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Conférences ou discours sur les influences sociales du christianisme

Les Conférences que renferme ce volume ont été prêehées a Genève dans les années 1842 à 1843; elles sont destinées à énumérer, sous une forme simple, familière, mais rationnelle, les bienfaits nombreux dont les sociétés chrétiennes sont redevables à l'Évangile. Un traité sur un si vaste sujet serait, en quelque sorte, inûni, tant sont nombreux et importants les points de détail qui se rencontrent sur la route. La société est un monde; c'est l'humanité en action, avec ses bons et ses mauvais penchants, ses vertus et ses vices, ses progrès et ses temps d'arrêt, ses phases de barbarie et de civilisation. Sur tout cela, le christianisme a répandu son ombre tutélaire; partout, les branches du grand arbre ont produit leurs fleurs et leurs fruits savoureux. Tonte l'histoire des sociétés pourrait donc, à la rigueur, apparaître dans une revue complète des influences chrétiennes. On comprend, du reste, que le but du prédicateur lui traçait un plan infiniment plus limité : il a du tout indiquer, mais il n'a pu que très peu développer. Ses Conférences se divisent en deux séries : la première est de théorie ; on énumère ce qu'ont dû produire les principes dog-

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matiques et moraux du christianisme, en regard des effets que produisirent toujours les principes contraires. La seconde série expose les faits, soit en montrant comment le christianisme s'est comporté pendant deux des époques les plus importantes de son existence, soit en disant ce qu'il a fait, au regard de la famille , des conditions sociales, des lois politiques et de l'Église.

Depuis le moment où ces Conférences ont été prêchées , l'œuvre chrétienne a marché; l'esclavage a reçu de nouveaux coups ; le servage s'est vu profondément modifié ; les doctrines de la fraternité ont été hautement invoquées en faveur des classes malheureuses de la société; la liberté d'examen, le culte en esprit et en vérité ont fait des progrès ; à la voix des missionnaires, et du milieu des peuples païens, des âmes ont été amenées captives au joug de l'Évangile. — Tous ces faits sont réjouissants, et nous en bénissons l'Auteur de toute grâce excellente et de tout don parfait.

Cependant, au moment où nous écrivons, l'inquiétude est générale au milieu des générations européennes. D'affreux orages sont venus foudre sur elles ; une crise sociale et poli' tique a commencé, et nul, à la seule lumière de la raison, ne saurait dire quelle durée et quel terme cette crise doit avoir. Au milieu de l'agitation générale et du soulèvement des populations, on entend, de divers côtés, invoquer le christianisme : les uns s'attachent à ses principes pour motiver la rénovation égalitaire dont ils se sont constitués prédicateurs ; les autres, au contraire, comprenant combien l'Évangile est opposé à la recherche ambitieuse d'une égalité purement mondaine et d'intérêts uniquement matériels, le déclarent incapable de faire le bonheur des sociétés ; ils le somment de céder la place à une doctrine mieux adaptée aux besoins du jour, et consentent, tout au plus, à reconnaître qu'il a été utile en son temps.

Je n'entends point discuter ici le mérite de ces éloges, ni

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celui de oes reproches ; mais je remarque que ce n'est point la première fois que l'Evangile s'y est vu exposé. Dans sa longue et magnifique carrière , il a rencontré déjà de faux amis qui ont voulu abuser de ses enseignements, ou des adversaires qui ont essayé contre lui la force de leurs armes. Qu'a fait le christianisme en ces rencontres diverses? Que nous enseigne son histoire ? La réponse a ces questions nous fournira peut-être quelques vues d'avenir, et nous permettra de juger, par analogie, les phases nouvelles qui se préparent, soit pour cette Parole divine qui ne périra point, soit, en même temps, pour les sociétés au milieu desquelles elle demeure.

Toute religion a son point de vue philosophique et son point de vue pratique. Le dogme est une philosophie , les corollaires sont dés règles de conduite. L'action sociale qu'exerce une religion se fait donc sentir indirectement par sa doctrine, directement par ses préceptes. Le christianisme a possédé et possède encore cette double action , autant et plus que toute autre religion ; il donne sa réponse claire et précise aux questions les plus relevées de la métaphysique; puis il fait découler de ses dogmes fondamentaux l'unité et la personnalité de Dieu, la création, la Providence, la rédemption, la vie à venir, une série de principes moraux dont l'application doit se réaliser dans la vie actuelle et au milieu de la société. Le christianisme, au double point de vue que nous venons d'indiquer, doit s'attendre à rencontrer des adversaires : comme philosophie, il heurtera d'autres philosophies, ou les aberrations dont sont susceptibles toutes les philosophies ; comme principe moral et social, il aura à lutter contre les exagérations, en divers sens, des principes qui régissent l'ordre sooiat. Efforçonsnous de peindre les grands traits de cette double lutte , nous formerons ainsi deux tableaux d'une disposition tout à fait symétrique. C'est au flambeau de l'histoire que nous marcherons. Nous ferons peu ou point de théorie ; caractérisant les

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époques principales que le christianisme a traversées , nous essayerons de juger, par analogie, celle au milieu de laquelle il se trouve aujourd'hui.

de triomtation et échappé ère épo-

n est rare qu'une doctrine de quelque importance n'ait pas à traverser les trois grandes phases, après lesquelles, ou elle périt, ou elle voit recommencer le cycle de ses desti Une phase de lutte et d'établissement ; — une phase phe, et souvent de corruption; — une phase d'agi d'ébranlement (1). La doctrine chrétienne n'a point à cette loi de l'intelligence humaine. Dans une premi que, elle a dû combattre le panthéisme païen ; dans une seconde, le formalisme intérieur ; dans une troisième, le scepticisme ; etmaintenant, elle retrouve, sousdes formes nouvelles, son vieil adversaire le panthéisme, dont elle triomphera, sans doute, mais avec les chances, toujours à redouter, de voir les passions humaines abuser de la victoire.

Le panthéisme est le dogme le plus directement opposé au dogme chrétien; ses formes sont assez variées et son allure assez souple, pour qu'il puisse se prêter à tous les modes d'attaque. Pour les uns, ce sera une doctrine entièrement négative, pulvérisant ou vaporisant les idées, de façon à tout ramener au gouffre de l'incrédulité absolue. Pour d'autres, ce sera, au contraire, une doctrine positive, devant suffire aux exigences d'un cœur religieux, ou trompant ses besoins par l'appât de formules dogmatiques. Pour les masses, le panthéisme se convertit sans peine en idolâtrie ; il légitime, en effet, toutes les formes diverses sous lesquelles s'adorent le grand Tout et ses nombreuses émanations. Rien d'étonnant, en conséquence.

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A ce que le paganisme, après s'être reconnu, se soit tourné vers le panthéisme comme vers an port assuré contre l'orage dont le menaçait la folie de la croix. Philosophes ou simples fidèles, incrédules ou croyants, Juifs, Grecs et Romains, Orientaux et Occidentaux, tous pouvaient se tendre la main sur ce terrain pour résister à l'ennemi commun. Persuader à ceux-là que le christianisme était une erreur; à ceux-ci, qu'il était une superfluité et n'apprenait rieu de nouveau : telle était la tache que le panthéisme seul pouvait entreprendre avec quelque espérance de succès. L'école d'Alexandrie , les nêo-platoni~ ciens, l'empereur Julien combattirent au premier rang dans cette grande lutte ; et le philosophe chrétien, tout en se réjouissant de leur défaite, rendra un juste hommage à la puissance de talent qu'ils surent déployer. Ils succombèrent, et ils ne pouvaient pas ne pas succomber. Le christianisme devait triompher , non seulement à cause de sa vérité intrinsèque, mais aussi à cause de son unité. Ses chefs poursuivirent leurs adversaires sur le terrain que ceux-ci avaient choisi; ils se firent philosophes, et il ne leur fallut pas beaucoup de peine pour reconnaître la multiplicité et la réelle opposition des tendances panthéistes. Ils virent que ce grand corps dissimulait lo défaut d'union de ses parties en les couvrant d'un vêtement commun ; il leur suffit, pour le faire tomber en poussière, d'en manifester les antagonismes cachés.

1 La lutte primordiale du christianisme dura cinq siècles ; il en sortit plus fort à l'extérieur, mais non plus pur à l'intérieur. La triomphe permit aux éléments de trouble qu'il renfermait de se développer à leur aise : il arriva, en particulier, q»e le dogme n'ayant plus besoin d'être défendu, on l'oublia, en quelque sorte; on l'abandonna dans son mystérieux sanctuaire, et l'attention se dirigea tout entière vers ses manifestations au dehors, savoir vers les formes extérieures ; la phase du formalisme succéda à celle des luttes. Il y eut bien encore une religion, mais elle résidait dans des régions supérieures, à l'abri de toute attaque. Ce qui attira l'attention générale, ce

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fut l'Église : la constitution de l'Église, le culte, lesaoerdoce, les prérogatives occupèrent, sans contestation, le premier plan dans les pensées et dans les actes. Si, parfois, on revenait au fonds, c'était pour faire des additions ou pour réprimer des écarts, en vue de certains résultats purement externes : additions ou répressions rarement judicieuses, rarementheureuses, dominées qu'elles étaient par un point de vue essentiellement restreint ; sources bien plutôt de corruption et d'affaissement. Cette phase du formalisme dut être longue, et elle le fut, en effet ; car l'édifice du formalisme possède une solidité et une force de résistance des plus considérables. Ses fondements, soigneusement et profondément creusés, demeurent cachés, à l'abri des attaques, laissant passer le temps impunément. Ses constructions extérieures, faites pour charmer les sens, attirent l'admiration des masses. Cette religion cérémonielle platt infiniment aux multitudes ignorantes; l'histoire du moyen âge, même celle de notre temps en diverses localités, montrent, à quel degré d'attachement enthousiaste l'amour des cérémonies peut s'élever. Or, rien ne possède des conditions de durée plus étendues qu'un système religieux dont le dogme est hors des atteintes sceptiques, et dont le culte jouit d'une popularité universelle. Le peuple et ses chefs religieux y trouvent ce qui leur suffit : l'un, des actes extérieurs ; ceux-ci, la possession non contestée de la clef des oracles. Ne nous étonnons point, en conséquence, que le christianisme ait traversé près de dix sièoles de son ère sous cette seconde forme (1).

Cependant le formalisme porte en lui-même un principe destructeur qui se manifeste avec le temps; à l'ombre du mystère il favorise les erreurs intéressées et le dogme s'altère; d'autre part l'abus des formes va croissant jusqu'à engendrer la superstition et une façon d'idolâtrie : il est à croire que l'excès du mal réveillera la raison longtemps endormie ; elle

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sera portée à se révolter contre oe mystère et ces superstitions ; éclairée par l'action du temps, par l'influence des événements qu'amène chaque siècle, par les discussions qui se succèdent, elle exigera sa part dans l'action religieuse; alors il y aura lutte, lutte souvent longue et terrible, lutte où la raison succombe avant de triompher, mais d'où elle sort enfin victorieuse; le formalisme résiste, il déploie toute son énergie, mais il cède à la fin. L'arme principale qu'emploient ses adversaires, c'est l'arme de la critique ; ils attaquent autant et plus qu'ils ne contruisent ; ils y joignent, quand ils le peuvent, l'arme de la publicité; la critique et la publicité, deux énergiques dissolvants qui aboutissent promptement au scepticisme et créent ainsi dans l'histoire des religions une troisième période : le christianisme l'a traversée dans le même temps où la civilisation et les lumières subissaient de leur côté une époque de transition ; deux siècles au moins ont été requis pour cette œuvre. — 11 est important de distinguer ici deux nuances parmi les adversaires du formalisme : les uns, esprits inquiets, mécontents, aventureux, impatients du joug, attaquent a la fois Les dogmes et les formes ; ce sont les libres penseurs incrédules; ils eu veulent à toute la religion et à toute religion, s'eflbrcant parfois d'y substituer des systèmes dont l'existence n'est qu'éphémère : les autres, esprits sérieux et vraiment religieux , respectent le dogme ou en élaguent seulement quelques branches parasites ; ils tendent même 4 lui rendre la première place, attaquant ta domination des formes et des cérémonies, transportant le mérite religieux des œuvres à la foi, et subordonnant ainsi l'Église 4 la religion; ce sont les libres penseurs réformés. Les premiers ébranlent l'édifice et ne craindraient pas de le renverser : les derniers découvrent les fondements, les examinent avec soin, puis ils font disparaître les inutiles ou faux ornements dont on avait surchargé les constructions. A côté de ces deux nuances de novateurs ou rénovateurs subsistent de vastes restes de formalisme ; il existe toujours et se montre même très vtvace en di-

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verses localités, mais il subit là môme où il demeure de très grandes modifications ; voici les deux principales :

1" Il s'épure, il renonce aux abus ou tout au moins il les dissimule ; hommes et choses se modifient sous l'action d'une publicité sévère ;

2° Il perd sa solidité; sous les coups du scepticisme, il se crevasse ; gardant nominalement ses sectateurs, it compte en réalité dans leur nombre beaucoup de sceptiques ; ce n'est pas l'esprit de foi qui y régne, c'est l'esprit de doute : si donc le formalisme doit uu jour recouvrer sou empire, et la chose est possible, c'est à la condition d'abandonner ses vieilles constructions ruinées et d'en édifier de nouvelles.

Telles sont les trois périodes que le dogme religieux doit nécessairement parcourir et que le dogme chrétien a parcourues :

l" Le dogme tend à se faire reconnaître et adopter;

2° Le dogme une fois reconnu cherche sa sécurité dans le mystère et laisse le culte au vulgaire;

3" Le dogme est remis en question ; le vulgaire veut en sonder la nature, en apprécier les motifs ; il ne consent plus & vivre de formes stériles.

Une fois arrivé là, que devient le dogme? en d'autres termes, quelle est la destinée d'une philosophie religieuse en butte aux exigences de la libre pensée? — La réponse à cette question ne saurait être douteuse ; le dogme succombera, ou, s'il porte en lui-même une vitalité réelle, il verra la lutte recommencer, il devra de nouveau se faire reconnaître et se retrouvera après des siècles en face d'une période de résistance ; il est vraisemblable que dans cette première période d'un nouveau cycle il trouvera, sauf les variations des temps, les mômes adversaires qu'il avait eu autrefois à combattre, très particulièrement le panthéisme, qui est le grand destructeur des dogmes, le grand

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abîme qui s'offre toujours à les engloutir : voilà en effet la destinée que le christianisme a dû subir; le panthéisme l'attaque avec violence, soit en face comme une doctrine fausse, soit de côté comme un instrument inutile dont la raison humaine pouvait se passer pour trouver la vérité religieuse ; il en sape les fondements ; il en conteste les faits historiques ; il en 'usurpe la terminologie en la dénaturant; il répand sur toute idée et sur tout principe ses doutes vaporeux, et les peuples, par son action délétère, se trouvent tout à coup dépourvus de tout appui dans leur foi. Il est à remarquer, au reste, que cette période nouvelle d'incrédulité, tout en rappelant fortement les traits de l'ancienne, en diffère et doit en différer par une circonstance qui lui crée sa physionomie propre ; lorsque la doctrine naissante du christianisme se présente pour obtenir sa place, elle est essentiellement agressive et le panthéisme se pose comme conservateur, défendant l'existence des doctrines anciennes; lorsque, au contraire, la religion a parcouru un premier cycle, elle règne, elle occupe la place, elle se défend, et le panthéisme revêt le caractère agressif ; d'où résulte que les deux adversaires subissent alternativement les avantages et les inconvénients d'avoir le passé en leur faveur; les avantages se résument dans la possession de fait, les inconvénients dans le défaut d'unité ; un vaste système, produit des siècles, se défend par sa propre masse, mais plus il est vaste, plus il est ancien, plus il offrira de diversités et peut-être d'hostilités intérieures.

Les diverses phases dont nous venons de rendre compte ont marqué l'histoire du christianisme, envisagé au point de vue dogmatique : voyons maintenant les phases parallèles qu'il a dû subir au point de vue pratique et social. Hais remarquons

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auparavant que ces variations n'ont jamais pu aller jusqu'à l'anéantissement, ni près de là; elles n'ont jamais eu pour résultat d'éteindre les hautes influences par lesquelles le christianisme domina toujours les esprits; le dogme chrétien demeure, et son action, tantôt plus vive, tantôt plus' lente, tan- Ut ouverte, tantôt cachée, tantôt libre, tantôt contestée, se fait sentir à toutes les époques de son existence ; c'est toujours la doctrine de salut et de vie.

r L'époque au sein de laquelle le christianisme naquit et ' grandit fut une époque de corruption : ce mot dit tout; il nous renseigne sur la nature et la portée des mobiles sociaux, qui dominaient alors. La civilisation corrompue, c'est comme principe l'égoïsme, la recherche du bien-être, l'oubli du devoir et de la notion morale , la jouissance sans travail, l'absence de tonte impulsion spiritualiste ; c'est comme moyen la licence, l'exagération de toutes les libertés; c'est comme terme et comme résultat la dissolution et la mort : telle était la civilisation de l'ancien monde au moment où la morale chrétienne se présenta avec sa grande devise, la justice, la tempérance et la piété. Au fond, toute époque de civilisation corrompue est une époque d'individualisme; l'individu n'a plus que le mai pour centre d'action ; il n'obéit plus à des principes moraux; l'intérêt, le plaisir, c'est là toute sa morale ; il sacrifie tout au bien-être, au luxe, à l'ambition ; sous cette action dissolvante, le corps social voit chaque jour l'unité disparaître, les liens se rompre, les parties se disjoindre, la faiblesse augmenter, ce n'est plus qu'un corps gangrené destiné & périr. L'individualisme est un ver rongeur qui amène nécessairement plus tôt ou plus tard la destruction de la vie sociale ; c'est l'abus et l'excès d'un grand et beau principe, le principe de la I liberté. Peu importe en réalité dans une telle époque l'influence des formes politiques ; on peut dire sans paradoxe que, même sous le despotisme des Césars, les derniers siècles du paganisme européen furent des siècles d'individualisme, c'est-à-dire, d'excessive liberté; n'oublions pas, en

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effet, que les libertés politiques et l'ordre public n'ont de solidité que si les libertés de conscience, les libertés qui reposent sur cette morale naturelle dont chacun a la garde, se trouvent reconnues et respectées; là où ces dernières libertés sont faussées, la où la conduite privée est licencieuse , là aussi est impuissant le lien de la force matérielle qui ne saurait jamais suppléer le lien de la force morale : d'affreux tyrans peuvent s'asseoir sur le trône de Rome, mais la société qu'ils gouvernent n'en est pas moins en dissolution, dominée par un lâche égoïsme sans lequel elle ne tolérerait pas leur présence; son agonie s'annonce par de continuelles convulsions, par des révolutions incessantes, que font naître, au mépris de toute autorité sérieuse, les caprices des provinces, des légions, des prétoriens, des affranchis ou des favoris; à peine de temps à autre l'autorité politique apparaît-elle respectable, c'est seulement alors que le hasard des révolutions a revêtu de la pourpre impériale quelque homme animé de pensées spiritualistes et de vues morales ; sauf ces rares exceptions, la corruption et l'individualisme cheminent sans entraves. — Tant que dure une telle époque, le christianisme^ latte ; il oppose le devoir a l'intérêt, la régie à l'individualisme, le renoncement au matérialisme; il proche la conciliation de l'autorité avec la liberté; là s'arrête son action; elle ne prétend pas, si l'œuvre de dissolution est trop avancée, empêcher la rénovation sociale; si le vieil homme doit périr, il périra, et sa mort sera suivie d'une naissance nouvelle.

C'est l'origine d'une seconde période, période évidemment réactionnaire, la société , fatiguée des combats de l'égotsme, de l'instabilité et de la variabilité des tendances individualistes, effrayée des abus de la liberté, cherche un refuge dans le principe contraire, et l'on voit succéder une époque d'oatoritè a une époque d'individualisme. Cette tendance sera d'autant plus puissante que les populations seront plus éloignées de la civilisation, o'est-à-dire plus voisines de ces

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temps de barbarie où la force jouit d'une grande estime et où les libertés politiques ne sont que faiblement appréciées. La société se trouve ainsi à double titre entraînée à revêtir le régime d'autorité : elle lui donnera une forme régulière, la forme hiérarchique, on aura donc au point de vue social la hiérarchie féodale, au point de vue religieux la hiérarchie sacerdotale i le tout constituera un réseau puissant d'intérêts et de droits. On comprend aisément tout ce que ce système, offre de solidité ; il résiste et il dure ; sa vigoureuse organisation le soutient et le défend ; toutefois sa destinée est de succomber à son tour, parce qu'il est exclusif en sacrifiant le principe de la liberté ; celui-ci cherchera constamment à se faire jour et luttera de toute manière contre l'oppression; aussi la période d'autorité est-elle en réalité une période de lutte, lutte politique, lutte judiciaire, lutte commerciale; elle porte à sa racine le ver rongeur du privilège qui engendre nécessairement d'un côté les abus, de l'autre la jalousie et le mécontentement ; il 7 aura de fréquentes attaques dirigées contre le pouvoir des nobles, contre celui des prêtres, on voudra régulariser et soumettre au régime de droit ce que la force suffisait à décider; sans nier directement la base de l'autorité, on en contestera les applications ; époque de calme apparent, renfermant en soi la tempête.

La liberté fait ainsi de continuels efforts pour atteindre le niveau de l'autorité ; chaque succès obtenu par ses efforts ébranle le principe même de la résistance ; les forces vives de la société, les corps d'abord, les esprits bientôt, tendent à s'affranchir ; c'est la troisième période qui s'annonce pour les sociétés, période de liberté militante, d'aggressions, de révolte, de renversement, &' anarchie morale ; l'autorité résiste ; la liberté gagne du terrain; ou sent le besoin d'une conciliation dans cet éternel antagonisme, mais on ne sait où la trouver; on redoute de tomber d'un extrême dans l'autre, en vertu de cette effrayante loi de bascule qui ne permet à un principe de se régulariser qu'au détriment des justes droits

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du principe contraire. Ce fut la le spectacle que présenta l'Europe au xv* et au xvi* siècle ; le servage avait disparu ; les communes avaient gagné leurs franchises ; mais le droit appartenait encore aux seigneurs et aux papes ; l'émancipation devait se faire, et ce fut la tâche de ces siècles ; à leur voix les idées, les institutions et les faits furent changés ou révoqués en doute; là même où l'ordre triompha, la liberté sema des germes d'agitations ultérieures.

Période d'individualisme où la liberté sans frein dégénère en licence;

Période A'autoriiè où la liberté est sacrifiée ;

Période ^anarchie où la liberté travaille convulsivement à reprendre la place au niveau de l'autorité ;

Telles sont les phases sociales qui naissent sous l'action des deux grands principes de toute société : quelle phrase nouvelle devra succéder à la dernière? La réponse est ici non moins facile que précédemment : le mouvement continuant, la liberté tend à augmenter son empire ; elle dépasse bientôt son juste niveau, et engendrant de rechef Yindividualisme, elle marque le commencement d'un nouveau cycle.

Ces phases successives sont, comme les précédentes, soumises a l'influence des doctrines morales que la religion dominante fait prévaloir dans la société. Ainsi le christianisme, avec ses belles doctrines d'égalité, de charité, de pureté, agira constamment sur l'ordre social, quelle que soit la forme dont celui-ci est revêtu; il agira différemment suivant les temps, mais toujours en vue des mêmes résultats ; la corruption , la barbarie, l'agitation, le trouveront au sein de la société et devront toujours compter avec lui; on le suivra avec un vif intérêt dans le travail réparateur qu'à chaque époque différente il s'efforcera d'entreprendre : la description de ce travail est une histoire sans limite, car le christianisme a des services à rendre dans tous les temps.

Les phases paroonrues par les sociétés chrétiennes et par le christianisme avec elles , envisagées au point de vue du dogme ou envisagées à celui des principes généraux de la sociabilité, sont évidemment parallèles.

Ainsi la période de panthéisme coïncide avec celle à' individualisme; c'est une période d'égoïsme et d'incrédulité; c'est la réunion et la combinaison des dissolvants : la variété complaisante du panthéisme, sa nébulosité impalpable se prêtent admirablement aux exigences des intérêts et des passions ; une vapeur au lieu d'un dogme fort ; le moi régnant sur les ruines de tout principe énergique de devoir, tel est l'inévitable résultat de l'influence panthéiste. Il peut y avoir des écoles ou des sectes panthéistes qui affectent le spiritualisme et se montrent même ascétiques; mais une société entière ne peut être panthéiste sans être incrédule, et une société incrédule est toujours égoïste.

La période de formalisme se confond avec celle d'autorité; c'est la double abnégation que fait l'esprit humain de son développement intellectuel et libre ; il accepte sa foi de mains étrangères et se contente du culte matériel ; en soumettant ainsi sa raison il soumet également ses droits sociaux. On comprend, en effet, qu'il ne peut y avoir de droit véritable sans que la légitimité soit justifiée ; la liberté suppose le raisonnement et la discussion ; qui renonce à l'une renonce à l'autre; c'est pourquoi la toi de la liberté ne saurait marcher sans le culte d'esprit et de vérité.

Enfin la période de scepticisme est la même que celle d'anarckie morale ; c'est un temps de convulsion et de soubresauts ; la raison, la liberté, les droits se -révoltent contre un joug pesant , longtemps accepté, maintenant ébranlé ; le monde veut changer et il tremble de tous côtés. Cette période, présentée sous son beau jour, se nomme période de renaissance ; et ce n'est point à tort, puisqu'elle amène la résurrection ou le réveil de l'intelligence et du libéralisme. Envisagée comme fait et sans appréciation morale, la même

période se nomme de transition entre la barbarie et la civilisation. Toutes ces dénominations sont exactes à leur point de vue; elles peignent quelqu'un des traits de cette époque remarquable ; elles indiquent toutes en même temps que la durée d'une telle période devra être courte eo comparaison de celle qui caractérise les deux autres.

La double influence qu'exerce une religion, d'un côté comme principe dogmatique, de l'autre comme principe moral, marche donc parallèlement ; l'action de la doctrine et celle de la sociabilité sont symétriques. L'on peut cependant demander laquelle de ces deux actions est prépondérante, laquelle entraîne et détermine l'autre : spécialement en ce qui concerne le christianisme , les trois grandes phases qu'il a parcourues sont-elles essentiellement des phases religieuses, ou essentiellement des phases de civilisation? Celte question est évidemment subtile et d'une difficile solution, car il, s'agit de séparer ce qui s'est montré historiquement uni ; la logique semble donc indiquer l'action égale et simultanée des deux forces, l'une qui est un reflet de la force divine, l'autre qui représente plus directement la force intrinsèque de l'humanité. Cependant, il nous est impossible de ne pas être frappé du râle immense et toujours dominant que joue la question religieuse ; amis et ennemis s'accordent à la mettre au premier plan, et les grands phénomènes qui constituent le progrès de la civilisation se rattachent presque tous a cette question. Les discussions des hérésies premières, les Conciles, les Guelpb.es et les Gibelins, les excommunications, les Croisades, les Templiers, les Albigeois, Jean Hus, la Réformation, tous ces faits gigantesques font saillie dans l'histoire de l'Europe et du monde chrétien ; supprimez-les, et réduisez l'histoire au spectacle des faits purement politiques , vous aurez sans doute une civilisation, car l'humanité ne se condamne pas à l'immobilité, mais le tableau changera totalement d'aspect ; ce ne sera plus l'Europe que nous connaissons. Enlevez l'intervention ecclésiastique à celles des luttes du moyen-âge dont le

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caractère est essentiel le m eut social, l'abolition du servage, l'émancipation des communes , la destruction du droit de guerre privée et de vengeance personnelle, perdront leur physionomie réelle ; l'empreinte religieuse y est en effet profondément gravée. Notre époque elle-même, ne nous le dissimulons point, est une preuve frappante du rôle dominant que la question religieuse a droit de réclamer; la philosophie du siècle dernier entrevoyait comme résultat principal de ses effets la destruction de l'influence religieuse; elle voulait à tout prix écraser l'infâme; et certes le panthéisme, de dos jours, n'est pas moins acharné dans ses incessantes attaques contre la religion et le clergé; en Angleterre, en Suisse, en Italie, dans notre siècle de profonde indifférence, et peut-être à cause de cette indifférence même, les questions religieuses ont sur toute autre le privilège d'exciter les passions ; chez les uns une . haine profonde et instinctive contre le seul véritable frein des passions humaines, le frein moral ; chez les autres un noble élan de conscience pour défendre ce rempart attaqué et combattre sur la brèche, tel est le spectacle auquel nous assistons ; c'est la religion qui avant tout est en scène.

Mais terminons celte digression, car il est temps de conclure.

Où en sommes-nous aujourd'hui?

Où marchons-nous 7

Avec quelle rapidité marchons-nous ?

Le christianisme a-l-îl achevé son rûle social?

Où en sommes^nous aujourdfkuif

Nous sommes au milieu de la première phase du second cycle religieux, philosophique et social , que les peuples chrétiens ont à parcourir. Le dogme panthéiste et la tendance in-

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dividualiste s'efforcent d'envahir la société européenne; le dogme chrétien se voit méconnu et doit lutter de nouveau pour conserver sa place, sinon pour la conquérir. Je ne pense pas nécessaire de m'arréter'à démontrer des faits au sein desquels nous sommes, en quelque sorte, plongés à l'instant même où j'écris. La philosophie panthéistique, repoussée au temps de Spinoza comme une folie, a envahi la métaphysique allemande, s'y est développée sans limites, et a formulé ses dernières conséquences. La philosophie matérialiste, battue en brèche comme système psychologique , mais résistant comme principe d'incrédulité et d'égoïsme, s'est aperçue que le panthéisme lui fournissait de bonnes armes; les formules mystérieuses de cette doctrine sont aujourd'hui invoquées par les P. Leroux, les Proudhon, les Fourier, etc. Condillac et Cabanis ont dû céder la place à Hegel. Les masses, en présence de cette lutte philosophique et religieuse, se sont constituées en état d'indifférence, et laissent même apercevoir quelque faveur pour les doctrines nouvelles, soit que les passions s'en trouvent bien, soit qu'on aime a y voir une preuve de la liberté accordée aux manifestations diverses de la pensée. L'indifférence est un des symptômes de l'individualisme : elle consiste, en effet, à ne mettre de l'importance à rien, sauf a sa propre chose et a ses intérêts, qu'on n'oublie jamais. Les sénateurs romains accueillirent avec indifférence les dieux des peuples vaincus : c'était une indifférence aristocratique. L'indifférence démocratique de nos jours n'est pas moins remarquable au point de vue des principes, des dogmes et des systèmes. On ne s'émeut plus de rien aujourd'hui ; cette agitation électrique, qu'aurait occasionnée, dans un temps de croyances profondes, la moiDdre attaque à la foi, aux lois morales, aux institutions, ne peut plus se manifester; le circuit est interrompu, et le fluide ne circule pas; le fil conducteur, savoir le lien des principes, sans faire entièrement défaut, s'est déplorablement relâché. Aussi, dans la pratique, les sociétés offrent-elles le spectacle d'une continuelle variabilité : l'élé-

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ment d'unité et de fixité a disparu ; la machine sociale, si elle parait momentanément en équilibre, n'a revêtu réellement que cet équilibre nommé instable par les mathématiciens; le moindre souffle le détruit. L'individualisme des premiers siècles eut pour caractère dominant la licence des mœurs ; celui des temps modernes a pour drapeau la passion de l'égalité. Ce sont là, au reste, deux formes de l'égoïsme, plus dissemblables en apparence qu'en réalité. La corruption sociale est, en effet, le terme où aboutit la recherche effrénée des aises, du luxe, des jouissances matérielles. D'autre part, ne le dissimulons pas, la fièvre de l'égalité est entretenue avant tout par l'espérance d'obtenir pour soi-même ces aises, ce luxe, ce bien-être, ces jouissances. S'il en fallait une preuve, nous la trouverions en ceci, que l'égalité politique ne suffit pas, mais qu'on réclame après elle l'égalité sociale; peu importe le niveau électoral, si l'on n'a pas le niveau de fortune. Au reste, l'un et l'autre individualisme se montrent également hostiles à la vraie liberté. Nous l'avons vu, celui de Rome s'accommoda fort bien de la tyrannie ; quant à celui de nos jours, il est à l'œuvre sous nos yeux. Sans vouloir lui reprocher les excès du communisme, que la majorité réprouve, sans vouloir trop insister sur l'abolition des libertés religieuses et la demi persécution dont certains pays ultra-démocratiques ont donné le triste spectacle, nous dirons que ses doctrines avouées sont la concentration du pouvoir en un petit nombre de mains; l'absence de vraie limite A ce pouvoir, qui est censé le reflet du pouvoir souverain ; la substitution du droit des majorités au droit réel et rationnel ; le contrôle de l'État sur toute manifestation de l'esprit public. Nous lui demanderons compte de ces pleins pouvoirs, de ces dictatures de fait, de ces dictatures légales, de toutes ces suspensions des libertés publiques, qui se multiplient à mesure que les doctrines égalitàires gagnent du terrain. Tout cela, certes, n'est pas la liberté; et l'indifférence qui augmente, et les majorités qui se réduisent rapidement à de mesquines minorités, et l'esprit

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public qui s'en va, et le dévouement qui disparaît : tels sont les fruits de l'individualisme égalitaire: ces fruits-là, nous ne saurions le nier, l'Europe les savoure maintenant.

Le christianisme, on le comprend, se ressent de cette déplorable direction. Non seulement le nombre de ses adversaires augmente, et l'oblige à reprendre l'aspect militant, mais luimême se divise, se fractionne, cède à l'esprit du siècle, au moins dans ses formes humaines, et présente l'apparence d'un corps affaibli . Ce n'est cependant qu'une apparence heureusement trompeuse ; par-dessus ces formes, oes divisions, ces ébranlements, règne l'esprit du Christ, et son souffle vivifiant se prépare à ranimer le grand corps de la société chrétienne. Sa ■ tache, sa magnifique tâche, c'est d'élever haut le drapeau du devoir pour le placer au-dessus de celui de ï'égoïsme. La conscience, la loi morale, le droit, comme droit et indépendamment de ses avantages, le bien en soi : telles sont les idées qne le christianisme a mission de sauvegarder. Comme cesidèes ne peuvent s'effacer, comme elles ont dans le cœur humain d'impérissables racines, la voix de l'Evangile trouvera toujours des oreilles attentives. Peut-être le ma! moral n'est-il pas encore parvenu à son apogée ; peut-être avons-nous encore de cruelles épreuves à supporter; peut-être sommes-nous seulement au milieu de cette phase d'incrédulité et d'égoïsme; peut-être la société doit-elle subir encore des convulsions et de graves transformations ; mais, en face de toutes ces éventualités, et malgré ce qu'elles ont d'effrayant, il nous reste la conviction que l'influence chrétienne triomphera. Le flambeau du devoir est une lumière qui ne peut s'éteindre, et c'est ce flambeau que le christianisme se fait gloire de porter constamment. L'Eglise chrétienne peut souffrir, se modifler.se, diviser encore davantage, le principe chrétien subsistera.

Où marchons-nous t

Si l'analogie n'est pas trompeuse, nous marchons au rèta-

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bassement de l'autorité. Les dissolvants de notre époque font leur œuvre; leur action n'est peut-être point encore terminée, mais elle s'arrêtera nécessairement un jour. Nous en avons pour garants, d'abord la lassitude des populations tourmentées par le travail désordonné de la licence individualiste, ensuite, et surtout, la force vitale des principes moraux, qui ne périssent jamais. Si le premier de ces motifs agissait seul, nous aurions peu de confiance en cette réaction ; elle pourrait bien n'être que passagère, comme nous en avons déjà tant vu de pareilles. Une émeute pour le bien, succédant à une émeute pour le mal, excitée par le seul désir d'échapper à la souffrance, ne produit qu'un effet momentané ; on ne tarde pas à s'oublier et à retomber dans le mal. Ce qui est nécessaire pour ramener la période d'autorité, d'une juste autorité, c'est la restauration, non de Tordre matériel seulement, mais des principes d'ordre ; c'est du cœur que proviennent les bonnes et les mauvaises actions, parce que de lui dépendent les bonnes et les mauvaises pensées. Que les principes reprennent leur empire dans Je cœur, que l'immoralité fasse place à la moralité, le mensonge à la vérité, l'ambition jalouse à la justice, l'égo'isme au dévouement, et la réaction morale sera terminée; des cœurs, elle passera dans la société, et du dedans, elle se répandra au dehors. Ce résultat sera préparé vraisemblablement par des réactions partielles qui surviendront et périront peut-être, de jour en jour, cependant, plus nombreuses et plus solides; puis, quand le temps sera venu, la réaction générale apparaîtra. Quel sera son caractère? quelle sera sa nature? Il serait téméraire de chercher i le prévoir. Ce caractère dépendra en grande partie des événements historiques qui amèneront la période dont s'agit. Si les convulsions européennes enfantent une guerre générale, si les populations du nord y trouvent une occasion de déposséder celles du midi, plus civilisées et plus libérales, le retour de l'époque d'autorité pourra bien ressembler a l'époque analytique du cycle précédent. Une nouvelle féodalité pourra bien s'élever

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sur les ruines des sociétés actuelles. Si, au contraire, et nous aimons à espérer qu'il en sera ainsi , la marche naturelle des esprits et des faits amène, sans de trop épouvantables déchirements, le triomphe d'une sage autorité, cette autorité revêtira essentiellement le caractère de conciliation. Ce ne sera pas, comme au moyen âge, le despotisme de la victoire et de la force; ce sera la paisible domination des principes, l'unité soumettant et coordonnant la variété, l'ordre s'unissant à la liberté, autant, du moins, que peuvent le permettre les passions humaines. — Est-ce trop présumer de l'humanité que d'espérer un temps où les divisions de l'Eglise s'affaibliront et disparaîtront 1 La réunion du catholicisme , que ses partisans abandonnent, et du protestantisme, qui se déchire en lambeaux, amènera peut-être une forme nouvelle, favorable au pur christianisme. Est-ce trop présumer de l'expérience que d'imaginer un adoucissement aux maux de l'extrême inégalité sociale? L'absolue liberté et la concurrence illimitée de l'industrie, auxquelles on attribue plusieurs de ces maux, consentiront peut-être à revêtir les formes d'une organisation plus méthodique ; elles admettront certaines bornes, sans retourner aux insupportables entraves dont le moyen âge les avait chargées. Est-ce trop présumer de l'intelligence politique des populations que de les supposer capables de reconnaître un jour la nécessité de ne sacrifier, ni l'individu a la société, ni la société a l'individu? Une forme politique, assurant à l'Etat un pouvoir suffisant, et mettant ce pouvoir au service des droits imprescriptibles de chacun , surgira peut-être un jour do nos débats. — Une telle réaction, nous osons le dire, serait vraiment une réaction chrétienne. Si le principe d'autorité, en reprenant sa puissance, la faisait servir essentiellement au respect du dogme évangélique et au maintien de la morale du Christ; s'il savait se contenir sur la pente glissante du formalisme et du mystère, nous ne pourrions que nous réjouir de sa résurrection. — Aura-t-elle lieu sous cette forme? Nous ne pouvons répondre que par des vœux et des conjec-

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tures ; mais nous sommes convaincus que, despotique ou conciliatrice, elle ne peut manquer d'arriver.

Avec quelle vitesse marchons-nous ?

Rapidement, ce nous semble ; beaucoup plus rapidement que dans le cycle précédent : les motifs qui expliquent cette rapidité et les symptômes qui l'annoncent sont nombreux.

1° La marche générale des événements dépasse déjà en vitesse et en grandeur tout ce que L'imagination aurait pu concevoir : l'histoire procède aujourd'hui par coups de tonnerre ; ce qui aurait absorbé précédemment des siècles de préparatifs, s'accomplit en quelques heures ; l'année, que dis-je, le mois, le jour qui arrive, éclaire des faits tout antres que ceux des jours qui précèdent ; nous n'avons aucune raison de croire que les alternatives qui s'approchent ne se succèdent pas de même à courts intervalles. — 2. Les doctrines et les habitudes de liberté générale et de publicité concourent a augmenter l'accélération du char social; elles mettent en dehors toutes les forces vives de la société, et le train chemine à toute vapeur ; sous le régime impérial des Césars, ces forces vives étaient comprimées ; il n'en résultait pas que les événements n'arrivassent à leur accomplissement, mais il en provenait un sensible retard dans leur marche ; aujourd'hui l'absence du despotisme politique produit le phénomène inverse.— 3 g Les souffrances de l'état présent sont grandes, très grandes, elles le deviendront peut-être davantage, mais elles ne se présentent pas comme insurmontables; le corps social a l'instinct de sa force pour les combattre : d'où résulte la double impulsion de la douleur qui aiguillonne et de l'espérance qui soutient. Cette impulsion active le mouvement, et si quelque irrésistible compression, comme une invasion des Barbares, ne vient y mettre fin, elle l'activera de plus en plus. — i" Les principes chrétiens ont en Europe une possession de fait; or, quoiqu'ils soient en cause aujourd'hui , en théorie et en pratique, ils

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n'exercent pas moins une influence très générale ; ceux-là mêmes qui les méconnaissent ou les attaquent en sont pénétrés en réalité; la société moderne ne saurait oublier la justice, l'humanité, la charité, la liberté ; loin de la, elle affecte de les invoquer constamment, et elle a raison, parce que ces sentiments sont au fond des cœurs. Tandis qu'à l'origine de notre ère les souillures du paganisme étaient les affections légitimes, aujourd'hui, qu'on en convienne ou non, ce sont les influences morales du christianisme qui résident au centre des sociétés européennes : on comprend alors combien est vive la souffrance morale qu'excitent les violations de ces principes, et par conséquent quelle vigueur de résistance ils déployeront contre les excès de l'égoïsme individuel. — Tout cet ensemble de circonstances nous persuade que nous parcourrons assez rapidement ce qu'il nous reste à parcourir de la période d'individualisme pour entrer de nouveau dans celle d'autorité.

Le ckristianiaTne a-t-tl achevé son rôle social t Les réflexions que nous avons présentées dans tout le cours de cette préface répondent surabondamment à cette question, et nous jugerions superflu de la poser de nouveau si nous n'entendions les mille voix du rationalisme incrédule la résoudre négativement; il nous importe de protester hautement contre une telle solution , et de rassurer les esprits timorés qui gémissent sur l'impuissance apparente de la religion ; sur le point de retracer les bienfaits que l'Évangile a procurés a la civilisation et à l'ordre social dans son action passée, nous voulons exprimer notre confiance profonde dans son action présente et son action future. Cette action est, en effet, de tous les temps ; elle s'applique à toutes les périodes pour en combattre les excès ; elle s'appliquera aux années de licence et aux siècles d'autorité que nous entrevoyons dans l'avenir. Il y aura toujours dans l'esprit des populations, comme dans l'Ë-

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vangile, une Providence qui veille et ane vie étemelle qu'il faut saisir ; il y aura toujours dans les cœurs comme dans l'Évangile un profond sentiment de devoir et d'ineffaçables principes de conscience ; il y aura toujours une Église et des ministres de Christ pour rappeler ces dogmes et cette morale : peu importe l'ingratitude momentanée des nommes qui profitent de tels bienfaits; peu importe les formes extérieures que la société chrétienne revêtira; tourné vers la majestueuse Qgure de Christ, chaque siècle, chaque époque viendra s'écrier a son tour : A qui irions-nous. Seigneur f tuas les paroles de la vie éternelle. {Jean VI. 68.)

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