi, messieurs, ce même auteur qui a écrit sur la médecine un ouvrage si remarquable^ et qui en particulier a traité de la chirurgie avec une précision et une solidité sans exemple dans l'antiquité, a produit des écrits tout aussi dignes d'éloges sur l'agriculture, l'art militaire, la rhétorique et la philosophie. Au milieu de toutes ces choses dans lesquelles il a excellé^ est-il possible de découvrir la profession qu'il exerçait? Je ne le pense pas ; et il est fort possible qu'il n'ait exercé aucune profession, car ce n'en était pas une à cette époque d'être un savant et un écrivain. Mais, comme il ne nous reste de lui que son traité de médecine, comme c'est par ce livre seulement que nous le connaissons aujourd'hui, on se figure difficilement qu'il ait pu écrire un pareil chef-d'œuvre sans être voué spécialement à la pratique médicale. De là est venue l'opinion généralement répandue que Celse était médecin — ou chirurgien — ou l'un et l'autre à la fois. Je ne saurais la partager. Je sais que j'ai aujourd'hui contre moi le sentiment de la majorité, mais je puis invoquer des autorités considérables, et entre autres celles de Van der Linden, de Bianconi et de Dezeimeris.

Constatons d'abord, messieurs, que jamais, ni dans

l'antiquité, ni dans le moyen âge, personne n'a rangé Celse parmi les médecins.

Pline, qui a tant parlé des médecins de Rome, et qui en a nommé un si grand nombre (toujours pour en dire du mal), n'a point compris Celse dans cette énumération. Si Celse échappe à la médisance de Pline, c'est déjà une assez forte présomption pour qu'il ne soit pas médecin. Un homme comme lui n'aurait pas pu faire partie du corps médical de Rome sans y tenir un rang distingué, car il est bien certain que la médecine romaine n'a produit aucun esprit qui lui soit comparable. Comment veut-on que Pline ait tant écrit sur les médecins de Rome sans faire allusion au plus émincnt d'entre eux? Notez d'ailleurs qu'il connaissait parfaitement Celse. Il l'a cité bon nombre de fois dans son texte, et surtout dans les listes d'auteurs annexées aux tables qui composent le premier livre de V Histoire naturelle. Sur les trente-six livres du texte, il n'y en a pas moins de vingt pour lesquels il a consulté les écrits de Celse. Or, nulle part, ni sur les Hstes, ni dans le texte, il ne donne à Celse le titre de medicus, ce qu'il fait toujours lorsqu'il parle d'un médecin. Il y a plus: toutes les fois que le nombre des médecins mentionnés dans une liste est considérable (ce qui a lieu dans les livres relatifs aux plantes médicinales et à la médecine proprement dite), Pline décompose sa liste en deux listes secondaires, l'une comprenant ceux qu'il appelle simplement aucfores, l'autre comprenant les médecins, medici. Eh bien, Celse est toujours placé dans la première catégorie, et jamais dans la seconde. 11 est donc évident que Pline, qui devait savoir à quoi s'en tenir, ne rangeait pas Celse parmi les médecins.

Voici maintenant un fait tout aussi démonstratif : tandis que plusieurs auteurs non médicaux ont mentionné le Traité de médecine de Celse, aucun auteur médical de

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l'antiquité n'a parlé de ce livre, ni de celui qui l'a écrit. Le Celsus dont le nom revient assez fréquemment dans le traité deScribonius Largus, De compositione medicamentorum, n'a rien de commun avec le nôtre ; c'est le médecin Apuleius Celsus dont je vous ai déjà parlé, et Scribonius Largus, son élève, craignait si peu qu'on le prît pour notre Celse, qu'il ne lui a donné qu'une ou deux fois son premier nom Apuleius ; dans ses autres citations, il l'a nommé simplement Celsus, parce qu'il savait bien que sa qualité de médecin suffisait amplement pour le distinguer de cet autre Celsus, qui avait écrit une encyclopédie, et dont Columelle, à peu près à la même époque (vers l'an /i2), proclamait la célébrité.

Je le répète, aucun médecin de l'antiquité n'a parlé du livre de Celse, ni ceux qui écrivaient en grec, ni ceux qui écrivaient en latin, ni les auteurs du ii^ siècle, Cœlius Aurelianus et Galien, — ni, dans les siècles suivants, les compilateurs Aetius et Oribase, ~ ni enfin Paul d'Égine, qui écrivit au vu'' siècle un manuel de médecine et de chirurgie comparable sous quelques rapports à celui de Celse. Ce silence, messieurs, serait inexplicable et injustifiable, si le livre de Celse avait été écrit par un médecin, et s'il eût été entre les mains des médecins. Mais il faisait partie d'une encyclopédie destinée aux gens du monde, et vous savez que de tout temps les médecins ont dédaigné ces sortes de productions.

Cela dura pendant tout le temps de la Renaissance. Toutes les œuvres de Celse périrent, à l'exception de son traité de médecine ; et lorsque ce livre eut été imprimé, on le trouva si remarquable de précision et de clarté, si supérieur à tout ce qui avait été écrit en latin sur la médecine, qu'on l'admit aussitôt au nombre des ouvrages classiques, sans s'inquiéter de savoir s'il émanait ou non d'un auteur voué à la profession médicale.

CELSE. /l61

Cette question, (l'abord, ne l'ut pas même posée; bientôt, lorsque les progrès de l'érudition eurent appris à reconnaître un seul et môme personnage dans l'auteur du traité de médecine et dans le Celse de Golumelle, de Quintilien et de Végèce, tous les savants, appartenant ou non à la médecine, s'accordèrent à admettre, avec toute l'antiquité, que Celse n'était pas médecin.

Mais pendant que cette opinion se maintenait parmi les érudits, la plupart des médecins qui lisaient Celse ne pouvaient s'imaginer que l'ouvrage le plus exact et le plus pratique de leur bibliothèque eût été écrit par un autre que par un homme du métier, — et lorsqu'on leur objectait que cet auteur avait écrit, avec non moins de compétence et de talent, sur un très-grand nombre d'autres sujets, l'admiration qu'ils éprouvaient pour lui accroissait encore leur désir de le revendiquer comme un des leurs, pour l'honneur de la médecine et de la chirurgie. Daniel Leclerc, après lui Schultze et la plupart des historiens de la médecine, se firent les interprètes de ce sentiment louable, — mais la vérité doit passer avant notre amour-propre professionnel; et la vérité est que c'est seulement dix-sept siècles après l'époque de Celse, qu'on a pour la première fois prétendu qu'il était médecin ; par conséquent nous devons nous en rapportera l'opinion publique de l'antiquité, à moins que nous ne trouvions, dans le livre même de Celse, des preuves intrinsèques assez évidentes pour contre-balancer tous les témoignages.

Or, vous allez voir au contraire que Celse s'est exprimé, dans un grand nombre d'endroits, comme n'aurait pu le faire un homme exerçant la profession de médecin.

Mais il est de toute justice de mettre d'abord sous vos yeux les passages sur lesquels on s'est basé pour soutenir que Celse était un praticien.

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Après avoir décrit, d'après Héraclide de Tarentc^ l'opération de l'ankyloblépharon, qui consiste à détruire les adliérences de la paupière avec le globe de l'œil, et qui aujourd'hui encore est considérée comme tout à fait inefficace, Celse s'exprime ainsi : Ego sic restitutum esse neminem memini. Voilà bien la preuve que Celse avait vu un certain nombre d'individus opérés sans succès de l'ankyloblépharon, mais il n'en résulte pas qu'il les eût opérés lui-même. Ce langage, il est vrai , paraît être celui d'un praticien; il est clair, en effet, qu'un homme du métier pouvait seul prendre sur lui de condamner une opération très-simple, et en apparence très-rationnelle; mais si un autre avait dit la môme chose avant Celse, l'argument perdrait toute sa portée. Lisons donc la suite de ce passage. Celse ajoute immédiatement après : Meges se quoque multa tentasse^ neque unquam pro fuisse, quia semper iterum oculo palpebra inhœserit, memoriœ prodidit (l.YII, c. vii^ § 6). Ce n'est donc pas Celse, c'est Mégès qui a reconnu et annoncé l'inefficacité de l'opération d'Héraclide de ïarente; Mégès, praticien illustre ;, qui, peu de temps avant l'époque de Celse, tenait le sceptre de la chirurgie romaine, qui s'était rendu célèbre non-seulement comme opérateur, mais encore comme écrivain, et qui avait mérité d'être appelé par Celse le plus savant des chirurgiens de Rome (lib. VII, introd.). Aussi parlet-il avec la sûreté d'un homme qui invoque sa propre expérience. « Cette opération, dit-il, je l'ai souvent tentée, et je n'ai jamais réussi, parce que toujours la paupière contractait de nouvelles adhérences avec l'œil. » Celse, au contraire, se borne à dire : « Je ne me souviens pas que personne ait été ainsi guéri. » Cela prouve simplement qu'ayant à choisir entre l'opinion d'Héraclide et le jugement de Mégès, il avait pris des informations, qu'il avait cherché et examiné un certain nombre d'opérés, saris en trouver un seul qui eût été exempt de récidive.

Du reste, messieurs, habituez-vous dès mainicnanl à cette idée, qu'on n'était pas médecin à Rome, par cela seul qu'on voyait des malades. J'y reviendrai tout à l'heure plus amplement.

On a invoqué encore le passage où Celsc, parlant de l'opération de l'ankyloglossC;, annonce que la plupart des opérés peuvent parler dès que la plaie faite dans la bouche est guérie, mais ajoute toutefois : « J'ai connu )) un opéré qui ne pouvait parler, quoiqu'il pût porter » sa langue bien au delà des dents(l.Vn,c. xii, §/i).Mais ici encore Celse ne dit pas que ce casse soitprésenté dans sa pratique, et le tour de phrase qu'il emploie permet même de considérer comme certain que ce n'était pas par lui que l'opération avait été faite.

Un troisième argument est tiré du passage relatif au traitement de la diarrhée, passage où Gelse, à ce qu'on prétend, aurait critiqué l'opinion d'Asclépiade et émis sa propre opinion sous une forme personnelle en disant : Ego existimo (lib. IV, cap. xix). Ces mots sont effectivement dans le texte, mais, si nous complétons la citation, nous trouverons au contraire que Gelse s'est exprimé comme un homme qui n'avait aucune opinion. Il s'agit de savoir si les malades qui ont la diarrhée doivent boire chaud ou froid. Les anciens prescrivaient les boissons chaudes; Asclépiade, au contraire, voulait que les boissons fussent froides, et même aussi froides que possible; — c'est ici que Gelse paraît. « Quant à moi, » dit-il, je pense que chaque malade, d'après son expé- )) rience, doit choisir entre les boissons chaudes et les )) boissons froides. » Ego expprimentis quemque in se credere debere existimo calida potius an frigida utatur. Vous voyez que l'auteur ne se compromet guère. Pour ma part, loin de trouver dans ce passage la preuve qu'on y a cherchée, j'y .verrais plutôt une preuve contraire, car il me semble qu'un médecin^ alors même qu'il aurait

U^k CONFÉRENCES lilSTOIUQUES.

considéré le choix des boissons comme indifférent, se serait exprimé d'une autre manière.

Voici enfin, messieurs, un passage bien autrement formel que les précédents; c'est le seul à vrai dire, si le texte n'est pas altéré, où notre auteur ait parlé de sa pratique. Aussi M. Des Etangs s'écrie-t-il que le praticien est enfin surpris ici en flagrant délit. A quel moment de la journée faut-il faire manger les malades atteints de fièvre quotidienne? Ce point, dit Gelse, est très-con-. troversé. Les uns donnent la nourriture le matin, les autres le soir. Gelse trouve que les deux procédés, surtout le second, ont leurs inconvénients, et ajoute : Ob hœc ad mediam noctemdecurro. « C'est pourquoi j'attends le milieu de la nuit. » (Lib. III, c. v.) — L'authenticité de ce passage a été contestée (1); mais je l'accepte. Oui, Celse voyait et soignait des malades; mais cela ne prouve pas qu'il fût médecin. L'exercice de la médecine était libre chez les Romains. Il y avait dans quelques grandes villes des médecins de profession, mais en outre chacun donnait ses conseils aux malades qu'il connaissait. C'est comme cela que Gelse pouvait et devait pratiquer quelquefois un art dans lequel il était certainement plus instruit que la plupart des médecins de son temps. Qu'il eût une certaine expérience du traitement des fièvres intermittentes, cela ne nous surprendra pas, si nous songeons que cette affection fut de tout temps très-commune dans la campagne de Rome. De là à exercer la profession médicale, il y avait loin, je vous le montrerai bientôt. Mais le moment est venu de vous prouver par les paroles de Gelse, que son livre n'a été écrit ni pour des médecins, ni par un médecin.

(1) Dans les éilitions de Van der Linden et d'Almelnveen, ce passage est remplacé [lar le suivant : Ob hœc ALii diffWunt ad medwm nocletn, decvu&o g ravissim> tempore, eic De décun-o à decurso lad'dférence est assez légère pour que les copistes aient pu se tromper.

Il parait déjà assez probable qiruii ouvra^^c qui faisait partie d'une encyclopédie, devait s'adresser aux gens du monde et non aux médecins, si l'on considère surtout que cet ouvrage a été écrit en latin, à une époque où tous les médecins de l'Italie étaient Grecs, ou avaient étudié dans des livres grecs. La langue latine n'avait pas encore été employée dans les sciences; c'a été l'un des plus grands mérites de Cclse, de l'avoir assujettie le premier à la rigueur et à la précision que jusqu'alors la langue grecque possédait seule, et d'avoir atteint d'emblée, sous ce rapport, un degré de perfection qui n'a pas été surpassé. Il a eu à surmonter des difficultés d'autant plus grandes, que les mots mômes lui manquaient, la plupart des maladies, des médicaments et des organes n'ayant pas encore reçu de nom en latin. Quelquefois une habile périphrase supplée aux lacunes du vocabulaire, mais le plus souvent il est obligé de se servir du mot grec, qu'il n'essaye pas môme de latiniser. Ces mots grecs reviennent par centaines, et sont ordinairement accompagnés de la formule : quod grœci... vocant. Parfois cependant, pour varier cette formule, il emploie le mot mcdici^ comme synonyme de grœci. Par exemple: a ce genre de fièvre tierce queles médecins ap- » pellent hémitvilùe^ quod medici rimvrAtaXov appellant{\\h. lïl, c. Yiï, etc.Yiii). Ou encore, à propos des crachements de sang : a Les médecins distinguent le cas où le sang î) vient de l'érosion de quelque partie, ou de sa rupture, » ou de l'ouverture d'une veine. Ils appellent le pre- )) mier cas diabrosis, le second rhexis, le troisième anasto- )) mosis. )) (L. IV, c. iv,§5.) Ces passages prouvent d'une part, que les médecins étaient grecs, ou parlaient grec, et d'autre part que Gelsc n'écrivait pas pour eux, car il est évident qu'il n'aurait pas employé de pareilles formes de langage, en s'adressant à des médecins.

Il aurait évité aussi de leur dire, en parlant d'KrasiscoNF. iiisT. — 1865. 30

U^ii CONFÉRENCES HISTORIQUES.

trate : «S'il avait possédé suffisamment ccLio comiais- » sance des choses de la nature, que les médecins re- )) vendiquent témérairement, il aurait su que rien ne » provient jamais d'une cause unique, etc. Si contemplationem rerum naiurœ, quam temere mccUci sibi vindicant, satis comprehendisset, eliam illud scisset niliil omnino ob unam causam fieri (lib. I, introd.). Il est clair qu'aucun médecin ne s'exprimerait ainsi, et que personne ne parlerait ainsi des prétentions des médecins dans un livre qui leur serait destiné. Aussi a-t-on essayé d'échapper à cette évidence en altérant le texte, en remplaçant temere par non temere^ altération violente qui s'est maintenue jusque dans l'édition d'Almeloveen, mais que tous les critiques ont repoussée et qu'il a bien fallu abandonner.

Il arrive fréquemment que Cclse termine le traitement d'une maladie en disant : (( Voilà ce que prescrivent les médecins, mais voici ce que font les gens de la campagne; )) et il a bien quel(jue tendance à donner la préférence à ces rem.èdes rustiques. Cela revient à propos de la pleurésie (1. IV, c. vi), des maux de dents (VI, 9), des rhumes (V, 28, § 7) et de diverses affections des yeux. La phrase qui termine le long chapitre relatif à ces dernières maladies mérite d'être citée. «Quiconque, )) dit-il, passe en revue tous les moyens que les médecins » ont fait connaître, peut facilement s'apercevoir que, )) parmi ces affections oculaires dont nous venons de )) parler, c'est à peine s'il en est une seule qui ne puisse )) être guérie aussi bien par des remèdes simples et » faciles. » (VI, 6, § 39.) Nous retrouvons ailleurs un jugement à peu près semblable : « C'est ce que l'on » voit aussi, dit-il, dans les yeux, qui, après avoir été )) longtemps tourmentés par les médecins, guérissent w quelquefois sans eux. )> Sicut in oculis quoque deprehendi potest^ qui a medicis diu vexati, sine his interdum

mneacunt (Vil, inlrod.). Celle proposition, messieurs, est encore un peu vraie de nos jours^ mais un médecin ne l'exprimerait pas sous celte forme.

Voici maintenant, toujours à propos des maladies des yeux, un conseil qui évidemment ne s'adresse pas aux médecins : cSi l'on n'a sous la main ni médecin, ni mé- » dicament, on adoucit le mal en introduisant dans l'œil, » avec un pinceau, du blanc d'oeuf ou du lait de )) femme » (Yl, 6^ §8.) 11 serait tout à fait ridicule d'enseigner à un médecin ce que doivent faire les gens qui ne peuvent pas le consulter, tandis que cette indication trouve parfaitement sa place dans un livre écrit pour tout le monde.

Les preuves de ce genre abondent, et je ne puis songer à vous les présenter toutes; mais je ne puis pourtant pas me dispenser de mentionner la suivante : elle est tirée du chapitre relatif aux maladies des parties génitales, partes obscœnœ. Comment traiter en latin d'une pareille matière? Et quels mots employer pour désigner de pareils organes? A cette époque-là, messieurs, quoique la corruption des mœurs eût déjà fait de grands progrès, la langue latine, j'entends la langue littéraire, celle de la bonne société, était encore trèspudique. Il y avait des choses que les Romains ne pouvaient dire faute de mots acceptés. Leur éducation ne tarda pas à se faire, témoin le riche vocabulaire de Martial et de Juvénal, mais il paraît qu'elle n'était pas encore faite au temps de Celse, de sorte que les médecins n'auraient pu parler et écrire sur les parties génitales^ s'ils n'avaient écrit et parlé en grec. Comme aujourd'hui le latin, le grec alors a dans ses mots bra- )) vait rhonnôteté. » Jugez donc de l'embarras de Celse, lorsque vient le moment d'aborder ce sujet épineux! Les Grecs, dit-il, sont à leur aise; ils ont des mots tolérables, acceptés par l'usage, et employés par tous

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les médecins; mais en latin ces mots sont honteux; ceux qui se respectent ne les emploient pas ; — et il hésite 5 écrire ce chapitre où l'art se trouve aux prises avec la pudeur. Cette hésitation^ messieurs, se comprendraitelle de ]a part d'un médecin écrivant poui' des médecins? Mais ce qui est plus signilicatif encore, c'est le motif qui a décidé Gelse à risquer le scandale d'un chapitre sur les maladies des parties obscènes : « Cette ,) raison, dit-il, n'a pas dû me détourner d'écrire, d'a- » bord , parce que je veux réunir ici tout ce que je tiens )) pour salutaire, ensuite parce que, dans le vulgaire, )) chacun a surtout besoin de connaître le traitement des » maux qu'il lui répugne le plus de montrer à autrui. » Ncque tamen ea res à scribendo deterrereme dcbuit : primum ut omnia qiiŒ salutaria accepi comprehenderem ; deinquia IN VULGUS eorum curât io etiam prœcipue cognoscenda est^ quœ invitissimus quisque alteri ostendit (1. Vî, cap. xviil, § 1). Il est impossible de dire plus catégoriquement qu'on écrit pour le vulgajre et non poiir les médecins. Je n'ai plus rien à ajouter pour prouver que le livre de Gelse était destiné exclusivement aux gens du monde, comme le reste de l'encyclopédie dont il faisait partie. Dès lors, il est très-probable que ce livre est une compilation, et Gelse d'ailleurs ne le cache pas. Il dit fréquemment : Voilà tout ce que j'ai trouvé dans les auteurs; et lorsqu'il lui arrive de citer un de ces remèdes populaires dont les médecins n'ont pas parlé, il s'en excuse en disant par exemple : « Comme ce remède ne peut produire )) aucun effet nuisible, j'ai cru devoir l'insérer dans mon )) ouvrage, quoique je ne l'aie pas lu dans les ouvrages » des médecins. » (Il s'agit d'un gargarisme au charbon d'hirondelle, dans le traitement de l'angine, 1. IV, c.

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