‹ Conferences religieusesChapitre 4 sur 8 · I I I [S AÏE, XII · texte numérisé non relu

I I I [S AÏE, XII

(2) Joann. VI, 54 et sqq.

(3) Gai. II, 20.

8o CONFÉRENCES RELIGIEUSES

Que si je vous crie maintenant : Jeunes gens, vous voulez la force du Christ? Faites que ce ne soit plus vous qui viviez mais le Christ qui vive en vous. Mangez sa chair et buvez son sang.

Vous voyez bien que je suis fidèle à l'Evangile!.. Sa plus pure doctrine est là tout entière.

La source de notre force et de notre énergie morale est dans le Christ : Pâme chrétienne est forte à raison de son union plus ou moins intime avec le Christ, et le lieu propre de son union avec le Christ est l'Eucharistie, le banquet de sa chair et de son sang. Vous êtes faible, jeune homme, voilà le remède. Communiez! Communiez!

Et ne le savez -vous pas de votre propre expérience? Ah! Messieurs, laissez-moi donc évoquer vos souvenirs!

Il y a dans la vie morale de tout homme une période charmante et qui ne revient jamais à sa mémoire sans le toucher d'une émotion délicieuse!

Elle va depuis la première communion avec le Christ, jusqu'à la première chute... jusqu'à la première communion avec le péché, avec le mal.

Vos âmes avaient alors une innocence, une fraîcheur, une beauté incomparable... Elles allaient au bien avec joie, et le mal leur inspirait une horreur invincible! Rien que la pensée du mal leur donnait des révoltes et elles la chassaient avec dé.yout et mépris!

Je le sais bien, ce n'est point l'âge des grandes luttes. C'était mieux, Messieurs . c'était l'âge d<-s grandes générosités; et si le branle-bas des

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passions n'avait pas encore sonné en vous, le bien y avait poussé de vigoureuses racines. On vous lisait d'héroïques histoires de martyrs et en vous-mêmes vous vous disiez que Dieu aidant vous feriez comme eux; il vous semblait alors tout simple, tout naturel de mourir plutôt que de faillir, de verser tout son sang plutôt que d'être lâche et de trahir le devoir.

Et quelle était pensez-vous la marque et si je puis ainsi parler, la caractéristique de ce temps-là? Souvenez-vous ! . . Souvenez-vous ! . .

Vous alliez au Christ comme à un frère, vous vous mettiez à genoux devant lui, confiants et aimants, vous mangiez sa chair et vous buviez son sang! Il vivait en vous et vous en lui! Vivo ego, jam non ego; vivit in me (lui' s fit s!

O les saintes, ô les heureuses, ô les vivifiantes communions de notre enfance! Comme notre cœur nous y portait!.. Comme nous enviions le prêtre! Comme nous aurions voulu, ainsi que lui, tous les jours nous nourrir du corps du divin Maître et nous abreuver de son sang.

Puis, il est arrivé un jour, une heure où nous sommes tombés... Et à partir de ce jour, jeunes gens, vos histoires se divisent... les uns ont pleuré, se sont relevés et vite ils ont couru au Maître, implorer des forces nouvelles; les autres, pris de honte, ont reculé, reculé encore, puis l'indifférence est venue et l'ennui et le dégoût!

Et dans l'intervalle, les chutes ont succédé aux chutes et sur les hontes anciennes se sont

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accumulées les hontes nouvelles, et tandis que s'en allait et se mourait l'amour du Christ, l'amour du mal naissait et grandissait dans leurs âmes.

Ce qui a sauvé les uns c'est qu'ils n'ont pas oublié l'Eucharistie!.. Ce qui a perdu les autres, c'est qu'ils en ont eu peur et qu'ils l'ont laissée là!..

Mais comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Vous ne pouvez rien par vous-mêmes... et votre force est là et elle n'est que là!

Je vous rappelais tantôt l'héroïsme des martyrs... N'avez-vous jamais été frappés par cet incompréhensible spectacle des premiers siècles et des premières persécutions de l'Eglise?

Tous ces chrétiens-là vont à la mort comme à un jeu. On les déchire, on les tenaille, on les brûle, on leur enfonce des épines sous Les ongles, on leur arrache les chairs par lambeaux, on leur coule du plomb dans la bouche, on les livre aux ours, aux tigres, aux lions, il n'y a pas de torture qu'on n'imagine, pas de cruauté qu'on oublie. Et ils tiennent bon!..- et ils sourient! Ces hommes, ces femmes, ces jeunes filles, même ces petits enfants ne reculent pas... Ah! Messieurs, je lisais dernièrement, dans mon bréviaire, la passion de sainte Cécile : clic est de sang noble et riche, élevée avec toutes les délicatesses de la Rome d'alors; elle est toute jeune encore, car son mariage avec Valérien date d'hier; elle est convaincue d'être chrétienne et condamnée; on la trame dans le caldarium de sa demeure et dans la fournaise qui le chauffait, on La jette. Après un jour et une nuit,

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on l'y retrouve en prières. Les flammes s'étaient reculées et faisaient autour d'elle comme un tabernacle ! On fait venir le bourreau : elle se met à genoux et découvre son cou de vierge... la hache tombe, le sang jaillit de la plaie béante, mais la tête n'est pas abattue; la hache se relève plus haut et tombe une seconde fois : la tète tient encore; elle tombe une troisième fois, la tête tient toujours. Alors, le bourreau, dépité, jette au loin sa hache et s'en va, et elle reste là, la pauvre petite, toutes les chairs déchirées et ouvertes; ces trois grandes plaies hideuses coulant à flots; elle reste là, trois jours et trois nuits, sans un gémissement, sans une plainte, sans une larme, souriante et attendant doucement que la mort vienne et la délivre! Mais quel est donc ce prodige? Ce prodige, le voici : Tous ces chrétiens-là, participaient aux divins mystères et communiaient au corps et au sang du Seigneur Jésus-Christ... leur force était là! Et ils le savaient... Aussi voyez, dans les prisons qui viennent de se remplir et qui se videront demain pour les grandes fêtes de l'amphithéâtre, voyez, les prêtres courent, et de loge en loge, ils vont, serrant mystérieusement sous leur tunique, un trésor qu'ils partagent... Quel est-il ce trésor?.. C'est le pain et le vin des forts, le corps et le sang du Maitre.

Voyez ce petit saint Tarsile, précipiter ses pas dans les rues de Rome, il va, et il a hâte, car le temps presse. Il va chercher les saints mystères pour ceux qui vont combattre et mourir!

Voyez, oh! voyez! Dans ce cachot plus sombre, un geôlier plus barbare, a refusé l'entrée aux diacres qui apportaient le Christ... Et tantôt on va venir pour jeter dans l'arène, aux lions et aux tigres, les chrétiens qui attendent là!.. Vont-ils s'en aller sans leur Dieu dans leur cœur?.. Il y avait là un prêtre, Lucien, couché à terre, car ses pieds serrés au mur par les ceps l'empêchaient de tenir debout. Autour de lui les martyrs s'agenouillèrent... Alors il découvrit sa poitrine, on lui tendit du pain et du vin, et sur l'autel vivant de son cœur, sur cette chair qui allait mourir, il consacra le corps et le sang de Jésus-Christ!

Ah! jeunes gens, vous qui devez combattre aussi, non plus le combat de la foi dans le cirque et dans l'arène, mais les combats du devoir dans le secret de vos âmes et à la face de l'univers, allez donc vous aussi dans le Christ chercher la force; allez aux saints mystères, mangez la chair du Maître et buvez son sang... Votre salut est là, votre salut est là et n'est que là.

Un jour, en présence d'une pauvre âme, droite et désireuse de bien, mais chancelante et défaillant sans cesse, presque découragé moi-même, je m'en fus chez un de mes frères, un vieux prêtre, qui vous aima beaucoup, jeunes gens, et qui vous servit jusqu'au bout de sa vie, et dont vous salue/ la mémoire durant vos pèlerinages en passant devant cette grande croix que VOS mains pieuses ont dressée, au lieu même où il tomba, appelé par Dieu. (Jur taire, lui demandai-je? Comment

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guérir cette âme? Et sur le ton un peu rude qui lui était familier et où se cachait son cœur ■ un cœur si tendre! "La messe tous les jours,

me répondit-il, la confession tout de suite, tout de suite après la chute, et la communion, surtout la communion, au moins toutes les semaines et s'il se peut tous les jours! „

Quoi! O mon Jésus, vous accepteriez à votre banquet divin des âmes si fragiles-, si souvent souillées, si peu sûres d'elles-mêmes! Ces pauvres vous les voudriez sur votre cœur tous les jours... vous ouvririez vos bras à ces pécheurs et vous leur verseriez le vin de votre amour!

Le Maître a répondu, Messieurs, et sa réponse est éternelle.

C'est aux malades que je vais, non pas à qui se porte bien. Ce sont les pécheurs que je suis venu appeler, non pas les justes.

Non veni vocare justos sed peccatores.

Messieurs, aux termes de ces entretiens, que vous avez suivis avec une générosité et une bienveillance dont je vous remercie et dont j'emporte l'encourageant souvenir, laissez-moi résumer les pensées que je vous ai dites.

Vous en êtes au premier pas dans la vie et vous avez devant vous l'avenir. Votre destinée ne s'arrête pas a vous, elle va au-delà de vous-mêmes; il ne suffit pas que vous conduisiez votre âme à tentes les élévations de la Vérité et de la Justice : il faut encore que vous travailliez à y faire monter les autres. C'est la votre rôle dans toute son ampleur.

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Or, Messieurs, la patrie, la société et l'Eglise comptent bien que vous serez fidèles à vos destinées; elles espèrent en vous, elles ont besoin de vous. Dans les temps troublés où nous vivons, à la veille des grandes transformations sociales qui se préparent, nul ne peut refuser ni sa force ni son énergie ni sa puissance à ces trois grandes solliciteuses.

Vous serez donc dans le rang, Messieurs, et vous ne déserterez pas!

Mais prenez garde! Vous ne servirez ni l'Eglise, ni la société, ni la patrie, si vous n'êtes pas hommes de devoir. Si vous n'êtes pas hommes de devoir, votre action sera vaine, elle aura de l'éclat peut-être, elle sera tapageuse, mais fatale. Dieu la frappera d'une irrémédiable stérilité. Je vous l'ai dit : Il ne veut pas mêler les impurs et les souillés à la trame de sa Providence.

Dressez-vous donc à combattre et a vaincre l'éternelle ennemie du devoir : la passion!.. Jeunes gens, vos fronts ne sont pas faits pour porter son joug, ni vos mains ni vos pieds pour traîner ses chaînes. Brisez, d'un valeureux coup, ses fers avilissants.

C'est a elle a ramper, non pas a vous. Frappezla, châtiez-la, matez-la jusqu'à ce qu'elle soit a vos

pi«ds, SOUS VOS talons.

Et la force pour ces grands combats et ces grandes victoires, je vous l'ai dit : l'Eucharistie, le Christ, la grâce de Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur.

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Et maintenant, Messieurs, l'heure est venue de nous séparer. Vous allez reprendre la marche en avant de vos destinées, moi je vais achever la mienne! Mais je ne vous oublierai pas. Durant ces quatre jours mon cœur est allé à votre cœur et Dieu m'a fait sentir une fois de plus, ô jeunes gens, qu'il est bon de vous servir et qu'il est bon de vous aimer, parce que vous êtes l'avenir et l'espérance! Non! je ne vous oublierai pas! Tous les jours, à l'autel, devant le corps et le sang du Maître, je ferai mémoire de vous!

Vous, ne m'oubliez pas non plus, s'il vous plaît, et si j'ai pu faire un peu de bien à vos âmes, priez pour moi; priez pour moi, afin qu'après avoir prêché aux autres, je ne me perde pas moimême : Ne postquam aliis prœdicaverim ipse reprobus efficiar. ( 1 1

Gratin Domini Jesu ( hristi vobiscum, fratres.

O frères, que la grâce du Seigneur Jésus-Christ soit avec vous.

Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.

(1) < !or., IX, 27.

Sicut accepistis Jesum Christum Dominini!, in ipso amhiilatc, radicati et super aedificati in ipso, confirmati in Jide. . . Videte ne quis vos decipiat. . . non secundum Christum.

Vous avez reçu le Seigneur Jésus- Christ; marchez en lui, enracinezvous en lui, édifiez-vous sur lui,vous affermissant dans la Foi sans cesse.

Prenez garde* que personne ne vous séduise et ne vous détourne du Christ.

Coloss. II , 6-8.

Ml SSIEURS,

ascal, dans son austère cellule de Port- Royal, solitaire et sombre, écrivit cette «*&■£/'. pensée navrante :

" |e ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais

ço CONTI REN< ES RELIGIEUSES

ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme, et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste.

„ Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi le peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'en un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et de toute celle qui me suit.

„ Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant, sans retour.

„ Tout ce que je connais, c'est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter.

„ Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je vais; je sais seulement qu'en sortant de ce monde je tombe, pour jamais, ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à quelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage.

„ Voila mon état, plein de misère, plein de faiblesse, plein d'obscurité. „

Qu'ajouter, Messieurs, à cette vue sinistre et douloureuse de l'homme... Et c'est bien lui, abandonné à lui-même, trappe depuis la chute originelle dans facultés les plus liantes, dans son esprit et dans son cœur, c'est lui, créature chétive et souffrante,

éprise de lumière et tâtonnante dans la sombreur des nuits, affamée de vérité et se rongeant l'âme dans l'éternel doute!.. C'est lui rêvant du ciel et rive à la terre...

Nous, Messieurs, qui avons reçu le Seigneur Jésus-Christ, qui nous sommes enracinés en lui, nous, que sa foi a rendus fermes, nous avons trouvé en lui la lumière qui dissipe la nuit des doutes, la force qui guérit toutes les faiblesses d'une volonté brisée, et l'amour qui rend douce cette vie triste et moins dur le lourd poids de la grande misère •des choses.

Foi, Espérance, Charité : dons divins que le Réparateur a versés sur sa créature déchue, et elle s'est relevée comme une pauvre fleur desséchée, elle s'est redressée sur sa tige pour refleurir encore et regarder le Ciel.

Je veux vous parler de ces trésors du Christ, de la Foi du Christ, de l'Espérance du Christ, de la Charité du Christ, durant ces jours que vous consacrez tous les ans à la considération des choses éternelles. Elles sont notre gloire et notre fierté, le riche viatique de notre âme durant son rapide voyage ici-bas... Mais, hélas, Messieurs, nous les portons dans un vase bien fragile... Combien, arrivés à mi-chemin, même aux premiers pas de la route, déjà les ont perdues et marchent les mains vidi

Prenez garde que personne ne vous séduise et ne vous arrache le Christ.

Il serait insensé, Messieurs, de ne pas reconnaître

la puissance prodigieuse de la raison humaine dans le domaine des choses de la. terre et du temps. Quand dans un regard d'ensemble on tâche de contempler ce colossal édifice des sciences et qu'on le voit, immense, monter, monter, monter toujours, on se sent pris de tous les vertiges de l'éblouissement et de l'orgueil... Devant la gloire de cette œuvre qui est bien la sienne, l'homme est tenté de s'écrier comme aux premiers temps : " Venez! venez! et nous relèverons cette cité, nous relèverons cette tour jusqu'à ce que son faite atteigne au ciel. / 'cuite faciamus nobis civitatem et turrim cujus culmen pertingat ad cœlum! „ (il

Montons, montons toujours! et nous atteindrons le ciel, nous nous passerons de Dieu, et de son Christ, et de sa Foi, et de sa lumière.

Ce n'est plus, dans sa généralité du moins, le cri de notre siècle et de notre temps. Ses multiples déconvenues l'ont assagi et dressé à la modestie.

Mais vous l'entendrez pousser encore, ne fût-ce que par dos esprits attardés, énamourés du vain rêve de leur jeunesse, et à qui rien ne sert de leçon.

Non, Messieurs, l'esprit humain n'escalade pas ainsi le ciel : il a les ailes trop courtes.

Voyez donc, lui qui volait cYun vol si sur et si aisé dans ce monde immense des corps, lui qui les atteignait d'un bout de l'univers à l'autre, le

i M Gen. II, 4.

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