‹ Conferences historiques faites pendant l'année 1865Chapitre 6 sur 23 · I.AENNEC · texte numérisé non relu

I.AENNEC

cancer, ontologie; les fièvres, ontologie; le catarrhe et ses diverses espèces, ontologie ; les maladies elles-mêmes que Laennec déclarait symptomatiques, l'œdème du poumon, l'apoplexie pulmonaire, la gangrène du poumon, ontologie; l'asthme, les palpitations nerveuses, l'angine de poitrine, ontologie encore et toujours.

Pour répondre à ces accusations, Laennec n'aurait eu qu'à rappeler les déclarations par lesquelles il commençait la deuxième partie du Traité de V auscultation^ celle qui est consacrée aux maladies du poumon : « Je ne chercherai point sur les pas de Linné, de Sauvages, de CuUen et de Pinel, à diviser les maladies en genres et en espèces, à la manière des naturalistes : la nature de la science que nous cultivons ne permet pas, ce semble, d'espérer la résolution d'un semblable problème. Les espèces zoologique et botanique sont des êtres, et les maladies ne sont que des modifications dans la texture des organes de l'économie animale, dans la composition de ses liquides ou dans l'ordre de ses fonctions. »

Mais qu'aurait importé à troussais le sens et la portée des principes énoncés en ces lignes? Il n'y avait qu'un moyen à ses yeux d'éviter les accusations d'ontologisme ; c'était d'engloutir dans une seule modalité morbide toutes les modalités distinctes de la nosologie; c'était de supprimer toutes les espèces diverses pour ne reconnaître qu'une seule et môme affection vitale, l'irritation et sa suivante fidèle l'inflammation ; une seule et même maladie, la gastrite ou la gastro-entérite. Au demeurant;, si Broussais résumait toutes ses accusations en une, Laennec résumait toutes ses réponses en celle-ci : « Que répondre, en somme, à de semblables arguments? Le seul fait qui me paraît en résulter évidemment est celui-ci : C'est que M. Broussais et moi cultivons des sciences tout à fait différentes, sinon dans leur but définitif, au

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moins dans leur objet immédial. » Cruelle mais juste réponse !

Vous pensez peut-être, messieurs, qu'entraîné par ses travaux de détail, absorbé par ses propres conquêtes, Laennec avait dû négliger les questions de doctrine et les travaux de l'antiquité médicale. Tout au présent, cl enorgueilli des richesses que chaque jour lui livrai!., pouvail-il ne pas dédaigner un passé ignorant, et des vues générales qui ne se traduisaient en aucun fait palpable, en aucun signe visible des maladies? S'il en eut été ainsi, une ombre regrettalde obscurcirait une vie scientifique que nous avons ^u usqu'ici se; développer en pleine lumière.

Plus j'étudie les hommes et les choses de notre science, plus je médite sur les conditions propres et les fondements essentiels de la médecine, et plus s'afiermit en moi la conviction que rien de vraiment grand ne saurait s'élever, parmi nous, en dehors de l'action féconde des notions de doctrine. Or, messieurs, je vous ai montré assez de grandeur en Laennec, pour que vous puissiez préjuger si les forces que les études doctrinales donnent à l'esprit et à l'observation ont pu lui manquer. Vous n'avez plus môme à le préjuger ; vous n'avez qu'à vous rappeler et ses opinions et ses paroles sur les questions médicales que nous avons successivement abordées. Le rôle qu'il assigne à l'anatomie pathologique, les idées nosologiques qui le dirigent, ne sont-ils pas l'application directe et formelle des pures doctrines, que, de siècle en siècle, les maîtres de l'art se sont transmises comme le flambeau vivant et l'inspiration nécessaire de toute vérité médicale ?

Mais Laennec, messieurs, n'en est pas réduit à ces témoignages indirects, dont on pourrait peut-être suspecter la valeur. Dès son entrée dans la carrière, il affirme

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ses sentiments de doctrine, et loin de les démentir depuis, il a été en les accentuant toujours davantage. La thèse de Laennec en est une preuve éclatante. Ce jeune lauréat, qui deux ans auparavant remportait les grands prix de médecine et de chirurgie à l'école de Paris, qui dès lors enseignait dans des cours particuliers l'anatomie pathologique, soutenait en 180^ une thèse inaugurale intitulée : Propositions sur la doctrine d'Hippocrate. Ce travail n'est pas une compilation hanalc^, une redite de lieux communs scolastiques sur les œuvres du Père de la médecine ; non, certes ; le trivial n'allait pas à cet esprit indépendant qui voulut toujours voir et juger par lui-même ; cette thèse est déjà une œuvre originale et sortie d'une connaissance approfondie du génie e1 de la doctrine hippocratiqucs. L'idée mère en est d'une saisissante vérité, et neuve au temps où Laennec écrivait ; quelques courtes citations vont vous permettre d'en juger.

(( Toute la doctrine médicale d'Hippocrate, dit Laennec, me paraît consister dans l'idée systématique suivante : parmi les symptômes que présente une maladie, il en est qui lui sont propres et qui la caractérisent ; il en est

d'autres qui peuvent se rencontrer dans toutes les maladies

Les symptômes du premier ordre constituent ce que l'on pourrait nommer le propice de la maladie. Ils servent à la distinguer de toutes les autres : ce sont les véritables signes diogiostiqves des pathologistes; ils indiquent l'espèce et le siège de la maladie. Les symptômes du second ordre sont communs à toutes les maladies, et ne peuvent par conséquent servir à former leurs caractères distinctifs ; ils indiquent seulement un trouble plus ou moins grand dans l'économie animale ; ils se manifestent toutes les

fois que ce trouble existe, quelle qu'en soit la cause

Ces symptômes communs des maladies indiquent leurs divers degrés de violence ; ils servent à porter le pronostic non-seulement surl'événementde la maladie, mais même

sur lous los incidents qui peuvent arriver pendant son cours ; ils comprcnneiU la plus grande partie {\Q)^ signes pronostics des pathologistes. )>

Telle est Tidée, messieurs, que Laennec développe dans sa remarquable thèse ; idée si vraie qu'elle devait surgir, quarante ans plus tard, sous la plume savante de celui qui n'a pas seulement édité et traduit les livres hippocratiques, mais qui a tracé la plus large et la plus pénétrante interprétation des dogmes fondamentaux de la médecine d'Hippocrate ; je parle de M. Littré. Dans un exposé général de la doctrine d'Hippocrate, Tillustre traducteur, en eiiet, cherchant le dogme fondamental et la raison môme de la science grecque, aboutit à une conclusion identique avec celle qu'émettaitle candidatau doctorat de 1804. Ce rapprochement offre un tel intérêt (\{w je vous demande la permission de vous le soumettre en empruntant à Texposé de M. Littré quelques courts mais instructifs passages : o Maintenant quelle est l'idée d(M'nière de cette doctrine (la prognose hippocratique) ? C'est que la maladie, indépendamment de l'organe qu'elle atfecte et de la forme qu'elle revêt, est quelque chose qui a sa marche^ son développement, sa terminaison. Dans ce système, ce que les maladies ont de commini est plus important à considérer que ce qu'elles ont de particulier; et ce sont ces portions communes qu'il faut étudier et qui constituent le fondement de la prognose. On peut encore l'exposer autrement : la prognose est, si je puis m'exprimer ainsi, le diagnostic de l'état général, diagnostic dans lequel le médecin ne tient qu'un compte très-secondaire de l'organe malade, ou, pour me servir du langage d'Hippocrate, du nom de la maladie. Dans la prognose^ ce que nous appelons diagnostic et ce que nous appelons pronostic se trouvent confondus et réunis ; et cette réunion provient de ce que le médecin de l'école de Cos, attaché surtout à reconnaître l'état général du

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malade, diagnostique, il est vrai, une certaine condition actuelle, mais prévoit en môme temps, d'après les règles de son art, une certaine marche du mal, et même en apprécie, dans le passé, quelques circonstances.... De sorte que l'école de Gos, maîtresse de l'idée de l'unité, ou, en d'autres termes, du développement de la maladie, et peu instruite sur les particularités, c'est-à-dire sur le siège, sur la condition anatomique, sur l'étendue de chaque affection, se tourna tout entière vers la recherche de la communauté des maladies ; c'est le résultat de cette étude qu'Hippocrate a consigné dans le beau livre qui est intitulé le Pronostic. )>

N'est-ce pas là, messieurs, sous une forme peut-être plus philosophique et plus ferme, le tableau môme que traçait Laennec ; et n'admirerez-vous pas, avec moi, qu'au sortir de ces temps orageux où l'érudition était si rare, au milieu de l'entraînement de nouveautés qui enivraient les esprits, vm homme, qui cessait à peine d'être un élève, ait assez pénétré le sens caché des doctrines hippocratiques, pour que les jugements qu'il émet arrivent à être confirmés de point en point par celui qui représente, parmi nous, la plus riche érudition médicale, je pourrais dire, la plus riche érudition scientifique ?

Ce culte des doctrines hippocratiques avait fortement pénétré l'âme de Laennec, et s'y confondait avec l'amour même de la vérité qui fut sa passion dominante. Aussi était-il sur la brèche toutes les fois que ces chères doctrines lui semblaient compromises, ou recevaientquelque atteinte publique. C'est ainsi que dans le journal de médecine de Corvisart, Leroux et Boyer, Laennec écrivit plusieurs articles où il relevait les erreurs et les préjugés « des hommes trop épris, suivant lui, de certaines opinions nouvelles, et qui s'attachaient à jeter une sorte de ridicule sur le respect qu'ont toujours professé les vrais médecins pour la doctrine hippocratique. » Lui, l'homme

de progrès et que le souffle de la médecine moderne va pousser à la tête du mouvement scientifique, il ne craint pas de proclamer, non la pérennité d'une médecine arriérée, servilement enchaînée aux préceptes souvent bizarres ou incohérents, à l'observation incomplète, je dirai presque à l'ignorance hippocratique, mais bien la pérennité de la doctrine hippocratique, c'est-à-dire la certitude des notions générales et essentielles, à l'aide desquelles la science grecque a pu se constituer malgré l'état d'enfance de l'analyse organique, et hors desquelles nulle science médicale ne saurait atteindre aux vérités dernières. Laennec sait que, sous cette doctrine, peuvent s'accomplir toutes les réformes, tous les progrès, la régénération de la science et de l'art. Écoutez^ messieurs, la belle déclaration que je vais vous lire, et croyez à sa valeur, comme vous croyez à l'autorité du grand médecin qui l'a écrite :

(' Hippocrale, dit Laennec, a pour lui des préjugés plus fondés que ceux de l'antiquité et de l'habitude. Les praticiens les plus remarquables par un goût sévère pour la médecine d'observation, les plus beaux génies qui aient illustré la médecine, se sont distingués par leur solide attachement à sa doctrine, par leur empressement à la faire revivre, lorsque l'esprit de système avait envahi les écoles. Dans cette foule innombrable de zélés défenseurs d'Hippocrate, on remarquera les Bâillon, lesFernel, les Baglivi, les Houlier, les Dehaen, les Stoll, le grand Boerhaave et Sydenham , le premier, sans contredit, des praticiens modernes.

» Que l'on examine, au contraire, quels sontles hommes qui, dans tous les temps, ont attaqué la médecine hippocratique, non dans quelques points de peu de conséquence, mais dans son essence et dans son ensemble. Rome ancienne nous offrira Asclépiade, les siècles modernes, Paracelse et Van Helmont, et les brownistes, de

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nos jours, nous présonterout leur nuiitic. Ces honnncs, si différents par leurs principes, et réunis en ce seul point, que l'on peut les regarder comme les hérésiarques de la médecine, ont entre eux trois caractères communs : une ignorance presque absolue de ce qui avait été fait avant eux ; une sorte de manie enthousiaste qui leur faisait mépriser les leçons trop lentes de l'expérience, et fonder la médecine sur des bases créées par leur imagination ; un égal éloignement pour la doctrine et les écrits d'Hip-

pocrate

)) Ces vains systèmes se sont écroulés ; ceux qui leur ont succédé disparaîtront également; et le majestueux édifice de la doctrine hippocratique peut encore être offert sans crainte après vingt-cinq siècles à l'examen le plus sévère^ et à l'admiration des médecins observateurs.» Opposera-t-on à cet attachement profond pour les doctrines hippocratiques le dédain que Laennec montre souvent pour les théories, et les regrets qu'il exprime qu'on ne puisse les bannir entièrement du champ de la science ? Il n'y a pas, croyez-le, opposition formelle entre ces deux sentiments ; au contraire, ils s'accordent et se complètent l'un l'autre. Quoique Laennec ne songe pas à exprimer formellement cet accord, il en a certainement conscience. Il sait instinctivement quelle distance sépare les théories et les systèmes qui traversent la science et l'encombrent de leurs débris, et cette doctrine qui n'est ni théorie, ni système, mais affirmation même des bases fondamentales et de l'existence propre de la médecine; cette doctrine, il la proclame éternellement destinée à reparaître et à subsister en face des idées systématiques, quelque vêtement que celles-ci revotent, qu'elles aient ou non la faveur du jour, les entraînements de l'opinion, l'appui même des grands noms ou celui des grandes positions officielles.

Le temps me manque, messieurs, pour vous parler

\0U CONFÉRENCES HISTORIQIES.

dignement de Laennec comme thérapeutiste. Tant de vraie science, tant de sûreté et de sagacité d'observation, tant d'indépendance de jugement ne pouvaient ne pas se refléter dans le praticien, dans l'homme de l'art habile à saisir et àrcmplir les indications de la nature souffrante. Laennec avait presque à retrouver la thérapeutique ; sa connaissance approfondie du passé lui en facilitait la tâche ; ce secours ne lui était pas inutile, caries inspirations du temps n'étaient guère propres à développer ni l'amour, ni le sentiment juste de Tart. Pinel enseignait qu'il vaut mieux se proposer de bien déterminer la place d'une maladie dans h: cadre nosologique que d'en chercher le remède ; Broussais supprimait la théra2:)eutique en n'en conservant qu'une, celle des méthodes antiphlogistiques poussées jusqu'aux extrêmes rigueurs. Laennec, en établissant qu'il était d'autres maladies inflammatoires ; en reconnaissant, d'un côté, l'existence des constitutions médicales et celle des formes stationnaires des maladies ; et, d'un autre côté, en retrouvant dans l'étude des maladies de poitrine l'impression originelle et active des affections diathésiques, ramena, dans les maladies aiguës, comme dans les maladies chroniques, l'intervention légitime de la thérapeutique. Il montra, en outre, que la méthode antiphlogistique ne se réduisait pas à une seule formule, et il étendit le champ de l'action médicale par ses études assidues de la médication controstimulante. L'influence exercée par Laennec dans la direction de lart, a été jugée de haut et mis en toute valeur dans un livre que chacun de vous a probablement lu et médité, et qui a beaucoup fait pour la restauration des études thérapeutiques. Aussi je m'arrête pour vous citer les propres paroles du traité de MM. Trousseau et Pidoux : (( Enfin Laennec, disent-ils, se servant de la matière médicale comme d'une pierre de touche et d'une contreépreuve pour juger la spécialité de chacune des aftections

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morbides et des diathèses, restaure les médicaments du même coup que les maladies ; et c'est une chose merveilleuse dans l'histoire de notre science, de voir les uns et les autres assis par lui plus solidement que jamais sur la base anatomique où , quelques années avani , Broussais avait inscrit leur ruine. Où est l'anatomopathologiste capable d'une telle force d'observation ? Nous le répétons : la gloire de Laennec est d'avoir rétabli la nosologie et la matière médicale par l'anatomie pathologique, qui est un des côtés de la science des maladies. C'est par cette porte que Laennec est rentré dans la médecine, tandis que c'est par elle qu'en sont sortis ceux qu'on appelle ses successeurs et ses émules. Il y a entre eux et lui la différence du naturaliste vulgaire au médecin éminent. »

De pareilles doctrines pouvaient-elles conduire à l'empirique, comme on en a accusé Laennec ? En restaurant les diathèses, et en y soumettant les espèces anatomiques qui en relèvent, Laennec en conclut-il que l'art ne doit jamais avoir en vue que la recherche des spécifiques ? Cette conclusion serait-elle implicitement dans ses doctrines ? Quelle est donc la diathèse qu'un spécifique guérit ou pourrait guérir ? La manière dont Laennec comprend les diathèses et leur origine pathogénique n'est-elle pas contradictoire avec l'idée de spécifique ? A-t-il jamais enseigné qu'il y eût des médicaments qui luttent directement contre la cause matérielle de la maladie ; a-t-il jamais assigné aux maladies une pareille cause ?

Après vous avoir montré le médecin, messieurs, il me resterait à vous parler de l'homme, de l'écrivain, du lettré.

D'une nature méditative et un peu triste, d'une organisation délicate, d'une santé souvent éprouvée, Laennec semblait craindre le bruit et l'éclat, loin de les rechercher. 11 n'entraînait, ni ne flattait la foule, et ne connais-

sait pas l'art de la passionner. Nommé en 1823 professeur de clinique à cette faculté, il sembla choisi pour couvrir de sa renommée et excuser, en quelque sorte, une ordonnance de dissolution de la faculté de médecine de Paris, qui fut comme une insulte à l'indépendance scientifique et à l'autorité légitime d'un des corps savants les plus glorieux de ce pays. On ne dit pas que les élèves de ce temps s'empressassent en grand nombre pour écouter son enseignement trop austère peut-être. D'ailleurs, il professa peu d'années. La mort vint bientôt mettre fin à sa vie épuisée par un incessant travail. Le style de ses œuvres est sévère, dégagé de tout faux brillant, mais clair et savant dans sa simplicité ; vrai style de maître, il est fortement empreint de ce charme qui naît du juste rapport du langage avec le sujet même que ce langage doit traduire. Laennec était le plus lettré des médecins de son temps; helléniste consommé, cet admirateur d'Hippocrate pouvait le lire dans sa belle et forte langue.

J'ajouterai, Messieurs, comme dernier traita l'esquisse de cette grande figure, que tant de travaux, tant de connaissances acquises, tant de découvertes réalisées furent le fruit, non d'une longue et pleine vie, mais d'une vie courte et souvent traversée par la souffrance. René- Théophile-Hyacinthe Laennec, né à Quimper, en 1781, mourut le 13 août 1826, à Ouarneney : il avait quarantecinq ans.

C'est presque l'âge, messieurs, où le médecin arrive à bien comprendre l'étendue de sa science, les difficultés de l'art ; il les comprend parce qu'il ne s'en dissimule plus aucune. Mais à cet âge avoir accoiïipli de tels travaux, qu'ils semblent séparer par des abîmes le passé de la science du présent qu'ils lui font, de l'avenir qu'ils lui préparent; c'est un fait, messieurs, qui ne saurait exciter trop d'étonnement. Dans les arts, les conceptions du génie sont presque spontanées, et celui qui est marqué par la

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destinée n'a, pour ainsi dire, nul besoin d'apprendre et de savoir ; il crée et ses créations immortelles susciteront des transports d'admiration d'âge en âge renaissants. Raphaël et Mozart peuvent mourir à trente-sept ans ; leurs œuvres d'enfant ne sont-elles pas déjà presque divines? Mais dans les sciences, les grandes choses ne s'accomplissent que lentement, surtout dans les sciences d'observation ; ici le temps est un élément nécessaire ; il faut longuement observer la nature pour surprendre quelques-uns de ses secrets. Cela est vrai dans la science de l'homme malade, plus encore que dans tout autre ; et l'aphorisme qui oppose la brièveté de la vie à la longueur de l'art, aux illusions de l'expérience, aux difficultés du jugement exprime les sévères mais fatales conditions qui nous sont imposées. Laennec sembla échapper à ces dernières et dures nécessités ; sa vie finit avant le terme ; mais l'art, l'expérience, le jugement ne connurent pas de maître qui les ait poussés plus loin.

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