M A< 11. II
(2) I Mai h. II, 69.
(3) I Mai 11. I, 1 1.
Mais le triomphe de l'orgueil, le jour du châtiment, de la colère et de la ruine.
Messieurs, dans la perpétuelle lutte entre le monde et notre Dieu, il pourrait sembler aussi que notre grand Dieu, pour l'heure, a le dessous. XYntendez-vous pas dire à chaque instant que c'en est fait de nos dogmes et de nos croyances?.. N'avez-vous jamais vu avec quel dédain on nous regarde, on nous persiffle, nous qui gardons dans nos cœurs la foi divine?
Hélas! et qu'est devenue la loi?.. S'occupe-t-on encore d'elle clans le monde?.. A-t-on encore souci d'elle dans le monde?.. La loi... mais on semble dire que c'est bon aux naïfs et aux vieilles femmes de se gêner pour si peu... et l'on vit à sa guise, allant où le vent souffle pour l'heure présente, ballotté par les vagues folles de l'instinct, comme un navire désemparé par la tempête... Et l'on est satisfait de cette vie-là, on la trouve charmante, on dit que c'est la vraie vie, et ce troupeau des âmes sans force et des cœurs débiles qui court, cravaché par l'instinct, pousse dans le dos par l'aiguillon de toutes les concupiscences humaines, sourit, trouve que c'est beau de courir ainsi, l'acier dans les reins et le fouet cinglant sur les épaules, et il se glorifie et il se pavane!
Ah! je comprends que le vieux mourant du livre des Machabées ait frémi dans son âme et qu'il ait crié à ses fils : " Vous, du moins, soyez des hommes et, virilement, faites votre devoir! Vous du moins, soyez fidèles aux vieilles lois de la Patrie! „
34 < < »N1 ! RE Ni ES Kl I H. II USES
Et moi aussi je vous crie : vous du moins soyez fidèles, fidèles jusqu'au bout, jusqu'au sang- s'il faut, aux lois de votre Dieu, aux lois de votre grande et divine patrie qui est l'Eglise,
Le devoir... tout le devoir! La loi... toute la loi; car l'honneur et la gloire sont là, et en dehors, ah! vous aurez beau faire, vous ne rencontrerez que la honte et le mépris!
L'Evangile raconte qu'un jeune homme, un jour, se trouvant sur les pas du Sauveur, s'approcha de lui et lui demanda : " Maître, quel bien dois- je faire pour arriver à la vie éternelle? „ (il
" Si vous voulez entrer dans la vie, lui repondit le Christ, garde/ les commandements. „
" (Juels commandements, Maître? „
là le Christ, résumant les vieilles tables de la loi données autrefois à Moïse, lui dit : " Vous ne volerez pas, vous ne tuere/ pas, vous ne serez pas adultère, vous ne rendrez pas faux témoignage,
vous honorerez votre père et votre mère Toute
la formule du devoir personnel était là, dans le vieux décalogue (\u Sinaï.
11 y a dix-huit siècles de cela, Messieurs, et aujourd'hui encore, arrêtez le long des chemins un pauvre petit enfant de la campagne et demandez lui : " Mon lïls, que faut-il faire pour arriver a la vie éterni lie? „ 11 vous repondra presque dans les même termes : " Observer les commandements
(m Mail XIX, 16-20.
de Dieu et les commandements de son Eglise, et remplir les devoirs de son état. „ C'est le devoir.
Dans l'intervalle les peuples ont passé, cheminant par les routes, fondant les villes et les villages, établissant et renversant les Etats dans ces perpétuels désastres et ces perpétuels recommencements qui sont leur vie. Une école d'économie sociale, toute contemporaine, a interrogé ces peuples; elle a étudié leur histoire, sondé leurs mœurs, scruté leur vie; elle les a entendus tantôt bénissant leur sort, tantôt sanglotant sur leur misère... Elle sait le secret de leur bonheur et la source de leurs larmes.
Dites, oh! dites, vous qui savez, que faut-il faire pour arriver au bonheur? Et elle répond : ce qu'il faut, c'est " l'observation intégrale du décalogue. „ La loi et le devoir!..
Je ne m'en étonne pas, Messieurs : a toute créature, Dieu a imposé une loi. Qu'elle suive cette loi, elle est dans le plan divin, elle vu a sa destinée, elle est dans l'ordre et le bonheur est dans l'ordre.
Qu'elle rompe au contraire avec sa loi : elle sort du plan divin, elle manque sa destinée, elle chemine dans le désordre et, ne sachant plus trouver ni son terme ni son bien, elle ne saurait plus trouver son bonheur... elle souffre.
Vous avez vu passer vertigineuses, à travers
l'espace qui semble se déchirer pour leur livrer
sage, nos puissantes locomotives. Ah! que c'est
36 a 'M I RE N< ES RELIGI1 i SI -
un beau spectacle, et comme il donne à l'âme la sensation vivante de la force contenue et de la puissance réglée! Elles vont sur ces deux rails d'acier qui sont leur loi à elles, intrépides et valeureuses, droit au terme, avec l'aile des tempêtes et le mugissement de l'ouragan.
Mais qu'elles brisent cette loi, qu'elles échappent à ces rails qui leur marquent le devoir, aussitôt, tout éclate dans un épouvantable tonnerre, tout s'écrase, tout s'effondre. C'est la ruine, la dévastation et la mort.
A l'homme intelligent et libre, et appelé par un privilège surérogatoire à participer à la vérité surnaturelle, Dieu a donrfé une double loi, un double devoir : une loi de l'esprit... la loi de la raison et de la foi et une loi de la volonté... la loi
morale, naturelle d'abord, mais précisée ensuite dans le décalogue de la Bible et de l'Evangile.
C'est de celle-ci surtout que- j'entends parler.
Elle est d'une netteté, d'une clarté, d'une précision effrayantes.
Effrayante, pourquoi? Parcequ'elle nous enlève impitoyablement la misérable excuse de l'ignorance. Sans doute dans ses applications éloignées, elle peut laisser place au doute, mais le fond de la loi, mais la loi elle-même apparaît toujours et impitoyablement, je le répète, dans une lumière qui sera notre éternelle condamnation.
Voyez, au tout premier jour, Eve tentée par l'attirance du goût et la fascination des yeux... Elle n'hésite pas un instant sur la loi ou sur le devoir...
le m: voir
Elle voit, elle sait, elle proclame : " Dieu nous a défendu de toucher à ce fruit! „ li)
Et après tant de siècles, aujourd'hui encore, mes frères, ah! mes chers frères! quand vous vient la tentation du mal , aussitôt au fond de votre âme une voix crie : " Prenez garde! Dieu vous a défendu de toucher à ce fruit. „ Et vous ne le niez pas, vous le savez bien en vous-mêmes!.. Que si, aveuglés par la passion, vous tentez de discuter, vos arguments sont si boiteux, si manifestement faux, si honteusement hypocrites, que tantôt, quand se sera évanouie l'acre fumée du désir, vous rougirez de vous-mêmes.
Et cela est effrayant, Messieurs, laissez -moi le redire; car le désir est dur, la loi est pesante, l'un et l'autre presque à chaque heure nous demandent des sacrifices sanglants.
Ah! si l'on pouvait y échapper! Si la loi pouvait ne pas être la loi et le devoir n'être pas le devoir, quel débarras ce serait pour la nature humaine!
Et c'est à quoi s'efforce éternellement l'homme, il essaie d'échapper à cette chaîne. C'est son travail et le travail du monde qui représente admirablement l'homme dans ses frivolités et ses lâchetés morales.
Sa première tentative est d'atténuer le mal et de diminuer d'autant l'atteinte qu'il porte à l'intégrité du devoir.
Apres, il s'efforce à donner au mal je ne sais
(il Gen. III, 3.
38 CONFï RENCES RELIGIï I -I S
quelle allure gracieuse, quel genre bien porté, quel parfum de bonne compagnie qui le ferait presque souhaiter pour être a niveau et dans le ton du monde.
Enfin il en arrive à le faire admettre, non pas tout à fait sous sa vraie étiquette " le mal, „ mais sous des noms beaucoup adoucis et qui n'effarouchent plus guère.
Je ne dis pas, Messieurs, que dans ces tentatives le monde n'ait aucun genre de succès. Il réussit, il a manifestement réussi; il a dressé, en regard du vieux décalogue, un décalogue mondain beaucoup plus facile, à coté de la justice divine, une justice mondaine beaucoup plus endurante, et à la place du vieux saint de l'Eglise, il a mis son honnête homme. 11 lui suffit, étant mieux à sa taille!..
' Je ne sais pas ce que c'est que la vie d'un coquin, disait de Maistre, mais je sais ce que c'est que la vie d'un honnête homme, c'est affreux „ Et de Sacy ajoute : " Ceux-là ne savent pas ce qu'est l'honnêteté, qui se contentent de ce qu'ils en ont. „
Si votre but était donc, Messieurs, de renfermer votre destinée dans le cercle de cette vie mondaine, je le reconnais volontiers, vous n'auriez pas grand'peine. D'autant plus que si cette chaîne élargie, cette bride relâchée vous gênaient encore, vous aune/ devant vous la dernière ressource du monde et de l'homme... à savoir de vous cacher, d'attendre l'ombre et la nuit, comme font les
criminels, de masquer vos fronts, de peur qu'ils ne rougissent, de bander vos yeux, de peur que dans un éclair vous ne vous voyiez vous-mêmes et que vous ne sentiez sur vos épaules tomber le manteau de plomb de votre propre mépris.
Mais qui croyez-vous donc tromper par ces misérables subterfuges?
Ce n'est pas Dieu, n'est-ce pas?.. Il voit.
Ce n'est pas vous-mêmes, n'est-ce pas?.. Vous savez.
Et ce n'est pas les autres?.. Ils devinent.
Car ne vous y trompez pas! Tous ces sophismes accumulés contre le devoir, toutes ces plaidoiries ingénieuses en faveur du mal, on les admet, on les accepte à son propre usage et l'on se juge volontiers là-dessus soi-même.
Mais au moment de les appliquer aux autres, n'ayant plus aucun intérêt personnel en jeu, on les perce à jour, on voit de quel gros fil ils sont cousus, et le verdict d'innocence que vous demandez, et que du bout des lèvres on vous accorde peut-être, au fond de l'âme, non, non,- ne vous y trompez pas, c'est un verdict de lâcheté et d'infamie.
Ah! il y a dans l'Evangile une scène admirable.
Vous soi i venez-vous de la pécheresse amenée au Christ : " Maître! nous l'avons surprise et la loi veut qu'on la lapide. „ mi Croyez-vous que ces
lll JOAN. VIII, 4-6.
40 CONFERENI ES RELIGIEUS1 -
vertueux du monde hésitent sur le devoir?.. Non! il s'agit de cette femme, et son devoir à elle leur apparaît clair et limpide. Croyez-vous qu'ils atténuent sa faute et que pour la nommer ils cherchent quelque appellation adoucie? Non, ils la nomment de son vrai nom répugnant et honteux, l'adultère Croyez-vous qu'ils aient recours aux facilités du décalogue mondain et de la justice mondaine?.. Non! c'est la loi sanglante du Sinaï qu'ils invoquent, impitoyables... Croyez-vous qu'ils demandent grâce pour la malheureuse et qu'ils plaident sa faiblesse? Non! il faut qu'on la lapide.
Oh! comme le cœur du Christ dut bondir!
Soit, répondit-il, mais que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre; et se penchant, du bout du doigt, dans le sable, il écrivit les crimes secrets des vertueux qui avaient livré la pécheresse. Va silencieux, le Iront baisse, l'un après l'autre, ils s'en allèrent.
Non, Messieurs, il n'y a pas a se faire illusion : vous n'effacerez pas de vos cœurs la loi du devoir. Vous aurez beau accumuler les nuages, elle les percera; vous avez beau vous étourdir, die attendra votre réveil; vous avez beau soulever contre elle toutes les clameurs de toutes les passions humaini s déchaînées, «Ile criera plus haut que toutes ces voix d'enfer... Vous ne la vaincrez pas, parcequ'elle vient de Dieu et que Dieu veut qu'elle vive.
Ah' je \<ius le jure, le « i < 1 et la terre passeront mais de ma loi il ne passi ra ni un iota ni une virgule : " Amen dico \'<>his donec transeat cœlum
et terra iota uiiimi aut nuits apex non prœteribit a lege. „ (1)
Il faut donc en prendre votre parti, Messieurs, votre devoir sera éternellement debout devant vos yeux. Ces dix commandements de Dieu, ces commandements de l'Eglise, que votre mère vous a appris et que vous récitez le matin et le soir dans vos prières, voilà votre loi; il n'y en a point d'autre, et vous n'y sauriez échapper.
N'essayez point : c'est d'abord absolument inutile, je viens de vous le montrer; mais laissez-moi vous le dire, c'est peu fier et peu digne, et toutes ces tentatives contre le devoir diminuent l'homme au niveau de ces petits enfants — pardonnez-moi la comparaison, elle est fort banale mais répond bien à ma pensée, ■ au niveau de ces petits enfants, à qui l'on a défendu de manger la confiture et qui s'efforcent à lécher au moins les bords du pot. A cinq ans cela se pardonne!
Il n'y a donc devant le devoir que deux positions franches et nettes : le reconnaître et l'accomplir, ou le reconnaître et le violer. Mais le reconnaître toujours.
Dieu vous a donné dans votre liberté le pouvoir de vous déterminer à l'un ou à l'autre. Il a mis votre volonté entre vos mains : vous pouvez la séparer du devoir ou l'y attacher, la fixer au bien ou la river au mal. C'est en cela, dans le pouvoir qui vous est donne de vous déterminer à l'un ou
(il I Mai.. V, 18.
42 CONFERENC1 - RELIG1EI
à l'autre, que gît votre liberté et c'est de là que découle votre responsabilité morale.
Or, dépistés de leurs entreprises contre le devoir,
l'homme et le monde se sont essayés à sauver par d'autres menées leur lâcheté morale.
Ne pouvant nier le devoir et n'arrivant pas à le déraciner de l'âme, ils se sont mis à nier la liberté... Les esprits les plus fiers essaient de donner une couleur de philosophie à cette nouvelle campagne, proclament l'asservissement de la volonté humaine à des lois morales aussi inviolables que les lois de la matière, et après avoir échafaudé leur théorie, par un reste de pudeur, font silence sur les conclusions. Les autres, hélas! les plus nombreux, n'ont pas tant souci de leur dignité, laissent courir les théories et se contentent de pousser ce cri des sans cœur : " C'était plus fort que moi!.. ., Plus méprisables peut-être ils sont au moins plus sincères.
Eh bien! Messieurs, cette seconde tentative ne réussit pas mieux que la première.
Evidemment, dans un cerveau mal équilibré, dans une organisation intellectuelle détraquée, il se peut et il arrive que les racines mêmes de la lib< -nient étouffées. Mais vous n'allez pas étudier les phénomènes intellectuels dans les petites -maisons, n'est-ce pas? N'étudiez donc point les phénomènes volontaires dans les hôpitaux ni dans les asiles.
Eh bien, voici l'homme, maintenant, l'homme sain et vaillant, mens sana in corpore sano, car c'est lui en vérité et lui seul qui est l'homme.
Et cet homme-là, je vous le demande, est-il libre?
Ah! Messieurs, si vous hésitiez, je vous dirais de descendre en vous-mêmes, et de vous interroger... Oui, même à ces heures d'enfer où la passion vous secoue et vous assaille, à ces heures où la fascination du mal vous éblouit et vous aveugle, où, dans le trouble, votre volonté, ballottée entre le désir et le devoir, s'affole et perd les rênes, à cette heure où vous tombez... dites, dites devant Dieu et devant vous-mêmes, ne sentiez-vous pas que vous étiez libres, ne sentiez-vous pas que vous auriez pu ne pas tomber, qu'il vous eût suffi de prendre votre cœur dans vos deux mains et de lui crier : Non! non! je ne veux pas!
Si vous n'étiez pas libres, pourquoi avez-vous
rougi
Si vous n'étiez pas libres, pourquoi vous êtes-vous cachi
Si vous n'étiez pas libres, pourquoi avez-vous pleuré?
Ah! jeunes gens, Dieu me garde de nier les entraînements de la passion et les sollicitations du désir! Je me propose de vous en parler demain!
Je sais que le mal a des attraits qui appellent et des enchantements qui affolent; je sais que ce fruit est beau aux veux et suave aux lèvres, et je sens dès lors, dans mon cœur de prêtre, la grande pitié qu'il faut avoir peur les pauvres âmes.
Mais leur faiblesse, mais le misérable limon dont nous axons été faits, et que Dieu connaît et dont il tient compte, mais cotte chair et ce sang, qui
44 niMi Ri N( KS Kl LIGIE US] -
nous tirent au mal, ne peuvent rien contre notre liberté. Ne le niez pas! Votre âme elle-même, contre vous, rendrait témoignage.
Est-ce que les pharisiens ont dit de la pécheresse qu'elle n'était pas libre? Non, n'est-ce pa
Est-ce qu'Eve a dit au Seigneur qui l'interrogeait qu'elle n'était pas libre? Non, elle s'en prend au serpent qui l'a trompée.
Est-ce que Caïn a dit qu'il n'était pas libre? Non, lâchement, il répond à côté : Je n'étais pas chargé de veiller sur mon frèn
Ah! si le monde pouvait se convaincre qu'il n'est pas libre, quelle aise ce serait! Mais même pour la passion qui lui tient le plus à cœur, il n'a trouvé qu'un sophisme! 11 a crié : " Il est impossible de rester chaste! „ et là-dessus, sur cette variante du " C'est plus fort que moi!.. „ il a essayé de ne plus rougir.
11 est impossible d'être chaste en vivant comme il fait, en lisant ce qu'il lit, en voyant ce qu'il voit, en entendant ce qu'il entend, en courant où il court... Mais, je suis parfaitement de son avis, il est impossible d'être chaste.
La question est de savoir ce qui l'oblige à vivre ainsi, à lire ce qu'il lit, à voir ce qu'il voit, à entendre ce qu'il entend et à courir où il court.
Vous vous jetez en pleine eau, dans un fleuve dont les ondes bouillonnent, et vous ne savez pas nager ou vous le savez très peu, puis vous me criez : Au secours je me noie, le flot m'emporte et m'engouffre.
Mais qui donc vous obligeait à vous jeter à l'eau?.. Et ne sachant pas nager ou le sachant si peu, pourquoi n'êtes-vous pas resté sur la rive?
Jeunes gens, vous saviez bien que le monde était •mauvais et vous saviez où fatalement il devait vous conduire... Pourquoi l'avez -vous suivi? Pourquoi avez-vous voulu vivre comme lui, nourrir votre âme des fruits vénéneux dont il nourrit la sienne, ouvrir vos yeux à ses visions rouges et vos oreilles a ses chants qui enfièvrent! Ne pouviez-vous pas rester en arrière, reculer au premier pas et vous réfugier dans l'asile béni de vos familles? Si, n'est-ce pas? Mais vous ne l'avez pas voulu. Encore une fois, ne le niez point : votre âme crierait contre vous : " Si, tu étais libre! tu étais libre! „ Et pas plus que la voix du devoir, vous ne ferez taire la voix de la liberté.
Voici donc, Messieurs, devant le devoir la situation définitive faite à votre âme. Elle reconnaît la loi et elle reconnaît sa liberté... elle est forcée, elle est contrainte, irrésistiblement contrainte, à reconnaître sa loi et sa liberté.
Mettons qu'elle viole la loi et marche de plein pied sur le devoir, que va-t-il arriver? Je vais vous le dire Ali! la vengeance du devoir méprise est terrible.
Au palais de David, Bethsabée, la femme d'Urie, avait paru. Urie était mort, on le savait : mais nul ne s'y trompait; on s'était raconté tout bas d'abord le crime, puis l'assassinat qui devait le couvrir; seulement, devant David, la foule des courtisans
46 >NFÉREN< ES RELIGIEl 51 -
faisait sileno . : David, trompé par la comédie de ces ignorances feintes, David donnait en paix.
" Va donc, dit le Seigneur a Nathan, va dune, et puisque les autres se taisent, parle, toi! „
lu Nathan le prophète se leva et partit, (il
" <) roi, dit-il à David, deux hommes vivaient dans la même ville, l'un riche, le second pauvre. Le riche avait des brebis en masse. Le pauvre n'en avait qu'une, une petite, qu'il avait nourrie, qui avait grandi avec ses enfants, mangeant son pain, buvant dans sa coupe, couchant entre bras : elle était comme sa fille.
„ LJn étranger vint voir le riche, et celui-ci, pour lui faire fête, ne toucha point à ses troupeaux, mais il vola la petite brebis du pauvre, la tua et en servit la chair à son hôte...
„ Vive Dieu! s'écria David, cet homme-la est le fils de la mort!..
Cet homme-là, c'est vous, „ lui dit Nathan, et relevant son manteau, n s'en retourna a sa demeure.
Ainsi tait Dieu, Messieurs. A qui trahit le devoir il envoie un terrible prophète; ce n'est point le Nathan de la vieille Bible : c'est un messager plus redoutable parce qu'il habite en nous-même et qu'il est la, toujours vivant, dans le pli le plus profond do notre aine : le remords!
" Va donc, lui crie le Seigneur; va donc, et puisque les autres se taisent, parle, toi! „
(i) 2 Reg. XII, 1-8.
Et le remords se dresse, inflexible, impitoyable : " Cet homme-là, c'est vous! „
Ah! vous aurez beau vous étourdir pour ne le point entendre, fermer vos veux de vos deux mains pour ne le point voir, et fuir, fuir, fuir au loin pour échapper à sa voix. 11 est collé à vos flancs, vous dis-je, et tantôt dans le noir des nuits, tantôt sous le soleil des jours, au milieu de vos travaux, comme au milieu de vos rêves, il vous criera, il vous criera toujours : " Cet homme-la, c'est vous! „
-t le Mane Thecel Phares des murs de Babylone. C'est l'œil, l'œil ouvert qui même sous la dalle (-norme, dans la grande fosse regardait Caïn. C'est la tache de sang de Macbeth, cette petite tache de sang que toutes les eaux de l'Océan ne peinent point laver... C'est l'orgue qui chant* l'église.
Enracinez dans mon àme l'amour de cet inflexible devoir qui doit gouverner ma vie... Qu'il soit mon premier et mon plus profond amour! Ah! Seigneur, faites-moi comprendre que la joie n'est rien, que la souffrance n'est rien, que le bonheur n'est rien, que ni la fortune ni la gloire ne sont rien devant la loi et le devoir, et que pour la loi et le devoir, il faut sacrifier tout et, comme une goutte d'eau, donner toute sa vie et tout son sang.
Quoi! Sa vie et son sang?
i, jeunes gens, sa \ ie et s< m sang !
Est-ce donc si grand'chose à cote de l'honneur?
Jeunes gens, vous disait Lacordaire, vous avez
devant vous une longue carrière; mais si vous préférez la vie au devoir, si la pensée de la mort vous trouble, cette carrière, que vous vous peignez si belle, sera tôt ou tard obscurcie par des faiblesses indignes de vous. Citoyens, magistrats, soldats, vous rencontrerez des heures où le mépris de la mort est la seule source du bien dire et du bien faire, où les vertus privées ne servent plus à couvrir l'homme, mais où il faut l'intrépidité d'une âme qui regarde plus haut que ce monde, et qui y a placé sa vi< avec sa foi. Si cette foi vous manque, c'est en vain que la patrie comptera sur vous, c'est en vain que la vérité et la justice vous regarderont du haut du ciel, leur éternelle demeure, et que la Providence amènera sous vos pieds des événements capables d'immortaliser votre vie. Vous ne les comprendrez pas. La gloire passera devant vous, elle vous tendra la main et vous ne pourrez pas même lui dire son nom.
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Ss^l^
.\V indignetur Dominas mens; tu iiiim nosti populum istum quod pronus sit ml malum.
Ne vous irritez pas, Seigneur; vous connaissez ce pauvre peuple et comme il est poussé au mal.
i ,de, XXXII, 22.
Monseigneur, Messieurs,
/-"■ i vous ai montre hier, l'homme en face du ': devoir et de sa liberté.
Wn-4© Il n'y est point seul. A peine le devoir et la liberté ont-ils apparu à notre intelligence, que surgit un troisième acteur dont nous devons aujourd'hui étudier le rôle : la passion! Les théologiens lui donnent un nom plus précis : la concupiscence, et parfois un nom plus abject qui marque bien le
50 CONF] RI \< ES Rï LIGIEUSES
bas niveau où il habite et d'où ii sort : l'appétit,
la chair!
Saint Paul, dans son Epître aux Romains, décrit admirablement toute la tragédie qui, entre la loi et la passion, le devoir et le désir, devant les yeux de imtrc volonté libre, se joue dans notre aine.
" Le bien que je veux, je ne le fais pas et je fais le mal que je hais... in Je reconnais la loi, je reconnais qu'elle est le bien... et je m'y complais dans mon esprit...
„ Mais je s< ns, dans mon corps, une autre loi qui combat la loi de mon esprit, et m'asservit au mal. (2)
„ Malheureux que je suis! qui me délivrera! „
Oui, Messieurs, malheureux que nous somn sans ballottés par ces Ilots contraires, sans
cesse tiraillés, comme les martyrs sur les chevalets antiques, entre notre esprit qui voit clair, lui, et tire en haut vers le ciel, et notre pauvre chair aveugle, elle, qui tire en bas vers la terre et la bouc là cela, non pas hier seulement, mais aujourd'hui, mais demain, mais toujours! Toujours le combat, toujours la lutte, jamais de r< pos, jamais de paix. Tout a Taire et à refaire sans cesse, -ans
• remonter pour combattre, sans 1 • raidir contre ce déshonorant poids du pèche qui nous entraîne! Quel sort!..
lu Non enim i/iic// vo/o bonum, hoc facio; sed quod nolo malum, hoc ago. Rom. VII, 19.
121 Video ii/m m legem m membris nuis repugnantem legi mentis et capiivantem me m fege peccaii. Rom. VM.
Hélas! nous nous le sommes fait à nous-mêmes. Nous n'étions pas sortis des mains du Créateur dans des conditions aussi calamiteuses! Cette concupiscence humiliante, qui nous pousse au péché, est le châtiment du péché lui-même. Le jour où l'homme, pour la première fois, a refusé de s'incliner sous la loi de son maître, la passion est entrée en lui et l'a courbé sous le joug. Elle l'a tait captif sous la loi du péché. " Captivantem me in lege peccati! „
Quis me liberabit?.. Oui nous délivrera?
Qui vous délivrera?.. L'apôtre répond lui -même par un cri triomphant :
(Juis me liberabit... Gratta Dei per Jesum Christum Dominum nostrum. 1 1 1
La grâce de Dieu qui me viendra par le Christ mon Seigneur!
Ah! jeunes gens, il y a dans l'Evangile une page mystérieuse, où le Christ lui-même se pr< te, extérieurement, â l'appel de la passion et a la tentation du désir. Pourquoi?.. Les interprètes n'ont qu'une réponse : pour nous servir, même dan-, nos plus humiliants combats, de leçon et de modèle. Or, quand je la lis cette page, je la trouve merveilleusement appropriée à notre triste histoire.
Dite-, donc que ces pierres deviennent <\u pain! Die lapidi Juti< ul pu 11 /s fuit! 12)
Ceci, c'est le cri de la passion dans la vie du
1 il Rom. VI!, 25.
(2) Luc, VI, 3.
corps, dans la vie de la chair et du sang, de la
passion basse et rampante, animale enfin, car c'est son vrai nom.
" Tibi dabo potestatem et gloriam. „
Je vous donnerai la puissance et la gloire.
Ceci, c'est le cri de la passion dans la vie naturelle de l'âme, éprise des primautés et des honneurs, des succès et des triomphes, humant avec délice le frivole encens des adulations et des louanges.
" Mitte te deorsum... Angelis enim suis mandavit de te. „
Il est écrit que les anges vous soutiendront. Essayez donc, précipitez-vous. Vous verrez si c'est vrai !
Ceci, enfin, c'est le cri de la passion dans la vie -u [-naturelle de la Foi et de la Grâce... c'est la tentation du scepticisme et des curiosités intellectuelles : le doute, le " Serait-ce bien vrai? „ de toutes nos croyanc s!
Et quand je vois vos vies, quand je descends dans vos âmes, mes frères bien-aimés, n'est-ce pas le spectacle que j'y vois?., cette triple lutte, n'est-ce pas la vôtre?., ces trois combats, ne sont-ils pas vos combats? Oui, n'est-ce pas'.-*. . Oui, c'est la chair qui crie en vous... c'est l'ambition de l'honneur mondain qui vous appelle..; et tout bas, comme s'il n'osait encore, c'est t le doute, le doute qui souille a vos oreilles de secrètes tentatives contre notre divine Foi!
Ah! c'est doue .1 VOUS <|uc pensait le Christ,
c'est à vous qu'il donnait l'exemple et le modèle... Et il me semble l'entendre vous dire : " Mes fils, ô mes bien-aimés fils, devant la passion ne laissez pas tomber vos courages... Je vous ai montré le chemin... Voyez la trace de mes pas, mettez vos pas dans mes pas... Ayez du cœur, j'ai vaincu le monde! „
Je veux vous lire, Messieurs, la première page de la vie de l'homme et de l'histoire de l'humanité : le jeu de la passion, dans nos pauvres cœurs y apparaît tout entier, à découvert et à nu.
Dieu avait dit à l'homme : " Vous mangerez de tous les fruits du Paradis. Mais du fruit de la science du bien et du mal, ne mangez pas. Le jour où vous en mangerez, vous mourrez de mort. „ (ri.
Voici la loi, précise, nette, et, jointe à la loi, la sanction et le châtiment : " Vous mourrez de mort. „
La passion ne parle pas sur l'heure, le sentiment du devoir est encore trop vif... elle attend qu'il s'émousse. Puis, le moment venu, obliquement et par détour, elle pose une question insidieuse, la question des curiosités perfides dont je vous parlais tantôt : " Pourquoi Dieu ne vous a-t-il pas permis de manger de tous les fruits du Paradis? „ (2)
A quoi Eve répond avec une lucidité qui ne laisse place à aucun doute : " Nous nous nourrissons des fruits du Paradis; Dieu nous a seulement défendu de manger du fruit de l'arbre qui est au
1 1 1 Gen. II, 16, 17.
(2) ( ïen. III, 2.
54 < ONFERENCES RELIGIEl -1 -
milieu du Paradis, de ne pas même y toucher de peur que nous ne mourrions. „ (i)
Et la passion, le serpent, dit à la femme : " Non, non, vous ne mourrez pas! „ Il ment et il sait qu'il ment; mais mentir ne lui suffit pas; il va tacher d'échafauder son mensonge, par des dehors de raison, puis il le couronnera d'une auréole de promesses enchanteuses : " Non, non, vous ne mourrez pas; mais Dieu sait que si vous mangiez de cet arbre, vos yeux s'ouvriraient, vous sauriez le bien et le mal, vous seriez des dieux comme lui! „ (2| Mensonge! mensonge! mensonge!
Eve ne répond plus, mais après la tentation des curiosités intellectuelles, surgit dans son âme la mortelle et venimeuse morsure des curiosités du sens... Elle regarde et elle voit.
" / ridit ergo millier quod bonum esset lignum ad vescendum et pulchrum oculis, <isp< ctuque delectabile. (3)
La femme vit que ce fruit semblait doux à manger, qu'il était beau aux yeux, délicieux au regard.
Et tandis qu'elle contemple, elle se trouble, elle frémit, sa volonté chancelle, elle tombe... tulit de fructit... et comedit... elle prit le fruit et le mangea.
Puis le récit sacre se précipite... deditque viro sii<> qui comedit. Elle en donna à Adam qui
1 1 1 ( iea [II, 3.
-n. III, 5.
(3) ( .(ii. II, 6.
mangea. Et aperti sunt oculi amborum... Et leurs yeux furent ouverts!.. Sur quoi? Sur la science du bien et du mal, que la passion leur avait promise?.. Allons donc! Sur leur honte et leur infamie... et il se cachent rougissants et tremblants, épouvantés et frissonnants à la pensée du châtiment qui va venir.
Mais ne devaient-ils pas devenir des dieux?.. Maudits, ils vont traîner dans les larmes le boulet de la vie, jusqu'à ce qu'ils retournent à la terre d'où ils sont venus... douer revertaris in terram de qua sumptus es; quia fin/vis es et in pulverem rêverter/s. i i i
Mais qu'est devenu le serpent, la passion, l'enchanteuse?. . Elle a disparu, elle s'est évanouie, laissant ses misérables victimes seules avec le désespoir : elle, la faiseuse de beaux discours, n'a pas même un mot pour les consoler dans leur désastre!
La passion n'est pas inventive, Messieurs, et depuis Eve son procédé ne varie pas.
Elle commence par son éternel pourquoi. Pourquoi vous à-t-on défendu de manger du fruit de cet arbre?.. Et la réponse est toujours parfaite dans nus âmes : " Je ne puis' pas, c'est le mal! „ Puis, comme tantôt, à l'aiguillon des curiosités de l'esprit vient s'ajouter l'aiguillon des curiosités du s<-ns : vous regardez!..
1 1 1 Gen. III, 19.
56 < ' 'Ml RI N< ES RELIGIE1 SI S
Messieurs, permettez-moi de vous le dire avec une sincérité de prêtre et d'ami : pour vous surtout voilà le grand danger! Vous venez de sortir de l'atmosphère bénie de vos familles; là, les rênes vous étaient tenues serrées et vous n'étiez pas seuls à lutter pour le devoir et contre la passion; une mère, un père, des maîtres avaient fait autour de vos cœurs une enceinte où leur amour veillait sur vous. Peut-être ne l'avez-vous pas toujours compris, peut-être avez-vous maudit ces murailles et ces veilleurs. Quoi qu'il en soit, vous êtes seuls maintenant pour vous défendre, les murailles sont tombées et les veilleurs sont loin. Vous êtes libres : plus de frein, plus de mors, plus de rênes, et vous avez devant vous tout l'inconnu de la vie!.. Oh! l'épouvantable tentation des curiosités qui va vous prendre, qui vous a déjà pris peut-être.
Pourquoi?.. Pourquoi ne mangez-vous pas de ce fruit?
Et je vais continuer le discours que la passion tient a votre usage : " Vous n'êtes plus un enfant, vous êtes un homme; dès lors, pourquoi ne pourriez-vous pas tout voir? pourquoi ne pourriez-vous pas tout entendre? pourquoi ne pourriez-vous pas tout lire? pourquoi né pourriez-vous pas tout goûter?., lu puis, vous n'êtes pas destine à vivre dans un cloître n'est-ce pas? mais dans le monde! Dès lors, ne faut-il pas savoir ce que c'est que le monde, ce que c'est que la vie? Pourquoi pas?.. D'ailleurs il y a des ignorances qui sont charmantes a douze ans, mais qui, a vingt ans, VOUS rendraient
dans le monde absolument ridicule et vous feraient la réputation d'un idiot. „
N'est-ce pas que la passion vous parle ainsi? N'est-ce pas que sans cesse elle revient à la charge et vous tient le même discours?
Ah! jeunes gens, jeunes gens, prenez garde, ne l'écoutez pas, ne regardez point!
Savez -vous ce qui périrait en vous , ce qui périrait en vous avec votre innocence et votre vertu? Tout le charme de votre jeunesse et toute la beauté conquérante de vos âmes. Vauvenargues a écrit ces belles paroles : " Les premiers jours du printemps ont moins de charmes que les vertus naissantes d'un jeune homme. „ N'enviez pas leur science aux vieillards, la vieillesse est si triste et si décolorée!
J'ai vu un jour une mère, frappée comme par la foudre, sous le coup d'une découverte soudaine, où lui 'était apparue la déchéance de son fils. Elle était debout, immobile, tenant dans ses deux mains pendantes la cruelle lettre qui lui avait tout révélé... Silencieuses, ses larmes roulaient... Celui qu'elle avait aimé, comme savent aimer les mères, son fils, ce fils bon, pur, généreux, loyal, honnête, le bien-aimé de son cœur et de ses entrailles était mort, bien mort. Ce qui restait de lui, c'était le souillé, le déchu, le déshonoré, et comme presque toujours par la force des choses, c'était du même coup le menteur et le voleur, car il l'avait volée... lu je m'effrayais de cette douleur immobile et muette, je la suppliais de parler... elle n'eut qu'un
S8 ( <>\i i ki m i.s Ki i k;ii i -i -
mot : " Oh! me dit-elle, maintenant c'est fini, je voudrais pouvoir mourir! „
Mais la passion n'est pas seulement tortueuse, perfide et dissimulée dans ses pourquoi curieux : elle est menteuse dans ses promesses, elle ment, elle ment encore, elle ment toujours! Au point de rendre absolument inexplicable ce phénomène, très compromettant pour la réputation d'intelligence qu'on fait d'ordinaire à la race humaine : à savoir que nous y croyons toujours, que vingt fois, cent fois pris aux mêmes pièges, aux mêmes pièges nous revenons toujours.
Est-ce qu'elle n'a pas dit à Eve que ce fruit si doux à voir cachait des enchantements et des ivresses, qu'il serait pour elle l'initiative suprême, qu'il ferait d'elle l'égale de Dieu : dit m fis.'..
Et voyez courir à travers les rocs et les épines de la vie, les pieds sanglants et déchirés, nue, dépouillée, maudite, {la race sortie de ses' lianes. Voyez cette douce et gémissante créature, qui est l'homme, cheminer dans les larmes, du néant d'où il sort à la mort où il va... Voilà le Dieu : dii eritis!..
Est-ce qu'elle ne dit pas a Caïn, que si cet Abel n'était pas, la vif pour lui serait charmante, qu'il serait comblé?.. Caïn frappe... et puis?.. Oh! voyezle fuir, cachant son front dans ses deux mains, ce front qui porte 1<- signe du sang; voyez-le se cacher dans la nuit noire des cavernes; voyez-le appeler I- - solitudes et les déserts,, et la, même si luit le soleil, au milieu de l'immense vide qui l'entoure, il
tremble et frissonne, il regarde effaré si là, à l'horizon, la vengeance ne le guette pas.
Est-ce qu'elle n'a pas dit à David que le bonheur était là, là dans ce désir de sa chair, et qu'il en coûterait si peu, et que nul n'en saurait? Il en coûte au premier pas un assassinat abject et lâche... Et puis? Ecoutez Dieu : " Je vous avais fait roi d'Israël, je vous avais donné les palais de Saûl et ses femmes, et Israël et Juda. Pourquoi avezvous pris la femme d'Urie? Pourquoi avez-vous tué Urie sous le glaive des fils d'Ammon? A mon tour maintenant : ce glaive ne sortira plus de votre demeure et c'est dans votre sang et de votre sang que je tirerai les maux qui fondront sur vous. J'élèverai contre vous la révolte de vos fils : je disperserai vos trésors et vos femmes, et je les jetterai à d'autres sous les yeux de l'univers : car ce que vous avez fait, vous l'avez fait dans l'ombre, vous; moi, je le ferai dans la pleine lumière du jour, à la face de mon soleil!.. „ (11
Ecoutez-la, parlant à Judas : Trente deniers! trente deniers!.. Eh, Messieurs, c'est presque risible pour nous ces trente deniers d'argent, et nous nous demandons comment il est possible qu'un homme puisse rêver de trouver le bonheur là-dedans... Judas l'a cru pourtant, la passion le lui a fait croire, elle a fait miroiter devant ses yeux ces trente deniers comme si c'eût été tout l'or de Golconde...
(1)2 Reg. XII, 8 sq.
6o < « 'M l kl N< I - Kl LIGI1 USES
Trente deniers!.. Judas vend le Maître, il les a maintenant ces trente deniers, dans ses mains fermées... il a le bonheur n'est-ce pas? Voyez donc, voyez! cet argent le brûle. L'œil hagard, les cheveux hérissés, le malheureux court au temple, il jette à terre cette monnaie vile, le prix du sang; puis se détournant, horrible, il court à la foret, comme un fou, il grimpe sur un arbre, passe un lacet à son coup, se jette dans l'espace et crève par le milieu. " Crepuit médius, „ (i) dit l'Evangile, comme on dirait d'un chien.
Mais, vous-mêmes, Messieurs, ne l'avez-vous pas entendu parler à vos oreilles, cette passion menteuse? Ne vous a-t-elle pas, à vous aussi, promis des joies et des bonheurs, des ravissements et des extases? N'avait-elle pas mis des charmes et des enchantements autour de ce mal qui vous tentait, et qui aurait révolté vos âmes, s'il vous était apparu dans la hideur de sa nudité? Oui, n'est-ce pas, et à vous aussi, elle a dit que c'était le bonheur!.. Et vous êtes allés au mal ainsi masqué : elle vous l'avait dit si beau aux yeux, si doux aux lèvn " pulchrum oculis, aspectuque delectabile. „
Et vous ave/ pris le fruit et vous l'avez mangé?
Ce fut un éclair... et apn - .
O le cruel réveil de l'homme qui, l'éblouissement du mal passe, se retrouve souillé, déshonore, amoindri, dégradé devant lui-même.
O la honte secrète de l'âme qui, ironie et calme,
in Act I, 18.
Ll - PASSK »NS 6l
se découvre, sans nuage et sans masque maintenant, devant sa propre infamie.
Tu es Me vir!.. Cet infâme, c'est vous!
Le bonheur que chantait la passion, le voilà! Voilà les trente pièces d'argent pour lesquelles vous avez vendu le Maître.
Le bonheur! Ah! Messieurs, vous êtes trop jeunes pour croire à ce que je vais vous dire, je le sais bien, mais quand vos fronts se seront ridés, vous vous souviendrez!
Le bonheur, même ici-bas, est dans le devoir!
" Il n'y a pas de bonheur à espérer pour qui ne marche pas avec la justice,., dit un auteur moderne. Il pourra prospérer, peut-être, mais deux choses lui manqueront : sa propre estime et la sécurité de l'avenir. C'est une triste condition pour un homme, en apparence comblé, de sentir intérieurement qu'il est un infâme!.. Il ne peut rester seul... il ne peut voir un honnête homme, il ne peut entendre de sang-froid une maxime morale... Il lui semble, quand on parle d'honneur, de loyauté, de délicatesse, de vertu... qu'on a dessein de le provoquer et de le faire rougir. Il hait ceux qui le châtient de leur mépris car c'est l'instinct d'une nature dégradée de s'irriter contre le châtiment
■ et il méprise (-eux qui lui montrent de l'indulgence parce qu'il comprend qu'ils se prostituent. „ (il
Insidieuse et menteuse, la passion est traîtresse
(il |. Simon.
62 « ONFI RI NCÊS RELIGIEUSES
et lâche... Où est-elle maintenant, qu'après l'avoir écoutée, vous vous débattez entre le remords ou la honte?.. Pourquoi n'est-elle pas là, à côté de vous, maintenant, pour vous aider, relever votre courage, vous consoler du moins?.. Où est-elle? Où est-elle?.. Elle s'est évanouie, Messieurs, et vous la chercherez en vain... et tant que dans votre cœur l'oubli ne sera pas fait sur la cuisante brûlure de vos fautes, tant que vous restera dans la bouche l'amer goût qu'a le pain du péché, elle se tiendra cachée dans quelque recoin de vousmême; plus tard, elle reviendra, rampante et tortueuse, comme font les vipères à l'heure où tombe la nuit.
Et ce n'est pas tout; là n'est pas encore son grand crime... Elle n'est pas seulement insidieuse, menteuse, traîtresse et lâche... elle est assassine! Elle tue comme font les venins, elle dévaste comme font les tempêtes, et, comme fait le feu, elle incendie et met en ruines!
Je ne sais rien de plus navrant que d'assister à l'envahissement progressif d'une âme par la passion.
L'intelligence s'engourdit, la volonté s'exténue, le cœur s'émousse et se durcit, et le corps lui-même s'alanguit et tombe : plus de flamme dans la pensée, plus de générosité dans les desseins, plus de tendresse dans les affections, plus de vaillance dans les entreprises : une masse flasque et molle, repliée sur elle-même, où couve encore un dernier reste de vie, qui parfois, sous l'aiguillon des convoitises, pousse un souille et gémit!
L'âme est morte, dit le Dante, et le misérable corps la traîne à travers la vie, comme, aux temps horribles, des condamnés traînaient, lié à leur flanc, un cadavre!
N'avez-vous jamais rencontré dans le monde ces condamnés de la passion avec leur âme morte dans leur sein... Parlez-leur de la société qui souffre... Qu'est-ce que c'est que la société?..
Parlez-leur de la patrie... Ah! la patrie!., et ils ricanent.
Parlez-leur de l'Eglise... L'Eglise!., et ils blasphèment.
Parlez-leur de leur famille, de leur femme, de leurs enfants : peut-être détourneront-ils la tête, car ils savent qu'ils ont été le bourreau de leur femme et l'opprobre de leurs enfants; mais à toucher leur cœur, vous ne réussirez pas : leur cœur est mort... il est mort, vous dis-je.
Que voulez-vous donc que la société et l'Eglise fassent de ces cadavres-là?
Je sais bien que le monde, lui, les accepte et que souvent même il les trouve aimables. Aussi, Messieurs, je le reconnais, si vous n'avez pas d'ambition plus haute que de plaire au monde, si cette destinée-là vous suffit, il est incontestable que mon discours ne s'adresse pas à vous.
Mais vous, vous, fiers chrétiens, qui entendez bien compter pour quelque chose dans la vie et dans le sort de l'humanité, vous dont le' cœur est plus haut que ce monde des frivoles et des efféminés, \011s dont l'aine est trop grande pour se
64 CONFÉRENCES RELIGU US1 S
contenter de la fade pâtée des bagatelles, vous, prenez garde, ne forlignez pas!
Est-ce que vous ne voyez pas ce qui se passe? Est-ce que vous ne voyez pas que c'est la passion qui nous mine, nous ronge, nous exténue et nous fait mourir. C'est ce mal là, qui saigne à blanc nos sociétés et les fait sans force et sans vertu, c'est ce mal là, qui fait que tout chancelle et va à la dérive... et que dans notre vieux monde tout craque et tout pourrit. Des hommes! des hommes!.. On demande des hommes!.. Ah! en voici, ils apparaissent, ils grandissent, on les acclame, on leur tend les bras, des peuples entiers leur crient :
" Vous, vous êtes de la race de ceux qui tout le salut... Sauvez-nous! Sauvez-nous! „
Soudain, avec un grand fracas, tout tombe... tout s'effondre... Que s'est-il donc passé?
Regardez bien : ces colonnes d'or, d'argent et de bronze avaient les pieds dans la boue, et Dieu, qui ne veut pas enlacer dans la trame de sa Providence des impurs, leur a jeté la petite pierre de la Bible.
Kst-ce que vous ne les avez pas vus, tantôt sur les marches des vieux trônes, tantôt sous le rouge manteau des républiques, tantôt au front vaillant des armées, tantôt dans ces vertes plaines ou passent avec l'eeho des vieux bardes les chants d'une liberté toujours pleurer.-' Dieu leur a fait des dons magnifiques : a l'un le sang des rois et leurs couronnes; a l'autre la royauté do l'éloquence <t (lu pouvoir; celui-ci soulève les peuples et les affole
LES PASSK >NS 65
autour de lui; celui-là, d'un mot, commande à des millions d'hommes et ils obéissent.
Ils ont la puissance, ils ont la force, ils ont l'avenir. Pourquoi, tout-à-coup, Dieu n'en a-t-il plus voulu? Pourquoi les a-t-il brisés et jetés au loin comme un outil désormais inutile... Pourquoi?
Mais ne l'avez-vous pas entendu? Ne vous l'a-t-il pas crié d'une voix plus retentissante que tous les tonnerres?
Parce que la passion les a touchés de sa main impure, parce qu'elle les a souillés, parce qu'elle les a marqués, comme au fer chaud, du signe des vendus!
Dalila leur a coupé les cheveux, voilà pourquoi Dieu les a chassés du pied.
" Qui habet aures audiendi audiat! „ ( i )
Que celui qui a des oreilles pour entendre entende!
Dans les dernières guerres qui ont ensanglanté l'Europe, une grande armée, vaillante pourtant et courageuse, mais affolée par de continuelles défaites, mal guidée d'ailleurs, et jetée sur les chemins presque à l'aventure, soudain, se vit saisir d'effroi, et devant l'ennemi, reculant, reculant sans cesse, débandée, traversa comme un flot, fouetté par la tempête et qui remonte a sa source, cette terre, ce sol natal, cette patrie pour laquelle il aurait fallu mourir!
Et l'on vit, du fond des chaumines, sortir de
(i) Mai 1. XI, [5.
66 CONFKRKN* KS Kl LIGIJ USES
pauvres femmes, de faibles filles, pâles, frémissantes; l'indignation tremblait sur leurs lèvres, les larmes jaillissaient de leurs yeux, et aux fuyards qui passaient, elles jetaient ce cri où débordait leur âme : lâches, lâches, ô lâches!
Mes frères, dans les combats de la vie, dans cette lutte- entre le bien et le mal qui ensanglante vos âmes, vous avez des témoins!.. C'est le peuple des triomphateurs, l'armée des saints : ce sont ces jeunes gens, ces jeunes filles qui, traversant les mêmes sentiers que vous, ont combattu, eux, jusqu'au sang, jusqu'à la mort, mais sont demeurés vainqueurs; toute la légion des vierges, toute la phalange empourprée des martyrs, tous les couronnés du ciel, tous les forts qui ont aimé le devoir plus que la vie et qui, lorsque la passion se levait devant eux, l'écrasaient du talon...
Allez-vous les faire rougir? Non, n'est-ce pas?
Ne les entendez -vous pas qui vous crient : O frères! O frères, ayez du cœur! Ne reculez pas! Relevez-vous! Où vous devez passer, nous avons bien passé nous! Et nous n'étions que des femmes, nous n'étions que de faibles jeunes filles, nous n'étions que de pauvres petits enfants! O frères! O frères, ayez courage!
Tantam habilites impositam nubem testium, curramus ad propositum n<>l>is certamen! „ 1 1 )
Du cœur, Messieurs, et devant la nuée de ces
m II. br. XII, 1 1.
glorieux et de ces glorieuses, nous aussi, sachons combattre et triompher!
Où fut leur force, il me reste à vous le dire, Messieurs, et je le ferai demain, mais je vous l'ai déjà indiqué aujourd'hui. Elle ne fut pas ailleurs qu'en Dieu, par Jésus-Christ Notre Seigneur : Gratta Dei per Christum Dominum nostrum.
Diligam te, Domine, for titudo mea.
Dominus firmamentum meum, et refugium meum, et liberator meus.
Je vous aimerai, ô mon Seigneur, car vous êtes ma force; vous êtes mon appui et mon refuge; vous êtes mon Sauveur. Ps. 17.
Monseigneur, Messieurs,
y (, ier, en terminant, je vous disais le cri qu'ary-r, H rachait à des cœurs de femmes le spectacle 4^ûir*< de soldats reculant et fuyant devant le devoir : " Lâches! ô lâches! „ C'est un cri de colère, et certes, il a de la grandeur! Mais, je vais vous étonner peut-être, ce n'est pas un cri de chrétien.
Lorsque, par un long commerce avec les âmes, on est arrivé à compn ndre leur vie, à en dérouler le ressort, à taire la part du mauvais vouloir et la
CONFERENCES RELU .IKUSES
part de la faiblesse, à découvrir les secrètes influences qui même à leur insu les sollicitent et les poussent... si bas qu'elles soient tombées, non ce n'est pas la colère qu'elles inspirent : c'est l'amour, c'est une chaude, tendre et profonde pitié, et, avec cet amour et cette pitié, un ardent et brûlant désir de les sauver, fallut-il mourir pour elles.
Celui qui ne comprend pas cela, ne comprend rien à Notre Seigneur Jésus-Christ. N'avait-il pas vu, lui, dans la vision de l'humanité toutes les trahisons, toutes les lâchetés, toutes les hontes? Ne voyait-il pas le bourbier où se vautraient les âmes? Ne voyait-il pas que toute chair avait corrompu ses voies et que le ciel de parade de toutes les civilisations antiques allait s'écrouler comme croule la voûte d'un égoût.
Est-ce la colère qui le saisit?.. Non! c'est l'amour! et c'est à cette heure même où seule la noire fumée des prévarications monte vers le ciel, c'est à cette heure que, par amour pour l'homme, il va se faire homme lui-même et souffrir et mourir, pour le sauver.
Il a voulu que ce grand amour et cette divine rompatissance fussent comme la marque et le cachet de ses prêtres, et vous les reconnaître/ à ce signe qu'ils aiment les âmes. Un jour que ses apôtres, faits par leur éducation de peuple, aux violences brusques et aux rudesses impitoyables, lui demandaient de faire descendre la foudre et gronder les tonnerres, il leur répondit : " Allez, vous ne savez pas de quel esprit vous êtes! „
Messieurs, si en vous parlant de devoir et de passion, de loi et de destinée, j'ai été trop dur, pardonnez-le moi! Si une seule de mes paroles a blessé une seule âme, pardonnez-le moi! Et je vous en prie, oubliez-le, parce que, Dieu m'en est témoin, ma seule ambition, mon seul désir, était de vous faire du bien.
Oubliez-le, aujourd'hui surtout, que j'ai à vous parler de ce divin amour où vous devez trouver votre force : force du repentir et de la vertu, ô vous qui êtes tombés; force de la persévérance, vous qui êtes restés debout ou qui vous êtes relevés.
Oui, c'est de Jésus-Christ, l'Eternel aimant, que je vais vous parler.
O Christ, je vous aime parce que vous êtes ma force, mon appui, mon refuge, mon sauveur. Diligam te Domine fortitudo. mea : Dominus finnamentum meum et refugium meum et liberator mats.
Depuis la chute originelle, l'homme frappé dans son intelligence, frappé dans sa volonté, frappé dans ses sens, n'était plus qu'une machine gauchée dont on ne pouvait attendre que des mouvements déréglés. Son intelligence obscurcie ne pouvait plus apercevoir la loi qu'à travers une buée grise, sa volonté blessée ne pouvait plus suivre l'intelligence que d'un pas inégal et capricieux, et ses sens, dans la fermentation des passions, se révoltaient souvent devant la règle et le devoir comme des fauves devant les barreaux d'une cage odieuse.
L'homme ainsi tombe ne pouvait plus, trouver en lui-même ni la lumière, ni la force pour observer
< < >M I Kl M I - RELIG1E1 -I -
avec continuité le devoir et la loi. 11 l'aurait pu parfois, dans quelque élan d'honnêteté fugitive; mais bientôt, las de cet effort, il devait fatalement retomber.
Tel un aigle blessé à l'aile, se soulevé, et à grands coups désespérés s'arrache à la terre; il vole un peu et bientôt hélas! pesamment s'abat dans la fange.
D'une si misérable créature, Dieu eut pitié dès la première heure. Il lui donna la surnaturelle lumière de la révélation primitive en Adam et en Noé, et la surnaturelle force de la grâce. Et c'est par le Christ qu'il la lui donna, et, comme disent encore les théologiens, en prévision des mérites de Jésus-Christ Notre Seigneur.
1 h s l'aube des temps et du berceau de l'humanité, la lumière et la force sont en Lui.
L'homme put connaître la loi, il put tain devoir. Le fit-il?
Messieurs, rappelez-vous le paganisme.
Les deux plus tiers esprits qu'il ait donnes au monde étaient bien Platon et Aristote, et sur les bans classiques on nous convie encore .1 saluer leur génie.
Qu'est-ce que c'était pourtant (pie Platon et Are'
Aristote écrit une morale d'une pureté incomparable et après va mener la vie avec des courtisanes. Platon écrit s,. n Phédon sur l'immortalité de l'âme ci après, dans Phèdre et dans h- Banquet, étale une abjection pour laquelle, encore au siècle
dernier, le fer rouge du bourreau l'aurait marqué au front.
Un nom surnage, pur et sans tache, au-dessus de toute cette boue de gentils, c'est Job!
Aussi Dieu en est-il fier. " Avez-vous vu, s'écriet-il, mon serviteur Job? Il n'a pas d'égal sur la terre! Simple, droit, craignant Dieu, fuyant le mal... il est sans tache. „
Et cette unique exception, ce Job connaissant Dieu au milieu de l'aveuglement de l'univers qui court aux idoles, ce Job fidèle au devoir et à la loi, au milieu de ces masses que le fouet de la passion chasse à grands coups dans toutes les dégradations du mal, est un phénomène si mystérieux, si inexplicable, que pour en donner une solution suffisante on a recours aux rapports -de famille qui le reliaient au peuple juif.
Le peuple juif, en effet, avait reçu de Dieu une particulière grâce de lumière dans la Révélation faite à Moïse; il portait dans les archives de son temple le texte précis de la Loi. Et encore une fois, c'est en vue du Christ, du Libérateur, du Messie, que lui fut donnée cette grâce de préférence et de prédilection.
La force et la lumière sont toujours en lui.
Mais qu'en ont-ils fait, ces fils d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, ce peuple à la dure cervelle, durae cervicis, ainsi que les nomme à chaque instant l'Ecriture?
Ils l'ont portée comme un joug pesant et lourd, toujours s'cssayant à le jeter bas de leurs épaules.
Si Dieu ne les flagelle pas, ils courent aux idoles et dansent devant un veau d'or! Quand les prophètes leur jettent à la face leurs opprobres et leurs crimes, ils les reçoivent à coups de pierres et les enfants leur crient : " Chauve! Chauve! „
Leur cœur est si récalcitrant à la vertu que Dieu, comme à regret et forcé, doit leur permettre la polygamie... Ils s'y précipitent avec une fureur de passion qui n'a peut-être pas d'égale dans l'histoire. Salomon le Sage a sept cents femmes et trois cents concubines et, à l'heure où va se fermer le monde antique, où la synagogue va mourir, qu'est devenue la foi de ce peuple?.. Etouffée dans toute cette chair, elle n'est plus qu'un formalisme sans cœur, étroit, hypocrite, mesquin, personnifié dans cette race de Pharisiens dont le Maître dira que c'est une race de vipères.
Voilà le sort du devoir et de la loi, même dans ses conditions les plus fortunées; voilà où en est, en face de la verttr, la dolente misère humaine!
Et ne vous récriez pas, Messieur-; cette abjection de vie, cette dégradation du sens, cette oblitération de la conscience et de l'âme, tout cela si bas et si avilissant que ce soit à penser, tout cela nous le portons en nous-mêmes, dans [e sang de nos veines et dans la nu telle de nos os, car tout cela c'est l'homme!
Vient le Christ maintenant, le Sauveur!..
Que va-t-il faire?
Amoindrir le devoir? Atténuer la Loi?
" Nolite put are quod vent solvere legem... non
vent solvere legem, sed adimplere. „ Ne vous imaginez pas que je suis venu relâcher la loi : je suis venu l'achever et la conduire au faîte.
Il a été dit autrefois : vous aimerez vos proches, mais vous haïrez votre ennemi... Moi, je viens vous dire : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent.
Il a été dit autrefois : Vous ne ferez pas l'adultère. Moi je vous dis que celui qui regarde la femme d'autrui et la convoite seulement, est déjà coupable d'adultère dans son cœur.
Il a été dit autrefois : Œil pour œil, dent pour dent. Moi je vous dis : Si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, offrez lui la gauche.
Si quelqu'un vous poursuit en justice et veut vous arracher votre robe, donnez-lui jusqu'à votre manteau 1 1 1.
Quoi! Messieurs, l'abnégation de soi-même jusqu'au bout, le pardon des injures, l'amour des ennemis, la chasteté intégrale jusqu'à la virginité de la pensée, et le reste, et le reste... tout cela commandé, imposé, non pas seulement a une élite choisie, mais à l'humanité tout entière; à cette humanité si frêle et si faible, secouée jusqu'aux racines par toutes les tempêtes de la passion; à cette humanité si basse dans ses désirs, si lâche dans ses volontés; à cotte humanité qui, durant six mille ans, vient de donner le spectacle de toutes les déchéances et de toutes les hontes...
1 11 Mai 1. V.
76 CONFi Kl Mi - R] LIGIEUSES
Mais c'est donc un défi!
Si le Christ n'avait été qu'un homme, c'eût été plus qu'un défi, c'eût été une folie!
Mais il était Dieu et il savait que dans la grâce qu'il allait verser sur le monde, il y avait la force qu'il fallait pour élever l'âme humaine jusqu'aux glorieuses cimes de ces vertus!
Et ce fut fait! " Et factum est ita! „
Aux pieds de la Croix du Christ est née une race d'hommes qui a aimé le devoir plus que la vie et, pour la loi, s'est trouvée prête à répandre son sang; une race d'hommes qui a tenu sous les pieds, vaincus, la passion et le désir; une race magnanime et généreuse pour qui la souffrance n'était rien, pour qui le sacrifice n'était rien; une race fidèle en dépit de toutes les fortunes contraires et jetant à la figure de toutes les trahisons qui passent ce cri sublime : " Ah! Maître! si tous vous délaissaient, moi, moi, je ne vous délaisserais pas; „ une race indomptable que toute la puissance des empereurs et des rois n'ont pu mater, qui s'est ri des haches, des chaînes, des chevalets, de tous les fauves de l'amphithéâtre; qui a laisse passer sans y souiller son aile toutes les séductions et tous les enchantements; une race pure, une race chaste, sans tache, sans reproche et sans peur.
Vous me demandez son nom, Messieurs : c'est la vôtre! c'est la race des chrétiens, vous êtes de son sang!
Quel est donc ce mystère, et son secret quel est-il?
Qu'a fait le Christ pour revêtir de force le pauvre cœur de l'homme? .
Il se l'est attaché par des liens magnifiques, comme faisaient ces vieux Gaulois qui, la veille des batailles, s'enchaînaient l'un à l'autre pour se mieux défendre et ensemble mieux vaincre l'ennemi!
Il a appelé à lui ces pauvres hommes et il en a fait ses frères, il les a serrés contre son cœur, et il me semble l'entendre leur dire : " Venez, venez, et n'avez point peur; je suis là et j'ai vaincu le monde! „
Et à ceux qui s'approchent et se serrent contre lui, ce contact divin donne d'invincibles forces : ils ne savent plus ce que c'est que trembler, ils ont toutes les bravoures et toutes les audaces : Je puis tout, crie l'apôtre, en celui qui me rend fort. Omnia possum in eo qui me confortât. ( 1 )
Ah! sans doute, le devoir leur est encore dur; ils sentent encore ce déchirement des deux lois dans leurs membres; la passion les secoue encore et les frappe de l'humiliant soufflet de Satan; il leur arrive encore de prier et par trois fois, pour que Dieu la chasse loin de leur cœur. Mais Dieu leur répond : " Ma grâce vous suffit, car c'est dans vos faiblesses à vous que se montre ma force à moi. „
" Oh! que je me réjouis donc de ces faiblesses, s'écrie l'apôtre, puisque c'est à cause d'elles que la vertu du Christ habite en moi. „
(1) Phil. IV, 13.
78 CONï ! NI NCES RELIGI1 I -1 -
Vous le voyez donc, Messieurs, c'est toujours en Lui qu'est la lumière et la force. Quis me liberabit? Qui me délivrera?
Gratta Dei per Jesum Cliristum Dominum nostrum.
La grâce de Dieu, la force de Dieu par Jésus- Christ Notre-Seigneur.
Et je ne vous apprends rien de neuf en vous parlant ainsi.
Vous étiez encore enfants, que déjà au catéchisme on vous l'enseignait, dans un langage et avec des mots que nous comprenons, nous, chrétiens, mais qui pour le monde sont souvent lettre fermée.
Qu'est-ce que la grâce, demande le saint petit livre?
La grâce est un secours surnaturel que Dieu nous accorde pour notre salut.
Et distinguant aussitôt entre la grâce sanctifiante et la grâce actuelle :
Qu'est-ce que la grâce actuelle?
La grâce actuelle est un secours... que Dieu nous donne pour nous aider à faire le bien et à éviter le mal.
Et demandez-lui les sources de la grâce, il répondra : les Sacrements du Christ.
Et maintenant, Messieurs, écoutez cet hymne que chantait Isaïe : dans la lumière prophétique, il nous voyait du f<>nd sombre de ce passé que son œil perçait et comme s'il enviait notre sort : Ah! rie-t-il, en ces jours là, vous pourrez vous dire : Voici Dieu, mon Sauveur, j'aurai confiance, je ne craindrai pas; car il est ma force et il a été fait mon salut.
Vous, vous pourrez puiser avec ivresse la force et l'énergie dans les sources qu'il a fait jaillir pour vous. Haurietis aquas in gaudio de fontibus salvatoris. Faites donc connaître aux peuples les inventions de son amour... Ah! qu'il a fait pour vous de magnifiques choses!.. Annoncez-le donc à toute la terre! Annuntiate hoc in universa terra! (i)
Parmi ces sacrements de force, il en est un sur lequel je veux plus spécialement arrêter votre pensée, non seulement parce qu'il est le plus haut et le plus digne, mais parce que vous en avez un plus grand besoin pour vos âmes.
L'Eucharistie! Dieu y appelle votre corps et votre âme à la communion de son corps et de son âme. Et ne voyez pas dans ces paroles une exagération mystique. Elles n'atteignent pas l'énergie des paroles du Christ lui-même.
" En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment un breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang vit en moi et moi en lui. „ (2) Ce qui faisait dire à l'apôtre : " Je vis, mais ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. / Hvo ego, jam non ego, vivit vero in me Christus. „ (31