CONTER EXCES
venaient pas. Elles furent remplacées par les larmes. Tailler pleurait et ne parlait pas.
Quelle scène ! La foule s'impatiente ; quelqu'un interpelle Tauler et lui demande s'il parlera. Mais Tauler ne faisait que pleurer. Il pleurait, il pleuraM, et la foul<\avide de son éloquence infél ieure. incapable de supporter son éloquence supérieure, la loule ne comprenait pas. Enfin Tauler lui donna congé ; car les larmes triomphaient et la langue était coupée. Il demanda pardon au peuple de l'avoir inutilement retenu, et le peuple s'en alla. A présent, disaient quelques-uns, nous voyons bien qu'il est devenu fou.
Mais, après un nouveau silence de cinq jours, Tauler éleva la voix devant les frères du couvent, et fut sublime. Un des frères monta en chaire et dit au peuple: «Je suis charge de vous annoncer que le docteur Tauler prè"bera ici demain, mais s'il lui arrive encore, comme la dernière fois, je n'y suis pour lien, i
Cette fois Tauler parla ; mais le silence semblait être devenu sa patrie. Il avait posé son aire dans le silence, comme les aigles à la cime des rochers. Elaborée dans le silence, sa parole semblait aspirer à se perdre en lui. Sortie de sa profondeur, elle aspirait à s'evauouir, en mourant, dans sa hauteur. Le silence est la doctrine de Tauler, son secret, sa nourrit ure,sa substance et son sommeil. Absolument exempt de toute recherche oratoire, il ne donne rien à l'apparat, lien aux conventions, rien aux habitudes ; il va droit an fait, dit ce qu'il veut dire, recommande le silence et rentre dans le silence. C'est pourquoi sa parole ne lui a rien ôté de sa profondeur intérieure. Sa parole n'a pas trahi son âme. Ls silence est l'ange gardien de la force.
Ce fut sans doute ce silence profond qui donna aux paroles de Tauler une vertu inouïe. Cet homme, qui semblait sortir du tombeau, en sortait la foudre à la main. Cinquante hommes, après le sermon, restèrent immobiles, comme si une main invisible les eût cloués à leur place. Trentehuit purent se lever pendant la demi-heure qui suivit; mais l'immobilité resta maîtresse des douze autres, lauler dit
an laïque, son conseil et son sontien : que ferons-nous à ces gens, mon fils ? Le laïque alla de l'un à l'autre et les toucha ; mais ils ne bougeaient pas pins que des pierres.
Tailler resta épouvanté du foudroiement qu'il avait fait. Sont-ils morts on vivants, dit-il à son ami ? — Qu'en pensestu ? — S'ils sont morts, répondit le laïque, c'est votre faute et c'est la faute de l'Epoux des âmes.
Ce fait, qui est historique, ressemble à une légende. (Voyez la Revue du Monde Catholique, 25 mars, 18C8, E. Hid'lo.)
Tel est, messieurs, la force sans pareille du silence ; tel est le mystérieux abîme où Dieu parle à l'âme et lui communique ce je ne sais quoi de divin qui fortifie, éclaire et illumine magnifiquement l'intelligence.
" C'est là, ainsi que le disait dans ses sermons Tauler luimême, c'est là que se prononce la Parole divine. C'est pourquoi il est écrit : Au milieu du silence il me fut adressé une paro'e secrète Où donc Dieu agit-il ainsi ? dans
le fond, dans l'essence de l'âme ? Les puissances de l'âme ne peuvent saisir et connaître un objet que par son image. Elles ne peuvent, par exemple, connaître un cheval sous l'image d'un homme. C'est précisément parce que toutes les images arrivent à l'âme du dehors que le mystère lui est caché, et c'est pour elle un grand avantage. L'ignorance la plonge dans l'admiration. Elle cherche à se rendre compte de ce qui se passe en elle ; elle sent bien qu'il y a là quelque chose; mais elle ignore ce que c'est. Dès que nous connaissons la cause d'une chose, elle n'a plus aucun charme pour nous ; nous courons après un autre objet, toujours plus avides de connaître, et ne trouvant jamais le repos que nous cherchons. C'est cette connaissance pleine d'ignorance et d'obscurités qui fait que nous nous attachons aux opérations divines qui se passent en nous, et qu'au milieu du religieux silence qui règne alors dans notre âme, nous entendons la parole secrète de Dieu."
Mais pour faire ainsi silence et écouter, faut il laisser là sa famille, sa profession, dire adieu à la société, s'enfermer
CONFÉhKTfOB8. 157
dans nn cloître, s'y livrer à la pénitence et à la cfftMemplàtioii ? Non î comme le disait Tariler lui-même, il y a dons
lr cloître ors hommes dont Vâme et lr cœur sont toujours au dehors, égarés dans la multiplicité des choses qui passent. Il
y ru a d'autres, ou contraire, qui sur 1rs places publiques, au •milieu d'un marché et des distractions sans nombre t/u'ou y trouer, savent si bien garder Irai- corw- et dur sens, que dans ce tumulte et ce. bruit rien ne peut troubler la paix intérieure et porter préjudice ù leur âme.
Il ne s'agitdonc plus d'n ne séquestration ou d'abandonner l'état dans lequel nous sommes entrés. Il faut simplement, tout en accomplissant les devoirs de sa position sociale, entreprendre la lutte contre les passions mauvaises et tout ce qui trouble et égare les âmes. D'Aguesseau, Rollin, Ozanam et tant d'autres illustres chrétiens qui se son', si magnifiquement élevés dans les hauteurs sublimes de cette littéral ure supérieure, amie et apôtre de la vérité, n'avaient point cessé de vivre au milieu de la société et de s'y mêler même autant que leur qualité de citoyen le réclamait ; cependant tous étaient les frères du silence ; tous portaient en eux mêmes une pensée, une affection profonde qui triomphait de toutes les légèretés et de toutes les distractions mondaines et qui leur permettait d'engendrer, pour ainsi dire, dans !e fund et l'essence même de !eur âme, et par le secours de Dieu, le germe puissant et fort, en même temps que généreux et fécond, de la vérité. Cette pensée ou cette affection, Dieu en était l'objet, et quand Dieu entre dans une âme, quel que soit le milieu où elle s'agite, le silence entre avec lui ; car il est l'infini, et le propre de l'infini, c'ett de tout absorber. Quand le soleil apparaît à l'horizon que deviennent les mille flambeaux de la nuit? Ils s'effacent devant une lumière plus grande et plus vive. Quand les vents soufflent avec violence, que deviennent les mille bruits de la nature et de la rue ? Ils se perdent, au uoint que vous ne les enteutez plus. De même desagitations,des inquiétudes, des distractions de 1 ame ; dès que Dieu parait, tout se calme, tout se tait et seule la voix divine re-
tonfit au dedans, le concert divin commence et ne cosse 'le remplir l'âme tics mélodieuses et enivrantes symphonies de la vérité.
Sans doute, pour la jeunesse surtout, il y a les entrnînemmis, la fièvre brillante de la concupiscence, et, à côté, la chute, la cimte avec ses remords et ses hontes. Mais il y a aussi la lutte, c'est-à-dire l'action de l'âme, humiliée de ses fait esses, qui appelle Dieu, afin qu'il l'aide à se relever et à vaincre les obstacles innombrables qui la sépare de lui. Or Dieu n'est pas sourd à cet appel. Si la chute l'éloigné, la lutte le ramené, et le ramène avec de nouvelles forces et de plus vives lumières. Je le dirai même en toute sécurité, pour que Dieu habite dans une âme et la remplisse de ses dons, il suffit qu'elle lutte courageusement. 11 connaît mieux que personne notre fragilité et le scandale de notre malin ureuse époque ; mieux que personne, il sait que la vie est un combat, que le royaume du ciel souffre violence, et qu'il n'y a que la violence qu: l'emporte ; et s'il s'afflige de nos chutes, il ne s'en étonne pas. Pourvu qu'on se repente et qu'on reprenne les armes, il nous bénit et vient habiter en nous
Ce n'est donc pas une chose impossible que de faire silence et que de ménagera Dieu une retraite en nos âmes, afin qu'il soit notre inspirateur et notre maître; et lorsque nous plaçons à ce prix la vraie, la belle, la grande, la sublime littérature, nous ne donnons donc pas dans l'utopie. Four ceux cependant à qui cette spéculation paraîtrait trop haute, il n'y a qu'une chose à leur dire, c'est qu'ils sont trop les enfants du nruit etque, venu du bruit, leur littérature, comme un aibre stérile ne portera jamais de bons fruits, puisque ainsi que le déclarait, avec son grand sens, M. de Maigre, le bien ne fait pas de bruit et le bruit ne fait pas de bien.
Je laisse, presque sans avoir rien dit sur elle, celte belle et haute doctrine du silence comme premier inspirateur de la littérature supérieure, c'est-à-dire de la littérature qui est exclusivement au service de la vérité et du bien. J'aurais voulu appuyer avec plus de détails sur le fait que le silence
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<lo Pâme on Dion, ou la parafe do Dion à une âme silencieuse, est la condition sans laquelle la vérité ne peut s'inenrner dans les intelligences, et c'est à peine si j'ai pu Faire ooraprendre qne c'esl à cette mystérieuse source que la littératnre doit aller s'abreuver, si elle veut être, dans le vrai et dans le fond, la servante du bien, du vrai et du beau. En vous parlant de Jésus*Christ connue la voie et la vie de la vérité, j'aurai occasion de revenir sur ce sujet. Pour le présent; j** dois me hâter de dire quelque chose de la littérature comme forme ou comme art.
Je ne craindrai pas de l'affirmer tout d'abord, l'art littéraire, est nu art difficile et qui ne se livre qu'au travail. Pour atteindre cet art, il ne suffit pas d'avoir fait, même avec le plus grand succès, un cours de Belles-Lettres et de Rhôtorique dans un collège, serait il la première institution classique de l'univers. Ce coursa pu donner les premières idées des règles et les premières notions des ressources de l'art, mais c'est tout . et si une étude de plusieurs années, nue étude sérieuse, une étude approfondie ne vient pas, par la suite, faire fructifier cette première semence, loin de produire des fruits, elle ne sera pas longtemps sans se perdre entièrement. Cependant rien de plus Fréquent que de rencontrer des jeunes hommes qui vivent dans une sécurité toute contraire. Dès» leur sortie du collège, ils ont eu le malheur do prendre la plume pour la publicité et le malheur plus grand encore, de rencontrer des approbateurs outrés et ir/èllechis qui ont vanté, exalté, sans dieernometit aucun, ces premières productions du talent. Il n'en a pas fallu plus pour persuader à ces jeunes gens qu'ils étaient passes maîtres en littérature et pour leur faire croire qu'il était contraire à leur dignité d'écrivains distingués de se livrer a Té tude de la littérature. Et ils sont demeurés étrangers aux secrets de l'art ; et ils n'ont pu développer les admirables talents dont la Providence les avait doues ; et ils ont trompé les espérances qui reposaient sur eux. Et qu'on ne croie pas que ce reproche s'adresse uniquement à mes concitoyens. Je ne parle pas en ce moment au point de vue
Cnnadien. je parle èàs études littéraires et du mépris qu'on en 'fait partout. Dans tous les pays, à part quelques ràrps
exceptions, on n'approfondit pas assez la littérature, et voilà pourqnoi.partout,ilyasi peu de vrais littérateurs. En France, on n'est pas plus scrupuleux que nous sous ce rapport : j'ai pou r affirmer ce fait, l'autorité môme de Mgr. Dupanloup, qui, on le sait, ne prodigue pas les actes d'humilité lorsqu'il s'agit des gloires de sa patrie, «Je ne dirai pas, ditil, l'immortel éloge que fesait autrefois de l'étude des Lettres l'Orateur de Rome Je serais bien plutôt tenté de
demander où sont aujourd'hui les hommes du monde qui, après avoir consacré à l'étude des Lettres leurs premières et plus belles années, en conservent quelque chose, je ne dis pas même pour la lumière de leur esprit et la consolation de leur vie, mais pour l'occupation de leurs loisirs : C'est que « les premières études littéraires, comme le disait avec raison le chancelier d'Aguesseau, ne donnent que la clef de la littérature » S'en tenir là, comme on le fait si souvent, c'est n'y pas pénétrer, et renoncer môme au bénéfice des premières études ; car bientôt il n'en reste plus que des traces confuses : au bout de quelque temps on n'est plus môme en état d'entendre les auteurs. »
Mais puisque, tout en faisant cet aveu, l'illustre prélat appuie sur la nécessité de continuer, même après un premier cours, l'étude des Lettres, laissons-le poursuivre, c'est le moyen de servir heureusement une cause que je ne plaide, et que je ne puis plaider, qu'avec le sentiment de l'avoir tout le premier malheureusement méconnue.
" Ce qui fait la faiblesse et l'insuffisance des premières études littéraires, c'est le défaut de la pensée et do la réflexion : en d'autres termes, c'est l'âge auquel on s'y livre. En seconde, en Rhétorique,et tant qu'une forte philosophie chrétienne n'a pas affermi l'esprit d'un jeune homme, le fond des idées manque, et par conséquent la vraie et solide littérature : l'intelligence de grands principes littéraires est nécessairement superficielle, et le sentiment du beau peu profond ; le côté moral et religieux des lettres,d'où
leur vient leur grandeur réelle,leur haute et féconde influence, apparaît peu, frappe peu.
fcw La litteraturemn ne doit pas s'y tromper. n'est pas chose ],><r,'.|v : pour en s;nsir la por*.é< . la va °'r\ !• s vraies et profondes beautés, il faut une maturité de raison qui commence à peine quand finissent les études classiques : c'est do C alors le moment de revenir sur ses pas, de visiter de nouveau les chemins parcourusse remonter aux sources, de jeter un coup d'œil plus sûr et pins pénétrant sur ce dont on n'avait guère aperçu que la brillante surface : on un mot, c'est le moment, non d'abandonner, mais de poursuivre cette belle étude des lettres, et d'un point de vue plus élevé et plus chrétien, si l'on veut en recueillir la haute culture qu'elle donne à l'àme, si l'on veut se former par là un fo"ds riche, qui alimente la vie, etoù, plus tard, on puise chaque jour ; un foyer, d'où partent incessamment les illuminations utiles, les aspirations puissantes. "
Puis s'adressant à ceux qui ne trouvent dans les études littéraires qu'un délassement, un agréable emploi des loisirs et qui ne voient pas pour eux-mêmes la nécessite de pousser bien loin de telles études, Mgr. d'Orléans poursuit : Ce n'est pas un simple agrément de l'esprit, ou un pur intérêt de curiosité, ou une stérile et vaine habitude d'aligner les phrases, qu'un homme sérieux retirera de ses travaux littéraires ; il y puisera, dans le développement toujours croissant de ses facultés, dans le talent de penser, de parler et d'écrire, une valeur personnelle et c'ett là ce qui est d'un usaue quotidien dans le monde Et certes, pour que la culture large et forte de l'esprit trouve son utile et fréquente application, il n'est pas nécessaire d'occuper les hauts emplois d'un pays, d'être jeté dans les honneurs et les labeurs de la vie publique. Dans sa province, dans sa ville, autour de soi, dans toutes ses relations sociales, sans cesse l'occasion se rencontre de mettre à profit les avantages que donne la clarté, la justesse, la vivacité du raisonnement, la distinction du langage, la force persuasive qui décide : toutes qualités que l'on doit aux lettres. Et c'est par là que, dans la
plus modeste existence ou dans la plus petite cité, on se rend utile à soi ri aux autres, on reste à la hauteur de sa position, on se l'ait aimer et considère?. Non, cène sont pas 1rs occasions qui manquent aux hommes, elles se présentent d'elles-mêmes, et à tous ; seulement il faut être en étatd'en profiterai non elles passent comme tous autres choses qui se perdent chaque jour entre nos mains. Voilà ce que ne savent pas assez ceux qui disent : A quoi hou des études solitaires, qui ne serviront jamais ni a moi ni à personne ? La vérité est qu'il n'y a peut être pas un jour dans la vie où Ton puisse tirer partie de son instruction, de sou talent, de sa valeur personnelle, si on a une valeur personnelle. "
La valeur personnelle, ce n'est pas une vanterie, mais une justice de la proclamer, en Canada personne n'en manque. Depuis douze années que je voue mou existence cà l'Education de la jeunesse Canadienne, j'ai en à élever de nombreux enfants ; j'ai parcouru successivement l'Education populaire, l'Education industrielle et commerciale, ainsi que la haute éducation intellectuelle ; j'ai donc rencontré des sujets de toutes les classes, si diverses de la société. Chez l'enfant des classes ouvrières, j'ai pu admirer, ù mon aise, les ressources les plus généreuses du cœur et les dons les plus admirables de l'intelligence; chez tous ceux qui réclamaient l'Education moyenne et l'Education classique j'ai trouvé un grand fonds d'aptitudes heureuses et de talents féconds ; et ce n'est qu'à de rares exceptions que je me suis trouvé en face de natures incultes. Des instituteurs de tous les ordres auxquels j'ai fait part de mes observations sur ce sujet, m'ont toujours avoué que leur expérience personnelle leur permettait de corroborer ce témoignage. En sorte que j'ai pu conclure qu'il suffisait d'avoir vu le jour sur les rives du St-Laurent et être le fils de la jeune, mais vigoureuse, mais forte, mais pleine d'avenir, famille canadienne pour jouir d'une valeur personnelle excellente. Et si l'étude venait achever l'œuvre commencée par nos écoles, nos académies et nos collèges; si notre jeunesse sen
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lait on fin la nécessité de se mettre résolument au travail et de n'en point démordre ; si elle consentait à consacrer les trente premières années de la vie aux jouissances queprocyrenl la réflexion, l'application et le travail de l'esprit, nous verrions surgir partout, .■( à tous les degrés do la société, des hommes supérieurs et qui commanderaient à l'avenir. Dans 1rs classes libérales et commerciales, il faudrait surtout s'appliquer aux études littéraires, et, eu particulier -à l'éloquence. C'est dans ces deux classes que sont choisis ceux qui, dans nos parlements, dans nos corporations, par tout, sont appelés à faire prédominer l'intérêt catholique et canadien ; car dans tous ces c Dm bats de la politique et de l'économie, c'est l'éloquence, c'est-à-dire le génie éclairé par la science et servi par une élocution facile et claire, qui finit toujours par l'emporter.
Mais assez de ces réflexions et hâtons-nous d'indiquer quelques unes des sources où un jeune homme do.t aller puiser les connaissances du* formes ou de Cart Littéraire.
J'en distingue trois principales : les auteurs païens, les Pères grecs et latins et la littérature française depuis le siècle de Louis XIV, jusqu'à nos jours.
La littérature païenne est grande et belle assurément, si nous la considérons dans la forme ; quand au fond, le plus souvent, il manque entièrement. Quoi de plus beau, pour ne citer ici qu'un exemple, quoi de plus beau et de plus grand que la l'orme de l'Iliade, et cependant que dire du fond ? " Chez les héros du chantre de la Grèce, point de Justice raisonnée, mais longue de passions violentes, soif de gloire, bravoure pointilleuse, qui s'assouvit en duels et en satisfactions brutales. Achille refuse à Hector de s'accorder mutuellement la sépulture. Tandis qu'il est à bouder dans sa tente il laisse les Troyens tailler les Grecs en pièces ; il s'en rejouit même avec Patrocle, et souhaite que Grecs et Troyens aient à mourir jusqu'au dernier,ponr survivre tous deux seuls : il déchire en lambaux le cadavre de son ennemi, et ne se rend aux instances paternelles qu'à un prix élevé. Dans l'assemblée des chefs, il appelle Againemuon
mange-dons et dévore-peuples ; il pleure de colère comme un enfant mal élevé ; il ne sait offrir d'antre consolation à Priarri, désespéré de la mort de son fils, que le repas qu'il lui prépare, encore le menace-t-il s'il ne mange, de le chasser de sa tente ; douze jeunes garçons sont immolés par lui aux funérailles de Patrocle : rencontré aux enfers par Ulysse, il lui avoue qu'il consentirait, pour être vivant, à se voir le dernier des esclaves. " Eh bien, je demande, si nue telle âme ne mérite pas d'être citée au tribunal dès nations et d'être vouée au mépris général ? Comment le rih antre n'a-t-il pas senti que ce qu'il écrivait de son héros était horrible et que ni les mélodieux accents de sa lyre poétique,ni l'harmonie ravissante qui devaient accompagner ce récit, n'empêcheraient ta conscience publique de se soulever et de s'indigner à la vue de tant de cruauté, de bassesse et 4e haine ?
Il faut en dire autant de toutes les autres productions païennes : dans la poésie, dans la tragédie, dans la prose, dans la philosophie et même dans l'histoire, c'est le vice, c'est l'erreur, c'est le mal que, le plus souvent, on célèbre ; €t voilà pourquqUsi la forme est belle, le fond est laid. Plusieurs écrivains modernes ne sont pas plus heureux, et l'un d'eux le sentait bien, lorsque pour justifier ses œuvres et celles de ses frères et de ses fils, il éprouvait le besoin de donner, une nouvelle règle au goût, en disant : le beau, c'est le laid !
Ce que nous devons donc chercher dans la littérature païenne, c'est la forme et rien de plus ; d'ailleurs uonr le fonds. j'ai, dans la première partie de cette conférence, indiqué où il fallait le puiser. Ces restrictions posées, je nomme, sans plus tarder, les auteurs païens qu'on pourra lire et analyser avec profit.
Homère et Virgile pour l'épopée. Il y a là des richesses et des co'oris qu'il faut connaître, si l'on veut s'initier au genre épique. Démos thène et Ciccron pour l'éloquence. C'est à l'école de ces deux maîtres de la parole que se sont formés les plus grands orateurs, ceux surtout qui ont eu* soin de
puiser ailleurs un grand fonds do religion ot de scie: Eschyle, Sopocte, Euripide, Sènèque, mais ce dernier dans u;i degré inférieur aux trois autres, pour le drame. P/w/«re? Horace pour la poésie lyrique, genre qui chez ces ailleurs est porté à un haut degré. Esope et Phèdre pour l'apologue» on sait quelles leçons on [nuit toujours recevoir à l'école de ces deux derniers. Et pour ceux qui sentent le besoin de féconder leur imagination, c'est à Ovide qu'il faut avoir recours ; cependant, il faut avoir soin de toujours choisir des éditions épurgées.
Pour l'étude littéraire des Pères de l'Eglise, il n'y a pas de restriction à faire. Les Pères étaient des saints ; ils portaient en eux le germe du divin ; ils avaient quelque çhos- >. dans leur esprit et dans leur cœur, de la sagesse même de' D eu ; eu eux rien de recherche, rien de travaille, mais un méjange admirable de simplicité.de grandeur et de majesté : tintes choses qui vont directement a lame, Féelairent sans l'éblouir et déposent en elle le levain généreux du beau. La vertu des Pères est une claire fontaine, une piscine régénératrice, où la pensée et la parole se purifient avant d'être énoncées ; C Esprit Saint qui les remplit est leur cen eur et leur inspirateur. Avant de réfléchir, ils appellent l'Esprit ; c'est sous ses yeux, c'est en sa présence que se fait le travail secret de leur pensée ; puis quand il s'agit de faire connaître le résultat de leurs recherches intellectuelles ainsi inspirées, ils supplient encore l'Esprit-Sainc de demeurer en eux la voix et la parole de la vérité.
On comprend tout ce que cet hôte divin doit imprimer de beau à la littérature des Pères. Lisez les pages immortelles qu'ils nous ont laissées, vous sentirez quelque chose comme l'apparition de l'éternel dans le terrestre, une inexprimable suavité, une noblesse et une grandeur qui étonnent ! Il y a dans ces pages un je ne sais quoi d'in définissable qui nous gagne et en même temps s'empare de notre âme, la dilate, la passionne, la transporte dans des régions supérieures où il semble qu'elle se trouve tpul-à-coup environnée d'un rayon de la gloire et de la lumière d'en haut Lj
En parlant de l'étude de la Religion, j'ai déjà indiqué le» œuvres des Pères de l'Eglise, ainsi q le des ouvrages récents où l'on peut les lire dans nptr« propre langue. Je n'ajouterai rien aujourd'hui. Je me contenterai d'attirer «'ne attention spéciale sur St. Grégoire de Naziance, St. Bazile, St. Jean, Chrysoslôme, Si. Jérôme, Ter tu Mm, St. Ambroise, St. Augustin, et, bien que d'une date plus rapprochée de nous, St. Thomas. La littérature française a su s'élever à de magnifiques hauteurs, et voilà pourquoi, il ne faut pas la dédaigner. Ceux qui aiment la poésie et qui se croient appelés par leur talent à cultiver les muses, doivent se persuader que Corneille, Racine, Boileau, la Fontaine sont d'excellents maîtres ; comme aussi bien que dans un degré inférieur Racine, fils et J B. Rousseau. Je passe sous silence Jean-Jacques. Voltaire, Lamartine et Hugo, le génie état chez Ces derniers trop seuvent marqué d'un caractère de faiblesse.
Bossuet.Fénclon. Bourdaloue, Fléchier, Masn'Aon, Frayssinous7 JRacignan, Lacoidaire, Mgr. Pie, Mgr. de Tulle et le Père Félixsont des guides sûrs pour l'éloquence sacrée. Le Muistre, Patru. Terrasson, Cvchin, d'Aguesseau et Beriyer ont laissé des chefs-d'œuvre qui, je ne craindrai pas de le dire, ne sont point inférieurs à ceux des barreaux d'Athènes et de
Rome La tribune politique trouvera dans les discours
de Moulalend)erl et de Thiers des modèles qui lui suffiront. Pour les puhlicistes et les autres écrivains, la Bruyère, la Rochefoucauld, de Maislre, de Bonald, Chateaubriand, quoiqu'en disent certains jaloux, ce dernier rachète ses défauts par de grandes et nobles qualités, Ozanam, fabbé More/, l'inimitable Martinet, Falloux, Mgr. de Langrea, Gratrg, Mgr. Mwmillod, Laurentie, VEoêque d'Orléans, Dom Guèranger'' Chanlrd, ont produit des œuvres qui sont de vrais modèles.
Et si on éprouve le besoin de se modeler sur des concitoyens, qu'on ne craigne pas le champ est vaste et beau. On pourra s'en convaincre en lisant les ouvrages que des pi u- «aies exercées ont livrés à la publicité pour faire connaître
nos littérateur? et nos poètes : comme aussi en parcourant nus R( vues pcriodiqurs.
Un dernier conseil, et j<% termine.
Voulons nous avoir une belle et grande littérature? W prostituons jamais noire plume •ni service de l'erreur et du mal ; soyons constamment les apôtres du bien et de la vérité. Le bien et la vérité nous communiqueront une science et des forces étonnantes ; ils nous ouvriront des voies loujours nouvelles et nous trouverons sans cesse les fortes et vives inspirations qui impriment aux œuvres de l'homme le sublime cachet du génie. Comme ses rayons qui s'obstinent à ne vouloir servir que la lumière et qui pour cela remontent perpétuellement au soleil, nous laisserons ici bas la trace immortelle du beau, et ce beau, croyez-le bien, ne sera pas le laid !