‹ Conferences historiques faites pendant l'année 1865Chapitre 5 sur 23 · L£NN£C · texte numérisé non relu

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bercule et du cancer, telle que la retrace Laennec, u'estelle pas, en eti'et, fatale? Que peut la médecine contre ces êtres qui s'établissent au sein de l'organisme, et qui naissent, croissent et se désorganisent suivant des lois nécessaires? Combien la doctrine de l'irritation est plus consolante que ces désespérantes conceptions! Le tubercule et le cancer se sont qu'un produit de l'irritation des organes; rien, en conséquence, de plus aisé que de les prévenir et de les arrêter ; il n'y a pour cela qu'à prévenir ou à éteindre l'irritation des organes. Le médecin physiologiste peut toujours, s'il intervient à temps, empêcher l'éclosion de la phthisie tuberculeuse et du cancer : appliquer des sangsues sur les organes souffrants, ou disposés à souffrir ; deviner l'inflammation à ses premiers et faibles signes ; employer les révulsifs si les antiphlogistiques locaux et généraux n'ont pas suffi; prescrire un régime sévère d'où soient rigoureusement bannis la longue liste des excitants^ se garder même des plus inoifensifs, car la muqueuse de l'estomac s'irrite sous les moindres influences, et la gastrite la plus légère ou cachée n'en est pas moins capable de déterminer par sympathie l'irritation des viscères les plus variés, et de provoquer ainsi tubercules et cancer ; tout le secret est là. JjC médecin qui connaît la puissance de ces armes et sait les employer, n'a plus à redouter, comme les praticiens empiriques et les savants fatalistes ou ontologistes (car fatalisme et ontologisme sont tout un ou se supposent), n'a, dis-je, plus à redouter les ravages qui sévissent ailleurs. Il devient plus fort que les terribles fléaux de la phtbisie et du cancer; il pourrait â la ri* gueur, en délivrer l'humanilé; etBroUssais s'en vantait; il affirmait que par une méthode antiphlogistique trèsactive, il rendait dam ses salles la phthisie très-rare, quelle que fût la disposition constitutionnelle des individus à devenir victimes de cette cruelle maladie. N'est-ce pas là

une médecine triomphante, et les horizons qu'elle ouvre ne sont-ils pas préférables à ces sombres tableaux que les anatomo-pathologistes semblent se complaire à tracer, et dont Laennec le fataliste et le sophiste (épithètes de prédilection que lui accorde Broussais) a encombré sans profit la science?

La réponse de l'auteur du Traité de l'auscultation à ces imputations est aussi simple et brève que celles-ci sont déclamatoires et incessamment reproduites : « Je pense, il est vrai, disait-il, qu'il y a beaucoup de maladies que nous ne savons ni prévenir, ni guérir, au moins d'une manière certaine et incontestable. Il ne s'agit pas, ce me semble, de savoir si cela est triste ; il s'agit de savoir si cela est vrai. » Ces quelques lignes ne suffisaient-elles pas à mettre la réalité des choses au lieu et place de l'utopie que prêchait Broussais? Mais la réponse de Laennec n'est pas toute là ; elle est encore dans sa belle discussion sur l'étiologie du tubercule. Cette étiologie, Laennec ne la sonde pas, sans doute, dans toutes ses profondeurs ; les vraies origines lui demeurent souvent voilées, ou du moins il n'en distingue pas toujours les caractères pratiques et variés. La phthisie tuberculeuse lui paraît trop simple et trop une ; les temps n'étaient pas encore venus de résoudre certains problèmes pathogéniques ; à peine, aujourd'hui, commençons-nous à les entrevoir nettement. Mais s'il est des vérités que l'avenir réservait, il en était de pressantes au temps de Laennec, et celles-là, il les aborde et les tranche avec sa droiture d'observateur et de savant. Les tubercules sont-ils le produit de V inflammation ? Telle est la question qu'il pose à rencontre des doctrines de l'école physiologique.

Celte question, Laennec la résout avec une abondance de lumières qui force les convictions. Il démontre que l'inflammation ne saurait jouer le rôle de cause propre et productrice du tubercule; il ne lui accorde que le rôle

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de cause occasionnelle. L'inflammaLion peut provoquer la genèse du tuberctile; mais elle ne refïectuc pas; la vie offre d'autres perversions, d'autres déviations du type normal que l'inllammation. a On conçoit, dit Laennec, et l'on peut même dire que l'on voit dans beaucoup de cas une perversion de diverses actions organiques et de la nutrition, par exemple, qui n'est accompagnée d'aucun surcroit d'action ; et n'est-il pas plus conforme à la raison d'attribuer la formation des tubercules, des cancers et des autres productions accidentelles à une simple perversion d'action, que de les attribuer à une irritation qu'on ne peut plus défmir dès qu'on veut lui faire produire de pareils effets? »

Le jugement de Laennec sur ce point capital de pathogénie fut accepté bientôt, et souvent par ceux-là mômes que les opinions de Broussais avaient un instant entraînés. Un des plus illustres survivants des temps de lutte qui nous occupent, et l'un de ceux qui comprirent les premiers la portée des découvertes que Ton devait à Laennec, un éditeur enfin du Traité de V auscultation^ M. le professeur Andral, se rendit à ces démonstrations, et eut l'honnête courage de revenir des théories qu'il avait d'abord embrassées. « Plus j'ai observé et étudié, dit M. Andral, toutes les circonstances de la formation et du développement des tubercules, et plus je suis arrivé à adopter les opinions de Laennec sur la part que l'inflammation peut prendre à leur naissance. Tout en établissant, dans la première édition de ma Clinique médicale^ l'existence nécessaire d'une prédisposition sans laquelle je n'admettais pas que les tubercules pussent se former, j'avais cependant pensé qu'un certain degré d'hypérémie active devait les précéder. J'ai modifié cette dernière manière de voir dans la dernière édition de ma Clinique, ainsi que dans mes cours et dans mon Anatomie pathologique ; et aujourd'hui je reste convaincu

qu'il n'y a ancmi lien nécessaire entre la production de la matière tuberculeuse et l'existence d'une irritation . antécédente, qui amènerait à sa suite une congestion, puis un tubercule. » {Ti-aité de f auscultation, par M. Andral, t. II, p. 92.) L'éminent professeur poursuit dans une note étendue le plein développement de ces idées, et il renforce des pins fortes preuves celles émises par Laennec.

Cette étiologie de la genèse du tubercule conduit-elle, comme Broussais l'en accuse, à mépriser laction des causes irritantes, même de celles qui agissent spécialement sur les organes pulmonaires? « L'école de Laennec, dit Broussais, refuse de reconnaître l'irritation pour une cause de tubercules; il est clair que cela la conduit ù permettre aux causes irritantes d'agir sur les organes où peuvent se développer les tubercules. Ainsi, pour être conséquents, ces médecins ne doivent prendre aucune précaution contre le froid qui fait agir le poumon aux dépens de la peau et de l'appareil urinaire ; contre l'exercice de la voix, de la parole, du chant, des instruments à vent ; contre le régime stimulant, les marches précipitées, etc. » Accusation aussi peu fondée que les autres. Laennec n'admettait-il pas l'inflammation comme cause occasionnelle du développement des tubercules? Ne consacrait-il pas, par cela seul, l'influence funeste des agents capables de produire l'irritation ou l'inflammation des organes respiratoires? Mais les distinctions étiologiques qu'il émettait le mettaient en garde contre les illusions d'une prophylaxie étroite ou vaine ; il savait que l'exercice delà parole, du chant, que le régime stimulant et les marches précipitées, ne rendent phthisiques que ceux qui portent en eux une prédisposition fatale, et la diathèse prête à éclater. Il savait, par contre, qu'une prophylaxie efficace doit remonter plus haut, et avoir surtout en vue une modification générale,

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pmîoïKio cl poi'sislante do^ la vie propre de l'individu.

Je vous ai entretenus un peu lon^çuement peut-être, messieurs, des travaux anatomo-pathologiques de Laennec; j'ai tenu à vous en montrer l'esprit et les tendances ; i"ai reporté cette œuvre au milieu des con- Iradictions qu'elle avait soulevées, afin de vous la mieux taire apprécier, afin de vous initier aux discussions de cette période agitée de notre histoire et de vous montrer le vnù caractère des figures qui la dominent. J'avais enc{»re mie raison, et plus pressante que toutes celleslà, d'insister sur cette partie de l'œuvre de Laennec : c'est qu'à mon sens elle donne la clef des autres conquêtes dues à ce grand médecin. Si en sémiologie et en pathologie proprement dite, Laennec a ouvert de si lumineuses voies, c'est qu'il s'appuyait sur les plus profondes connaissances d'anatomo-pathologie ; diminuez-le de ce dernier côté, vous l'amoindrissez de l'autre, vous frappez dïmpuissance ses efforts, vous les étouffez dans leur germe.

Que vous dirai-je, messieurs, des étonnants progrès que la sémiologie doit à Laennec! Qu'ajouterai-je au chœui' unanime des médecins sur ce sujet ! Toutes les formules d'admiration ont été épuisées, et les plus expressives sont les plus justes. Ouvrez un livre qui doit se trouver dans presque toutes vos mains, le Jraité pratique d'auscultation : «Quelle impulsion nouvelle, disent MM. Barth et Roger, reçut la sémiotique lorsque tut inventée l'auscultation ! Que de progrès dans la connaissance des maladies, et par suite dans leur traitement ! Quels services rendus à la plus utile des sciences par cette précieuse découverte que l'art médical a accueillie avec reconnaissance, et qui fera placer son auteur au-dessus d'Avenbrugger et à côté d'Hippocrale! » La distance d'Avenbrugger à Hippocrate

Si\ CONFÉRENCES HISTORIQUES,

est peul-êire hop grande pour que la place de Laenuee y soit bien marquée. A côtéd'Hippocrale. soit, avec tous les grands législateurs de l'art parmi l(^squels Laennee eompte désormais; au-dessus d'Avenbrugger , est-ce assez dire? Sans comparer entre elles l'auscultation et la percussion, sans montrer à ([uel point la première est plus tine , plus pénétrante , traduit des états organopathiques plus variés et plus obscurs, on ne peut oublier qu'Avenbrugger n'a vraiment laissé qu'une ébaucbe de la percussion. Cette ébauche, d'autres maîtres l'ont finie, mais le médecin de Vienne ne semble pas avoir pressenti quelles ressources il léguait à iios efforts de diagnostic.

Combien Laennee a dépassé ce modèle ! Il n'apasseulement jeté des germes sur un sol inconnu^ laissante ses successeurs le soin de recueillir la moisson semée, après lui avoir laissé produire tous ses fruits ; non, Laennee lui-même, en quelques années avait récolté tous les fruits, et il avait donné à l'auscultation les merveilleux développements que vous lui connaissez. Écoutez encore sur ce point les paroles si autorisées de MM. Barth et Roger : (( Ce qu'il faut admirei*, disent-ils, autant que la découverte elle-même^ c'est la perfection à laquelle son ardeui- Ta portée; ce sont les ressources que Laennee a su ei\ tirer, moissonnant à pleines mains dans ce nouveau champ d'observation, et laissant à peine de quoi glaner à ses successeurs. Ce qu'on ne saurait contester, c'est la révolution qu'il a opérée dans le diagnostic des maladies de poitrine; c'est l'impulsion qu'il a donnée à la science à l'aide de ce puissant levier. Malgré les travaux accumulés des observateurs de tous les âges, malgré les etforts d'Avenbrugger, le diagnostic des affections thoraciques, si communes qu'elles enlèvent plus d'un tiers des générations humaines, restait rempli d'incertitude et d'obscurité, et voilà qu'une éclatante lumière remplace ces té-

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nèl)r('.s, et qiH? I^aennec, son livre à l.i iiiaiii, répond par un cri de (rioniphc à l'exclamation doulonreuse de Bai^livi : 0 quantum clif/icile est empire morhos pulmonum ! 0 quantuDi difficiiius eosdeui cognoscere ! »

On peut sans crainte d'exagérer, messieurs, appeler nati(male la gloire que la découverte de l'auscultation a valu à la médecine française. Il faut le reconnaître, depuis longtemps les hautes figures, celles à qui il est donné d'imprimeries fortes impulsions, ne nous appartenaient pas. Harvey, Haller, Morgagni, avaient fait surgir sur une autre terre que la notre la circulation du sang, la physiologie expérimentale, l'anatomie pathologique. Les initiatives hardies et fécondes nous semblaient refusées; l'auscultation sortant parfaite des mains de Laennec, nous valut une éclatante revanche. Elle a rendu la médecine du monde notre tributaire de tous les jours, de tous les instants pour ainsi dire; création immortelle, elle sera de tous les temps, et n'en viendra jamais à descendre honorablement dans le pur domaine historique comme un progrès utile au moment où il parut, mais que d'autres progrès ont eifacé, pour n'en plus laisser fpie le souvenir aux érudits du passé. Non, l'auscultation ne pourrait disparaître qu'avec la science elle-même, et avec la civilisation que la science guide et éclaire.

Il est ordinaire, messieurs, qu'un créateur se complaise dans son œuvre, et que le spectacle de sa création efface pour lui tous les autres spectacles. Il fut loin d'en être ainsi pour Laennec. Yous avez entrevu l'étendue et l'éclat de ses travaux d'anatomie pathologique; je vous montrerai bientôt qu'il sut non moins bien observer la nature vivante, et porter, dans l'analyse des faits morbides et dans le discernement de leur vrai caractère, le même génie pénétrant, la même fermeté de jugement. Xéaumoins, Laennec ne se l'cfuse pas de montrer tout ce que larf du diagnostic peut faire à Faide des procédé>

qu'il nous apporte, et des signes dont il nous apprend la valeur ; il aime parfois à mettre en relief les obscurités et les erreurs qui enveloppent la connaissance de certains états organiques, et la certitude avec laquelle l'auscultation révèle ces mômes états. C'est ainsi que dans sa magnitique étude du pneumothorax il fait valoir les difficultés insurmontables dont était entouré le diagnostic de cet état local ; et combien au contraire, le signe qu'il a découvert, et qui depuis lui s'appelle le tintement métallique, donne de facilité et d'assurance à ce diagnostic. Il montre que la percussion entre les mains d'Avenbrugger et de Corvisart n'avait jamais fait reconnaître un pneumothorax; il rappelle, en outre, fait plus décisif pour lui, que l'homme le plus habile de son temps dans l'art du diagnostic, Bayle, n'a pu porter le diagnostic de la maladie dans aucun des cinq cas de pneumothorax dont les Hecho-che^ sur la phtliisie contiennent l'histoire.

Mais avec quels ménagements Laennec expose les erreurs de diagnostic qu'il surprend chez son condisciple et ami ! Il semble ne mentionner ces erreurs que pour en tirer l'occasion de tracer un de ces portraits touchants et convaincus, qui n'honorent pas moins celui qui les écrit que celui dont ils font revivre la mémoire. Permettez-moi de vous le citer, messieurs, c'est le portrait d'un véritable homme de bien que l'amour de la science consuma avant l'âge : « Bayle était cependant un des praticiens qui ont jamais porté le plus loin l'exactitude du diagnostic. Peu d'hommes ont réuni à un aussi haut degré les qualités qui font un bon médecin et un habile observateur. Son coup d'oeil scrutateur et pénétrant pouvait le faire reconnaître pour tel au premier abord ; et pour peu qu'on le pratiquât, on trouvait en lui un esprit aussi sage qu'étendu, et une instruction vaste, acquise par des lectures bien choisies, et par des travaux pratiques dont la Ion-

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gueiu" et l'assiduité paraissent au-dessus des forces humaines. Doué d'une grande force d'attention et d'une patience que rien ne pouvait rebuter ou fatiguer, l'application semblait chez lui une chose toute naturelle, et aucun de ses amis ou des compagnons de ses travaux ne s'est jamais aperçu que la lassitude, le découragement ou la négligence lui aient rien fait omettre de ce

qu'il convenait de faire Le seul sentiment du devoir

lui suffisait pour s'occuper avec autant de soin des malades qui ne lui promettaient rien sous le rapport de l'instruction, que de ceux dont l'état était plus propre à piquer la curiosité d'un observateur de profession tel que lui : et ordinairement, c'est en examinant avec attention les cas qui paraissent les plus simples que l'on en rencontre beaucoup d'extraordinaires. Cependant, dans ceux dont il s'agit il n'a pas reconnu la maladie; et dans deux cas même il ne paraît pas avoir fait attention au pneumothorax (il s'agit ici du pneumothorax révélé à l'autopsie), quoique ses descriptions indiquent suffisamment que cette affection existait, n

Muni des deux puissants leviers que donnent au médecin l'étude des lésions et celle des signes des maladies, Laennec porta ses investigations sur les états morbides eux-mômes. Ce qu'il savait n'était pour lui que moyen d'apprendre et de porter plus avant son regard et ses méditations de clinicien. Ici encore, messieurs, nous allons retrouver la même force d'observation; et la science des états morbides, celle surtout des états symptomatiques doit à Laennec des progrès non moins saillants que ceux qu'il avait réalisés en anatomo-pathologie et en sémiotique.

Laennec, avec son génie libre et impatient des vaines formules, se dégage tout d'abord des liens d'une scolastique impuissante : il ne fait nul usage de ces divisions

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chères aux nomenclateurs, que l'on applique indistinctement aux maladies les plus diverses et qui étoulient en elles la vie, les caractères propres de Taffection, les allures spontanées de la maladie ; il ignore absolument le nominalisme nosologique auquel se complaisent tant de savants, et dont Pinel était alors le représentant décoloré. Non, Laennec va droit aux réalités, il puise ses distinctions dans l'observation directe de Torganismo malade; n'obéissant à aucune idée systématique, il ne cherche pas à atteindre aux causes prochaines, et il n'édifie pas ses conceptions nosologiques sur le mécanisme et l'action de ces causes; il constate et il décrit. S'il excelle dans l'étude des maladies accompagnées de lésions de structure, il ne repousse pas celles qui offrent des altérations humorales, ni celles qui reconnaissent pour principe les altérations de ce qui imprime le mouvement (ràoii/jiovTà), suivant l'expression hippocratique qu'il aime à employer. C'est ainsi qu'il procède à l'étude des maladies de la poitrine.

Dès le début, Laennec montre combien il est supérieur aux étroites idées de localisation morbide que l'anatomie pathologique mal comprise inculque parfois. Lui, le chef avoué des anatomo-pathologistes d'alors, ne va pas évoquer la bronchite comme type des maladies de la muqueuse des bronches; il ne forge pas non plus un nom nouveau, à son usage ; il reprend une ancienne expression, celle de catarrhe, pour se dégager de l'idée systématique d'inflammation, sachant bien que souvent le catarrhe est d'une autre origine, et traduit d'autres affections de l'économie vivante. C'est une magnifique histoire^, messieurs, que celle du catarrhe tracée par Laennec ; elle forme l'un des plus beaux chapitres du beau livre de l'auscultation médiate. Quel juste sentiment de la nature dans la division des diverses espèces de catarrhe ; avec quelle sagacité et quelle expérience

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clinique chaque espèce est iictteuienl caractérisée; comme les indications qui répondent à chacune sont magistralement discernées ! Que d'observations neuves et profondes ! Je ne puis les rappeler toutes ; elles sont en grand nombre tombées dans le domaine commun; elles sont si bien acquises et paraissent si naturelles, que nous oublions volontiers celui à qui nous les devons. Tel est^ par exemple, le fait de la bronchite considérée comme symptôme des fièvres continues. Ce fait clinique si intéressant et souvent si important à connaître, c'est Laennec qui nous l'a révélé. Écoulez ce court alinéa de l'article consacré aux catarrhes symptomatiques : (( Un des résultats les plus intéressants que m'ait donné l'auscultation, est l'existence constante d'un catarrhe pulmonaire latent ou manifeste pendant toute la durée des fièvres continues. Au début, et le plus souvent pendant tout le cours de la maladie, le catarrhe est latent, sans toux et sans expectoration, et ne peut être reconnu qu'à l'aide du stéthoscope. Il se démasque quelquefois aux approches des crises. Les crises par les crachats, observées par les anciens praticiens et que j'ai eu souvent occasion de voir moi-même, ne sont pas autre chose. »

Que de remarques encore plus pénétrantes, plus avancées, si je puis m'exprimer ainsi, dans l'intimité de la nature et de la réaction morbide ; écoutez celle-ci : a J'ai souvent admiré, dit Laennec dans ce même article, dans des fièvres qui se terminaient par une crise parfaite, qu'au moment môme où un dépôt briqueté paraissait dans les urines, tous les signes^ môme stéthoscopiques, d'un catarrhe très-intense et très-étendu se dissipaient à la fois avec le coma, le météorisme, la fréquence du pouls, la chaleur et l'enduit terreux de la peau. » Il en est certainement ainsi dans la crise du typhus contagieux.

Le catarrhe qu'amènent les diathôses goutteuse et herpétique ne lui avait pas échappé : «Les goutteux, dit-il,

sont très-sujets aux catarrhes pulmonaires, surtout lorsque la goutte a cessé d'être régulière. Le catarrhe prend ordinairement chez eux la forme de catarrhe muqueux chronique ou de phlegmorrhagie, et devient quelquefois suffocant. » Je m'arrête, ce chapitre de la pathologie de la poitrine est d'une incomparable richesse, et l'étudier à fond nous mènerait trop loin, a Laennec, dit M. Pidoux dans l'introduction du Traité de thérapeutique , Laennec renfermant son observation dans une cavité splanchnique. eut la puissance d'en faire sortir toute une nosologie. Le médecin qui sait le lire, y trouve les fièvres, les phlegmasies, les hémorrhagies, les névroses, les lésions organiques et la plupart des diathèses. Toutes viennent là manifester leurs principaux effets, et s'exposer, si nous pouvons ainsi dire, à la rigueur du diagnostic moderne. L'histoire des catarrhes, cette belle réparation faite à la sagacité clinique des anciens, représente à elle seule, comme dans un petit s/v-^c/mew, tout le cadre nosologique. o

L'histoire de la dilatation chronique des bronches appartient presque entière à Laennec; il peut réclamer aussi celle de l'emphysème pulmonaire, celle de l'œdème du poumon, de l'apoplexie pulmonaire, de la gangrène du poumon; à tous ces états, il n'assigne pas seulement les caractères symptomatiques qui leur appartiennent, il définit encore avec une précision rarement en défaut leurs caractères nosologiques, et les conditions étiologiques dont ils dépendent.

Laennec ne s'applique pas exclusivement à tracer les formes régulières et manifestes des maladies ; il est non moins habile à déceler leurs formes irrégulières et latentes. Ces dernières formes l'occupent souvent ; il aime à y porter son habileté pratique et à y appliquer les ressources nouvelles dont il a enrichi l'art du diagnostic. Il décrit les catarrhes latents, les péripneumonies la-

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t<MiUvs, les |)lciirésies latentes, la phthisie latente. Son infatigable antagoniste le poursuit sur ce sujet, et, pour railler plus sûrement, il défigure cette belle et simple notion de maladie latente au point de la travestir en la plus ridicule idée. « Suivant Laennec, dit Broussais, la phthisie latente longtemps prise pour une autre maladie, se démasque quelques semaines ou seulement quelques jours avant la mort. Entendrons-nous encore longtemps ce jargon figuré, si peu fait pour une science telle que la nôtre? Qu'est-ce en elle t (pruii être malicieux qui se cache d'abord, et n'ôte son masque que lorsqu'il est sûr de son coup? Malheur aux praticiens ([ui prendraient à la lettre un tel langage ! » Est-il besoin de vous dire que cette supposition d'un être malicieux appartient tout entière à Broussais, et que J^aennec n'a jamais commis une expression qui pût la motiver?

Les états morbides avec lésion ne sont pas les seuls sur lesquels Laennec fixe son attention. Si l'asthmC;, par exemple, est souvent symptomatique, et si, mieux que personne, Laennec sait le rattacher comme symptôme aux états organiques qui le provoquent, il sait aussi que l'asthme peut exister sans aucune lésion concomitante, ou que celle-ci peut être l'effet de l'asthme et non sa cause; il réfute l'opinion des anatomo-pathologistes qui nient formellement la possibilité de l'existence d'un asthme spasmodique ; et il invoque pour démontrer celui-ci l'anatomie, la physiologie, l'observation clinique. Il réforme pareillement l'opinion de ceux qui avaient cru trouver dans l'ossification des artères coronaires du cœur la raison anatomique de l'angine de poitrine, et prouve que celle-ci se montre non-seulement sans cette lésion, mais encore sans nulle lésion soit du cœur, soit des artères; et il conclut à la nature nerveuse de cette affection. Il recherche ensuite le siège probable de cette névralgie, et, d'après l'analyse des faits, il émet l'opinion

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que le siège de cette maladie peut varier, el celie-ei occuper le plexus cervical superficiel, se prolonger dans les nerfs nés du plexus brachial, ou encoi'c frapper le nerf pneumogastrique. Laennec ouvrait ainsi les voies à la saisissante étude des névralgies qui, depuis lui, a reeu de si nombreux et beaux développements.

J'énumère tous ces faits, messieurs, pour vous bien faire sentir quelle souplesse et quelle largeur Laennec portait dans son observation. Jamais rien d'exclusif dans ses opinions; ce qu'il avait vu d'un côté ne l'empêchait pas de regarder et de voir du côté opposé; ou mieux les oppositions que les esprits étroits imaginent n'existaient pas pour lui, elles disparaissaient en entrant dans l'ample sein de la science, soumises qu'elles y étaient à une unité supérieure. Intelligence ouverte à toutes les vérités médicales , Laennec ne repoussait rien, ni de ce que le progrès du jour amenait, ni de ce que les saines traditions et l'observation des grands maîtres consacraient. Il en donna la preuve au sujet de deux questions capitales qui forment, à bien dire, la doctrine des maladies aiguës, comme l'étude des diathèses livre la doctrine des maladies chroniques. Ces questions, trop souvent défigurées, sont l'intluence des constitutions médicales et l'essentialité des lièvres.

Laennec avait porté toute son attention de clinicien sur les constitutions médicales annuelles ; il a même publié la relation de deux constitutions médicales observées par luià Paris : Tune, de 1807, a été écrite en collaboration avec Leroux, Bayle, Fizeau; la constitution de l'année 1813 est son œuvre exclusive. Laennec ne croyait pas seulement aux constitutions annuelles des maladies régnantes ; il proclamait encore l'existence de constitutions plus générales et i)lus persistanlo, de celles que l'école devienne, et Stoll en particulier, apj)elaient stationnaires; il signale, à ce sujet, le changement survenu

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fr'ii 180/( dans la coiistiliilioii slaliorniair'c^ des maladits. .](' vais laisser le inaitrc s'exprimer lui-niêiue sur ees points culminants derobservalioii médicale : « Pendant la longue constitution bilieuse, dit Laennec, qui a régné à la fin du siècle dernier, prestjue tous les médecins étaient devenus humoristes : De Haën combattait la bile et la saburre par la diète et les délayants à haute dose ; StoU pai'des émétiques répétés; et, dans le même temps, Finke employait avec succès ce dernier moyen dans la péripneumonie, la pleurésie et les autres affections inflammatoires. Mais ces habiles praticiens savaient modifier leurs méthodes suivant les indications; et si la constitution régnante eût changé brusquement, ils auraient aussi su reconnaître que les maladies avaient changé de nature, quoiqu'elles n'eussent pas changé de nom. Un grand nombre de leurs disciples, au contraire^ ont continué de faire un emploi abusif des purgatifs et des vomitifs jusque dans ces dernières années, et malgré le caractère éminemment inflanmiatoire qu'ont pris, depuis 180/4-, les maladies régnantes.

» Il est des esprits qui, lors même qu'ils ne manquent ni d'étendue ni de pénétration, semblent destinés, en quelque sorte, à se mouvoir <lans une seule ligne, et à qui il est impossible de voir le même objet de plus d'un point de vue. Brown, frappé sans doute d'une épidémie qui régnait sous une influence adynamique, s'écrie : « Qui a jamais vu un péripneumonique cracher du sang?» et il prescrit les toniques et les excitants dans les maladies inflammatoires. Plus souvent encore, et dans des temps divers , on a vu des praticiens du nombre de ceux qu'un plaisant qualifiait du titre de laniodoclores, continuer, sous une constitution asthénique, le fréquent usage de la saignée, qui leur avait réussi sous une constitution inflammatoire. Aucune méthode n'est blâmable absolument et en elle-même: il est

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certain que ralcool est quelquefois un excellent antiphlogistique, et que les saignées générales ou locales sont souvent fort utiles dans les fièvres dites putrides; mais combien peu d'esprits sont capables de s'élever au sage tâtonnement de Sydenham, et d'abandonner leurs théories au moment où change le génie propre des constitutions médicales ! Sans doute, il serait plus commode de pouvoir s'en tenir avec sécurité à une seule méthode ; l'art ne serait plus long, et l'expérience aurait enfin donné un démenti à cette sagesse antique dont le mépris est un caractère commun à tous les hérésiarques de la médecine. » Cette page toute hippocratique ne respiret-elle pas la science la plus libre, un art excellent, une expérience consommée des hommes et des choses?

La question des fièvres, plus grave et plushaute encore, passionnait singulièrement, au temps de LaenneC;, le monde médical. Ces maladies sont-elles générales et essentielles, c'est-à-dire sont-elles des entités morbides distinctes et traduisant une affection primitivement générale du système vivant? La science, par le concours jusqu'alors unanime des médecins, avait répondu affirmativement, et la classe des fièvres était inscrite en tête de toutes les nosologies. Broussais vint, et contre tout le passé de la médecine, contre même tout le présent, il nia résolument l'existence nosologique des fièvres, et affirma que celles-ci étaient de simples affections symptomatiques d'une inflammation locale primitive. Cette inflammation, ajoutait-il, est celle de la muqueuse de l'estomac et de l'intestin; aux fièvres il substitua la gastrite et la gastro-entérite. Par quels efforts étonnants de polémique Broussais en vint-il à entraîner, à subjuguer une grande partie des générations qui l'écoutaient? je n'ai pas à vous le raconter ici; je veux seulement vous dire qu'en face de Broussais, et nonobstant les entraînements irréfléchis de l'opinion, Laennec maintint énergi-

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quemeiit le grand dogme de l'essentialité des lièvres; el vous savez, messieurs, par tous les enseignements que vous recevez, si la science en a définitivement consacré la vérité.

Vous devinez si Broussais dut pardonner à Laennec une opposition qu'il considérait volontiers comme une injure personnelle. La croyance aux fièvres, voilà peutêtre la vraie et l'unique origine des accusations dont il poursuivit les travaux de l'auteur du Traité de Vamcultatioii. D'autant plus que tout se tient; qui croit aux fièvres et refuse de les regarder comme effets d'une inflammation locale croiraauxdiathèses scrofuleuse, tuberculeuse, cancéreuse, goutteuse, et refusera de regarder le tubercule, le cancer, les typhus comme produits de l'inflammation. Tout cela indignait Broussais ; et cette logique de notre illustre auteur, il cherchait à la présenter comme une absurde contradiction. Écoutez, en effet: « Laennec est un homme opiniâtre, dominé par un petit nombre d'idées fixes, et n'épargnant pas les sophismespour les faire prévaloir; ce qui le conduit souvent aux contradictions. Exemples : il soutient la doctrine humorale des anciens sur l'essentialité des fièvres, en témoignant pour eux la plus grande vénération, et fait toutes sortes d'efforts pour ridiculiser l'opinion des modernes, qui pensent que les inflammations peuvent produire les tubercules, les squirrhes, les cancers, etc. ; et le principal motif de sa dérision est que cette opinion n'est que la reproduction des théories surannées des classiques, qui prétendaient que l'induration blanche était une des terminaisons de l'inflammation. ))

Ailleurs^ les sarcasmes de Broussais revêtent une autre forme et si inattendue qu'on pense rêver en lisant : « Les fièvres, dit Broussais, que notre auteur (c'est toujours Laennec) affecte de nommer essentielles, parce qu'il est l'amant du vague et de l'insubstantiel.... » Il ajoute plus

bas quil esl des genres de cerveaux qui ne reculent pas devant cette absurdité, et il appelle ensuite tout cela le jargon des spiritualistes ou ontologistes, ce qui est tout un suivant lui; ailleurs, il dit que depuis la première jusqu'à la dernière page de son ouvrage, Laennec tombe à chaque instant dans les contradictions et les absurdités; qu'il n'a à son service que les sophismes et les subtilités pour dissimuler la faiblesse de ses raisonnements ; etc., etc.

Vous voyez, messieurs, où la passion peut conduire et quel langage, à un moment donné, s'est parlé dans notre science. Laennec amant du vague et de l'insubstantiel, lui lanatomo-pathologistc consommé, le savant qui avoue ne s'être guère occupé durant sa vie que des espèces anatomiques des maladies, l'observateur accompli à qui nous devons l'auscultation !

Broussais avait un mot, messieurs, par lequel il résumait toutes ses accusations contre la pathologie de Laennec, et contre ceux qui connue lui ne cédaient pas aux exigences systématiques de la médecine dite physiologique : ce mot, ce blâme suprême^ c'était l'ontologie. Laennec était donc un partisan de l'ontologie médicale, uu suivant une synonymie familière à Broussais, de Tobscurantisme scientifique et des préjugés rétrogrades. Ce reproche d'ontologie, Broussais ne le limitait pas aux conceptions de Laennec touchant le tubercule, le cancer, la mélanose ; conceptions que ce reproche pouvait atteindre avec quelque apparence de raison, car Laennec avait poussé trop loin l'idée des productions accidentelles sans analogue ; il accordait à ces produits une sorte d'indépendance et d'animation qui ne leur appartient pas, et qui est contraire aux principes d'une saine physiologie^ comme à ceux d'une saine nosologie. Non, aux yeux de Broussais, tout était ontologie rétrograde dans les travaux pathologiques de Laennec; la phthisie et le

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