PENDANT LE SALUT
Mane nobiscum, Domine, quoniam advesperascit !
Demeurez avec nous, Seigneur, car voici que la nuit tombe.
En Saint Luc, 24, 29.
Mes bien-aimés Frères en Jésus-Christ,
^jous connaissez cette parole des disciples. Ils H s'en allaient de Jérusalem à Emmaus, l'âme
triste et déprimée, le cœur sans courage; car trois jours s'étaient passés depuis la mort «lu Christ, et du salut d'Israël et de la résurrection promise, et qu'ils avaient attendue éclatante à la face du monde, rien n'était arrivé.
Or, Jésus faisait route avec eux et ils ne le reconnaissaient pas!.. Leur cœur pourtant, a la voix, a l'accent de cet étranger, brûlait dans leur
poitrine, et comme ils arrivaient, et que lui semblait vouloir poursuivre, ils le prièrent : " Seigneur, demeurez avec nous, car voici que la nuit tombe! „
Mes petits enfants, vous commencez la longue route de la vie et le Christ est avec vous; ce matin, il se donnait à vous, et, je vous l'ai dit, quand Jésus se donne, il ne se reprend plus, c'est à jamais! Mais il est des heures dans la vie où nous, nous ne le reconnaissons plus!.. Heures de passion parfois, où monte la fumée des désirs en aveuglants nuages, heures de misère et' de douleur où la volonté fléchit et s'abandonne, heures de doute où passent devant l'âme les rouges lueurs de la raison révoltée... Troublés, aveuglés, nos yeux ne voient plus le Christ, nous allons tâtonnants, cherchant après lui et ne le trouvant pas; nous aussi nous sommes tentés de dire comme les disciples... " Il nous avait promis de ne pas nous abandonner... Où est-il? Où est-il? „
O mes enfants, c'est lui, criez -lui donc, comme eux sans le reconnaître : " Demeurez, demeurez avec nous, Seigneur, car voici que la nuit tombe! „ Ah- je voudrais que ce fût votre prière de tous les jours, de tous les instants, de tous les instants d'angoisse surtout, où l'âme tourne dans la tempête, effarée, cherchant le port et la paix des rivages : demeurez, demeurez avec nous, Seigneur, car voici que '.ci nuit tombe!
La nuit, la nuit! qu'est-ce que je parle de nuit, devant vous, si jeunes, à peine éclos à la vie? n'est-ce pas le jour qui se lève, le jour riant,
lumineux et, par-dessus les montagnes à l'horizon, le soleil? .
Oui, mes enfants, mais le jour de la vie monte si vite, si vite on arrive au midi, et du midi au soir la pente est si rapide! Ne me reprochez pas cette anticipation qui vous semble lointaine... Vous regardez en avant, mes .amis, et la route vous paraît longue... Elle est si courte à nous, qui regardons en arrière. Demeurez, demeurez avec nous, Seigneur, car le jour s'est incliné et voici que la nuit tombe. Alain nobiscum, Domine, quoniam advesperascit et inclinata est jam dies.
Je voudrais vous dire de quel prix le Christ est pour nos âmes, comment néanmoins il arrive que de pauvres âmes le quittent, et le sort calamiteux qui leur survient quand elles l'abandonnent.
Le prix du Christ pour les âmes?.. En vérité, il est le tout de l'âme humaine, car il est la vérité et la force! Notre raison, si puissante, si lumineuse, si assurée qu'il vous plaise de la concevoir, est toujours courte par quelque endroit, comme dit Pascal : arrivée à son terme, elle hésite, elle chancelle, elle tombe. D'un grand et majestueux vol, elle parcourt tout le ciel des connaissances humaines; mais au-delà, plus haut, par-dessus les nuages, frappée d'impuissance, elle tournoie, comme les oiseaux étourdis devant un abîme; c'est en vain qu'elle bat encore de l'aile, Dieu lui a dit : " Tu n'iras pas plus loin. „
Demandez-lui l'histoire de ces mondes, perdus dans l'espace, elle vous le dira... Demandez-lui
d'où vous venez, elle ne sait plus répondre... Demandez-lui ce que c'est que cet éclair de feu qui déchire les noirs et grondants nuages... Elle le sait... Demandez-lui où vous allez, et le secret de cette mort contre laquelle tôt ou tard nous nous brisons tous... Elle ne sait plus que bégayer : je ne sais pas. Elle a sondé, elle a percé de part en part toute la croûte de ce globe, et elle vous dira comment elle est faite et comment elle s'est durcie... mais elle n'a pas pu descendre jusqu'au fond de l'âme humaine, elle ne sait pas pourquoi nous souffrons, pourquoi nous pleurons, pourquoi même nos bonheurs ont un arrière-goût d'amertume, pourquoi dans les plis de notre cœur, je ne sais quel mystérieux souffle surgit qui nous soulève et nous fait aspirer à des biens inconnus... à des biens qui ne sont pas de ce monde... qu'est-ce que c'est que cette soif d'infini et d'éternel qui nous tourmente? Tout cela, la raison humaine ne le sait pas... interrogez-la, elle balbutie.
Et cependant, ô mes Erères, n'est-ce pas que ce s<»nt là les vraies questions de l'homme, qu'elles l'étreignent, qu'elles le torturent depuis le berceau jusqu'à la tombe?
Que m'importent les étoiles, si je ne sais pas d'où je viens, où je vais, ni, en vérité, ce que je suis venu faire en ce misérable monde! Que m'importent le tonnerre et la foudre, si je ne sais pas que cet épouvantable abîme de l'audelà où la mort impitoyable me jettera un joui-? Que m'importe la terre, et son écorce, et ses
laves, si le bonheur, après lequel je crie par toutes les fibres de mon cœur et de mon âme, n'est que de la cruelle et amère mystification, qu'on appelle bonheur ici-bas?
Si la raison se tait, le Christ parle, lui. Il a les réponses de vie et il sème son Evangile à travers les générations et les mondes, comme à travers les champs le laboureur sème son blé. " Exiit qui seminat seminare semen suum. „ Il répond, non pas aux sages seulement et aux vieillards , mais aux pauvres, aux humbles et aux petits enfants.
Ah! mes amis, pour vous préparer aux sublimes mystères de ce jour, on vous a fait lire, et relire, et étudier un petit livre, le Catéchisme, et peutêtre vous a-t-il paru banal, ce livre, qui vous obligeait à une leçon de mémoire... C'est là la semence de l'Evangile, et l'Evangile, c'est la réponse du Christ à l'âme anxieuse de lumière et de vérité.
Au commencement de ce siècle, un philosophe, qui ne croyait pas au Christ, hélas! laissait tomber de ses lèvres ces aveux : " Il y a, disait-il a ses élèves, un petit livre qu'on fait apprendre aux enfants et sur lequel on interroge à l'Eglise. Lisez ce petit livre, qui est le catéchisme, vous y trouverez mu- solution de toutes les questions que je vous ai posées, de toutes sans exception. Demande/ au chrétien d'où vient l'espèce humaine, il le sait; où elle va, il le sait; comment elle va, il le sait; demande/ à ce pauvre enfant qui de sa vie n'y a songé, pourquoi il est ici-bas et ce qu'il deviendra après sa mort, il vous fera une réponse sublime...
origine du monde, origine de l'espèce, question de race, destinée de l'homme en cette vie et en l'autre, rapports de l'homme avec Dieu, devoirs de l'homme envers ses semblables, droits de l'homme sur la création, il n'ignore rien; et quand il sera grand, il n'hésitera pas davantage sur le droit naturel, sur le droit politique, sur le droit des gens, car tout cela sort, tout cela découle avec clarté et comme de soi-même du Christianisme! „
Ah! je comprends que l'Apôtre se glorifie de ne savoir rien, rien que le Christ. Il suffit, et seul il peut suffire, car seul, il a les clartés qui illuminent l'âme humaine.
Mais l'âme humaine n'a pas besoin de lumière seulement, elle a besoin de force... Si sa raison est courte, sa volonté surtout est débile.
* Sans moi, vous ne pouvez rien faire. Sine me nihil potestis facere, „ nous dit Jésus lui-même. Et nous ne le savons, hélas! que trop, ce n'est pas au bien, c'est au mal que nos volontés nous inclinent.
Tout homme, s'il est sincère et s'il regarde son âme, recule épouvanté. Ah! les honteux ferments de perversion que nous sentons bouillonner en nousmêmes! 11 y a un cri déchirant de saint Paul qui retentit à travers les âges et qui, dans les cœurs de toutes les générations qui passent, trouve toujours le même douloureux écho.
" Je ne fais pas le bien que j'aime et je fais le mal qu<- je hais... Je sens dans mes membres une loi qui se révolte contre la loi de mon esprit et
qui m'enchaîne au péché. Ah! malheureux homme que je suis, qui me délivrera de cette chair de mort! Ii)
Et le grand apôtre répond aussitôt : Gratta Dei per Jesum Christum Dominum Nostrum. La grâce de Dieu qui me sera donnée par Jésus-Christ Notre Seigneur. „ Ah! maintenant je puis tout, puisqu'il est là et qu'il me rend fort... Omnia possum in eo qui me confortât! Ce n'est plus moi qui vis, c'est lui qui vit en moi et moi en lui. / rivo ego, jam non ego, vivit in me Christus. Et où donc se fait par excellence cette transfusion d'énergie divine dans le faible et pâle sang de la faiblesse humaine? C'est à ce mystérieux banquet où vous êtes venus vous asseoir pour la première fois ce matin, et où vous communiez avec la chair et le sang de Jésus- Christ... O mes enfants, ne l'oubliez jamais, la force est là... Elle y est parce que là est le Christ!
Que là soit votre refuge, accrochez-vous à Lui, comme maintenant dans vos peurs vous vous accrochez à vos mères; accourez-y dans les tourmentes, et que votre indignité ne vous épouvante pas! 11 n'est pas venu pour les forts, mais pour les faibles; il n'est pas venu pour les bien portants, mais pour les malades; il n'est pas venu pour les justes, mais pour les pécheur
Si vous connaissiez le monde mais vous ne
connaisse/ pas le monde - je vous dirais : cherchez
1 1 1 S' Paul aux Romains, en. 7.
354 CONFERENCES REL1GIEI -1 -
dans cette multitude d'hommes dont le fourmillement fiévreux couvre la terre, cherchez où sont l'énergie de la vertu, la vaillance, l'honneur, le devoir servi jusqu'au bout, le dévouement, le sacrifice, l'héroïsme?.. Et vous verrez qu'ils sont parmi les communiants du Christ.
Mais on vous a appris l'Histoire Sainte!.. Vous souvenez-vous de cette armée des martyrs dont la traînée sanglante enveloppe comme d'une pourpre royale et glorieuse les premiers siècles de l'Eglise? Tous ces chrétiens-la, faibles comme vous cependant, loin de reculer devant le devoir, ne reculaient pas même devant la mort; ils y allaient comme à un jeu.
On les déchire, on les tenaille, on les brûle, on leur enfonce des épines sous les ongles, on leur arrache les chairs par lambeaux, on leur coule du plomb dans la bouche, on les jette aux ours, aux tigres, aux lions; il n'y a pas de torture qu'on n'imagine, pas de cruauté qu'on oublie. Et ils tiennent bon et ils sourient; ces hommes, ces femmes, ces jeunes filles, même ces petits enfants ne reculent pas!
Je relisais dernièrement la passion de sainte Cécile. Elle était de sang noble, élevée clone avec toutes les délicatesses patriciennes de la Renie raffinée d'alors. Elle était toute jeune encore, car son mariage avec Valérien datait d'hier.
Le juge la sollicite à brûler de l'encens aux dieux; elle refuse, elle est chrétienne; sur cet aveu, on la condamne. Dans l'ardent fourneau qui
chauffait les bains de sa demeure, on la jette. Après un jour et une nuit, on la retrouve en prières; les flammes s'étaient reculées et, respectueuses, faisaient autour d'elle comme un tabernacle. Elle sortit, on fit venir le bourreau; elle se met à genoux et découvre son frêle cou de vierge. La hache tombe, le sang jaillit, mais la tète n'est pas abattue; à trois fois, le bourreau s'y reprend, la tête tient toujours. Le bourreau, dépité, jette sa hache et s'en va. Et elle reste là, la pauvre petite, dans son sang étendue, elle reste là deux jours et deux nuits, souriante, sans une plainte, attendant doucement que la mort arrive.
Mais quel est donc ce prodige? Ce prodige, le voici. Tous ces chrétiens-là, tous les jours, - vous entendez bien, tous les jours participaient aux
divins mystères et communiaient au corps et au sang de Notre Seigneur Jésus -Christ. Leur force "était là. Et ils le savaient.
Aussi, voyez, dans les prisons qui viennent, de se remplir, et qui demain se videront pour les grandes fêtes de l'amphithéâtre, voyez, les prêtres courent, et de captif en captif ils vont, serrant mystérieusement, sous leur tunique, un trésor qu'ils partagent... Qu'est-ce que c'est? C'est le pain et le vin des forts, le corps et le sang du Maître.
Voyez! voyez! dans ce cachot plus sombre un geôlier plus barban a refusé l'entrée aux diacres qui apportaient le Christ. Et tantôt, on va venir pour jeter dans l'arène aux lions et aux tigres les chrétiens qui sont là. Vont-ils s'en aller sans leur
Dieu dans leur cœur? Il y avait là, couché de son long sur la terre, car ses pieds étaient rivés au mur, dans les ceps, un prêtre, Lucien. Autour de lui, les martyrs s'agenouillèrent, on lui tendit du pain et du vin. Alors, il découvrit sa poitrine et sur l'autel vivant de son cœur, sur cette chair qui allait bientôt mourir, il consacra le corps et le sang de Jésus-Christ.
Viennent maintenant les bourreaux et les fauves... O soldats du Christ, vous avez la force, vous ne tremblerez pas! Mais qu'est-ce que je vous parle des catacombes et de l'amphitéàtre? Il n'y a que vingt ans, aux sinistres jours de la commune, à Paris, des prêtres, vous me permettrez de le
dire avec fierté - des Jésuites, saisis aux hasards de la découverte, avaient été jetés dans les cachots comme otages, et eux aussi attendaient la mort... Allaient-ils, eux aussi, devoir mourir sans le Maître?.. Un mot d'angoisse navrante avait dit au dehors cette suprême douleur du chrétien, du Prêtre, de mourir sans son Christ avec lui... Et l'on avait compris. Un jour, dans la petite cellule blanche du P. Olivaint, un geôlier inconscient apporta une boîte vulgaire... Oh! comme tremble le prêtre... O mon Dieu! O mon Dieu! serait-ce vrai?.. Fébrilement, il l'ouvrit, la dépouilla avec hâte, tout-à-coup au fond, sous un linge vulgaire, apparut resplendissant à ses yeux, un cachet de soie blanche brodé d'or... Il tomba a genoux, la poitrine soulevée par des sanglots d'amour, et de ses mains respectueuses dépliant la soie... Oh! c'était bien cela, c'était bien
la divine Hostie... O Christ, ô Maître, c'était vous, leur force, leur secours et leur salut!
Et maintenant, ils peuvent mourir! 11 fut partagé, le divin trésor; dans le réduit de Mazas tous communièrent au Sauveur et deux jours après, collés contre le mur, ils firent face aux balles!..
Voilà donc ce qu'est le Christ à l'âme humaine : lumière à l'esprit, force à la volonté... Et l'âme n'étant que cela, esprit et volonté, vous voyez bien, comme je vous le disais, que le Christ est le tout de l'âme.
Pourquoi se fait-il alors que tant d'âmes l'oublient et l'abandonnent?.. Pourquoi laisse-t-on là le Christ et s'en va-t-on sans lui, à la dérive, au flot changeant des passions qui poussent et des concupiscences qui attirent, ballottés et tournoyant comme des navires désemparés par la tempête? Pourquoi le jour s'incline-t-il sur les âmes, pourquoi la nuit tombe-t-elle, nuit noire, profonde, angoissante, sinistre?.. . Xdvesperascit, . Xdvesperascit!
L'histoire de ces pauvres âmes est fort diverse, et je ne puis guère vous la décrire. Mais au fond, le vrai pourquoi de ces désertions douloureuses, le voici : On quitte le Christ par ignorance... on ne le connaît pas, et ne le connaissant pas, on ne l'estime pas; ne l'estimant pas, on le néglige... Puis viennent les préoccupations de la vie extérieure, l'esprit fixé sur les choses du monde ne voit plus qu'elles, les fièvres brûlantes de l'or, de la fortune, des honneurs, de l'avenir... la terre devient le tout de l'homme, il oublie !»• Christ... et
il ne songe pas qu'un jour sous ses pieds cette terre croulera et qu'il tombera dans le gouffre pêle-mêle avec cet or, ces honneurs, cette gloire, cette fortune, toute cette vaine poussière acre, étouffante et brûlante d'ici-bas.
On quitte le Christ... soyons sincères, par lâcheté. Le Christ commande le devoir et ce devoir, il l'illumine d'invincibles clartés. A chaque jour, à chaque heure, il parle à l'âme : " Mon fils, ton devoir, le voilà! „ Or, .le devoir est dur, et contre lui notre passion se révolte : lui, tire en haut; elle, tire en bas. Et la passion est douce, alliciante, suave, enchanteresse; elle promet la joie, le délice, l'enivrement. Et nous allons à la passion, parce qu'elle est douce, et nous laissons là le devoir, parce qu'il est dur.
Nous savons bien que nous faisons le mal, que nous sommes lâches... et si nous ne le savions pas, le Christ se dresserait pour le dire à notre âme et faire rougir nos fronts! Tu as mal fait; tu n'as pas eu de courage; tu as lâchement déserté le devoir!
Si alors du moins L'homme savait se vaincre! mais non, il tombe, il tombe encore, il tombe toujours... Et de toujours se traîner sous le talon de cette passion victorieuse, la honte le prend... la rage le prend de toujours s'entendre dire dans l'âme : lâche, lâche, lâche!., la haine le prend de cette voix accusatrice! Il se bouche les oreilles pour ne plus entendre le Christ; il se ferme les yeux pour ne plus voir le Christ; il fuit le Christ comme un criminel hagard, tremblant, fuit son juge!
Pourquoi l'on quitte encore le Christ?.. Par orgueil. La raison humaine, fière de ses premiers coups d'aile, se gonfle, elle entend voler seule; le Christ la gène, elle ira bien sans lui, et elle part. Si ce lieu auguste ne me le défendait pas, je vous rappellerais une fable... Le Christ la portait vers les hauteurs, elle lâche le Christ... vous savez ce qui arrive à cette fière tortue!
On le quitte pour moins, mes enfants, on le quitte par vanité, parce qu'à certaines époques, dans certains cercles, il est bien porté de rompre avec le Christ, et que pour certaines gens c'est comme une manière de se déniaiser et de passer grand homme! Pour moins encore, parce qu'on n'ose pas rester fidèle au Christ! Vous vous souvenez de cette servante du grand-prêtre qui criait à saint Pierre : " Mais vous êtes de la suite de ce Galiléen, vous!.. „ Et Pierre tout rougissant de crier vite : " Moi! mais je ne connais pas cet homme! „ Eh bien, la race de ces portières persifleuses n'est pas éteinte. Et il y a un tas de gens qui, lorsqu'elles crient : " Mais vous êtes de la suite du Christ, vous!.. „ rougissent, tremblent, baissent les yeux et jurent... le Christ, le Christ, mais je ne connais pas cet homme... Que c'est fier et grand et d'un noble courage! Mais comme le Christ est vite vengé! car voici ce qui arrive de ces pauvres âmes.
Elles vont dans la vie au hasard des événements et des circonstances, vivant au jour le jour, sans regarder plus loin que l'heure présente, happant
au passage des lambeaux de bonheurs bas et de joies grossières; elles vont comme va la foule dans les grandes poussées, sans savoir où elles vont, sans but, sans terme... le but, le terme, l'avenir... elles ne savent pas... Y a-t-il un but, un terme, un avenir? Elles vont, elles vont, mais derrière elles court le cavalier sinistre de la mort sur son cheval pâle... écoutant si l'heure de frapper ne sonne pas...
Parfois, un frisson les prend, elles se retournent, elles voient la grimaçante figure. Ah! grand Dieu! c'est vrai, il faudra mourir!.. Arrière, l'horrible pensée, et elles secouent la tète pour n'y plus songer. Et elles vont toujours à l'aventure... Ah! s'il ne fallait pas mourir, s'il y avait moyen de se passer du Christ; mais il faut mourir, et le frisson l< s reprend; la mort les touche de son doigt glacé... C'est ici un cimetière entrevu dans la trouée des arbres, là un corbillard qui passe, un cercueil d'enfant, la noire bande des lettres annonçant la mort d'un ami. Ah! les amis, les compagnons d'enfance et de jeunesse, quand ils tombent l'un après l'autre autour de nous! Et la vieillesse qui vient, courbant de son lourd poignet les fronts vers la terre... raidissant nos pauvres doigts qui tremblent, voilant nos yeux qui se troublent, exténuant la force de nos nerfs et sur la flamme pâlie de nos jours soufflant sa froide haleine.
La mort si près!.. Et après! Et après!
Oh! l'obsession de cet après inconnu, de ce béant noir sans fond... Oh! la nuit de l'âme, sans lumière,
tombant froide, et morne, et silencieuse aux abords des tombes!
Encore, si devant cet esprit qui a rejeté la lumière, la volonté avait gardé sa force.
Mais non! séparée du Christ, où aurait-elle trouvé la force?
Elle est allée à la passion... Tant que la passion a gardé sa fraîcheur, elle a joui, d'une jouissance humiliante pourtant et abaissée, et qui à ses propres yeux diminuait lame. Mais la saveur du plaisir s'affadit vite; bientôt viennent la nausée et le dégoût. Alors, elle est allée à d'autres, jusqu'à ce que des autres aussi viennent la nausée et le dégoût. Le cercle des passions humaines est très étroit, l'âme les parcourt vite et au bout, lasse, déçue, vide, elle a commencé à se répugner à elle-même et à la vie... Un reste de vertu l'a soulevée, elle s'est regardée, elle s'est trouvée avilie, souillée, maculée, infâme. Et l'horreur l'a prise de cette fange où misérablement elle s'est traînée... Elle en veut sortir, et se laver, et reprendre son honneur et sa beauté, mais la passion la tient et la rejette à terre... Et toujours retombant, toujours traînant la chaîne, elle marche le chemin ignominieux de sa vie. Elle voudrait se vomir et elle ne sait. Elle voudrait se hisser hors de legout, mais l'égout la reprend et l'engouffre.
Ah! qui sauvera les âmes, qui les sauvera?., qui leur rendra la lumière, qui leur rendra la force?..
Le Christ, car il est toujours la, lui... il est resté
près (relies et il les attend.
On vous a dit l'incomparable parabole de l'Enfant prodigue... lui aussi avait laissé là son père et il s'en était allé dans" ce lointain pays des passions où lui apparaissait le délice de la vie. Et une grande faim le prit dans cette région... Entendezvous, mes enfants, une grande faim... Qu'est-ce à dire?
Le vide de toutes les choses de la terre... la grande misère des créatures.
11 se vendit alors et on l'envoya paître des bêtes immondes... Quel sens vivant et déchirant sous le couvert de cette parabole... Les bêtes mangeant, lui, avait faim... toujours le vide des choses.
" Chez mon père, se dit-il, il y a tant de domestiques qui abondent de pain, et moi ici je meurs! Je me lèverai et je retournerai à mon père. „
Ii ne dut pas faire toute la route, vous le savez. Il était encore loin quand son père l'aperçut, et le cœur battant de pitié, de ses pas raidis et tremblants, il courut, le vieillard, il courut à son fils et se laissant tomber à son cou, sanglottant, il l'embrassa... " O mon fils, que j'avais cru mort et qui revit... O mon fils, que j'avais perdu et que j'ai retrouve! „
Ainsi fait le Christ. Il épie, il guette l'heure des désespérances, où l'âme se ressouvient des dons et bonheurs perdus... et si vers lui, aimante, elle jette un seul regard, il court à elle les bras tendus, le cœur ouvert... il pardonne, il oublie. O mon fils,
que j'avais cru mort et qui revit... O mon fils, que j'avais perdu et que j'ai retrouvé!
Mes enfants, tantôt, devant l'autel, la main sur l'Evangile, vous allez promettre à Jésus-Christ de lui rester éternellement fidèles.
Et vos cœurs sont sincères... N'est-ce pas que c'est bien votre pensée et le serment de votre âme de ne l'abandonner jamais?
Ne vous faites pas illusion pourtant, l'heure viendra de la lutte et du combat... Par l'ignorance, par la lâcheté et par l'orgueil vous aussi vous serez tentés... Vous aussi vous entendrez des voix insidieuses vous dire :
" Mais laisse-là ton Christ et viens avec nous. „
Fasse Dieu que vous soyez forts à cette heure et que fièrement, bravement, vous teniez debout. Il est si bon, arrivé au terme, de pouvoir sans rougir jeter un long regard sur la vie, de la trouver sans tache et sans remords, toujours fidèle.
Mais si vous deviez faiblir... Si vous aussi, sans force et sans lumière, vous deviez aller loin du Christ dans les régions lointaines où prend la faim... souvenez-vous de cette journée, que la mémoire vous revienne de vos âmes si blanches aujourd'hui, si pures... et la vision de cet autel et l'écho de ces chants, et tous ces cœurs <|m vous entourent si tendres, si aimants., si anxieux de votre bonheur! Souvenez-vous! Souvenez-vous!..
Et n'oublie/ pas que le Christ est là, près de vous, a VOUS attendre...
Manc nobiscum, Domine, quoniam advesperascit et
i)i c Hua ta jam est die s!
Demeurez avec nous, Seigneur, car le jour s'incline et la nuit tombe.