‹ Conférences pratiques de médecine légaleChapitre 80 sur 99 · Asystolie avec dilatation du cœur · texte numérisé non relu

Asystolie avec dilatation du cœur

Dans les cas cle lésion valvulaire à la période d’asystolie, alors que la faiblesse des battements cardiaques, la petitesse du pouls, indiquent une dilatation du cœur sans hypertrophie, les praticiens sont encore plus divisés qu’à propos de l’asystolie avec hypertrophie. Beaucoup même, parmi ceux qui regardaient la digitale comme contre-indiquée dans telle ou telle lésion valvulaire compensée, la conseillent formellement contre l’asystolie avec dilatation, afin de donner au cœur l’énergie qui lui manque et d’augmenter la tension artérielle.

Germain, Glover1, Jaccoud, Handôelds Jones, Lélion, Niemeyer, Parrot, Potain, Rendu, G. Sée, n’hésitent pas à l’administrer ; Parrot dit expressément : « La digitale convient dans toutes les asystolies » ; Bernheim s’exprime ainsi : « Elle est utile dans les maladies du cœur avec affaiblissement de la contractilité, dans celles qui diminuent la quantité du sang lancée dans l’aorte, et celles qui abaiss.ent la tension artérielle, à moins que l’obstacle ne soit insurmontable. »

Lorsqu’il ne peut, par l’étude attentive des différents symptômes, savoir s’il- s’agit d’une hypertrophie du cœur ou d’une dilatation, il se base, dans l’asystolie, sur la quantité et l’aspect des urines pour formuler les indications de la digitale ; il donne ce médicament si les urines sont rares, chargées en urates.

Withering, Chambers, Holland et plusieurs auteurs anciens l’avaient aussi reconnu comme efficace dans les asystolies avec dilatation.

1 Glover, Nouveau Dictionnaire de thérapeutique, 1874.

PÉRIODE D'ASYSTOLIE

Mais nous trouvons des cliniciens moins affirmatifs : Valleix reste dans le doute ; Rabuteau, à propos du rétrécissement aortique, dit que la digitale agit moins activement si le cœur est flasque et aminci. Pour Hirtz1, l’asystolie avancée ne doit pas être considérée comme une faiblesse directe du muscle cardiaque, elle tient à une altération de tous les organes, et la digitale ne saurait avoir de l’efficacité contre cet état. Mais dans les premiers temps de l’asystolie, alors que les troubles circulatoires sont sous la dépendance du cœur, les résultats obtenus avecla digitale sont saisissants. Gubler, faisant un parallèle entre l’action de ce médicament et celle de l’opium, croit que dans certaines asystolies avec dilatation, il es* bon de tâtonner, d’essayer d’abord la digitale, et en cas d’insuccès, d’avoir recours à l’opium. Le savant thérapeu tiste 2 s’exprime ainsi dans ses Commentaires : « La digitale et la digitaline sont rationnellement indiquées dans tous les cas où l’atonie paralytique du cœur constitue le phénomène morbide fondamental, ou bien l’un des éléments importants de l’affection ; seulement, ajoute-t-il à la page suivante, les conséquences de cette médication ne sont pas toujours également favorables. »

A côté de ces cliniciens, il en est d’autres qui semblent rejeter la digitale du traitement de toutes les lésions valvulaires avec dilatation. Monneret et Littré no l’emploient pas, puisqu’ils la regardent comme débilitante, mais Beau lui-même, pour lequel cette substance est un tonique, ne la prescrit pas.

1 Hirtz, loc. oit ., p. 562.

2 Gubler. Commentaires du Codex, p. 121.

10, S PÉRIODE D'ASYSTOLIE

Bucquoy, Péter, M. Raynaud, Trousseau, Pidoux et G. Paul, dans leur dernière édition, la déclarent contre-indiquée et même très dangereuse; Friedreich parle de la tendance à la syncope qu’elle détermine, quelquefois même en dehors de la dégénérescence graisseuse.

M. Teissier n’hésite pas à donner la digitale dans les asystolies valvulaires avec dilatation ; il pense que, dans ces cas, elle augmente l’énergie du cœur, et relève la tension artérielle. A l’appui de sa manière de voir je citerai les observations n, iv, v et xi.

4. Lésions valvulaires à la période d'asystolie ave dégénérescence g raisseuse du cœur

Dans cette altération les divergences entre les cliniciens sont beaucoup moins grandes ; en général la digitale est rejetée ou tout au moins administrée avec beaucoup de prudence ; pour Gubler son efficacité est alors peu marquée; Beau, Bernheim, Dujardin- Beaumetz, Hirtz, Legroux, Lélion, sont plus affirmatifs ; ils ne la donnent pas. Nous ne voyons guère qu’un Anglais, Handfields Jones, la préconiser- ou plutôt ne pas la regarder comme contre-indiquée.

M. Teissier croit que la digitale ne saurait agir sur un cœur dont le myocarde est altéré, et que par conséquent, lorsqu’un praticien peut affirmer une dégénérescence graisseuse très avancée, il ne doit pas donner ce médicament. Mais, comme il le fait remarquer, dans la plupart des cas le diagnostic de cette dégénérescence est impossible; de plus chez les vieillards beaucoup de lésions

PERIODE D’ASYSTOLIE

ICO

valvulaires anciennes avec dilatation du cœur s’accompagnent d’un certain degré de transformation graisseuse du myocarde; par conséquent cet état du muscle dans l’asystolie ne saurait le plus souvent être nettement séparé de la dilatation et ne mérite pas d’être étudié à part.

Même si le clinicien le soupçonne, il peut sans danger essayer certaines préparations de digitale à doses modérées, comme je l’indiquerai dans le chapitre suivant. Avec ces doses, en admettant que la digitale n’ait aucune influence, elle n’amène pas d’accidents.

D'ailleurs Bernheim, insistant sur les difficultés du diagnostic de la dégénérescence graisseuse, remarque que, dans certains cas, la digitale elle- même donne des indications sur l’état du cœur. Ainsi dans l’observation n la modification du pouls prouverait que le myocarde n’avait pas été altéré ; au contraire, dans l’observation suivante, à laquelle je ferai allusion à propos des injections de digitaline, il se serait agi d’une dilatation du cœur avec état graisseux, puisque la teinture de digitale n’a pas influencé la circulation.

Obs. XVIII. — Insuffisance mitrale , dilatation du cœur avec dégénérescence graisseuse 'probable. Asystolie. Albuminurie. — Cl. B o ur gary, ménagère, 53 ans, entrée le 30 septembre (salle Saint-Roch, 3). Pas d’antécédents héréditaires, bonne santé habituelle jusqu’à l’année 1876. A cette époque, malgré l’absence de douleurs rhumatismales antérieures, palpitations et dyspnée, sans asystolie. En août 1878, début de l’asystolie (œdème des membres inférieurs, diminution de l’urine) ; même état jusqu’à l’entrée. A ce moment, orthopnée, céphalalgie, cyanose de la face, teinte subictérique des conjonctives, toux quinteuse. Cœur , impulsion très faible, inégale, irrégulière sur une assez grande étendue; pointe difficile à limiter, paraissant battre en dehors du mamelon; a 1 auscultation, vers la pointe, souffle prolongé occu-

110 PÉRIODE Ü’ASYSTOLIE

pant le premier temps, le petit silence, couvrant même en partie le deuxième bruit; rien à la base; dilatation des jugulaires sans reflux, pouls filiforme inégal, irrégulier, presque imperceptible ; aux poumons congestion des deux bases; œdème très prononcé des membres inférieurs, pas d’ascite, pas de congestion du foie. Inappétence. Urines très peu abondantes, albumineuses.

Du 2 au 10 octobre, la malade prend chaque jour 20 gouttes de teinture de digitale sans que le pouls se soit régularisé ni relevé. Le tracé, avant comme après, est presque rectiligne.

Page 1